Le Coffre-fort (Rosny aîné)/Résignation

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F. Rouff (p. 27-28).

RÉSIGNATION



Ma femme n’ayant fait aucune opposition au divorce, l’affaire marcha avec la rapidité d’un record, et avant l’automne nous étions légitimement séparés. Le soir du jugement, je savourais avec mélancolie le cigare du célibataire, lorsque j’entendis sonner à la porte de l’appartement. Un moment après, le domestique arrive, d’un air effaré :

— C’est madame… Elle dit qu’elle a une communication urgente à faire à monsieur.

J’hésite. — Mais songeant combien elle avait mis de bonne volonté dans la procédure, pris d’ailleurs de curiosité et d’un peu d’émoi, je la fais introduire. Elle était vêtue de noir, — couleur qui rehaussait sa grâce blonde, — elle me regardait avec supplication et tristesse :

— Eh bien, madame ?

Elle ne répondit pas, un peu tremblante et sans doute cherchant ses paroles. Soudain :

— Je ne puis pas vivre sans vous !

Je m’attendais à tout, mais non à cela. Un grand trouble me saisit, car, dans le fond, j’avais conservé d’elle un souvenir enivrant. Mais je parvins à me dominer.

— Il aurait fallu vous en apercevoir auparavant, madame.

Elle se contenta de répéter :

— Je ne puis vivre sans vous.

— Cela vous passera, répondis-je.

— Cela ne me passera pas… Durant tout le procès, j’ai attendu cette minute… cette minute où je pourrai revenir en suppliante… sans être soupçonnée d’aucune considération mondaine. Il fallait que vous croyiez à ma sincérité absolue, et ma fortune, la position de ma famille vous sont des garanties absolues. Si je ne suis pas digne d’être votre femme, peut-être estimerez-vous que je puis être du moins votre maîtresse ?

Elle parlait avec douceur et résignation — jamais je ne l’avais vue plus parfaitement séduisante. Mon cœur battit comme un marteau. Tous les souvenirs d’antan se levèrent, ainsi que des troupeaux de volupté. Je revis toutes les béatitudes que j’avais goûtées par cette belle créature. En vérité, quelle revanche plus éclatante pouvait-elle m’offrir que de se donner à moi, humblement et librement ?

Je lui répondis à voix basse :

— Ne vous repentirez-vous pas ?

— Jamais… et quand je m’en repentirais, que pouvez-vous y perdre ?

— Vous m’aimez donc ?

— Je n’ai jamais, malgré des apparences, aimé un autre homme.

Une senteur qu’elle mettait dans ses robes, et qui avait accompagné les plus folles heures de ma vie, acheva de me prendre la tête. Je marchais vers elle, je la pris contre ma poitrine avec cette mélancolie ardente qui est ce que la nature a inventé de plus violent pour nous attacher à la vie.

Durant toute une année, nous voyageâmes ; et cette année fut aussi belle — et plus profonde — que celle du commencement de notre mariage. Mais alors ma femme — ou plutôt ma maîtresse — tomba dans une langueur. Elle me montrait encore la même tendresse, mais avec moins de ferveur, avec quelque chose de contraint qui me désespérait. Cela dura trois mois, puis, soudain, l’allégresse reprit, l’attachement passionné, le divin service de deux êtres créés l’un pour l’autre.

C’est alors que le malheur tomba comme la foudre.

C’était un matin. J’étais allé dans l’appartement de Clotilde pour lui annoncer quelque menue nouvelle. L’appartement était vide, — ma femme sortie pour un instant, — et j’allais me retirer lorsque j’aperçus une lettre qui traînait sur un guéridon. Je ne sais pourquoi cette lettre attira particulièrement mon attention. C’était une habitude de Clotilde de laisser sur les meubles sa correspondance, et, au début de notre réconciliation, je m’étais cru permis d’y regarder de-ci, de-là. Jamais je n’avais rien découvert que d’innocent ; aussi, avais-je complètement renoncé (un peu aussi par crainte de perdre mon bonheur) à toute surveillance. Mais cette enveloppe large, carrée, m’hypnotisa. Je finis par la prendre, et, du coup, ce fut l’abîme : l’adresse marquait un envoi indirect par une tierce personne. Fébrilement, je retirai la lettre, je lus. Un homme que je connaissais pour l’avoir trois ou quatre fois rencontré dans le monde — laid, stupide — s’y plaignait ridiculement de ce qu’on l’eût abandonné après un seul rendez-vous.

Je demeurai écrasé, puis je remis la lettre sur le guéridon, je sortis furtivement de la chambre, décidé à fuir sans vain esclandre. Mais, au moment où je sortais, je rencontrai Clotilde. Elle vit mon agitation, le tremblement de mes mains :

— Qu’as-tu ?

Puis, d’un regard jeté vers le guéridon, elle aperçut la lettre déplacée, comprit tout, devint effroyablement pâle :

— Pardonnez-moi ! s’écria-t-elle.

Je haussai les épaules.

— Je n’ai rien à vous pardonner… Vous avez usé de votre liberté… Souffrez que j’use de la mienne et séparons-nous.

Alors, comme le jour du jugement :

— Je ne puis vivre sans vous !

— Vous avez une singulière manière de le prouver… et avec cet être imbécile !

— Je l’ai voulu imbécile et laid…

Je la regardai avec stupéfaction. Elle reprit d’une voix étrange — et où j’entrevis pour la première fois je ne sais quelle démence :

— Je ne vous ai jamais trompé que pour vous aimer davantage ! Je n’aime que vous, mais pour que ma tendresse ait toute sa force, j’ai besoin de vous trahir quelquefois.

Il est certains êtres qui, lorsqu’ils disent la vérité, ont un accent inimitable. Ma femme est de ce nombre. Je sentis que, si extraordinaire que fût sa déclaration, elle était sincère : je me rappelai les mois de langueur suivi d’un renouveau d’amour. Cette situation me mettait dans le plus funeste et passionnant embarras. Incapable de rien résoudre pour l’heure, je me contentai de dire :

— Laissez-moi !

J’ai été lâche, — du moins selon le préjugé. Je n’ai pas renvoyé Clotilde. Mon bonheur est assurément moins vif, troublé par des crises de jalousie trop intense, et, cependant, je crois que j’ai choisi encore la meilleure part. Elle me trompe, mais après tout, rarement — et tout de suite détachée de ses amants. Il ne saurait y avoir aucun doute sur l’amour qu’elle me porte et si cet amour est traversé d’une bizarre et chagrine manie, en est-il moins valable ? Puis, sur cent êtres, s’en trouve-t-il véritablement dix qui n’aient pas leur grain d’insanité ?


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