Le Coup d’État simplifié/Chapitre 1

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Première partie Le coup d'État simplifié Chapitre 2


Chapitre 1[modifier]

Le peuple ? Mais il ne sait pas ce qu’il dit !


« C’est une bonne idée d’avoir choisi le référendum, à condition que la réponse soit oui. » Valéry Giscard d’Estaing, Le Monde, 6 mai 2005


Au soir du 29 mai 2005, les mines déconfites des partisans du oui en disent long sur leur état d’esprit : ce sont celles des mauvais perdants, qui n’ont à la bouche que des paroles de mépris et de haine.


Comment en aurait-il été autrement, après l’odieuse campagne de propagande en faveur du traité Giscard ? Avec des moyens financiers et médiatiques gigantesques, tout y était passé, la séduction, la cajolerie, les arguments d’autorité (« J’ai raison parce que je suis chef »), puis l’intimidation, les menaces et enfin l’insulte.


On pourrait noircir des livres entiers de cet incroyable florilège que l’on croyait appartenir à l’époque heureusement révolue de l’entre-deux-guerres et de l’Occupation :


Alexandre Adler (chroniqueur au Figaro) : « Le parti du non est beaucoup plus cohérent qu’on ne veut bien le dire. C’est celui des petits rentiers prédateurs, des spoliateurs à la petite semaine et des xénophobes exaltés. Donnons-lui la chasse tout de suite et évitons-nous la déconvenue du non. » Le Figaro, 30 mars 2005.


Alain Minc (président du directoire du Monde) : « Le référendum est pareil à une « vérole » antidémocratique que la France aurait propagée au reste de l’Europe. », Le Figaro, 11 avril 2005.


Jean-Marie Cavada (député européen) : « Ceux qui font la fine bouche devant la Constitution européenne devraient avoir en mémoire les photos d'Auschwitz », AFP, Congrès de l'UDF, 22 janvier 2005.


Jean-Pierre Raffarin (Premier ministre) : « Un Français fier d'être français ne s'enferme pas dans un non (...) Dans ce débat européen, ne soyons pas frileux, ne soyons pas frigides, ayons confiance dans les forces de la France ». AFP, déplacement dans le Val d’Oise, 21 mai 2005.


Les nonistes ? Allons donc, rien d’autre qu’un ramassis de bandits, coupe-jarrets, impuissants sexuels, petits bourgeois délateurs, complices malgré eux du nazisme, virus propagateurs d’une grave maladie dégénérative,… des animaux nuisibles tout juste bons à être traqués et exterminés !


Mais les nonistes étaient-ils tant xénophobes que leurs contempteurs étaient animés par la haine du peuple ?


Fait inédit dans l’histoire de France contemporaine, on vit même un ministre étranger en visite officielle insulter le peuple français - en fait une moitié de celui-ci, ce qui revient au même - sur le territoire et en présence d’un ministre de la République :

Denis MacShane (ministre britannique des Affaires européennes) : « Un non français au référendum serait un désastre pour l’Europe et le monde parce qu’on a besoin d’une Europe qui bouge. [Les partisans du non sont] des réactionnaires, des néo-conservateurs, des néo-communistes, des néo-cons. La maladie politiquement transmissible anti-européenne a traversé la Manche et a infecté [une partie de la France]. » (Jeudi 24 mars 2005, Bordeaux.)

Ces propos qui relevaient de l’offense d’Etat, furent prononcés devant un parterre d’étudiants et la secrétaire d’Etat aux Affaires européennes en personne, Claudie Haigneré. Celle-ci ne jugea pas utile de réfréner l’exaltation injurieuse de son homologue et les protestations émises par la suite par plusieurs députés auprès du gouvernement (français), se heurtèrent à un silence radio assourdissant, que se gardèrent bien de troubler les médias.


Mais il est vrai que pendant ce temps Christine Ockrent (pour ne citer que l’animatrice de l’émission-phare « France Europe express »), épouse de l’actuel ministre des Affaires étrangères et amie personnelle du vibrionnant Denis MacShane, se répandait elle-même dans les colonnes de la presse « internationale » (comprendre anglo-saxonne), conspuant dans la langue de Shakespeare à propos de notre pays, « The price of arrogance » : elle y déplorait avec une condescendance à peine dissimulée que nos concitoyens rétifs au néo-capitalisme exercent une influence si grande sur « l’opinion publique », plus grande en tout cas que celle des Français compétitifs, diplômés et bien informés, qui évoluent dans la sphère globalisée et concourent à la performance de l’économie française[1].


Inutile de sortir de polytechnique pour comprendre que « the highly competitive, well-educated and well-informed French » constituent la petite minorité de ceux qui tirent leur épingle du jeu de la jungle néolibérale (bonne conscience en prime), tandis que « Those who still resent capitalism », en clair des attardés, renvoient au reste de la société française, classes moyennes et populaires confondues. En effet, le « problème » contre lequel buttait Christine Ockrent et qu’elle semblait tout à coup découvrir, était que les classes moyennes et populaires sont par nature plus nombreuses que les élites, et que cet avantage quantitatif (à défaut d’être qualitatif, si tant est qu’on la suive sur un terrain aussi glissant ?!) est souvent récompensée par le système d’élections libres communément appelé « démocratie »…


Faire porter le chapeau du désamour européen en France à une classe dirigeante il est vrai prompte à pratiquer le double langage entre Bruxelles et Paris (nous y reviendrons) mais tout de même soumise aux rigueurs du suffrage universel (contrairement aux journalistes), ne change rien à l’affaire : pour Christine Ockrent, et c’est là le sens profond du propos, le manque d’enthousiasme populaire vis-à-vis de l’Union européenne provient d’un défaut de « pédagogie » de la part des élites, « éclairées » elles. Il ne saurait en aucun cas résulter de l’expérience vécue et du jugement autonome du plus grand nombre, qui n’en est manifestement pas capable. Volontiers donneuse de leçons, notre chroniqueuse du International Herald Tribune avait pourtant elle-même éprouvé, quelques années plus tôt, les limites de cette « pédagogie éclairée », devant rapidement cesser la parution de son magazine d’information à la ligne européenne revendiquée. L’Européen (c’était son nom) peinait-il donc à trouver ses lecteurs ? Mais non, bien sûr… Après avoir invoqué un « accident financier », sa directrice de la publication laissa aussi entendre que, tout compte fait, elle n’avait pas « le temps » de s’occuper conjointement de presse écrite et de télévision. Ecrasante charge de la « pédagogie européenne »…


Les insinuations contestant la capacité des Français à se déterminer sur la Constitution Giscard furent légion parmi les « experts », intellectuels et patrons de presse qui s’engagèrent pour le oui, c'est-à-dire à peu près tous :

  • Bernard Guetta sur France Inter, qui fit perdre à son antenne et au service public audiovisuel des centaines de milliers d’auditeurs par son intolérance décomplexée,
  • Laure Adler qui fit régner à France Culture une bienséance européenne sans faille,
  • Béatrice Schonberg qui demanda innocemment à un Laurent Fabius qui n’en revint pas si la cohabitation avec Jean-Marie Le Pen lui « allait bien » (Journal du soir de France 2, 22 mai 2005),
  • la presse féminine qui mélangeait avec son allégresse coutumière belles pub, rubriques « chic choc » sur les dernières tendances et incises tendancieuses sur un traité « qu’on aime bien ».

Mais parmi tous ceux-là et bien d’autres encore, on aurait envie de décerner une palme spéciale au chroniqueur Thierry de Montbrial, qui livra dans le Monde[2] une version encore plus dépouillée de la thèse avancée à demi-mots par Christine Ockrent. Tenez-vous bien : « Il me semble que, si l'on s'en tenait à la communauté des analystes ou des experts, le oui l'emporterait aisément le 29 mai. Mais cette espèce n'a qu'une influence très indirecte sur l'opinion publique. […] Pour beaucoup d'entre nous, l'Europe, pas une Europe abstraite, mais celle que nous construisons pas à pas depuis près de cinquante ans, est le cadre qui convient à une France régénérée. »


« Si l’on s’en tenait à la communauté des analystes ou des experts… » ! Plus qu’un soupir de regret, un véritable aveu : à cette « communauté » il suffirait d’ajouter les élus, les chefs d’entreprises, les hauts fonctionnaires et les vedettes, bref la France des élites et des notables, pour retrouver le corps électoral restreint du suffrage censitaire, entre autre vénéré par un certain Adolphe Thiers 150 ans auparavant. Quant à la fin du propos, il est carrément odieux : M. de Montbrial veut une Europe qui « régénère » la France, comme si celle-ci était un pays dégénéré ! Tout un programme, dont le vocabulaire rappelle - toutes proportions gardées - celui qu’utilisaient précisément les partisans de la collaboration totale avec l’Allemagne durant la Seconde Guerre Mondiale…


Le peuple - et derrière lui, bien entendu, la France elle-même - infantilisé, conspué, méprisé, insulté par ses propres élites : comment s’étonner, dans ces conditions, de la violence de la classe dirigeante face au non libérateur, aussitôt assimilé au gros mot d’un gosse mal élevé ?


Dès le 30, Serge July signe un éditorial plein de fiel, dans lequel il accuse les électeurs de gauche qui ont voté non d’avoir cédé au « masochisme ambiant, au populisme, au lepénisme, à la xénophobie », autant dire au fascisme. L’émotion est immense parmi les lecteurs de Libération, qui sont très nombreux à avoir rejeté la Constitution Giscard. Aussitôt, les commentaires vengeurs ou affligés s’étalent sur le site internet du quotidien et les résiliations d’abonnement pleuvent.


Sous la plume de Jean-Marie Colombani, Le Monde[3] dit en des termes plus choisis à peu près la même chose : croyant pouvoir discerner trois « impasses » dans le non du 29 mai, il conclut à l’urgence de la réforme en profondeur d’un « système français qui ne marche pas ». Cherchez l’erreur : les Français disent leur refus massif aux dérives d’une construction européenne devenue folle, c’est donc que… la France va mal mais en aucun cas l’Europe ! Un véritable défi à la raison et à la simple logique ! C’est ce qu’un éditorialiste de Libération avait lui-même résumé quelques semaines plus tôt d’une formule brutale et menaçante, preuve de l’intangibilité de ces critiques malhonnêtes, verdict référendaire ou pas : « Ce n’est pas la France qui a un problème avec l’Europe, mais le contraire. »[4] A l’unisson des partisans défaits du oui, Jean-Marie Colombani distillait ainsi tous les arguments très discutables dont allaient se servir les partisans de la Constitution européenne pour enterrer vif le non, à défaut d’avoir pu l’empêcher.


Le premier d’entre eux consistait à dire que le non aurait été inspiré par la défiance à Jacques Chirac, en aucun cas par le rejet du principe et du contenu d’une Constitution soi-disant trop compliquée pour le commun des mortels. Cet argument ne tient pas : si l’hostilité au précédent chef de l’Etat a pu jouer un rôle, ce fut un rôle vraisemblablement secondaire. Etant moi-même allé beaucoup à la rencontre de nos concitoyens durant le printemps 2005, je n’ai jamais entendu d’électeurs me dire qu’ils allaient voter non pour sanctionner Jacques Chirac. Beaucoup au contraire me parlaient du contenu de la Constitution européenne, du danger qu’elle représentait pour notre démocratie, notre économie, notre laïcité, nos services publics, notre conception singulière de « l’exception culturelle », notre laïcité, notre indépendance vis-à-vis des Etats-Unis, etc. D’autres soulignaient qu’elle allait aggraver l’absurde pilotage automatique de l’euro, ouvrir encore davantage les frontières européennes à une immigration incontrôlée et à un libre-échange débridé, ou encore qu’elle ne fixait aucune frontière à l’UE, la livrant à tous les élargissements possibles et imaginables, notamment turc… A l’évidence, la maturité démocratique de nos concitoyens est bien plus grande que ce que veulent bien croire nos grands prophètes de l’intégration européenne, manifestement plus soucieux de disqualifier les critiques que de les affronter.


Au reste, on se souvient que le traité de Maastricht fut ratifié en septembre 1992 alors que la cote de popularité de François Mitterrand était dans les abysses. Mitterrand s’impliqua en première ligne pour ce traité qu’il fit approuver au forceps (avec le soutien décisif de Jacques Chirac) - preuve que les Français ne se trompaient pas de débat - mais cela ne l’empêcha pas six mois plus tard d’entraîner le PS dans la déroute législative la plus cuisante de son histoire - preuve que les Français ne lui avaient rien pardonné en dépit de sa « victoire » référendaire. Treize ans après Maastricht, nos concitoyens disposaient a fortiori du recul de l’expérience et de la durée face à une construction européenne qu’on continuait à leur présenter comme obligatoire, mais dont on osait plus trop vanter les promesses, évidemment non-tenues, de prospérité et de justice sociale. Rien de bien extraordinaire à ce que, cette fois-ci, le PS ait tant peiné à rouler ses électeurs dans la farine d’une « Europe sociale » perpétuellement renvoyée aux calendes… Ainsi, que Jacques Chirac, Valéry Giscard d’Estaing, le fantôme de François Mitterrand ou le roi de Prusse aient défendu ce traité, n’aurait manifestement rien changé au verdict final.


En définitive, on peut se demander si l’argument de l’impopularité et de la maladresse de Jacques Chirac ne visait pas autant de sa vindicte la personne du président de la République que le peuple français : la hargne subliminale déployée contre le chef de l’Etat relève sans doute pour une part de l’effet de meute, qui conduit un camp à se retourner et s’acharner contre son chef mis à terre. Vae victis, malheur aux vaincus ! Mais pire que tout, Chirac était celui qui avait « stupidement » décidé par peur ou au nom de la démocratie la tenue, ô pêché capital, la tenue d’un référendum et ce, malgré d’innombrables mises en garde - dont celle, avant de faire machines arrière toutes, de Nicolas Sarkozy. C’était Chirac et lui seul, qui avait permit que le peuple casse le beau joujou européen des élites françaises, lesquelles étaient bien décidées à le lui faire payer. « Chirac a voulu s’en remettre au peuple, alors qu’il rejoigne le peuple là où il est : au fond des poubelles de l’histoire ! ». Cet échec, copartagé avec des Français trop attardés pour comprendre la hauteur de vue de l’Europe en marche, ne pouvait, ne devait être que le sien. Détail commode, lui seul coupable, tous les autres étaient innocentés : blanchis les ténors du oui, exonérés les prescripteurs d’opinion qui avaient mouillé la chemise, immaculées l’intégration européenne et sa sainte Constitution… Ainsi, Jacques Chirac fut sans doute autant le bouc émissaire de l’échec du oui, que celui d’une cause européiste ne lui ayant jamais pardonné d’avoir enfreint sa règle d’or : ne pas demander son avis au peuple.


En vérité, c’est bien parce que les Français avaient éprouvé les rigueurs de l’Union Economique et Monétaire durant toutes ces longues années de marche forcée à l’euro, qu’ils rejetèrent avec autant de force une Constitution européenne qui pérennisait dans son marbre toutes ces politiques, par-dessus le marché en les aggravant. Et c’est bien entendu cela qu’avaient redouté les partisans du oui, lorsqu’ils tentèrent vainement de détourner Chirac du choix du référendum. Ainsi, le deuxième faux-argument pour expliquer le non, celui du poids de difficultés économiques conjoncturelles et purement nationales - « purement », bien sûr - ne tient pas davantage : chacun sait en effet la place qu’occupe le système européen dans notre économie, dans son pilotage, son orientation, son cadre réglementaire et concurrentiel. D’ailleurs, les partisans de l’intégration ne cessent d’en vanter à longueur de journée les bienfaits prétendument fantastiques. Ce faisant, ils ne se rendent même pas compte qu’ils réduisent ainsi à rien leur propre thèse d’une économie française empêtrée dans ses tares nationales, thèse qu’ils brandissent sans cesse pour stigmatiser la prétendue arriération de la France et désarçonner toute critique contre l’UE ! Ainsi, le propos de Jacques Chirac, s’écriant devant des jeunes lors du fameux débat télévisé du 14 avril 2005 : « Le chômage, mais qu’est ce que cela a à voir avec l’Europe ?! », était autant déplacé que dépourvu de toute crédibilité.


En bien comme en mal, les Français ont compris depuis belle lurette qu’économie française et politique économique européenne sont intimement liées. Des enquêtes d’opinion récurrentes mais jamais relevées ni commentées par les médias, le montrent d’ailleurs sans qu’aucun doute soit permis : à la mi-juin 2005, 61% d’entre eux (dont 44% d’électeurs du oui au TCE !) déclarent « regretter le franc ». En janvier 2006, ils sont 68% à juger « négatif l’impact économique de l’euro », tandis que le mois précédent ils se disaient favorables à une courte majorité au retour au franc (47% contre 46%). Enfin, 59% des patrons de PME françaises exprimaient début octobre 2007 un sentiment négatif sur les perspectives économiques que représentent l’Europe (32% se disant « méfiants » et 27% « inquiets »)[5]. Les Français ont donc bien compris de quoi il en retourne. Le contraire serait d’ailleurs inquiétant, puisque cela fait tout de même 20 ans - adoption de l’Acte unique en 1987 - qu’il est question de mise sur pied d’un espace économique et monétaire unique !


Le troisième argument paraît plus solide, mais il n’est en réalité que plus tordu : les non émaneraient de familles politiques tellement différentes qu’ils ne seraient qu’un non hétéroclite, sans aucune cohérence. A cela, il faut opposer trois réfutations : la première est que, comme le camp du oui, le camp du non était divers, puisant dans toutes sensibilités de l’arc partisan et politique français. Ensuite, défendant contre le monolithisme de l’Union européenne, autoritaire et ultralibéral, une conception de la démocratie où la pluralité des projets de société a droit de cité, il était parfaitement normal que les opposants à la Constitution Giscard fussent eux-mêmes divers. Enfin - et il est exact que les ténors du  « non de gauche » se sont fait discrets là-dessus - tous les non du 29 mai ont eu en commun le rejet de l’Europe supranationale - ce qui n’est pas la même chose que le refus de l’Europe tout court, on y reviendra.


Ce dernier aspect mérite un examen attentif. Comme l’a souligné avec clarté Eric Zemmour, grand reporter au Figaro : « Le souverainisme a été le passager clandestin du non de gauche. » Autrement dit, les électeurs de gauche qui ont voté non savaient très bien en leur for intérieur qu’ils rejetaient un modèle de société que voulaient leur imposer une majorité de pays européens et, donc, qu’ils rejetaient en même temps le système supranational, cœur de la Constitution Giscard, fondé sur des décisions prises à la majorité qualifiée par ces mêmes pays. Comment d’ailleurs les électeurs auraient-ils pu ignorer cela, puisque ce fut au nom de l’appel à la prise en compte de l’avis majoritaire des pays voisins en faveur du traité, que la foule de dirigeants européens s’est mêlée de notre campagne référendaire laquelle, en théorie, ne les regardait nullement. De gauche comme de droite, nos concitoyens ont donc dit non, en toute connaissance de cause, non seulement au système supranational inscrit dans la Constitution Giscard, mais aussi à sa déclinaison concrète et solennelle qu’a constitué, grandeur nature, l’ingérence de nos voisins dans la démocratie française. « C’est un tout à prendre ou à laisser », a-t-on dit et répété au peuple français lequel, conscient de l’enjeu, a répondu « je laisse ». C’est pourquoi il est mensonger de prétendre aujourd’hui, notamment pour justifier la reprise de la partie I de La Constitution européenne, que c’était un non qui parfois voulait dire oui.


En somme, le non n’était pas hétéroclite. Il n’y avait pas, d’un côté, un « non de gauche » social mais favorable à l’intégration supranationale européenne et, de l’autre, un « non de droite » hostile au super-Etat bruxellois mais s’accommodant de son projet de société ultralibéral. Au fond, le non était homogène : il réclamait une réorientation de la construction européenne dans un sens plus respectueux de notre démocratie nationale et de notre modèle de société, ce qui est en dernier ressort la même chose. En somme, de manière plus ou moins consciente, le rejet du TCE manifestait l’attachement viscéral à notre droit le plus sacré à disposer de nous-mêmes. Ce droit que nous exerçons au travers d’élections libres, dont nous attendons raisonnablement qu’elles aient un effet concret sur nos existences individuelles et collectives. Ce droit qui anime l’électeur dans l’isoloir lorsque, contre vents et marées, il décide qu’on ne lui fera pas dire oui alors qu’il pense non. L’enquête d’opinion CSA publiée le 7 juin 2005 était d’ailleurs d’une limpidité parfaite, pour peu qu’on se fût donné la peine de la lire. On y découvrait que 61% des Français réclamaient une « renégociation » de la Constitution européenne, 50% attendant que celle-ci se traduise par une part sociale plus importante et 48% par le fait que « les Etats soient plus libres de décider de leurs politiques nationales ».


Le national et le social, les deux facettes éternelles, l’une de droite, l’autre de gauche, d’une seule et même réalité : l’Etat-nation démocratique, celui-là même que la Constitution-bis de Nicolas Sarkozy - tout comme la Constitution Giscard avant elle - veut liquider définitivement…


En désavouant la Constitution Giscard, les Français n’ont pas seulement dit non à un traité qui menaçait leurs valeurs fondatrices - liberté, égalité, fraternité. Ils ont également opposé un cinglant démenti à l’insinuation susurrée par les élites selon laquelle la Nation, arrivée à une sorte d’épuisement moral et historique, allait naturellement se laisser euthanasier pour se fondre dans un prétendu « peuple européen en formation ». Car la vérité que ces élites refusent, c’est que c’est l’Etat-Nation qui est vivant, et que ce sont leurs chimères obscurantistes qui sont une idéologie morte.


Ultime faux-argument, qui procède du précédent : du fait du caractère soi-disant hétéroclite du non, il n’existait aucun plan B que les dirigeants français auraient pu défendre auprès de leurs homologues européens pour remplacer la défunte Constitution. La vérité fut tout autre. Le nouveau Premier ministre, Dominique de Villepin, s’empressa en effet de noyer le poisson dans des déclarations dilatoires sur une « union franco-allemande » que personne ne lui demandait, avant de rappeler à tout bout de champ que la « France tiendrait ses engagements européens ». Il fallait comprendre par là qu’il ne remettrait pas en cause l’orientation fédéraliste de la construction européenne pourtant désavouée par les urnes en France. Réfuté a priori par ceux qui auraient dû le penser avant de le porter sur la table des négociations, le plan B n’avait bien évidemment aucune chance ne serait-ce que de voir le jour. Il n’a pas existé car ceux qui en avaient la charge n’ont pas voulu qu’il existe, tout simplement.


Refusant de réévaluer l’engagement de la France dans l’Europe supranationale, ce qui impliquait la reconquête de marges de manœuvre à l’instar de la Grande-Bretagne et le conditionnement de sa participation à l’œuvre commune à la mise en œuvre de projets concrets, nos dirigeants n’avaient plus qu’à attendre les bras ballants. Attendre pour constater, avec le soutien des plus intéressés de leurs homologues européens, qu’il n’y avait d’autre issue à cette « crise » - en réalité par eux tous provoquée et orchestrée - que dans la reprise au moins partielle de la Constitution Giscard.


Bien entendu, la presse n’eut jamais la bonne idée de pointer du doigt ce bal de faux-semblants, sans doute pour ne pas exciter davantage « l’atavique populisme anti-européen » du peuple français. « Populisme », c’est le terme passe-partout et accommodé à toutes les sauces pour insinuer que le peuple n’est pas capable de se gouverner lui-même, pour disqualifier le principe même de la démocratie. Décidément, depuis le milieu du XIXème siècle d’Adolphe Thiers, les « classes dangereuses » s’étaient bien dilatées, passant du tiers de l’électorat à plus de la moitié…


Ayant imposé leur loi d’airain dans les esprits, les mauvais perdants du oui allaient pouvoir devenir tricheurs. Mais encore fallait-il, après les avoir dénié, assommer les peuples récalcitrants en les culpabilisant.




  1. “Those in France who still resent capitalism have little in common with the highly competitive, well-educated and well-informed French who operate in the global sphere and account for the overall performance of the French economy. Regrettably, the latter take no part in the public debate, where politicians and journalists talk primarily to one another.” International Herald Tribune, 23 avril 2005.
  2. Edition du 5 avril 2005
  3. « L’impasse », Jean-Marie Colombani, édition du 30 mai 2005.
  4. Jean-Michel Helvig, Libération, édition du 21 mars 2005.
  5. Respectivement : sondage IFOP-Valeurs Actuelles du 15 juin 2005, sondage TMO pour Ouest-France du 19 janvier 2006, sondage Téléperformance France pour Economie matin du 11 décembre 2005, sondage IPSOS, AFP 4 octobre 2007.