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Le Codicille

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Le Chien du capitaine, La Fée, Le Codicille, Le Major Cravachon, Texte établi par F. H. Sykes, E. J. McIntyre, The Copp, Clark Company (p. 226-250).

LE CODICILLE

PAR


PAUL FERRIER.


PERSONNAGES


GASTON DE MORIÈRES, M. Cosset.

PONTGOUIN, M. Malard.

PITOU, M. Pascal.

MARIE DE CHANTENAY, Mme Fromentin


La scène se passe de nos jours, au château de Chantenay.

LE CODICILLE.


Un salon. — Porte au fond. — Portes latérales. — À gauche un canapé, à droite, une table, avec ce qu’il faut, pour écrire. — Fauteuils, chaises, jardinières.

Scène I.

PONTGOUIN, MARIE, puis PITOU.

Marie. Et voilà, mon cher notaire, pourquoi je reste veuve. Parce que les hommes sont personnels, égoïstes, intéressés, et que le mariage n’est rien autre chose pour eux qu’une spéculation ! Parce que la beauté, l’esprit et le cœur ne tiennent pas, dans leur balance, contre le poids d’une dot, et qu’il n’en est pas un, je dis un seul, assez aimant, assez généreux, assez chevaleresque pour se vouloir embarrasser d’une femme sans fortune !

Pontgouin. Une veuve d’un Malabar… pour cause de misanthropie !…

Marie. Le Malabar… moins le bûcher !…

Pontgouin. Vous êtes terriblement sceptique !…

Marie. À qui la faute ?… À cette double expérience que les hasards de ma vie m’ont permis de faire en quelques années… Jeune fille, j’avais, faute d’une dot, couru le risque de coiffer la terrible sainte. Veuve, et parée de la fortune que M. de Chantenay m’a laissée, c’est tout autre chose. J’avais vu la règle, je vois la preuve ! Quelle contrepartie ! Cette fois les épouseurs sortent de dessous terre, et je ne puis faire un pas, sans me heurter contre une demande en mariage.

Pontgouin. Qui vous assure qu’elles soient, toutes, intéressées ?…

Marie. Qui m’assure ?… une épreuve, bizarre peut-être, mais concluante, à laquelle je mets régulièrement chacun de mes adorateurs.

Pontgouin. Et cette épreuve ?…

Marie. Vous n’êtes pas sur les rangs, mon ami !… je puis donc vous la dire : Ma fortune est l’œuvre de M. de Chantenay : un testament me l’a donnée ; j’ai imaginé un codicille qui me l’ôterait ; et vous voyez d’ici la comédie : “ — Vous m’aimez, monsieur, et je vous crois, et je suis certaine que vous n’aimez que moi ?… — Que vous, madame ! et quelle femme pourrait lutter contre tant de charmes… de grâces… de séductions ? — Je m’explique : ce que vous aimez en moi, c’est moi ? — Vous ! vous seule ! Les traits de votre visage, vos yeux, votre front, votre beauté ! Votre âme qui se reflète… — Merci ! je ne crains plus de vous faire une révélation qui refroidirait peut-être une tendresse moins passionnée ! — Vous avez une révélation à me faire ? — ” Ici la voix de l’adorateur tremble un peu, sans que l’adoration soit pour rien dans le tremblement. — “ Rassurez-vous, cette révélation ne touche ni à ma foi, ni à mon honneur, ni à rien de ce que vous aimez en moi. Elle n’a trait qu’à de misérables détails de fortune… — Vous me rassurez, madame, et ces misérables… détails ? ” La physionomie de l’adorateur se rembrunit… — “ M. de Chantenay m’a légué toute sa fortune par un testament en bonne forme. — En bonne forme ! ” — La sérénité renaît sur le front de l’adorateur… — “ Mais un codicille était joint au testament. — Un codicille ?.. Qui disait ?… ” Nouveau rembrunissement. — “ Dans le cas où madame de Chantenay contracterait un second mariage, mon testament deviendrait nul et sans effet, et l’universalité de mes biens retournerait à mes neveux, mes seuls héritiers naturels. ” La physionomie de l’adorateur n’offre plus que les symptômes les plus accentués d’un parfait hébêtement. — “ Mais vous n’aimez que moi ! moi seule ! Ce que vous aimez en moi, c’est moi !… Les traits de mon visage ! mes yeux, mon front !… ” Oh ! comme ils sont drôles, tous ! protestant, balbutiant, et finalement battant en retraite, pour ne plus revenir jamais !… Oh ! la joyeuse comédie !… les bonnes têtes !… et les vilaines gens !… Vous ne riez pas ?

Pontgouin. Je pense à un cas qui pourrait se présenter.

Marie. Lequel !

Pontgouin. S’il se rencontrait un homme… un paladin… qui sortît de l’épreuve, triomphalement !…

Marie. Il ne se rencontrera pas.

Pontgouin. Mais encore !… admettez l’hypothèse !…

Marie. Il ne serait pas de son siècle ! et comme ce siècle a soixante dix-neuf ans, déjà, cette circonstance gâterait bien un peu le parti !

Pontgouin. Il aurait trente ans, environ !

Marie. Ce serait un berger d’Arcadie !

Pontgouin. Vous l’épouseriez ?…

Marie. Vous tenez tant que cela à me marier !

Pontgouin. J’y tiens beaucoup !

Marie. Qu’est-ce que je vous ai donc fait !

Pitou, entrant. Monsieur le sous-préfet demande madame.

Pontgouin. Un de vos courtisans !

Marie. Oui ! depuis huit jours il tourne autour de la déclaration. Parieriez-vous pour lui ?

Pontgouin. Oh ! non !

Marie. Vous êtes prudent !… Mais ne vous éloignez pas ! ce ne sera pas long !

Pontgouin. Une saynète !

Marie. Toujours la même, avec dénouement invariable !

Elle sort.



Scène II.

PONTGOUIN, PITOU.

Pontgouin. Je ne parierais pas pour le sous-préfet, mais je parierais pour Gaston de Morières !… (Hésitant.) Je parierais ?… Eh !… eh ! parierais-je ?… Il est grand et généreux, mon ami Gaston ! mais trente mille livres de rentes qui s’évanouissent à votre barbe !… on ne s’attend pas… on reçoit la botte à bout portant… l’épreuve est raide !… (Frappé d’une idée.) Je parierai à coup sûr ! Un bon averti en vaut deux !… Avertissons Gaston !… (Il écrit.) “ Courage, ami, déclarez-vous ! L’histoire du codicille n’est qu’une invention. Il n’y a pas de codicille. Feignez d’y croire, n’y croyez pas, et la victoire est à vous ! ”

Pitou, s’approchant. Monsieur !… puisque monsieur est là, monsieur devrait donner un coup d’œil aux espaliers.

Pontgouin. Pourquoi cela, Pitou ?… je ne suis pas jardinier.

Pitou. C’est vrai ! mais monsieur est homme de loi, et monsieur verrait s’il est juste que le mur du voisin s’éboule sur les fruits de madame !

Pontgouin. Toujours le mur du voisin !

Pitou. Monsieur connaît M. de Morières. Monsieur pourrait le décider à réparer son mur ! Moi, si madame m’en croyait, on lui ferait un bon procès.

Pontgouin. J’y pensais, Pitou… mais quand nous aurons essayé, d’abord, de la… conciliation…

Pitou. Monsieur espère concilier ?

Pontgouin. C’est dans cet espoir, tout justement, que j’écris à M. de Morières. Voulez-vous lui porter ma lettre ?

Pitou, la prenant. Monsieur a mis dedans qu’il est encore tombé, cette nuit, deux moellons qui ont écrasé dix-sept duchesses ?

Pontgouin. Je l’ai mis.

Pitou. Une marmelade de dix-sept duchesses !… S’il a du cœur, le voisin, il réparera sa muraille.

Il sort.



Scène III.

PONTGOUIN, puis MARIE, puis PITOU.

Pontgouin. J’ai idée qu’il la démolira, moi, pour réunir les deux héritages !… Ce qui fera une belle terre, d’un seul tenant, la plus belle du Poitou ! Et, puisqu’il aime madame de Chantenay… eh ! bien, ce sera lui le berger d’Arcadie qu’elle épousera peut-être !… C’est elle !… et elle rit ! L’administration est évincée !…

Marie, entre en riant. E finita la commedia !

Pontgouin. Le sous-préfet ?…

Marie. Il s’est enfui… et court encore !… Vous verrez qu’il va demander son changement !

Pontgouin, voyant entrer Pitou. Pitou ! déjà !… (Il lui fait signe.) Chut ! (Bas.) Vous n’avez pas remis ma lettre ?…

Pitou, Pitou, bas. Au contraire ! en mains propres, à M. de Morières, que j’ai rencontré, qui venait.

Pontgouin, à part. Eh ! j’ai écrit à temps !… Laissons lui le champ libre !… (À Pitou.) Venez, mon garçon !

Marie, apercevant Pitou. Vous avez des secrets avec Pitou ?

Pontgouin. Oui ! nous ménageons un procès à votre voisin !… (À Pitou.) Allons voir les dégâts !

Ils sortent.



Scène IV.

MARIE, puis GASTON.

Marie. Un procès à M. de Morières !… Ce Pitou est féroce !… le seul de mes voisins qui ne m’ait jamais fait la cour !… jamais ! Est-ce indifférence ? ou timidité ?… Il serait plaisant qu’après tant d’autres !… après le sous-préfet…

Elle rit.

Gaston, entrant. Vous êtes gaie, voisine !

Marie. Monsieur de Morières ! Soyez le bienvenu !

Gaston. Vous ne riez plus ?

Marie. Non, c’est fini.

Gaston. Tant pis ! vous avez le rire frais et sonore ! une musique d’or et de cristal ! J’adore vous entendre rire.

Marie. C’est une question d’oreille, donc ?

Gaston. Vous êtes méchante, déjà !

Marie. Non, mais vous me faites des déclarations de musicien !

Gaston. C’est que je n’ose pas vous en faire d’autres !

Marie. Oh ! mon ami, pas de banalités !

Gaston. Non, je sais ! vous ne les aimez pas !… Et cependant, vous devriez être particulièrement indulgente à… un voisin, qui vient vous dire adieu.

Marie. Adieu ?… Vous partez ?

Gaston. Ce soir.

Marie. Vous allez chasser quelque part ?

Gaston. Oui !… dans les savanes de l’Inde… le tigre !

Marie. Ce n’est pas sérieux ?

Gaston. Le tigre ? si ! Mes projets aussi ! Je vous ai parlé souvent de Roger de Montluel.

Marie. Un voyageur de vos amis, qui a fait trois fois le tour du monde.

Gaston. Il y a pris goût, et cette fois, la quatrième, il m’emmène.

Marie. Ah ! pour le coup, monsieur de Morières, c’est bien fini de rire.

Gaston. Vraiment ?

Marie. N’est-ce pas un ami que je perds ?

Gaston. Oui… un ami…

Marie. Vous n’avez pas l’air convaincu ?

Gaston. Si !

Marie. Voyons !… Vous êtes mon voisin de campagne ! À la campagne, entre voisins, ou bien l’on plaide… et ce n’est pas l’occasion qui manque…

Gaston. Il est certain que vous avez un coquin de fossé…

Marie. Je vous conseille de vous plaindre ! Vos murs de clôture s’éboulent journellement sur mes espaliers.

Gaston. Je laisserai l’ordre de les réparer !… Vous disiez qu’entre voisins, ou bien l’on plaidait…

Marie.… Ce qui ne saurait être notre cas,… ou l’on se liait d’amitié.

Gaston. Seulement ?

Marie. Seulement !

Gaston. Vous ne voyez que cette alternative.

Marie. Mettez que je n’en veux pas voir d’autre.

Gaston. Très bien ! Car, en fait de liens, le voisinage n’exclurait pas, que je sache, un attachement plus étroit que l’amitié…

Marie. Encore ! Ah ! mon voisin, je ne vous ai jamais vu si désagréable que ce matin !

Gaston. Je n’ai pas de chance, alors ! moi qui m’étais promis d’être très agréable !

Marie. Pour me laisser des regrets plus vifs ! Vous tenez bien mal cet engagement.

Gaston. Je vais m’observer.

Marie. Vous observer ?… Or çà, monsieur de Morières ! parlons net. Depuis un an que j’habite la terre de Chantenay…

Gaston. Un an déjà !…

Marie. Faites-moi grâce de vos exclamations !… Depuis un an, nous vivons, vous et moi, dans des relations de voisinage, qui ressemblent à de l’amitié.

Gaston. La ressemblance est frappante. Mon château est à deux portées de fusil du vôtre, et vos terres s’enchevêtrent dans les miennes ! C’est à ce voisinage, que je bénis d’ailleurs, que je dois l’eau qui, de votre fossé, vient inonder mes caves !

Marie. Et moi, les pierres de votre mur qui écrasent mes plus beaux fruits ! Mais il ne s’agit pas de ces revers de la mitoyenneté… permettez-moi de continuer.

Gaston. Je vous écoute.

Marie. En suite de je ne sais quel échange de graines… plus ou moins potagères…

Gaston. Des graines de melon blanc ! Je ne l’oublierai de ma vie !

Marie. En suite de cet échange de graines de melon…

Gaston. Blanc !

Marie. Blanc !… Vous m’avez rendu visite !

Gaston. Je m’y vois encore ! Je vous apportais des greffes de rosiers, et des roses de mes greffes… pour vous permettre de juger !

Marie. J’acceptai les roses, les greffes… plus tard, une bourriche de gibier…

Gaston. Un lièvre, trois faisans et sept cailles.

Marie. Je m’en souviens.

Gaston. Je m’en souviendrai éternellement !

Marie. Puis d’autres graines, d’autres roses… d’autres bourriches… avec quantité de visites…

Gaston. Cent onze.

Marie. Cent onze !…

Gaston. J’en ai tenu note !… Ça paraît beaucoup, en un an ! mais entre voisins… à la campagne !

Marie. Bref, petit à petit, nous devînmes inséparables ! Je vous jugeai franc, loyal, sans arrière-pensée, et rien dans vos allures ou vos discours, ne m’ayant autorisée à me défier de la sincérité de votre amitié, je cédai ingénument à l’impulsion de la mienne.

Gaston. Je vous vois venir, allez !

Marie. N’est-ce pas ?

Gaston. Et je pourrais achever : “ Vous vous êtes présenté en ami, on vous a fait accueil en ami ; si vous sortez de votre rôle ?… ”

Marie. En ce cas, mon voisin… Mais vous partez… et pour les Indes !

Gaston. Oui ! je pars pour les Indes !… et j’en suis bien aise, parce que les Indes, c’était à peine assez loin à mon gré ! Parce que de rester dans mon rôle d’ami, il n’y fallait plus compter ! parce que, luttant depuis trois mois contre l’envie de jeter le masque, tempérée par la crainte de vous déplaire, l’émotion de cet adieu pouvait seule me donner le courage de parler !…

Marie. Monsieur de Morières ! assez !… Plus un mot ! vous vous perdez !…

Gaston. C’est donc se perdre que de vous avouer qu’on vous aime ?…

Marie, à part. Et lui aussi !…

Gaston. Oui !… je vous aime ! et quoi qu’il en advienne je m’applaudis d’avoir osé vous le dire ! Maintenant, vous pouvez me congédier, m’interdire votre porte, me retirer votre amitié ! Je n’ajouterai que ceci : J’ai trente ans, une santé de fer, un nom sans tache et une grande fortune. Vous êtes libre, et mon aveu n’a rien qui puisse vous offenser, s’il n’a, hélas ! rien qui vous flatte ! Mais, faites-moi l’honneur de vous appeler madame de Morières, et je mettrai ma gloire à n’attacher jamais l’ombre d’une tristesse sur ces traits auxquels sied si bien le rire dont je suis profondément amoureux !

Marie, à part. Allons !… encore un qui va se noyer… après les autres !…

Gaston. Vous n’avez rien à me dire ?

Marie. Ne doutant pas de votre franchise, je vais vous répondre franchement. Votre déclaration me surprend, elle ne m’offense pas, je suis veuve, maîtresse de moi. C’est à moi que vous aviez à me demander. Vous m’aimez, vous me le dites, et je ne serais pas femme si je me blessais d’un amour sincère sincèrement exprimé.

Gaston. Vous n’êtes pas choquée de la brusquerie ?…

Marie. Nullement ! C’est votre nature, et je ne déteste pas les hommes de votre nature ! Par exemple, je vous mentirais, si je vous disais qu’il n’y a pas un peu d’amertume dans ma surprise ! Habituée à ne voir en vous qu’un ami, l’aspect nouveau que vous donne votre déclaration ne laisse pas de me troubler. Vous ne m’avez jamais fait la cour, et par suite je n’ai jamais eu à m’interroger à votre sujet ! Or, ce que vous me demandez est grave, et assez pour que j’aie besoin de quelques jours de réflexion.

Gaston. Ne dites pas non tout de suite, et je me retire, moins malheureux déjà que je n’étais venu.

Marie. Un moment… Si ! si ! l’épreuve du codicille ! Vous m’aimez, monsieur, et je vous crois… et je suis assurée que vous n’aimez que moi !

Gaston. Vous ! vous seule ! votre beauté ! votre grâce ! votre distinction !

Marie, à part. Naturellement ! (Haut.) Je ne crains plus de vous faire une révélation qui refroidirait peut-être une tendresse moins passionnée…

Gaston. Vous avez une révélation à me faire ?

Marie, à part. La voix lui tremble !

Gaston, à part. Est-ce que M. de Chantenay aurait laissé un intérimaire ?

Marie. Vous paraissez troublé ?

Gaston. Intrigué seulement… Cette révélation ?…

Marie. Rassurez-vous ! elle ne touche ni à mon honneur, ni à ma dignité, ni à rien de ce que vous aimez en moi.

Gaston. Je m’en serais porté garant, madame !

Marie. Elle n’a trait qu’à de misérables détails de fortune. (À part.) Son front ne se rembrunit pas !

Gaston. Bien misérables, en effet !… Laissons cela ! c’est affaire au tabellion, comme eussent dit nos pères !

Marie, à part. Ce désintéressement ?…

Gaston. Vous ne me ferez pas cette injure de croire que votre fortune ait été du moindre effet sur mon cœur ?…

Marie, à part. Il fait le brave !

Gaston. Ma parole d’honneur ! Vous n’auriez ni une terre, ni un diamant, ni un coupon de quoi que ce fût, je l’aimerais mieux ainsi !

Marie. Vraiment, vous me souhaiteriez ?…

Gaston.… Sans le sou, brutalement parlant ! ça me donnerait peut-être des chances !

Marie. Eh ! bien, mon ami, vous êtes servi à souhait.

Gaston. Bah !

Marie, à part. Il n’a pas sourcillé !

Gaston. Votre fortune ?

Marie. Je la tenais toute de M. de Chantenay…

Gaston. La famille aura attaqué le testament ?

Marie. Non pas !… il est inattaquable.

Gaston. Alors ?

Marie. Mais il y a un codicille !…

Gaston. Je flaire le codicille… en cas de second mariage…

Marie. M. de Chantenay a voulu laisser cette porte ouverte aux convoitises de ses collatéraux.

Gaston. Et qu’est-ce que ça vous coûterait de vous remarier ?

Marie. Trente mille livres de rentes environ.

Gaston. J’en ai quarante !… Je n’entends pas me targuer de la différence ! mais autant je craindrais de vous appauvrir par ma faute, autant je me permets d’insister pour que vous consentiez à un échange, qui sans vous être onéreux, assurerait mon bonheur !

Marie. Vous insistez ?

Gaston. J’insiste… et sans scrupules désormais ! car enfin, quel que soit l’homme que vous choisirez, il y aura toujours le même sacrifice à faire, et je serais fier que vous me le fissiez à moi, qui ai la prétention d’en valoir bien d’autres !

Marie. Vous, mon ami ! vous êtes le meilleur… le plus généreux…

Gaston. Assez ! ou je vais croire que vous me dorez la pilule !… Réfléchissez et partez de ce principe que je vous aime ! Épousez-moi. Quittez Chantenay, venez à Morières. Vous n’avez qu’un pas à faire, un ruisseau à passer !… et à propos de ruisseau, ce sont les héritiers de Chantenay que nous allons houspiller ! un bon procès pour leur entrée en jouissance !… Réfléchissez ! le moins longuement possible… et quand vous aurez réfléchi… soyez compatissante ! vite ! un mot à Morières, où je retourne cacher la fièvre de mon attente !

Marie. Eh ! mon voisin ! que vous êtes pressé !…

Gaston. Dame ! plus tôt vous commencerez de réfléchir, plus tôt vous aurez terminé, et…

Marie. Mais vous présent, je réfléchis tout de même, et, si vous ne craignez pas d’alimenter votre fièvre, je vous offre à dîner.

Gaston. Je ferai un mauvais convive, mais bien heureux.

Marie. Je vais donner des ordres ; n’ayez crainte ! on ne fera pas d’extra ! Les amoureux vivent de peu… c’est connu.

Gaston. Ne vous moquez pas de moi ! je vous aime de tout mon cœur, et je ne demande qu’à le prouver !

Marie lui tend la main qu’il prend vivement. —
Un temps, un regard.

Marie, à part. Eh bien ! vrai ! j’eusse été peinée qu’il ne valût pas mieux que les autres ! !…

Elle sort.



Scène V.

GASTON, seul, il soupire.

Ah ! ma foi, oui ! je soupire ! il a pas de honte à soupirer ?… Je soupire, parce que j’aime, et j’aime comme… J’aime comme un homme de trente ans, qui connaît la vie, ses enchantements et ses déceptions ; et qui s’est dit tout de suite, rencontrant, de par le monde, une femme qui réalise les plus jolis de ses rêves : “ Tiens… tiens !… Mais si je ne déplaisais pas à madame de Chantenay, madame de Chantenay me plairait furieusement à moi !… ” Pas de prologue romanesque ! pas de flamme soudaine ! pas de commotion ! non. Parlez-moi de ces amours qui se fondent sur les convenances ! Ceux-là sont garantis… bon teint. Ils ne s’effacent pas à l’usage ! ils ne débutent pas par un feu de paille pour finir dans une pincée de cendres ! Il y a la gradation … ascendante ! Madame de Chantenay m’a convenu d’abord, puis elle m’a enchanté, enfin, ensorcelé !… oh ! oui, ensorcelé !… Et quand je songe que trois mois durant, j’ai caché mon amour sous le couvert de l’amitié, la pure amitié !… Mais que j’ai donc bien fait d’avoir eu du courage !… un courage qui m’a surpris, par exemple !… Je venais lui dire adieu, sans arrière-pensée, parole d’honneur ! J’étais déjà à mi-chemin des Indes, et si loin, que je ne sais plus, cela me revient maintenant, où j’ai mis la lettre de Pontgouin… notre notaire commun ! (Il la cherche.) le notaire qui rédigera notre contrat !… (Trouvant une lettre.) Non ! c’est la lettre de Roger !… Eh ! Roger qui m’attendrait ! je l’oubliais !… Cinq heures ?… juste le temps de courir chez moi — le ruisseau à sauter — et d’envoyer un exprès au télégraphe, pour dire à mon voyageur que je l’abandonne, retenu par quelle espérance !

Il sort.



Scène VI.

MARIE, PONTGOUIN.

Marie. Non, monsieur Pontgouin ! assez, je vous prie.

Pontgouin. Mais, madame…

Marie. C’est inutile ! je ne vous reproche rien, à vous : vous avez cru que l’amitié justifierait votre petite perfidie ; elle l’excuse, au moins. Quant à M. de Morières, n’essayez pas de le défendre !

Pontgouin. Vous le faites plus noir qu’il n’est vraiment.

Marie. C’est peut-être qu’il tombe de plus haut dans mon estime. Je m’étais sottement laissé prendre à ses protestations chevaleresques, et je lui en veux deux fois : d’avoir joué les don Quichottes, et de les avoir joués à si bon marché !

Pontgouin. Vous me ferez regretter amèrement…

Marie. Quoi donc ?… d’avoir douté de son désintéressement, au point de le mettre en garde contre l’épreuve, ou de m’avoir confessé votre tentative de trahison ? Ceci, pourtant, vous absout de cela !

Pontgouin. Oh ! ceci a été si involontaire ! Vous m’avez arraché mes aveux avec une habileté !…

Marie.… Que le hasard a servie ; sans l’indiscrétion de Pitou qui m’avait dit, innocemment, avoir remis, tout à l’heure, une lettre de vous à M. de Morières…

Pontgouin. Animal de Pitou !… mais n’avez-vous pas, vous, plaidé le faux avec moi pour me faire dire le vrai ?

Marie. C’est de bonne guerre !…

Pontgouin. Oui, dans une instruction criminelle ! contre un coupable endurci ! mais contre un brave homme de notaire ? … “ La ruse était bonne !… disiez-vous, vous aviez averti votre ami !… très loyalement, il me l’a confessé !… Il m’a montré votre lettre !… ” — Et vous riez, disant cela… et moi, j’ai donné dans le piège… maladroit !… imbécile !… et mes aveux faits, vous n’avez plus ri !… et j’ai compris ma sottise, et que j’avais perdu mon pauvre Morières !

Marie. Vous m’avez sauvée : consolez-vous !

Pontgouin. Sauvée ?…

Marie. Oui ! de la pire douleur ! la douleur de mésestimer l’homme que j’aurais épousé !… Le voici : veuillez nous laisser, monsieur Pontgouin.

Pontgouin. Quoi ?… vous allez lui faire subir ?…

Marie. L’interrogatoire de l’accusé !

Pontgouin. Ah ! s’il allait nier ?…

Marie. Croyez-vous qu’il nie jusqu’au bout ?

Pontgouin. Non ! mais il y a une lacune dans la magistrature ! ce sont les femmes qu’on devrait faire juges d’instruction !

Il sort.



Scène VII.

MARIE, GASTON.

Marie, à Gaston qui entre. C’est encore vous, mon voisin ?

Gaston, étonné. Encore ?

Marie. Je vous croyais parti.

Gaston. J’étais allé chez moi, seulement, pour expédier un télégramme à Montluel.

Marie. Votre compagnon de voyage.

Gaston. Mon ex-compagnon ! pensez si je l’abandonne !

Marie. Vous avez renoncé à votre tour du monde ?

Gaston. Je n’ai plus de raisons d’aller si loin, n’est-ce pas ?

Marie. En êtes-vous bien sûr ?…

Gaston. Vous m’aviez donné sujet d’espérer…

Marie. D’espérer peu de chose.

Gaston. Oui !

Marie. Je ne m’étais guère engagée, dites ?…

Gaston. Non !… je vous avais demandé de réfléchir…

Marie. Et j’ai réfléchi…

Gaston. Comme vous dites cela !

Marie. J’ai songé… — Me permettez-vous d’être, franche… jusqu’à l’excès ?

Gaston. Je vous en prie.

Marie. J’ai songé qu’il y avait, peut-être, un peu beaucoup de légèreté dans votre caractère ; une insouciance de vos intérêts, un mépris des choses matérielles de la vie, que je serais désolée de rencontrer dans mon mari futur !

Gaston. Je ne comprends pas bien.

Marie. À moins que cette légèreté, cette insouciance, ce mépris n’aient pour cause secrète quelque circonstance que je ne connaîtrais pas ?

Gaston. Je continue à ne pas comprendre.

Marie. C’est bien clair, cependant ; et voici le dilemme où m’ont conduite mes réflexions : Ou vous êtes effroyablement léger, monsieur de Morières, ou vous êtes plus dissimulé encore !

Gaston. Si ces petites querelles que vous me cherchez n’ont d’autre but que d’éprouver mon caractère, querellez, madame, j’aurai la douceur d’un agneau !

Marie. Oui, je suis, vous êtes armé contre les épreuves !

Gaston. Je suis armé ?…

Marie. Cuirasse, bardé, blindé ! à preuve que vous avez accueilli la nouvelle de ma pauvreté avec une indifférence…

Gaston. Très naturelle, n’est-ce pas ?

Marie. Très étonnante, au contraire !… comme d’un fait sans importance… ou que vous auriez prévu ?…

Gaston. Comme d’un fait sans importance, oui.

Marie. Que vous ne prévoyiez pas ?

Gaston. Non !

Marie. Auquel vous n’étiez nullement préparé ?…

Gaston. Comment l’eussé-je été ?

Marie. Bien innocemment ! Vous connaissez mon notaire, M. Pontgouin ?

Gaston. Beaucoup ! il est de mes bons amis.

Marie. Un ami tel que vous vaut une indiscrétion.

Gaston. Comment l’entendez-vous ?

Marie. Comme ceci, que le testament de M. de Chantenay étant déposé chez maître Pontgouin, celui-ci, par hasard, dans la conversation, eût très bien pu vous parler de ce testament, de ses clauses, de son codicille…

Gaston. Pontgouin ne m’en a jamais parlé.

Marie. Ni écrit ?

Gaston. Pas davantage !

Marie. Eh ! bien, me voilà fixée, monsieur de Morières !… Ce n’était point légèreté : c’était dissimulation !

Gaston. Ah ! de grâce !… que signifie ?…

Marie. Ne cherchez pas !… ne feignez pas de chercher ! Vous m’aviez jouée !… mais ce vous était facile d’afficher des sentiments généreux, dont l’étalage ne vous coûtait guère !… Il est, heureusement, une providence, et elle est apparue tout à point pour démasquer des fourberies indignes d’un gentilhomme.

Gaston. Juste ciel ! madame, je m’égare dans un labyrinthe d’étonnements douloureux !… Je vous en conjure… mettez, comme on dit, les points sur les i.

Marie. Vous le voulez ?… Eh ! bien, je vous dis que je sais tout, entendez-vous ? tout !

Gaston. C’est une supériorité de plus que vous avez sur moi, qui ne sais rien, entendez-vous ? rien !

Marie. Rien ?… Vous ne sauriez pas ce que contient une lettre de M. Pontgouin, que mon jardinier vous a remise tout à l’heure ?….

Gaston. Une lettre de Pontgouin… je ne l’ai même pas décachetée…

Il la montre.

Marie, changeant vivement de ton. Vraiment !

Elle la prend et la garde dans ses mains.

Gaston. Non ! j’ai cru qu’il s’agissait de ce mur mitoyen, vous savez ?… et Pitou me l’a remise, avec un sourire triomphant ! “ Monsieur se lassera peut-être d’écraser des duchesses ! ” disait Pitou.

Marie. Vous n’avez pas ouvert cette lettre !…

Gaston. J’avais bien d’autres soucis dans le cœur !… mais puisqu’elle a provoqué vos soupçons, cette lettre… il est facile…

Il va pour l’ouvrir.

Marie. Non !… ne l’ouvrez pas !… je vous en prie !

Gaston. Pourquoi ?… je suis curieux d’apprendre de quoi vous m’accusiez…

Marie. C’est inutile ! je ne vous accuse plus !…

Gaston. Mon innocence triomphe !…

Marie. Et je vous demande, au contraire, pardon d’avoir pu douter un moment de votre loyauté, de la noblesse de vos sentiments…

Gaston. Oui ! vous avez douté… vous me devrez de fiers dédommagements, madame !

Marie. Pensez-vous que je sois en état de vous les donner ?

Gaston. Il ne s’agirait que de vouloir bien.

Marie. Nous en reparlerons ! allons, offrez-moi votre bras !

Gaston. Pour dîner ?

Marie. Oui !… M. Pontgouin nous attend dans la salle à manger.

Gaston. Pontgouin ?… Il est là.

Marie. Je l’ai retenu, pensant vous confondre.

Gaston. À propos de la lettre !… qu’est-ce donc qu’elle pouvait bien contenir ?

Marie. Il vous le dira. C’est dans ses attributions !…

Gaston. Allons !… C’est égal, il aurait bien dû ne venir que demain !

Marie. Sa présence vous gêne ?

Gaston. Dame ! j’y perds un tête-à-tête !

Marie. Nullement… Vous l’aurez… vous l’aurez… par devant notaire !