Le Clairon

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La Chanson française du XVe au XXe siècle, Texte établi par Jean Gillequin, La Renaissance du livre (p. 286-287).


LE CLAIRON


L’air est pur, la route est large,
Le clairon sonne la charge,
Les zouaves vont chantant,
Et là-haut sur la colline,
Dans la forêt qui domine
Le Prussien les attend.

Le clairon est un vieux brave,
Et, lorsque la lutte est grave,
C’est un rude compagnon ;
Il a vu mainte bataille
Et porte plus d’une entaille,
Depuis les pieds jusqu’au front.

C’est lui qui guide la fête.
Jamais sa fière trompette
N’eut un accent plus vainqueur,
Et de son souffle de flamme
L’espérance vient à l’âme,
Le courage monte au cœur.

On grimpe, on court, on arrive,
Et la fusillade est vive
Et les Prussiens sont adroits,
Quand enfin le cri se jette :
« En marche ! À la baïonnette ! »
Et l’on entre sous le bois.

À la première décharge,
Le clairon sonnant la charge
Tombe frappé sans recours ;
Mais, par un effort suprême,
Menant le combat quand même
Le clairon sonne toujours.


Et cependant le sang coule,
Mais sa main, qui le refoule,
Suspend un instant la mort,
Et de sa note affolée
Précipitant la mêlée,
Le vieux clairon sonne encor.

Il est là, couché sur l’herbe,
Dédaignant, blessé superbe,
Tout espoir et tout secours ;
Et sur sa lèvre sanglante
Gardant sa trompette ardente,
Il sonne, il sonne toujours.

Puis, dans la forêt pressée,
Voyant la charge lancée
Et les zouaves bondir,
Alors le clairon s’arrête :
Sa dernière tâche est faite,
Il achève de mourir.


Paul Dérouléde.


(Extrait des Chants du Soldat, Calmann-Lévy, Éditeur, Paris)

Couverture d’un petit format du Clairon (1873)