Le Collage/Le Collage/VII

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Édouard Dentu (p. 30-33).
◄  VI
VIII  ►


VII


Le surlendemain.

Bonsoir, notre chat ! Pendant que la blanchisseuse comptait le linge avec Célina, Momiche aura trouvé la porte entre-bâillée. Malgré les bons traitements, l’ingrat s’est sauvé. Malgré le beurre !

— Hé bien, il est joli ton moyen ! ai-je l’imprudence de dire à Célina. Vous saviez vous y prendre, à la ferme !… Maintenant, peut-être que le beurre de Paris ne vaut pas celui de chez vous ?

Je suis bête de faire de l’esprit ; Célina n’a pas l’air en train de rire. Elle me jette à la figure le livre du blanchissage, et part en courant, nu-tête, à la recherche de son chat.

— Momiche !… Momiche !… clame-t-elle avec désespoir en dégringolant nos cinq étapes.

Ses « Momiche » s’enfoncent dans la profondeur de ma maison, puis, ne m’arrivent plus. Et me voilà en tête à tête avec la blanchisseuse, une gamine qui ne paraît pas quinze ans, au visage de papier mâché, aux yeux meurtris. Tout en roulant le linge sale dans un de mes draps, accroupie, elle me regarde en dessous.

— C’est, je crois, la première fois que vous venez ?

— Oui, m’sieu : je suis nouvelle chez ma patronne.

— Ouvrière ? apprentie ?

— Oh ! ouvrière, m’sieu… répond-elle, en se mettant debout, mais sans cesser de me tourner le dos.

Et elle ajoute qu’elle a seize ans et demi, bientôt dix-sept ; on ne le dirait pas. Mal retenue par quatre épingles dorées, sa résille blonde laisse échapper des cheveux cendrés, peu épais, une simple « queue de rat ». Je lui demande son nom.

— Flore, m’sieu.

J’ai envie de la faire parler encore ; mais que lui demander ? Pendant qu’elle introduit dans le panier son paquet de linge, le tortillement de son échine de chèvre, maigre et souple, me préoccupe. Puis, il ne me reste qu’à la payer. Je regarde le livre ; c’est sept francs vingt-cinq. Je mets huit francs dans sa petite main brûlante, que je garde un moment dans la mienne.

— Les quinze sous sont pour vous !…

Flore, sans me dire merci, me regarde une seconde en face, allumée. Puis, détournant aussitôt la tête, elle ne s’en va pas. Son panier à terre, une main sur la porte ouverte, elle reste là, très près de moi, tendant le cou, considérant avec attention une eau forte pendue au mur. Que peut-elle y comprendre, aux Petits Cavaliers de Velasquez, par Manet ? Que semble-t-elle attendre ? Tout à coup, sans me dire au revoir, elle détale, ayant reconnu avant moi le pas de Célina dans l’escalier.

Sans bruit, j’ai refermé derrière Flore. Un violent coup de poing ébranle la porte. J’ouvre. Célina rentre, les yeux pleins de larmes. Je comprends que Momiche n’est pas retrouvé. Elle aura en vain battu le quartier. Son désespoir me fait mal. Je voudrais la consoler :

— C’est un malheur, ma pauvre Célina… Que veux-tu ? ça arrive tous les jours… Et tu t’es fatiguée ? Tu auras voulu courir jusqu’à la rue Chaptal !

Pas un mot de réponse, pas un geste. Comme je connais ma Célina, je m’attends à quelque chose de terrible. Ses plus violents emportements commencent ainsi, par la surdité volontaire, par le mutisme. Mais je ne résiste pas à l’envie de l’embrasser ; je m’avance, d’ailleurs avec précaution. Alors, elle éclate :

— Lâche ! voyou ! salaud !

Cloué sur place, je lui dis, sur un ton de doux reproche :

— Qu’est-ce qu’il te prend, ma pauvre chérie ?… Nous avons donc un gros chagrin…

— Pignouf !

Et, sans que je ne m’y attende, car elle n’a jamais fait cela, Célina me lance un coup de pied. Son pied a beau n’être chaussé que de pantoufles : il m’atteint à un endroit extrêmement sensible et me fait, un mal atroce.

Je suis tout pâle. Je me traîne jusqu’à la toilette, où, tout en me bassinant l’endroit, avec de l’eau fraîche, afin d’éviter quelque suite fâcheuse, je m’aperçois que je cherche encore le motif de la fureur de Célina. A-t-elle entendu quelque chose en remontant l’escalier ? Flore lui aurait-elle parlé des quinze sous ? Je ne suis rassuré qu’à la fin, lorsque Célina vient me retrouver et m’accable de nouvelles injures. Affolée par la disparition de son chat, la sotte s’imagine que je l’ai fait s’évader, et ne veut pas admettre un instant que Momiche ait pu prendre tout seul la poudre d’escampette.