Le Coffre-fort (Rosny aîné)/Pour un Baiser

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F. Rouff (p. 26-27).

POUR UN BAISER


À la mémoire de Georges Rodenbach.


Ah oui ! je lui serre la main, et je l’aime et je l’estime ! fit Demeuse avec vivacité… Il vaut mieux que moi… mieux que vous… mieux que tous ceux que je connais…

— Deux ans de prison… faux et usage de faux ! expliqua dédaigneusement le grand Boucart…

Et il fit du pied le geste dont on écrase quelque chenille ou quelque larve.

— Le geste est beau… et symbolique ! goguenarda Demeuse. Il te définit bien, mon vieux Boucart : dédain du faible, mépris du vaincu… et par là-dessus, vraie âme des foules, légère, féroce et « jugeant avec son ventre », comme disent les Anglais…

— Est-ce moi qui l’ai condamné ? fit Boucart en haussant les épaules.

— Non, mais tu as pu lire les débats… Ils auraient, pour le moins, dû t’inspirer un grain d’indulgence. Ceux qui, comme moi, connaissent le fond de l’affaire, doivent plus que de l’indulgence : ils doivent de la pitié et de l’estime au pauvre type… Il fut, si l’on veut, follement imprudent… il ne fut pas coupable… Raconter l’histoire, c’est aider à la réhabilitation. Et ça vous fera toujours un peu mieux passer votre temps que d’ignobles potins…

Lucien Clairmont est une victime et de l’amour et de la confiance. De l’amour, d’abord. Ce pauvre garçon a aimé avec une force et une innocence qui dépassent notre capacité amoureuse comme l’Himalaya dépasse le mont Valérien. Quand l’amour a un but précis, mariage ou contre-mariage, ça peut être une belle chose, mais au fond, ça comporte un bon morceau ou de brutalité ou de cupidité. Lucien aima sans calcul, sans idée d’avenir ; il joua son cœur contre rien… il se jeta à l’amour avec la vaillance de celui qui se jette sous une locomotive pour sauver son semblable. Je ne sais pas s’il n’aima pas sa Juliette, ainsi que l’homme de Vérone, dès la première rencontre. Pour la plupart des hommes, Noëlle C… n’était qu’une jolie fille, sans rien d’extraordinaire. Mais il est constant qu’il existe quelques personnes qui estiment qu’elle est douée d’une séduction prodigieuse et qu’elle doit être aimée frénétiquement par ceux qui l’aiment. Elle est d’une famille très riche, du moins pour la France : sa dot a dû atteindre six millions, et elle a de nombreuses et considérables espérances. Aussi Lucien ne compta jamais l’épouser. Il savait qu’elle ne résisterait pas au vœu de ses parents, qui estiment que non seulement l’argent doit aller à l’argent parce que c’est sage, mais encore parce que c’est un devoir social. D’ailleurs, mon ami aurait eu horreur de dépouiller la jeune fille en la privant du supplément de fortune que le mariage devait lui donner. Pauvre de six mille livres de rente viagère, il aima comme on respire. Les relations de sa famille, sa discrétion et sa distinction natives lui permirent de fréquenter assidûment chez les C… et ce fut sa perte. Son amour, vigoureux dès le principe, devint sa vie même. Le malheur voulut que Noëlle fut élevée quelque peu à l’américaine. Elle agissait, pour le menu de la vie, très librement. Elle jouissait, entre autres privilèges, du privilège du flirt. Fine, intuitive, elle s’aperçut, avant que Lucien lui eût osé faire la cour, que celui-là l’aimait comme on n’aime guère. Elle en fut touchée, enorgueillie aussi, et, un peu téméraire par nature, encline à croire que les choses se font et se défont sans trop de misère, elle encouragea le jeune homme, puis, de proche en proche, elle l’aima. Ah ! sans doute, elle ne l’aimait pas comme il l’aimait — mais, même à dose modérée, l’amour mérite toujours ce nom de feu dont les gens du dix-septième et du dix-huitième siècle, en firent le synonyme. Le bonheur n’est pas, ou Lucien eut six mois de terrible bonheur. Il souffrit beaucoup, je le veux bien, mais aussi, quelles flambées de joie, quels beaux délires ! Cette grande passion, il est utile de le redire, fut absolument innocente. Son seul péché, et véniel pour la demi-Américaine, ce fut le baiser. Pour Lucien, ce fut si poignant, si profond, que peut-être il ne rêva pas même de jamais tourner la page.

Cette aventure fut assez brusquement dénouée. Les parents de Noëlle s’inquiétèrent, non du flirt même — ils étaient indulgents — mais de sa prolongation. Pour couper au plus court, ils décidèrent, ce que d’ailleurs ils projetaient depuis longtemps, de faire une tournée en Égypte et en Palestine. Noëlle, à qui ils ne cachèrent pas leur volonté d’en finir, si elle souffrit, sut pourtant se résigner, et, comme elle avait de la franchise et de la netteté, elle fit de véritables adieux à Lucien ; elle ne voulut pas lui laisser d’inutile espoir. Il n’en fut pas surpris, mais il resta foudroyé. Qu’il ne se soit pas tout uniment suicidé, c’est ce dont je m’étonne : il faut croire que le suicide n’est pas encore de signe le plus sûr de désespoir, car sûrement jamais personne ne fut plus désespéré que Clairmont. Peut-être ne se fit-il pas à l’idée de quitter un monde où elle vivait ? Peut-être… Mais qu’importe ? Le fait est que ce misérable garçon menait à travers Paris une si triste figure que les hommes qui couchent sous les ponts devaient avoir pitié de lui. Il en était là, lorsqu’une lettre lui parvint, un billet plutôt,

« Une crise de désespoir, mon chéri. Je ne puis continuer ma route sans vous revoir une fois encore, sans vous donner un dernier baiser. Mes parents y consentent. Venez ! Je vous aime, Noëlle. »

Tout simple, comme vous voyez ! Et le rendez-vous, comme l’indiquait le post-scriptum, était au Caire. Vous pensez bien que Lucien n’hésita pas une minute. Mais un obstacle se présentait, que la trop riche Noëlle n’avait pas même dû entrevoir : il faut pas mal d’argent pour aller au Caire et ce pauvre Lucien non seulement ne l’avait pas, mais son amour l’avait conduit à s’endetter et son terme de pension, aux trois quarts dévoré déjà par des effets souscrits, était loin encore… Il courut après de l’argent et n’en trouva point. Un marchand à qui il voulut vendre son modeste mobilier, en offrit une somme dérisoire…

Dans l’après-midi, Clairmont se trouva chez un vieil homme, un ami de sa famille, personnage bizarre, quinteux, étroit, mais qui, probablement, accepterait un effet à longue échéance, sur le deuxième terme de la pension. Ici, le hasard réunit les conditions qu’il sait si bien réunir quand il veut perdre un homme. Le vieillard était absent pour plusieurs jours.

— Je lui laisserai un mot avait dit Clairmont à la femme de charge.

Celle-ci, qui connaissait le jeune homme depuis long- temps, n’avait pas hésité à l’introduire dans le cabinet de travail de son maître. Lucien y fut pris d’une crise de désespoir. Il considérait avec égarement des paperasses éparses — car le vieux n’avait pas d’ordre — si bien que la vue d’un carnet de chèques attira son attention. Il l’ouvrit machinalement. Et il eut un grand frisson en voyant sur la première formule, des mots fatidiques « Payez au porteur la somme de mille et cinq cents francs. »

C’était bien l’écriture du vieillard qui avait, pour une raison ou pour une autre, commencé de libeller l’ordre, puis l’avait abandonné sans y apposer sa signature. La tentation fut terrible. Elle ne fut pas longue. Lucien, harassé par les émotions de la journée, trouva presque simple d’utiliser ce chèque. Il était sûr que l’autre lui aurait prêté cette somme contre un effet de pareille valeur. Et il se dit :

« Je lui enverrai l’effet… Il sera choqué sans doute… mais il me pardonnera !… »

L’acte matériel du faux ne l’arrêta point : le malheureux avait reçu le don funeste de contrefaire les écritures. Et le vieillard signait comme il écrivait, lisiblement, avec une simple barre pour finir. Lucien signa, courut comme un fou à la banque, fut payé sans une objection et partit par le rapide du soir, non sans avoir envoyé un effet et une lettre explicative au vieil ami de sa famille.

Mais le vieil ami de la famille considéra l’affaire sous un jour tout différent de celui sous lequel l’avait considéré le faussaire. Jamais sa mentalité ne lui permit de voir là autre chose qu’un crime. S’il eut quelque hésitation, cette hésitation fut courte. Dès son retour, il déposait une plainte en faux et usage de faux. Et Clairmont, malgré l’admission de circonstances atténuantes, paya de son honneur et de la prison le baiser qu’il était allé porter en Égypte à Noëlle C…


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