Le Conte de l’Âme qui a faim
Conte Dramatique en Deux Veillées, en Vers Libres
- Le
Conte de l’Âme qui a faim
- Conte Dramatique
en Deux Veillées, en Vers Libres
TEXTE BRETON
ACCOMPAGNÉ D’UNE
TRADUCTION FRANÇAISE
- Paris
Éditions de SPERED AR VRO
- 4. RUE LEOPOLD-ROBERT
- 1904
- 4. RUE LEOPOLD-ROBERT
JEAN MAREC, jeune paysan
SA MÈRE, veuve.
L’ANCOU [1], sous les traits d’un vieil homme.
LES VOIX DES ANAOUN [2].
LE CHŒUR DES ANGES.
au pays de Bas-Léon.
LE CONTE DE L’ÂME QUI A FAIM a été représenté :
Pour la première fois, le jour de la Toussaint 1901, chez l’auteur, au Manoir du Rest, avec le concours de :
Tanguy Malmanche (Jean Marec) ; Marie Rous (La Mère) ; Urien Coant (L’Ancou).
Maintenant, un peu de lard. Maintenant… une miche de pain. Chers Anaoun de Dieu ! vous ne manquerez de rien [3]. Quoi encore ?… Ah, une écuelle de lait, pour le cas où ils auraient soif. Bon. Je m’en vais mettre aussi des logods [4]. Jadis, de son vivant, mon homme — que Dieu pardonne — (Elle se signe.) les aimait bien. Maintenant qu’il est au Paradis, qui donc, si ce n’était sa vieille, lui donnerait, avec un petit morceau friand, un peu de contentement ? Une fois l’an, ça n’est pas de trop ! Eh oui ! passer son temps dans le Firmament, assis sur une chaise d’argent, en face de Dieu le Père, à prier, à chanter tout le temps en compagnie des Anges, des Saints et des Saintes, c’est parfait ! Mais pour mon homme à moi ça n’est pas un amusement ! Et j’en suis sûre, on ne doit pas le laisser fumer… (Hochant la tête.) Et mon pauvre cher petit homme aimait tant sa pipe ! (Elle va prendre, sur le rebord de la cheminée, une vieille petite pipe couverte de suie et de poussière.) La voici, sa vieille petite pipe, dans le coin de la cheminée où il s’est tenu jusqu’à l’instant de sa mort. — C’était un lundi matin, hélas, voilà de cela quatre mois… — Lui si solide encore, et qui mangeait si bien ! « Pour aujourd’hui, ma petite vieille, qu’il dit, à parler franchement je ne me sens pas bien ; j’ai envie de bourrer une pipe pour chasser la fièvre. Oui, je crois que je suis un peu malade, en vérité ! » Une fois sa pipe fumée, il n’allait pas mieux. « Si tu m’en crois, ma petite vieille, va-t’en à l’église en toute hâte ; va-t’en à l’église, qu’il dit, et préviens le prêtre que ma dernière heure est arrivée : qu’il n’a qu’à m’apporter la croix et l’extrême-onction. En t’attendant, je bourrerai une autre pipe, afin de me préserver des mauvais Esprits. » Et moi de m’en aller, en courant, toute en larmes !… Jésus ! Quand je revins, il suffoquait déjà ! Une fois qu’il eût reçu bien chrétiennement le Sacrement et l’extrême-onction : « Ma chère petite vieille, qu’il me dit, j’ai labouré mes talarou [5] ; maintenant, je n’ai plus qu’à attendre la mort. Pourtant, avant de m’en aller, je vais bourrer encore une pipe, puisqu’après ça, il n’y aura plus moyen. » Il n’avait pas achevé de parler qu’il tombait mort sur la dalle du foyer, gardant à la bouche sa pipe qu’il n’avait pas lâchée ! (Elle contemple, pensive, la pipe et la blague à tabac). Sa petite pipe culottée et sa blague à tabac, presque pleine ! La veille, après la grand’messe, il avait acheté, comme d’habitude, ses cinq sous de tabac pour la semaine… (Après un temps.) Si je les mettais sur la table, certainement, ça ferait bien plaisir à mon cher petit homme ! Mais, j’en ai peur… peut-être serait-ce péché ! Bah ! Qui le verra ? Personne ! Le bon Dieu n’en saura rien ! (Elle pose la pipe et la blague sur la table. Puis, regardant à l’horloge.) Quelle heure ? Jésus ! Dix heures et demie ! Et mon maudit garçon qui n’est pas encore rentré ? (D’un ton colère.) Le Diable maudisse le fils sans cœur qui s’attarde à bambocher durant la nuit des Trépassés ! Et pourtant !… Avec lui, je n’ai un peu de tranquillité que quand il est hors du logis ! (Avec une colère croissante.) Le cochon ! Depuis que mon cher homme est descendu dans la tombe, il ne m’a donné, lui, que peine et souci. Jadis, quand il était petit, il ne valait guère mieux, je sais bien ; mais il était pourtant un peu plus sage, par respect pour son père, et aussi pour le bâton à bouillie qui n’était pas long à entrer en danse, dès qu’il y avait à la maison la moindre chose qui n’allait pas droit. Mais maintenant ! vieille et débile comme je suis, je ne me sens plus capable de le régaler de la fête du bâton ! Aussi, il n’en fait plus qu’à sa tête. Et toute la journée le voilà parti, on ne sait où, si bien que, pendant ce temps-là, notre terre et notre maison vont à la ruine ! Tenez ! Une fois, voilà qu’il me dit : « Ma petite mère, il faut que j’aille aujourd’hui à la foire de Ploudalmézeau, car il est temps de vendre la génisse ; oui, il en est grand temps ! » En sorte qu’il revient le lendemain, tout content, tout guilleret, sauf qu’il ne ramène ni génisse, ni argent ! Et une autre fois : « Ma petite mère, qu’il dit, je voudrais bien aller aujourd’hui au Pardon de Landouzan, rapport à mon œil qui est malade un tant soit peu. Vrai, qu’il dit, j’ai mal à l’œil, ma petite mère, et je guérirais tout de suite, j’en suis certain, si je portais à Monseigneur le Saint un cierge de deux livres ». Malade, son œil, mon Dieu béni Son gosier, je ne dis pas, puisque la vérité est qu’il est rentré saoûl-perdu-aveugle, sans chapeau ni livre de messe, avec sa chemise et tous ses effets abîmés par la saleté et l’eau-de-vie ! Et aujourd’hui donc ? « Je m’en vais, qu’il dit, à Kerbrat, pour voir si le petit poulain profite. » Le poulain ?!!… Quant au menteur, il ne profite pas mal, à licher, au cabaret, avec les autres ivrognes ! La nuit des Trépassés, Jésus, quelle pitié ! Si le repentir ne lui vient pas, je mourrai de honte ! (Elle se met à pleurer.) Oui, de honte Puisque déjà sa réputation est faite dans tout le canton ! Puisque même l’autre dimanche, en chaire, le prêtre a blâmé sa mauvaise conduite ! Mais il n’aurait pas pitié de moi, lui ! Le vin lui a pourri le cœur ! (Sanglotant.) Ah ! mieux vaudrait pour moi être n’importe quoi, une pauvresse qui mendie son pain, ou bien un peu de cendres oubliées sous la terre, dans le cimetière ; oui ! mieux vaudrait être la mère de Paul le Cornu [6] lui-même, plutôt que celle de Jean Marec !
(Il chante) Marie la Jolie de Kernévez, celle-là est mon amour !
Vas-tu te taire, vas-tu te taire, gibier d’Enfer !
Si je savais manier la parole, je lui ferais une déclaration !
Tais-toi, je te dis, sinon gare à tes os !
Tu veux… tu veux me cogner ? Pour sûr, ça serait… offenser Dieu…
Dieu ? Vraiment ! Alors que tu es en train de lui causer, mauvais garnement, plus de douleur qu’il n’en avait, jadis, sur le mont Golgotha durant sa Passion ! Et ce qu’il est saoûl, mon Dieu Jésus ! Un plein sac ! Avec le vin qui lui coule par les yeux ! Ah oui, tu es frais, Païen moisi ! J’aurais eu bien du plaisir si, en chemin, les Anaoun tavaient empoigné et jeté au fin fond de l’Enfer !
Les Anaoun ? Je ne les ai pas aperçus !
Naturellement, puisque tu n’es même pas en état de voir les vivants, avec le vin qui te bouillonne dans la tête ! Et au fait, où donc es-tu resté à te saoûler, toute la journée ?
J’étais à… à Kerbrat, à… à manger des logods, en compagnie de Pipi [7] Caër et de son frère, le matelot…
Pipi Caër et son frère sont allés en ville, tous les deux ; tu n’as donc pas besoin de me raconter un mensonge !
Et toi, alors, tu n’as pas besoin de me questionner, puisque tu sais si bien la vérité !
La vérité sur le compte d’un gaillard de ton espèce, c’est au cabaret qu’on peut toujours être sûr de la rencontrer ! Mais au moins, dis-moi un peu combien as-tu encore dépensé ? Dis-le donc voir ?
J’ai dépensé ce qu’il m’a plu ! Est-ce que je ne suis pas en âge d’avoir ma part du bien de mon père ? Que j’aie dépensé dix sous ou dix écus, tu n’as absolument rien à dire ! (Élevant la voix.) Oui, certainement, puisque je suis majeur ! J’ai droit à ma part ! Et j’ai le droit d’en faire ce qu’il me plaira !
Ecoutez-le, mon Dieu Jesus ! Voilà qu’il a perdu tout son bon sens !
Oui, j’ai été au cabaret ! Oui, je suis saoul, complètement saoul ! Et celui qui n’est pas content, je lui casse la tête ! Et là-bas, pour sûr, je suis bien mieux qu’à la maison où je suis continuellement grondé ! (Montrant sa mère.) Avec celle-ci, tout le temps du travail, pas un instant de tranquillité ! « Va chercher du bois ! Va donner à manger aux cochons ! Dépêche-toi donc ! Apporte-moi un seau d’eau !… »
Menteur quand tu es à la maison tu n’as rien à faire !
Vraiment ! Et hier, est-ce que je n’ai pas épluché les pommes de terre ? Quand on pense que je suis obligé de faire la besogne d’une femme ! Moi, Jean Marec, je fais la servante !… Et peut-être vas-tu dire encore, que ça n’est pas vrai, ça ? Mais du cabaret, parlons-en Là, on trouve à s’amuser comme il faut ! On boit du bon vin, on joue aux cartes, on tape sur la table avec les bouteilles, on entend les gens instruits qui racontent les nouvelles et Jaffrès, l’ancien soldat, chante des chansons françaises ! Certes, pour les jeunes gens, voilà ce qu’on peut appeler un amusement !
Heu, oui, s’il n’y avait pas le vin ! Mais il serait bien malin, celui-là qui trouverait moyen de rester pendant seulement une heure au cabaret sans rouler ivre par terre ! Belle société que les hôtes du cabaret ! Tout ce que le bourg compte de « gâche-pain » comme Jaffrès, et Guéguen le « chien noir [8] », et Philippe Cam, le bellâtre… Tout ça, ça boit à tes frais et çà se moque de toi ! Les gens instruits ? Parlons-en ! Stefan, le commis des contributions, auquel les journaux ont enlevé le peu de bon sens qu’il avait !
Non pas ! Celui-là est savant ! Et il sait bien parler de politique, de gouvernement…
Oui, oui, tas de sots que vous êtes ! Pour vous, le meilleur cochon, c’est celui qui crie le plus fort ! Allons donc ! Si tu tiens à devenir instruit et à tout savoir bien comme il faut, tu trouveras de meilleurs maîtres dans les livres [9] que dans les bouteilles !
Ecoute !… Ecoute !… J’entends les Anaoun qui viennent en gémissant ! Mon Dieu, j’ai peur ! Jean, mon petit garçon, cesse tes sottises Avant d’aller te coucher, récite tes prières !
Réciter mes prières ? Je n’ai pas envie de prier, ni non plus de dormir ! (Énergiquement.) Je veux manger !
Manger, à cette heure-ci ?
Ce n’est pas une prière qui me remplira le ventre. Où est ma soupe ?
Regarde dans ton écuelle… de l’autre côté !… au bout de la table Regarde Peut-être que le chat n’aura pas tout mangé
Beau ragout, vraiment le manger du chat, quand je suis en train de baver de faim ! (LA MÈRE prend son chapelet et se met en prières.)
Et tout ça ? C’est aussi pour le chat, les logods, la viande et le lait (Il jette un regard de côté vers sa mère.) La voilà plongée dans ses patenôtres ? Tant mieux pour moi ! Je mangerai plus tranquillement (Il se met à dévorer la nourriture des Anaoun.)
Mais qu’est-ce qu’il fait ?… Dieu, Marie, Jésus ! C’est le manger des Anaoun, malheureux !
Le manger des Anaoun ? Hahahahaha ! Ils n’ont besoin de rien, ceux-là ! Continue donc ta prière et laisse-moi manger mon logod !
Jean, mon cher garçon ! laisse cela, je t’en prie, ou autrement, tu seras damné !
Damné ? N’importe ! Je trouve ces logods excellents ! je veux les manger jusqu’au dernier ! Comme ça, quand j’arriverai en Enfer, j’aurai le ventre plein, au moins !
Anaoun… Anaoun… Nous avons faim… Nous avons faim !…
Ecoute, mon petit fils chéri écoute les Anaoun qui pleurent qui sanglotent parce qu’ils ont faim !
Faim, eux ? Va, ils ont mangé tout leur saoûl ! Pour çà, ce ne sont pas les sous qui leur manquent dans la bourse !
Dieu voilà qu’il blasphème, maintenant ! Il est complètement fou ! Ayez pitié de lui !
Oui certes et je vais te dire une autre petite chose : il n’y a, en fait d’Anaoun, que quelques farceurs, Stefan, Jaffrès et Guéguen, qui se promènent dans la campagne, chacun un drap sur la tête ! Voilà les chers Anaoun !
Damné Gibier de potence ! Menteur fieffé ! Tiens, je voudrais que l’Ankou arrivât tout d’un coup. Lui au moins te fermerait le bec !
L’Ankou ? je n’ai pas peur de lui !
(Au même instant survient, devant JEAN MAREC, L’ANKOU, qui est entré doucement pendant ses dernières paroles.)
Bonjour à toi, Jean Marec, mon ami !
Hein ? Qu’est-ce que c’est que celui-là ?
L’Ankou, mon Jésus ! (Elle s’évanouit.)
Veux-tu bien te sauver, sac à vermine !
Bon, bon, mon petit ! Je m’en vais ! Mais il te faut venir en ma compagnie !
Moi, aller avec toi ? Tu es saoul, vieux ! Il ne ferait pas beau se promener, cette nuit !
Qu’il fasse beau ou qu’il fasse mauvais, je dois accomplir ma mission conduire ton corps au cimetière, sous la terre froide, et ton âme, devant le Juge des Pécheurs !
L’Ankou ! Malédiction sur moi ! Je suis perdu ! Jugé ! Jeté dans l’abîme de l’Enfer, et damné, damné à tout jamais !
Viens donc, Jean Marec ! Viens avec moi !
(Le même décor. Un an après. Sous le manteau de la cheminée, la mère veille en priant.)
Et requiescant in pace, amen. Dieu, pitoyable, écoutez ma
prière ! Dieu, donnez-leur le bonheur… (Après un moment, d’un ton haineux.)
Excepté à un ! (Elle s’approche de la fenêtre.) Il fait nuit maintenant.
Au bourg, j’entends les cloches qui tintent à sons doux et
menus, si pleins de tristesse pourtant qu’il me semble que chaque
coup vient frapper sur mon cœur, ainsi qu’un marteau pesant et
rude !… Voici, voici une fois encore la sombre nuit des Anaoun !
(Après un silence.) Quel temps ! De la pluie et du vent, par rafales ; et quel froid !… (Revenant sur le devant de la scène.) Les Anaoun seront transies. (Un silence.) Si mon fils, Jean le Maudit, avait été encore en vie, il n’aurait bien certainement pas manqué de dire : « Les Anaoun n’ont pas besoin de se chauffer ; car eux, ils n’ont ni froid, ni rien. » (Contrefaisant son fils.) « Feu et tonnerre, qu’il disait, puisque j’ai faim, je m’en vais manger la nourriture des Anaoun, vu qu’eux, ils n’en ont pas besoin ; même, qu’il disait, il n’y a pas d’Anaoun, qu’il disait. » S’il parlait de la sorte, c’était sous l’influence de l’eau-de-vie qui lui avait pourri l’intelligence. Bien ! Seulement, il n’avait pas fini de parler qu’il était puni par les Anaoun ; et voilà mon Jean Glouton empoigné par l’Ankou, oui ! empoigné, et bien empoigné, avec tous ses péchés !
Une fois qu’il a été mort, c’est moi qui ai été contente ! Et les autres non plus n’en ont pas eu grand chagrin, puisque, dans tout le bourg, on n’aurait pas trouvé un seul être vivant qui n’eût à se plaindre de lui !
Crevé comme un chien, sans croix ni sacrement ! Hé bien, quand a eu lieu l’enterrement, j’ai vu, dans le cimetière, les diables qui ricanaient en l’air sur la cîme des ifs, oui ! et, au fond de la fosse, Lucifer, Père du mensonge [10], qui l’a empoigné avec ses griffes !
Maintenant que le voilà en Enfer par la volonté de Dieu, ce n’est pas moi qui chercherai à l’en tirer ! Un garçon qui a mangé la nourriture des Anaoun ? Pour celui-là je n’aurai ni pitié, ni pardon !
Et je m’en souviens pourtant, il n’y a pas longtemps encore, le prêtre de la Mission expliquait en chaire que les Anaoun ne mangent rien, ni lait, ni logods, ni viande, ni pain, et qu’ils n’ont aucun besoin, si ce n’est de prières et de messes à leur intention. Çà, tout de même, çà me paraît étonnant. Les Anaoun d’autrefois ont toujours mangé, et ceux d’à présent ne le feraient plus ? Ne sont-ils donc pas faits de la même façon ?
Voici. Je trouve que c’est un peu trop jeunes, maintenant, qu’on
ordonne prêtres les garçons, alors qu’ils ne sont pas encore
suffisamment instruits. C’est ce qui fait qu’ils ont une tendance
naturelle à s’élever contre les anciennes coutumes… (Elle hoche la
tête en soupirant.) Et, à la place, ils ne mettent rien du tout !
Vrai, quand cet autre, — un petit jeune prêtraillon, de je ne sais quelle paroisse — disait que les Anaoun n’avaient ni froid, ni soif, ni faim, pour sûr, celui-là ne savait pas bien, je crois…
Je m’en vais toujours remettre un peu de bois dans le feu ! (Elle met une buche dans le feu, puis se replonge dans ses prières.)
(Alors s’élève au loin, dans la campagne, une rumeur vague, très faible d’abord, puis s’accentuant petit à petit, en forme de chant triste et plaintif.)
Nous sommes les Anaoun qui passent dans la nuit profonde. Écoutez, vous tous, o écoutez notre lamentation
Quel est ce bruit que j’entends, semblable à une voix gémissante ?
Nous sommes les Âmes que le froid torture. Telles des feuilles sèches, le vent de l’Oubli nous emporte.
C’est sans doute le bruit des grands arbres agités par le vent ?
Nous sommes les Anaoun qui ont soif et qui ont faim ; de pardon faim et soif, car nous avons péché.
Le bruit du vent ?… Et pourtant… (Se levant brusquement.) Les
voix des Anaoun, peut-être ?
Il n’est pour nous en ce monde ni couche ni foyer ; ni cœur où nous reposer, ni tendresse où nous réchauffer.
Oui, les Anaoun, j’en suis sûre, qui viennent chercher quelque apaisement !
Chrétiens du monde entier, ô ! laissez sur la table une petite bouchée de chaque plat, une petite gorgée de chaque pot !
Chers Anaoun, venez chez moi ! Venez manger, venez vous
désaltérer !
Que chacun mette dans le feu un morceau de bois : la chaleur du feu, comme celle de la prière, apaisera notre souffrance.
Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié ! Soulagez les chers Anaoun !
Que chacun garde en son cœur une place pour les Anaoun. Si vous avez de la compassion sur la terre, au ciel vous aurez la félicité !
Mettez-les au Paradis, tous… (D’un ton colère,) excepté un !
Stéfan, Guéguen, Jaffrès, vous trouvez les crêpes bonnes ; mais vous n’avez rien laissé pour ceux qui n’en ont pas !
Celui-là, il viendrait me supplier au nom de Dieu lui-même que je ne pardonnerais pas à son âme !
J’ai cherché ma nourriture ; hélas ! je n’ai rien trouvé, rien ! Qui donc me donnera à manger, sinon ma mère, sinon elle ?
Il me demanderait un petit morceau à manger, rien qu’un tout petit morceau, que je ne le lui donnerais pas ! (Soudain, entendant frapper un coup à la porte, un peu effrayée.) Jésus ! Qui donc frappe à la porte ? Qui est là ?
Ouvre, ouvre !
Dis-moi ton nom, d’abord ! Cà, qui es-tu ? Réponds donc !
Je suis ton fils Jean Marec.
Mon fils Jean demeure au cimetière, cinq pieds de terre le
recouvrent. Comme çà, il ne viendra jamais m’importuner !
S’il est vrai que mon corps est enfoui sous la terre rude, je suis mon âme qui frappe maintenant à ta porte, en te priant, en te suppliant d’ouvrir !
Ce serait la troisième merveille, de voir les âmes venir frapper aux portes ! Passez donc votre chemin, mauvais garnements Stéfan, Jaffres et Guéguen…
… Qui se promènent par la campagne, chacun un drap sur la
tête, voilà les chers Anaoun… (Avec désespoir) et voilà, voilà
comment j’ai perdu mon Paradis !
Jésus, Vierge Marie ! Ses propres paroles, sa propre voix C’est vraiment bien mon fils qui est là !
Hé bien, ouvre-moi ! Puisque je suis âme, tu n’as rien à redouter de moi !
Évidemment, puisque tu es âme… (Elle va pour ouvrir, puis s’arrêtant
soudain, indécise, à elle-même.) J’ai peur que le menteur du diable ne
soit encore en train de me jouer quelque mauvais tour. (Haut, à
Jean Marec.) Avant d’ouvrir, je voudrais savoir bien exactement
s’il est certain que tu es mort, absolument mort ; s’il est certain
que tu n’as pas encore tiré de la terre ton corps moisi pour venir te promener par ici ?
Mon corps, je le jure, est resté pour toujours au fond de son trou.
Vrai ?
Vrai. Comme ses yeux, son nez et ses oreilles sont déjà dévorés par les vers, et comme, de plus, sa langue et son cœur sont déjà pourris, pour sûr, il ne serait guère élégant, si je l’emmenais à la promenade !
Alors, entre ! (Jean Marec entre. Il est épouvantable à voir. Son corps est décharné, son visage est d’une pâleur cadavérique, ses cheveux sont longs et en désordre, ses vêtements sont couverts de suie et à demi brûlés. En l’apercevant, la mère recule épouvantée jusqu’à l’autre bout de la scène.) Jésus fils de Dieu ! Il n’est pas possible que ce démon-là soit mon fils ! (Comme Jean Marec reste immobile et sans mot dire au milieu de la scene, la mère se rapproche de lui, non sans méfiance pourtant.) Pâle comme un linceul, et noir comme un corbeau, avec de gros yeux qui brillent comme des charbons ardents ! Pouah ! qu’est-ce que cette mauvaise odeur qu’il répand ! Et comme il est maigre, Jésus ! C’est au point que je vois tous ses os à l’intérieur de son corps ! Mais d’où viens-tu donc ?
De l’Enfer ! Si toute ma graisse et ma chair m’ont quitté, si ma peau entière s’est desséchée comme celle d’une vieille andouille, si mes yeux sont si flamboyants dans ma tête, si tous mes os sont tordus par la fièvre, oui ! si je suis aujourd’hui aussi épouvantable que tu me vois, il n’y a qu’une cause à cela, et c’est…
C’est ?…
La faim.
La faim ?
Oui, car il faut te dire que j’ai été condamné à rester sans
manger quoi que ce soit durant l’éternité !
Tiens, tiens ! Raconte-moi donc cà ! Comment ? Dis donc, Jean ! C’est Dieu qui t’a condamné à cela ?
Ecoute. Une fois parti en compagnie de l’Ancou, après avoir voyagé quelque temps par les chemins, nous arrivâmes, vers le matin, dans le Palais du Paradis, où se trouvait le Seigneur Dieu, assis sur son trône et entouré des Anges, des Saints et des Saintes. Tout d’un coup. voilà l’autre qui me pousse devant lui, en disant « Celui-là, c’est Jean Marec, un menteur, un ivrogne, un débauché, un coureur de filles, fils dénaturé et mauvais chrétien… » et un tas d’autres vilenies sur mon compte. « Et même, qu’il dit, au moment où je suis arrivé pour l’empoigner, il venait d’avaler, sans en laisser une miette, le repas que sa mère avait préparé sur la table à l’intention des Anaoun. Vrai ? qu’il dit le Seigneur Dieu. — Vrai, qu’il dit l’Ancou, il a fait ce coup-là, aussi vrai que je suis l’Ancou. — Hé bien, qu’il dit alors Dieu, pour avoir fait cela, tu vas être puni comme tu le mérites, Jean Marec. Qu’on m’envoie un Ange Cornu. » Moi, je commençais à avoir peur que celui-ci ne m’emmenât en Enfer pour y rôtir. Voici, qu’il dit Dieu. Tu es condamné à avoir faim, éternellement. À te revoir au Jugement Dernier, Jean Marec. » Et moi de m’en aller avec mon Ange Cornu, tout joyeux, en riant, car ce n’était pas là un châtiment bien rude, à ce qu’il me semblait. On me conduisit donc dans une petite chambre et on m’y laissa tout seul. La première journée, ça n’alla pas trop mal, grâce à la ventrée que je m’étais fourrée la veille ; ni la seconde non plus, si ce n’est que mes boyaux faisaient un peu la musique. Mais le troisième jour, et puis les autres, après, la ribottée a mal tourné ! Oh la la, mon pauvre cher petit ventre ! Comme ça m’a fait mal dedans ! C’était comme si on avait saisi avec une tenaille mes boyaux, et tordu, et écrasé, sans trêve, au point que j’en étais arrivé à me rouler, comme un fou, toute la journée, tellement la douleur me torturait ! Et avec ça, l’Ange Cornu qui m’agaçait tout le temps, de mille façons ! Une fois : « Tiens, Jean Marec, qu’il me dit, voici un plat de logods ; mange-les, ça te calmera. » Moi, tu comprends si j’ai été long à me jeter dessus ! Mais hélas ! Ce n’était qu’une espèce de fumier puant et noir ! Hé bien, que je dis, tant pis, ça m’est égal ; j’ai tellement faim que je mangerai n’importe quoi, même du fumier ! (Avec désespoir.) Et que pris-je dans la main ? Une poignée de vent ! Oh, alors, alors j’aurais bien voulu mourir ! Mais j’avais beau appeler l’Ancou, il fouettait son cheval [11], et passait !
En fin de compte, la Toussaint arriva. Et moi, joyeux, je me mis à me dire que je ne passerais pas sur la terre sans y trouver quelque chose pour apaiser ma faim. Mais, au moment où je me disposais à sortir, voilà le Seigneur Dieu qui, posté sur le pas de la porte, me dit : « N’importe où tu iras, je te fais défense de manger. » Sur ce, il a jeté sur moi un regard perçant, et quand il m’a vu si maigre, si pâle, si malade, alors il a été pris de pitié, un petit peu, et il a ajouté « Toutefois, mon garçon, si tu trouves moyen de te faire donner quelque chose par ta mère, alors, moi, je n’ai plus rien à dire : tu pourras te rassasier à ton appétit, car au-dessus du pardon d’une mère, mon pouvoir s’arrête. » (Tombant à genoux.) Ma mère, ma mère, si tu as pitié, si tu as pour moi la moindre affection, oh ! donne-moi à manger ! Une miette de pain, je t’en prie, je t’en supplie ! Donne-moi n’importe quoi, le manger des bêtes, le manger des cochons, car autrement, autrement je n’en puis plus !
Oui da ! Comme ça, il n’y aurait qu’à venir geindre : Et donne-moi
à manger, et donne-moi à manger ! Ça ne serait pas difficile,
alors ! si, ce que Dieu t’a refusé, tu l’obtenais de ta mère ensuite !
(Avec énergie.) Puisque c’est par la volonté divine que tu as été
condamné, je me garderais bien d’aller à l’encontre !
Pourtant, qui donc aura pitié de moi, sinon toi, ma mère ! Songes-y : je suis ton fils, ton fils Jean Marec !
Oui ! et ton père, c’est Paul le Cornu !
Je suis celui que tu as porté, que tu as mis au monde !
Cela, je l’ai bien oublié !
Je suis celui que tu berçais dans son petit lit… « Dors, que tu
disais, dors ! mon roi, mon enfant ! »
Je n’ai plus souvenir des chansons d’autrefois ; depuis, tu m’as appris un autre refrain !
Jean Marec ! (JEAN MAREC et sa mère restent interdits.) Es-tu prêt ? Il est temps que tu retournes dans l’autre monde.
Voici l’Ancou !… Et je n’ai pas encore mangé, hélas ! Ancou il fait mauvais. Attends encore un peu !
Alors j’en profite pour aller jusqu’à Landigavan empoigner le vieux Laouic qui est en train de passer… Mais fais-y attention ! Si, avant une heure d’ici, tu n’es pas rentré dans l’autre monde, sûr, le Seigneur Dieu me fera tapage !
Tu as entendu ! Dans une heure, il me faudra retourner vers le Tourment et vers la Souffrance, et, désormais, pour toujours. Pour la dernière fois, au nom de ceux que tu as aimés en ce monde, au nom de Dieu lui-même, ma mère, je t’en supplie, donne-moi un petit morceau à manger !
Si encore tu étais mort confessé et extrémisé, je t’aurais peut-être pardonné !
Vraiment ! Ça ne serait pas difficile ! « Va au lavoir laver le linge, qu’elle dit ; et, quand tu seras de retour, moi je sais une petite chanson qui rend blanc le linge blanc ! » (Avec désespoir.) Et je n’ai pas été extrémisé ! Alors, quoi ?
Non, je ne peux pas !
C’est bon. Je pars. Toi, j’espère que le Seigneur Dieu ne te
condamnera pas à endurer, dans l’Enfer, la peine des Impitoyables.
La peine des Impitoyables ? Qu’est-ce que c’est que cette peine-là ? Dis donc un peu, pour voir ?
C’est la peine la plus terrible qui soit dans tout l’Enfer. Entre
des montagnes de feu tournent quantité de roues, couvertes de
longs clous et de lames tranchantes, au-dessus d’un gouffre béant
plein d’immondices et d’ordures. Sur ces roues sont attachés les
Impitoyables, dont le cœur et la chair sont dévorés, sans répit,
par des serpents, des crapauds, et des oiseaux tout ce qu’il y a
de plus épouvantables. Voilà l’étalage. Au revoir ! (Il se dirige vers
la porte.)
Dieu Jésus ! (D’une voix radoucie.) Attends un peu, pourtant ! Je serais certaine que tu as un vrai repentir…
Qu’est-ce que ça peut vraiment bien te faire ? Au revoir, je suis pressé.
Alors, dis-moi donc, Jean… des serpents ? des crapauds ?…
Tout de bon, mon garçon ? tu les as vus ?
Oui certes, que je les ai vus ! Et il y a encore des chauves-souris, et d’énormes rats de la taille d’un homme, couverts de piquants tout du long, et mille autres sortes d’animaux tout ce qu’il y a de plus hideux, dont on ne connaît même pas les noms en ce bas monde !
Jean, écoute. Je ne suis pas une mère dénaturée, et, tout bien
considéré, tu es mon enfant… J’ai pitié de toi !
Donne-moi un morceau, alors ! Je n’ai plus grand temps à rester ici !
Tiens !
Ils sont bons, tu sais ! Ils sont bons, tonnerre et feu ! Et cuits à point, et gras de beurre ! C’est sur la grande poële que tu les as faits ? Il n’y en a pas de meilleurs que ceux-là !
(Tombant à genoux, le visage rayonnant de bonheur.) O ma mère, sois
bénie, pour m’avoir accordé la miette de pardon sincère qui, à
tout jamais, apaisera ma souffrance !
O vous, Anges et Archanges, Saints et Saintes des Cieux, entonnez vos plus beaux cantiques pour me recevoir parmi vous !
Et toi, Saint Pierre, ouvre toute grande la porte à Jean Marec ; place maintenant à l’Âme Affamée, dont le Purgatoire est fini !
La mère a pardonné ; le Père pardonnera. Gloria in excelsis Deo !
Dépêche-toi, Jean Marec ! Regarde : il fait beau maintenant, et dans le ciel on aperçoit des étoiles qui brillent ; le vent a séché la route pendant la nuit, nous ne mettrons pas longtemps pour aller au Paradis.
- ↑ Personnification de la Mort dans le mythe populaire breton.
- ↑ Les Âmes des Trépassés.
- ↑ Suivant la croyance populaire, les Trépassés viennent, durant la Nuit des Morts, visiter leurs anciennes demeures et y revivre au milieu des leurs de l’existence terrestre. Aussi est-il d’usage, même dans les plus pauvres logis, de leur préparer bonne chère et bon feu.
- ↑ Dans cette région de la Basse-Bretagne, on appelle « logod » (souris) de petites galettes faites, en général, avec des restants de bouillie de sarrazin.
- ↑ Les « talarou » sont les sillons que le paysan creuse en travers, à l’extrémité du champ qu’il achève de labourer. « Faire ses talarou » c’est avoir achevé sa tâche en ce monde, être au seuil de la mort.
- ↑ Un des multiples surnoms donnés au diable.
- ↑ Diminutif de Pierre.
- ↑ Se dit d’un homme qui ne va pas à la messe.
- ↑ « Heuriou » désigne, à proprement parler, le livre de prières. Mais ce dernier étant encore le seul livre connu chez la plupart de nos paysans, il est tout naturel que la mère de Jean Marec le propose à celui-ci comme un type d’encyclopédie capable de satisfaire les ambitions scientifiques du plus difficile.
- ↑ Autre surnom du Diable.
- ↑ L’Ancou, dans la tradition populaire, est représenté sous les traits d’un charretier.