Le Corset : étude physiologique et pratique/A4

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ÉTUDE DU CORSET

au point de vue
DE L’EXERCICE DE LA BICYCLETTE

Nous avons lu avec un vif intérêt le travail qui vient de paraître dans ce recueil[1] sur La Femme et la bicyclette, par M. le docteur Just Lucas-Championnière. Je suis heureuse de voir que l’opinion que j’ai eu l’occasion d’émettre sur ce sujet est entièrement corroborée par ce savant si autorisé. Comme lui, je suis convaincue que l’usage de la bicyclette ira constamment en se développant et que la femme notamment en recueillera de sérieux avantages, au double point de vue physique et intellectuel, ainsi que l’a fait justement ressortir mon maître.

Mais il est évident que pour que ce sport produise tous les avantages qu’elle est en droit d’en attendre, il faut que la femme s’y adonne dans des conditions tout à fait satisfaisantes : il faut en particulier qu’elle adopte un vêtement approprié à ce genre d’exercice. Dans ce vêtement, une large part peut être laissée à l’initiative individuelle, à la condition toutefois que la forme choisie soit en accord avec les exigences de l’hygiène.

Mais il est une pièce du costume qui ne doit pas, en raison de son importance et de son action directe sur le corps, être abandonnée au caprice de la mode. Il est une partie du vêtement que j’ai le droit et le devoir de critiquer, et pour la construction de laquelle je me crois autorisée, en mes qualités de médecin, de femme et de bicycliste, à formuler des règles précises. Je veux parler du corset, car c’est justement en sa faveur que les exigences de la mode ont le plus de stabilité, et c’est lui qui, dans la toilette féminine, est l’instrument le plus illogique, le plus nuisible. Si la femme porte un corset combiné en dépit des indications anatomiques, elle ne peut pas tirer de la bicyclette tous les avantages désirables, et, par contre, elle risque de se faire grand mal. Ouvrons-lui donc les yeux sur les inconvénients et la gêne produits par le corset, sans parler des infirmités qu’il provoque trop souvent, et indiquons-lui ce qu’elle doit exiger de ce vêtement et dans quelles conditions elle est autorisée à le porter.

Si, d’accord avec tous les médecins, anatomistes ou hygiénistes, nous admettons que le corset en usage de nos jours est défectueux, même à l’état de repos pour la femme inactive, à plus forte raison doit-il être néfaste pour la femme qui se livre à des exercices physiques. On l’a qualifié d’instrument meurtrier ; la qualification n’est pas exagérée. Je ne sache pas qu’on ait jusqu’ici jamais songé à baser la construction de cet appareil sur les indications que fournit la connaissance anatomique et physiologique de nos organes. Il n’a été tenu compte que de la nécessité de faire une taille bien fine et bien ronde ; nul ne s’est inquiété du sort réservé aux viscères situés au-dessous de cette ceinture. Pour obtenir la taille rêvée, on a comprimé tout ce qui est compressible ; et si nous n’avions pas un squelette résistant qui se fait respecter dans une certaine limite (car sur certains points, il est malheureusement impuissant à se défendre lui-même), les corsetières et les couturières nous donneraient bien vite une forme de haute convention sous laquelle nous aurions peut-être une certaine difficulté à nous reconnaître.

Jusqu’ici, il est vrai, les physiologistes et les hygiénistes n’ont pas fourni eux-mêmes d’indications bien définies, ni proposé des points de repère suffisamment précis pour diriger la fabrication d’un corset normal. Cela leur eût été difficile d’ailleurs, car il en est du corset comme de la bicyclette, ceux qui s’en servent sont seuls à même d’en apprécier les effets. Les hommes voient bien les défauts du corset, les médecins constatent bien les maladies qu’il aura causées, ils savent que telle ou telle autre partie est trop serrée ou trop lâche, ils donneront même le conseil de modifier la forme de l’appareil ; mais là se borne leur œuvre et jamais le proverbe si connu : « La critique est aisée et l’art est difficile », ne sera mieux en situation. Pour réaliser une modification véritable et avantageuse du corset, il faut prendre l’aiguille et les ciseaux et, après s’être affranchi de toutes les règles connues des ouvrières pour ne tenir compte que de l’anatomie, dessiner, tailler et ajuster un modèle en suivant les saillies et dépressions d’un torse humain.

En France, comme dans les autres pays d’ailleurs, les fabricants sont enclins à la routine et quelque peu réfractaires au progrès. Leur personnel étant dressé et leurs patrons ou modèles immuables, la besogne est tracée, plus n’est besoin de chercher. Ils conviennent avec vous que telle modification que vous leur proposez leur semble parfaite, mais elle sera peut-être d’une exécution difficile, exigera des essais répétés, une direction attentive ; leur commerce est florissant, leur modèle en vogue, les femmes sont contentes, cela suffit. Sur ce dernier point, ils se trompent ; les femmes se contentent parce qu’elles n’ont pas le choix. Elles demandent, et avec raison, qu’on leur conserve la forme gracieuse qu’elles doivent avoir. Elles subissent, il est vrai, l’influence de la corsetière, de la couturière, et, par suite, de la mode dont elles sont les esclaves, mais parce qu’elles ne peuvent pas faire autrement.

Bien entendu, c’est le corset qui dirige toutes les formes des corsages. Aujourd’hui, on a décidé de faire la taille courte : immédiatement on applique une ceinture serrée juste en plein travers du poumon. Plus tard, on voudra faire la taille longue, très longue ; comme c’est plus difficile à obtenir, que les crêtes iliaques se refusent à céder, on allonge le thorax en faisant de la compression jusqu’à la partie supérieure du corset qui est serré étroitement jusqu’aux aisselles. Nos organes ne sont pas consultés dans toutes ces modifications, mais la couturière est satisfaite et la corsetière aidant, le modèle est lancé.

Je suis d’avis qu’on peut laisser aux couturières une grande initiative en ce qui concerne la mode, notre pays se glorifie à juste titre de posséder des femmes jolies et élégantes ; mais quant au corset, il faut qu’il s’adapte normalement à la forme du corps, que sa construction se base sur des données scientifiques, par conséquent exactes, et qu’on n’en change pas le modèle à toutes les saisons de l’année, notre corps ne changeant qu’aux saisons de la vie.

Convaincue par l’observation personnelle de tous les méfaits qui sont dus au corset, j’ai voulu entreprendre de transformer radicalement cet appareil. Aujourd’hui, le succès de la bicyclette me fournit une occasion opportune de présenter mes observations, je la saisis, car en temps ordinaire, les meilleurs conseils, vinssent-ils d’une femme-médecin, eussent été négligés. Il y a plusieurs siècles qu’on lutte pour la suppression du corset ou sa modification dans un sens hygiénique et les meilleures volontés se sont heurtées contre cette cuirasse sans la briser. — On l’a modifié souvent, mais justement en sens inverse de ce qu’il eût fallu faire et la raison en est que ni corsetières, ni orthopédistes ne connaissent un mot d’anatomie pratique ou de physiologie. On admettra, je pense, qu’une doctoresse qui doit posséder ces connaissances, et qui par ses occupations mêmes, est tenue à une activité égale à celle de l’homme (si elle fait de la bicyclette et porte un corset, ce qui est le cas), doit pouvoir donner des indications raisonnables sur le port d’un vêtement qu’elle est, en tant que femme, obligée d’adopter.

La bicyclette est devenue un instrument familier, à la portée de tous, aussi indispensable et tout aussi utilisé que la vulgaire voiture. J’oserais presque dire qu’elle apporte dans nos mœurs une véritable réforme : aussi l’heure me semble venue d’adresser quelques sages conseils aux cyclistes femmes, convaincue que le changement survenu dans leur vie, les excursions quotidiennes, la fréquentation de l’élément masculin auquel elles se mêlent journellement dans une camaraderie de bon aloi, leur ont déjà élargi les idées et leur ont ouvert les yeux sur la banalité et la futilité qu’il y a à se vêtir d’une façon maladroite et sur les dangers qu’elles courent en se serrant outrageusement. Elles ont dû vite s’apercevoir que la femme qui a le plus de succès dans le sport nouveau est celle qui a la plus belle santé, le plus solide jarret et qui atteint la première le but, et je ne cesserai de leur répéter : portez un corset, il le faut pour maintenir votre vêtement, il le faut encore pour des raisons que je vais développer ; mais que ce corset ne gêne, ne déforme, ne comprime aucun organe. Affranchissez-vous de ces préjugés qui ont fait la femme esclave et impotente. Habillez-vous de façon à être à votre aise et, s’il se présente une occasion de vous mêler et de participer aux exercices des hommes, que votre vêtement ne vous mette pas dans un état d’infériorité injuste et illogique. Il vous sera facile de conserver vos formes et votre beauté, mais il est indispensable, pour cela d’abandonner les préventions et le convenu. Laissez les couturières emprisonner et comprimer leurs mannequins, mais lorsqu’il s’agit de vous, protestez.

Je dis qu’à bicyclette il faut un corset, pour doubler, consolider, pour ainsi dire, les parois musculaires abdominales qui ne résisteraient pas à des efforts violents, et pour soutenir le vêtement ; mais que ce corset soit fait d’une manière logique, qu’il soit basé sur des points de repère bien déterminés et raisonnés, que sous prétexte de vous serrer la taille il ne déforme pas votre estomac, qu’il ne raccourcisse pas votre buste en avant pour l’allonger en arrière, qu’enfin vous puissiez manger à votre aise sans être obligées de le quitter.

Tous les défauts que je signale proviennent d’une conception très fausse de la forme humaine, de l’ignorance des corsetières et bien plus encore de la routine, qui les retient dans une mauvaise voie, malgré les protestations, et les engage à continuer à donner à leurs modèles des formes dont l’antagonisme avec la forme du corps est flagrant.

Je ne veux pas m’exposer à m’entendre dire que cette diatribe est arbitraire et mal fondée, et, pour bien montrer que mon plaidoyer en faveur de la réforme du corset est appuyé par l’assentiment moral de tout le corps médical, juge comme moi de tous les méfaits de cet appareil, il me suffira d’examiner avec vous et la position et le fonctionnement physiologique de nos viscères. Mais avant d’aborder la description scientifique, qu’il me soit permis d’établir un parallèle entre la femme nue représentée par la statuaire antique et la femme de notre époque revêtue d’un corset.

L’anatomie nous montre d’abord, si nous examinons une statue, que la face antérieure du corps, sur la ligne médiane, est sensiblement droite ou plutôt convexe. Cette convexité est formée par la cage thoracique, la région stomacale et la paroi abdominale. La statue, malgré sa raideur, nous suggère un sentiment d’aisance, de souplesse ; il semble que tous les mouvements lui seraient aisés. Sur les faces latérales, une masse saillante forme la hanche, et, immédiatement au-dessus, on voit une dépression très marquée qui contraste avec la largeur du bassin et s’harmonise en se continuant avec la cage thoracique gracieusement arrondie. Enfin, en arrière, la statue est cambrée et la région sacrée présente un plan incliné qui forme un angle rentrant, plus ou moins accentué, avec les vertèbres lombaires.

Retournons-nous maintenant vers la femme corsetée et examinons-la par régions comme nous avons fait pour la statue. En avant, la ligne médiane, au lieu d’être sensiblement droite, est représentée par deux lignes brisées figurant un angle rentrant ; le sommet de cet angle correspond à l’épigastre, les deux extrémités à la saillie du sternum d’une part, et à la pointe ombilicale, d’autre part.

C’est là un contresens, car cette forme factice est absolument produite par le corset qui, dans cette partie du corps, agit en toute liberté, en ne s’appuyant que sur des parties molles. Or la face antérieure d’un torse féminin se trouve ainsi incurvée et raccourcie. Cela est incontestable. Elle suit l’angle que lui impose le corset ; nous verrons plus loin ce qui doit en résulter. Sur les côtés, les courbes sont nécessairement respectées, parce que la saillie de la hanche et la dépression formée par les parties molles, situées au-dessus, dessinent la taille, et je considère qu’on peut suivre son inflexion sans aucune crainte.

Cependant les moyens employés pour mouler et faire ressortir la beauté des lignes de cette région sont défectueux. En effet, sur une surface beaucoup moins évasée que la hanche, beaucoup trop étroite, on applique des baleines ou des ressorts qui compriment les régions osseuses sans se mouler sur elles. On annihile et on détruit ainsi la souplesse du corps. On se sert de moyens artificiels pour déformer la taille dont les lignes sont très nettement marquées. Certaines femmes m’objecteront que les tissus du corset pourraient devenir coupants en se froissant et aussi incommodes que des cordons. Cet inconvénient serait aisément écarté, j’en suis convaincue, si le corset épousait exactement la forme du corps. L’expérience en est faite, on peut porter un corset sans baleines, s’il est bien ajusté. Enfin, revenant à notre examen détaillé, nous constatons que dans la région dorsale, comme sur les côtés, les saillies osseuses sont pour les couturières de réels ennemis. Leurs patrons ne semblent pas s’adapter au T renversé que figure la colonne vertébrale à sa rencontre avec le sacrum et les crêtes iliaques.

Il y a là cependant une cambrure naturelle extrêmement gracieuse dont on eût dû profiter. Le dessin de la taille est tout fait, et au lieu d’appliquer sur cette région naturellement accidentée une surface d’étoffe plane, n’était-il pas plus simple de laisser les fausses côtes libres et de creuser le corset dans sa dépression normale, tout en laissant vers le bas une saillie très accusée pour la hanche ? De cette façon, les deux régions osseuses du bassin et du thorax, reliées simplement par un axe mobile, conserveraient leur souplesse et l’on obtiendrait aisément le redressement de la taille en arrière, en même temps que les côtés conserveraient leur incurvation, sans l’appui rigide qui relie immuablement le thorax au bassin. Au lieu de cela, la partie plane de l’étoffe ne se moulant pas sur le corps, prend son point d’appui sur les parties osseuses du bassin et du thorax et rend ces deux cavités solidaires, en enlevant et supprimant à jamais la souplesse naturelle qu’aurait la femme si, dès le jeune âge, on eût laissé ces deux régions indépendantes. Il y a donc un défaut d’adaptation entre le patron même du corset et la forme du corps, et c’est ce qui est fâcheux. De plus, la taille est dessinée par un plan horizontal absolument anormal et si la femme veut se redresser, c’est tout d’une pièce qu’elle devra se pencher en arrière.

Bref, on se donne bien du mal pour la rendre laide et la faire souffrir par-dessus le marché.

Mais hélas ! le point de vue esthétique, bien que très attachant, n’est pas le seul qui m’ait fait entreprendre cette étude ; j’ai eu surtout pour but de plaider la cause de l’appareil respiratoire et de l’appareil digestif dont le fonctionnement, grâce au corset, laisse tant à désirer chez la femme. Je voudrais mettre celle-ci en garde contre les déplacements et l’abaissement de l’estomac, des reins et des autres organes internes, et lui démontrer les inconvénients graves que présente le corset actuel lorsqu’elle en fait usage dans l’exercice de la bicyclette.

Si nous examinons en effet la situation exacte des viscères contenus dans les cavités thoracique et abdominale que recouvre le corset, si, d’autre part, nous étudions leur fonctionnement normal, par appareils, nous ferons les remarques suivantes :

1° Pour l’appareil respiratoire, la cage thoracique qui recouvre le cœur et les poumons doit augmenter ses dimensions transversales et verticales pour l’inspiration.

Toute gêne apportée à cette ampliation a pour conséquence une diminution dans la dilatation de nos poumons, et, partant, dans la quantité d’oxygène introduite dans l’organisme. Le corset actuel qui s’élève jusqu’aux seins, enserrant la cage thoracique jusqu’à ce niveau, empêche, d’une part, toute augmentation du diamètre transversal dans les parties qu’il recouvre, et, d’autre part, en immobilisant le diaphragme par la constriction épigastrique, diminue l’augmentation du diamètre vertical. Il affaiblit donc l’activité respiratoire.

La totalité du poumon ne participe plus complètement à cette fonction, aussi les femmes exagèrent-elles la respiration costale supérieure.

Sans corset, la femme respirerait comme l’homme. La compensation n’est pas absolue d’ailleurs ; car s’il peut y avoir équivalence au point de vue de la quantité d’air introduite à chaque inspiration, il n’en est pas moins vrai que les bases des poumons ne subissent que peu ou pas de variation et que, par suite, le renouvellement des gaz ne doit pas être aussi complet que lorsque les organes peuvent changer de volume dans toute leur étendue.

Ce côté de la question présente une très réelle importance, car s’il est toujours utile de pouvoir respirer amplement et librement, cette condition est indispensable toutes les fois qu’on doit développer un travail mécanique appréciable. La production du travail mécanique par les êtres vivants, par l’homme, est le résultat des combustions qui se passent dans l’intimité de l’organisme, et celles-ci ne peuvent se produire, ne peuvent se continuer que si, par la respiration, une quantité suffisante d’oxygène est introduite dans le sang. Lors même que le combustible ne fait pas défaut, les combustions cessent si le gaz comburant n’est pas en rapport avec l’effort qu’il faut exercer, d’où la nécessité d’une respiration ample, profonde, lorsqu’on se livre à des exercices physiques, comme par exemple lorsqu’on monte à bicyclette. On peut même dire que c’est le point essentiel dans ce cas ; car, laissant de côté les courses de grande vitesse, sur lesquelles je ne suis pas renseignée, il est certain que les coureurs sont arrêtés, non par la fatigue musculaire, mais par l’essoufflement qui est la conséquence d’une respiration insuffisante.

Il ressort de ces rapides indications que le cycliste doit respirer aussi largement que possible ; il en résulte, et le fait a été constaté, que l’une des conséquences de l’usage continu de la bicyclette est d’augmenter la puissance respiratoire, et ce n’est pas là son moindre bienfait. Mais il en résulte également que tout obstacle, si léger soit-il, qui s’oppose à l’ampliation pulmonaire, est un inconvénient réel pour l’usage de la bicyclette ; c’est pourquoi je considère comme fâcheux l’emploi du corset dans sa forme actuelle, et l’expression me paraît bien faible pour rendre ma pensée.

En un mot, il faut que le corset ne dépasse pas, en haut, la région qui s’étend des crêtes iliaques aux fausses côtes. Il faut que la cage thoracique demeure entièrement libre et qu’elle ne soit gênée par aucun vêtement ajusté, pas même un corsage à pinces. Les fausses côtes doivent se mouvoir librement, et le plus léger obstacle, je le répète, entrave leur rôle physiologique.

L’exercice de la bicyclette nécessite des efforts continus et suffisamment intenses pour que le poumon y participe tout entier. N’oublions pas que c’est à l’absorption de l’oxygène par les poumons et au contact de ce gaz avec les parois alvéolaires de ces organes que nous devons, sous l’influence des phénomènes osmotiques, la transformation du sang noir, c’est-à-dire du sang qui, ayant servi, est devenu impropre à nous fournir encore des éléments nutritifs, en sang rouge, sang rutilant, c’est en absorbant l’oxygène que lui apporte l’air, que le sang noir reconquiert toutes les propriétés vivifiantes qu’il avait perdues.

Je crois qu’il était nécessaire d’insister sur ce point, car, en général, en dehors des personnes très renseignées par des études spéciales, ces phénomènes intimes sont imparfaitement connus.

2° L’appareil digestif est lésé par l’application du corset d’une façon plus directe encore que l’appareil respiratoire. Tandis que, pour ce dernier, les troubles sont fonctionnels et se font immédiatement sentir, prévenant ainsi les sujets et servant d’avertissement pour les lésions ultérieures, l’estomac, au contraire, ne laisse pas percevoir immédiatement la gêne qui entrave son fonctionnement. Il est résistant, il lutte, et ce n’est que lorsque les troubles sont profonds, graves, lorsqu’il est absolument impuissant, déformé, dilaté, lorsque ses parois sont altérées, que la nutrition est compromise, c’est alors seulement que les malades soupçonnent à peine que cet état est dû au corset.

Beaucoup de femmes ont des troubles gastriques, des digestions lentes, elles en accusent le système nerveux plutôt que de songer à l’estomac qui ne les fait pas souffrir. À ce moment, il est bien tard pour intervenir, et si l’on ne réforme pas absolument sa manière de vivre et de s’habiller, si l’on ne s’astreint pas à un régime très sévère, cette défaillance nutritive se prolonge indéfiniment.

Mais, me dira-t-on, par quel mécanisme spécial le corset devient-il un instrument aussi néfaste et trouble-t-il si profondément nos échanges nutritifs ?

La raison en est simple, je vais l’étudier avec vous.

Admettons un instant que notre corset, représenté par un lien imaginaire, s’applique sur la région épigastrique telle que nous l’avons définie, Nous le serrons à la façon d’une ceinture. Ce lien, chez une femme saine et de moyen embonpoint, passera au-dessous de l’estomac, du foie et des reins, en laissant ceux-ci dans l’espace libre qui s’étend de la taille aux fausses côtes ; cet espace est considérable dans l’espèce humaine et il est augmenté par la concavité du diaphragme. Si nous comprimons la région dans laquelle se trouvent ces organes, ainsi que la région thoracique inférieure, nous rétrécissons la partie supérieure de la cavité abdominale en en diminuant la voûte. L’immobilisation naturelle des côtes et l’immobilisation artificielle des fausses côtes ne laissent à la cavité thoracique que la ressource d’abaisser le diaphragme qui est nécessairement mobile, mais d’une mobilité limitée. Les viscères abdominaux, pressés concentriquement à leur partie supérieure, et n’ayant plus l’espace épigastrique pour se développer, sont forcés de descendre et de faire saillie au-dessous du lien. Les résultats de cette constriction, résultats que nous constatons tous les jours, sont les suivants :

L’estomac par sa partie supérieure, orifices et petite courbure, est fixe. Sa grande courbure, au contraire, est douée d’une grande mobilité. Au moment des repas, les aliments sont introduits à l’aide de contractions de l’œsophage et par leur propre poids.

Pendant la digestion, la face antérieure de l’estomac se rapproche de la paroi abdominale sur laquelle elle prend un point d’appui pour exécuter ses mouvements physiologiques ; mais lorsque l’expulsion des aliments doit se faire, la région pylorique se trouve au niveau de la compression. L’estomac est alors forcé de lutter et cette lutte n’étant pas dans son rôle, il se fatigue, les aliments séjournent plus longtemps qu’il ne convient dans sa cavité, ils y subissent par le fait de ce retard des fermentations anormales, l’estomac se dilate et se déforme, son bord inférieur s’abaisse et il en résulte toutes les conséquences fâcheuses bien connues maintenant, depuis les travaux de M. le professeur Bouchard.

J’insiste sur ce point : les deux orifices de l’estomac sont comprimés, les mouvements physiologiques de cet organe sont gênés par la pression directe du corset, pression qui, venant d’en haut, agit en sens inverse des contractions musculaires et paralyse leurs effets. En outre, la poche stomacale dilatée et descendue dans l’abdomen a perdu une partie de sa contractilité par le fait de son élargissement, et la paroi abdominale, étant, en général, insuffisamment résistante chez les femmes, n’offre pas, surtout dans sa partie inférieure, au niveau où se trouve l’estomac abaissé, de surface assez solide sur laquelle cet organe puisse s’appuyer. Ces actions combinées s’opposent au rôle de ce viscère qui a besoin pour son bon fonctionnement de changer de volume et d’avoir de l’espace pour se développer, de ce viscère qui ne peut pas lutter contre les résistances mécaniques que nous lui opposons. Ces actions combinées, dis-je, entraînent des troubles graves des fonctions digestives et, par suite, de la nutrition générale.

Il résulte encore, par le fait de l’abaissement de l’estomac qui vient se loger au dessous du corset, une augmentation de volume du ventre, avec distention exagérée de la paroi abdominale lorsque les femmes sont vigoureuses, ou flaccidité lorsque leur santé est trop altérée.

Si j’ajoute à cela les constipations opiniâtres surtout fréquentes chez les femmes et que j’attribue à l’usage du corset, les borborygmes qui se produisent lors d’un effort respiratoire, en montant un escalier, par exemple, et, du côté des autres organes internes, des troubles sur lesquels ce n’est pas ici le lieu d’insister, je crois que le tableau sera suffisamment complet.

Le fait de la constriction épigastrique, en resserrant la partie supérieure du ventre, donne à celui-ci une forme globulaire. Le corset descend assez pour s’appuyer sur toute la partie supérieure de ce globe jusqu’à son point le plus saillant. Il est inutile de démontrer que ces effets se surajoutent aux précédents, en les aggravant ; on comprend que les viscères comprimés en haut par une constriction horizontale sont poussés vers le bas par une pression verticale ; il leur serait difficile de résister à ces actions combinées toutes en vue de leur abaissement.

Ce n’est pas tout, la constriction exercée par le corset a également une influence sur le déplacement des reins, surtout sur le rein droit. En raison de ses rapports anatomiques, cet organe se trouve immédiatement intéressé. Il est en contact, en arrière, avec le diaphragme qui le repousse lors de son abaissement, et, en avant, avec le foie, organe compact, incompressible, qui le refoule en arrière.

Ces compressions se produisent l’une et l’autre dans les deux sens, vertical et horizontal, et le rein se trouve forcément énucléé. Le même effet ne se produit pas à gauche, car le rein gauche n’est en contact qu’avec la grosse tubérosité de l’estomac qui se laisse aisément déprimer ; c’est ce qui explique la fréquence des déplacements du rein droit.

Toutes ces raisons prouvent surabondamment que le corset, tel qu’on le fait actuellement, est un instrument dangereux. Les femmes l’adoptent dès leur jeune âge, pendant la période de leur développement ; il donne à leurs fonctions nutritives une mauvaise direction dont elles se ressentent toute leur vie.

Je vais plus loin et je prétends qu’il altère les formes au point de vue esthétique, il diminue la cambrure naturelle de la taille et empêche le redressement de la colonne vertébrale.

En avant, il rétrécit la région épigastrique et rapproche le sternum de la taille de telle sorte que la face antérieure du corps s’incurve et devient concave jusqu’au moment où le développement des seins et la proéminence du ventre lui donnent une forme tout à fait spéciale et qui n’a rien de commun avec la beauté. En un mot, il immobilise le corps dans une attitude vicieuse. Cette coutume est un vestige des usages barbares ; je ne saurais mieux la comparer qu’au pétrissage de la tête des enfants en vue des déformations crâniennes, ou bien encore à l’emprisonnement des pieds chez les femmes chinoises. Certaines parties du corps ont besoin d’être libres, laissons-les libres, et que la santé, la souplesse, le libre développement soient considérés désormais comme le criterium de la beauté.

Mais ce corset qu’on réprouve depuis des siècles, est-il donc impossible de le transformer ? Ne peut-on, tout en laissant à la femme ses formes gracieuses, imaginer un appareil qui soit à l’abri de toute critique, c’est-à-dire qui maintienne nos organes à leur place respective et qui leur laisse en même temps toute la liberté nécessaire à leur bon fonctionnement ? Je crois pouvoir répondre par l’affirmative. Oui, un corset inoffensif est faisable ; mais, par exemple, il ne ressemblera en aucune façon à ce qui existe actuellement. Et, en effet, si réellement une modification s’impose, il faut qu’elle soit complète, absolue. Bien entendu, j’ai l’intention de vous décrire ce que je comprends en tant que corset ; je m’attacherai à être très claire de façon que mes idées puissent être bien comprises et sérieusement jugées, prête à discuter les objections que pourront formuler mes lectrices.

1° L’application du corset ne doit plus se faire sur les mêmes régions que précédemment ; les points d’appui seront tout différents. Je m’explique : jusqu’ici c’était sur la taille, c’est-à-dire sur la région épigastrique que s’exerçait la pression principale ; les parties comprimées ou soutenues, si l’on préfère, étaient les parois thoraciques, l’épigastre et les seins. En un mot, qu’on me permette cette comparaison, le corset était thoracique. Je me sers, pour lui donner cette définition, du point de repère fourni par la taille. Le corset thoracique comprimait donc tous les organes situés au niveau de la taille et au-dessus. Ce mode de constriction, je ne saurais trop le répéter, est défectueux et, quoi qu’on fasse, le sera toujours, et cela pour plusieurs raisons. D’une part, les parties osseuses au niveau de la taille ne sont pas suffisamment étendues, elles ne sont représentées que par un axe, la colonne vertébrale, entourée de parties molles qu’on peut absolument ligoter, pour ainsi dire, autour de lui. Plus haut, les parois osseuses, naturellement mobiles, ont besoin de cette mobilité et sont impropres à servir de point d’appui. Or, elles sont toujours comprimées. Enfin, en pressant d’une façon constante sur des organes qui n’ont pour ainsi dire pas de soutiens inférieurs, on doit fatalement obtenir leur déplacement. C’est exactement ce qui se passe d’ailleurs et que j’ai longuement décrit plus haut. Ces trois raisons sont aussi positives et aussi simples à démontrer qu’un théorème. Je ne crois pas qu’on puisse laisser à la femme la liberté de se serrer.

Je conseille donc d’abandonner le corset thoracique et je propose d’adopter ce qu’on pourrait appeler un corset abdominal, c’est-à-dire un corset embrassant le bassin tout entier, sans le comprimer, car la compression sera impossible. Ici, en effet, les os entourent presque entièrement cette région, ils sont fixes, larges, très résistants, ils emboîtent la masse intestinale en débordant au-devant d’elle, dans les cas normaux, et sont très suffisants pour la protéger.

Le plan de la ligne d’appui de l’appareil sera oblique et incliné en avant, de telle sorte que, s’il existe une pression, celle-ci se produise absolument au-dessous de tous les viscères importants ; en un mot, qu’elle agisse comme le font les ceintures abdominales.

De cette façon l’estomac reprendra sa position normale, et si le corset le presse extérieurement, la pression, au lieu de venir d’en haut et d’annuler les efforts contractiles de l’organe, s’exercera d’en bas, s’ajoutera au contraire à l’action de la paroi abdominale, la doublera et, en fournissant à l’estomac un point d’appui au niveau de sa grande courbure, dans son point le plus déclive, facilitera les contractions que cet organe exécute pour triturer, digérer et expulser les aliments. Je prétends que si nos viscères sont ainsi soutenus et non plus comprimés et déformés, comme ils le sont actuellement, les fonctions digestives s’accompliront dans les meilleures conditions, l’atonie de l’estomac et de l’intestin disparaîtra et l’accumulation des gaz dans ces organes, la distension, la constipation enfin ne se produiront plus qu’à de très rares exceptions et pour des causes déterminées n’ayant rien de spécial à la femme.

Je le répète encore : la ligne d’appui du corset au lieu d’être horizontale doit être oblique en bas et en avant ; comme conséquence de cette disposition, la pression au lieu de se faire sur l’épigastre agira suivant la direction de la ligne oblique et s’exercera au-dessous non-seulement de l’estomac, mais encore de toute la masse intestinale.

J’espère que les avantages hygiéniques de cette disposition ne pourront être contestées. Du reste, l’expérience en est faite. Il est déjà permis de noter, avec observations à l’appui, que le fait de maintenir ainsi le ventre en dessous, soit parce que cela facilite les évacuations, soit parce que cela favorise l’élimination de la substance graisseuse, ce qui n’aurait rien de surprenant, étant données les remarques similaires observées dans l’organisme, il est à noter, dis-je, que la poche abdominale diminue très notablement et en très peu de temps.

Je préviens une objection qui me sera certainement faite et j’y réponds à l’avance : certaines femmes sont condamnées, pour des raisons quelconques, à porter des ceintures et leur ventre ne diminue pas pour cela.

C’est vrai, mais la ceinture en question agit d’une façon toute spéciale, elle n’affranchit pas de l’usage du corset, elle est donc impuissante à produire un effet complet. Puisqu’il est prouvé que les organes se déplacent sous l’influence du corset, la ceinture appliquée au-dessous de celui-ci, ne peut que les maintenir dans une position qui est déjà vicieuse, elle est donc impropre à corriger les mauvais effets produits. Elle n’empêchera pas la région épigastrique d’être comprimée, ni l’estomac d’être déformé et abaissé. Je n’insiste pas, je signale le fait sans commentaires.

Après en avoir reconnu et expérimenté tous les avantages, je propose donc l’emploi d’un corset abdominal ne dépassant pas, en haut, le niveau des fausses côtes et descendant en bas jusqu’à la ceinture osseuse du bassin ; il faut, pour qu’il reste fixé dans cette position, que la face antérieure soit rectiligne et très légèrement dirigée en arrière et en bas ; que sur les côtés, on laisse pour la hanche un vaste espace comprenant toute la largeur de la crête iliaque qui sera simplement enveloppée et conservera sa saillie. Une courbe suivant la sinuosité normale à ce niveau rattachera la pièce de la hanche à celles du thorax. Enfin, en arrière, où l’extrémité postérieure de la crête iliaque est très saillante et à peine séparée par quelques centimètres des dernières fausses côtes, on profitera de ces saillies et de la dépression intermédiaire pour fixer définitivement le corset dans la position qu’il doit occuper. La partie correspondant au dos doit être suffisamment évasée et libre, de telle façon que les bords postérieurs du corset restent parallèles lorsqu’il est appliqué, et que la place réservée au dos soit largement ménagée dans les pièces qui forment le corset. Ce vêtement sera ajusté sur le torse presque sans écart en arrière, et il épousera assez exactement la forme du corps pour pouvoir s’appliquer sans élargir le lacet.

De cette façon, les viscères thoraciques et abdominaux ne subiront aucune gêne. L’espace demeuré libre entre la pointe du sternum et le bord supérieur du corset laissera toute facilité à la respiration, en dégageant le diaphragme.

L’estomac aura, à ce niveau, la place nécessaire pour se développer après le repas, et ne pouvant plus abandonner sa position normale, ne déterminera plus ni borborygmes, ni gonflement. Sa paroi antérieure et son bord inférieur seront soutenus par en bas et ce point d’appui servira à favoriser et coordonner les mouvements physiologiques, au grand bénéfice de la nutrition générale. Enfin, dans les efforts continus que nécessite la bicyclette, la paroi abdominale, qui est pour ainsi dire le point vulnérable de l’économie, en raison de sa résistance imparfaite surtout chez la femme, ne sera plus exposée, étant doublée et soutenue, à subir ces efforts avec risque d’accidents graves.

L’armature de ce corset doit être réduite au minimum : un busc rigide, en avant, et quelques baleines, en arrière ; les hanches restant libres.

C’est ainsi que je comprends le maintien du corps pour la femme ; il est aisé de reconnaître qu’on doit en attendre de réels avantages au point de vue physiologique et quant à la forme, elle sera beaucoup plus gracieuse, beaucoup plus souple qu’elle ne l’est avec le corset actuel. Une légère brassière retiendra les seins et affirmera l’indépendance qui existe entre ces organes appliqués sur le thorax et l’estomac situé dans l’abdomen. Déjà plusieurs femmes élégantes ont adopté ce mode de soutien et on peut affirmer sans crainte que si elles y gagnent, médicalement parlant, l’esthétique n’y perd rien.

Frappée par le nombre considérable de femmes malades et déformées, j’ai recherché dans le corset quelle pouvait être la cause de tous ces désordres. Je l’ai trouvée enfin et j’espère que mes indications seront suffisantes pour renseigner très exactement les femmes. Je les engage à exiger de leur corsetière la modification qui s’impose. Si grâce à l’exercice de la bicyclette on obtient la réforme du corset, ce sera un véritable bienfait pour l’humanité tout entière, car les femmes sont mères d’abord. Si les mères sont bien portantes, les enfants seront vigoureux, mais si elles savent protéger leur santé elles sauront protéger aussi celles de leurs enfants.

  1. Revue mensuelle du Touring-Club de France, juillet 1895.