Le Coffre-fort (Rosny aîné)/La Petite Cousine

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
F. Rouff (p. 32-33).

LA PETITE COUSINE



Messieurs, faites vos jeux !

Il faisait chaud. Une lueur crue s’échappait des poires électriques, et les joueurs, avec des yeux mornes ou frénétiques, disposaient l’or, les jetons et les billets sur les tableaux fatidiques. L’espoir dilatait quelque visage blafard, la crainte contractait quelque lèvre ardente, un sombre sourire tressaillait au coin d’une paupière.

Jacques Lemoyne considérait un jeune homme qui perdait. Le malheureux était livide. Ses beaux yeux jaunes et frais respiraient l’épouvante à chaque reprise, des gouttes de sueur se formaient sur sa tempe, sa main tremblait convulsivement.

— N’est-ce pas sa dernière nuit ? fit mélancoliquement Lemoyne… Il me rappelle cette heure de ma jeunesse où le suicide me guettait le long des boulevards… Le jeu m’avait tout pris… l’amour…

— …allait t’achever ! ricana Servaise…

Lemoyne haussa les épaules :

— L’amour me sauva !… L’amour sut vaincre à la fois le jeu et la mort… mais non comme on l’entend d’ordinaire !… Ah ! ce n’est pas devant moi qu’il faut comparer les ravages de la femme à ceux de la table verte ! La femme pour moi est divine… je ne lui dois que beauté, joie, courage, honneur !…

J’étais alors un grand garçon qui ne désirait rien tant que bien faire, mais doué d’une volonté faible. Vif comme un lévrier, étourdi comme un singe, je passais ma vie à contrevenir à mes résolutions. Néanmoins j’avais réussi à décrocher l’agrégation, et même j’étais de moitié dans une découverte qui, depuis, a fait son chemin dans le monde. De cette découverte, je n’avais eu que l’idée première. Seul, j’aurais été complètement incapable de mener la chose à bonne fin. Heureusement mon ami Lacaze, grand bûcheur et expérimentateur subtil, avait su tirer l’or de sa gangue. Bref, nous possédions le moyen de faire fortune, mais il nous fallait un capital de départ, et nous étions pauvres comme Job. Mon oncle Charles offrit les dix mille francs indispensables. C’étaient toutes les économies de ce brave homme qui subsistaient d’une rente viagère. Il les risquait sur une idée à laquelle il ne comprenait pas grand’chose — mais l’oncle Charles : était l’idéal des oncles. C’est lui qui m’avait élevé depuis la mort de mes parents, et je ne crois pas que mon père eût pu montrer plus de tendresse et d’abnégation. Malheureusement, il n’était pas observateur, toutes mes frasques n’avaient pu l’engager à se défier de mon caractère.

Au lieu de s’occuper de l’emploi des dix mille francs, il commit l’imprudence de me les remettre… Or, à tous mes défauts ; je joignais la passion du jeu, et, le soir même où j’avais reçu les billets, j’eus la fatale imprudence d’entrer dans un tripot où j’avais déjà perdu pas mal de louis. Je ne vous conterai pas ma mésaventure par le menu. Ce genre de récit a été si admirablement fait par les hommes de lettres, que vous n’avez qu’à vous remémorer un des dix ou quinze chefs-d’œuvre de l’espèce pour imaginer comment, de louis en louis, puis de billet en billet, je me trouvai, au matin, nettoyé comme un os de côtelette livré à un caniche. Pendant trois heures je me promenai le long des quais avec l’idée d’en finir. Puis j’eus l’envie de revoir encore une fois le digne homme qui m’avait si tendrement élevé, et je remis mon suicide jusqu’à l’après-midi.

Il n’était que sept heures quand je rentrai au domicile. Mon oncle dormait encore ; le sommeil était son péché. Je ne trouvai que la vieille Anaïs, qui cumulait diverses fonctions domestiques, et ma petite cousine Henriette. Cousine si l’on veut, d’ailleurs. Dans le fait, Henriette appartenait à la famille de ma tante et n’avait, par conséquent, aucun lien de race avec moi. C’était une étincelante fille de dix-sept ans. Un teint de muguet, des yeux fins, nuancés, qui, derrière la grille de soie des cils, jetaient une mystérieuse lumière turquine, une taille de marquise et les mains d’une princesse de Van Dyck. Orpheline comme moi, l’oncle Charles l’avait accueillie depuis une année.

Elle me vit pâle, défait, les yeux creux et se mit à me considérer avec attention. Je voulus me réfugier dans ma chambre, mais elle me retint :

— Dites-moi ce qui vous est arrivé, fit-elle d’une voix douce.

Il y a des moments où la confidence jaillit des âmes comme la lave du volcan. Je dis tout, hâtivement, fiévreusement, puis j’éclatai en sanglots. Elle me regardait avec une pitié profonde.

Après un long silence, elle dit :

— Vous avez affreusement mal agi… non à cause de vous, mais à cause de notre oncle et de votre ami… Il y aurait un moyen de réparer le mal… Regardez-moi… est-ce que je vous déplais ?

Je la regardai, stupéfait. À travers ma douleur, quelque chose de doux et de puissant palpitait comme une étoile dans l’orage. Je dis tout bas :

— Vous me plaisez infiniment !

— Alors, vous m’épouseriez !

C’était si inattendu, si bizarre, que je restai bouche bée.

— Eh oui ! fit-elle avec un peu d’impatience… je ne suis pas très riche, mais enfin j’ai une dot. En m’épousant, vous seriez sauvé… et doublement sauvé car je crois que je pourrais avoir de l’influence sur votre caractère…

Le cœur me battit. Elle me parut divine — et, dans l’émotion de cette minute, le goût que j’avais pour elle sembla grandir soudain, comme on dit de ces plantes de l’Inde qui sortent en une heure de la terre.

— Mais vous ne m’aimeriez pas ! m’écriai-je… je suis digne de votre mépris.

Elle fixa sur moi ses beaux yeux sincères :

— Que non… je suis bien sûre au contraire que je vous aimerai… je suis sûre que je serais heureuse de lutter avec vous pour vaincre la faiblesse de votre volonté….

Elle sourit, avec la malice charmante de la femme, et reprit :

— Eh bien ! différez votre réponse. Promettez-moi seulement de vivre quelques jours… et, ce soir, retournez au jeu… « pour la dernière fois ». Vous jouerez pour moi… ce sera comme si vous débutiez… Voici mon enjeu.

Elle me tendit sa petite bourse qui contenait quelques louis.

Le soir, je jouai les louis d’Henriette. Une chance presque constante me favorisa. À deux heures du matin, je rentrais avec dix mille francs. Henriette m’attendait. Elle prit l’argent et me dit :

— Me voilà votre associée… Je commandite votre affaire…

Je voulus répliquer, mais elle me regarda avec cette douceur impérieuse à laquelle depuis cette nuit je n’ai jamais pu résister, et qui tout ensemble m’engourdit et me remplit d’adoration.

— Il sera fait comme vous le voudrez, murmurai-je.

Elle me tendit sa petite main ; j’y posai ardemment ma lèvre : l’amour était venu qui devait remplir toute ma vie.

Je ne vous apprendrai pas que j’ai fait fortune, ajouta rêveusement Lemoyne. Mais qu’est la fortune au prix du bonheur que j’ai dû à la petite orpheline qui voulut être ma femme. Par elle ma vie fut étrangement belle et émouvante. Elle me donna la volonté que je n’avais pas, un amour magnifique et délicieux, des joies prodigieuses : après quinze ans de mariage, je l’aime autant que le premier jour.


----