Le Coup d’État simplifié/Chapitre 4

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Chapitre 3 Le coup d’État simplifié Conclusion de la première partie


Chapitre 4[modifier]

« Comme une lettre à la Poste » ? (Tant que la Poste existe)


« Le nouveau texte ne devait pas ressembler trop au traité constitutionnel. Les gouvernements européens se sont ainsi mis d’accord sur des changements cosmétiques à la Constitution pour qu’elle soit plus facile à avaler. » Valéry Giscard d’Estaing, audition au Parlement européen, 17 juillet 2007


J’ai parlé d’une blitzkrieg de Nicolas Sarkozy contre notre démocratie afin de lui faire « avaler », comme le dit lui-même Valéry Giscard d’Estaing, un traité que la Nation juge - et à juste titre - néfaste. Le terme peut paraître excessif ou provocateur. Pourtant, à bien y regarder, il paraît approprié pour décrire la tactique mise en œuvre par le chef de l’État.


Théorisé par Von Manstein et exécutée par Guderian en mai 1940 durant la bataille de France, la blitzkrieg (littéralement « guerre éclair ») consiste à obtenir une victoire décisive alors que la situation d’ensemble est défavorable. Cet art de la guerre passe par la désorganisation et la démoralisation de l’adversaire au moyen d’une frappe massive à la vitesse de l’éclair, en profondeur, là où il s’y attend le moins. C’est en quelque sorte une guerre où le combat n’a pas vraiment lieu dans la mesure où l’assaillant neutralise et disloque son opposant, sans avoir jamais à affronter le gros de ses forces.


La guerre éclair combine trois facteurs : la vitesse, la diversion et la frappe massive au point faible du dispositif adverse.


Dans le coup d’État simplifié qui se déroule sous nos yeux :

  • la vitesse est le calendrier écourté voulu par le président de la République ;
  • la diversion est une gestion médiatique qui vise à faire le moins de bruit possible en minimisant le coup de force et en saturant l’actualité de sujets secondaires ;
  • la frappe massive au point faible est le choix d’une ratification parlementaire qui ne pose aucun obstacle sérieux, l’opposition socialiste et centriste étant résignée ou complice.

On le sait, Nicolas Sarkozy veut aller le plus vite possible. Contrairement à ce qu’il affirme et fait répéter, il ne s’agit pas de rattraper le temps perdu d’une Europe qui aurait patiné depuis deux ans. On l’a vu, la machinerie communautaire continue imperturbablement sur sa lancée depuis mai 2005. On affirme aussi que la majorité présidentielle craint une interférence avec les élections municipales, mais la chose paraît peu convaincante : dès lors que le PS et le Centre (bayroutiste ou non) prêtent la main au coup de force, celui-ci sera bien entendu neutre d’un point de vue électoral pour l’ensemble des partis de gouvernements. Tous « mouillés », ils n’auront pas grand-chose à craindre les uns vis-à-vis des autres, et si les Français sont mécontents de la ratification parlementaire, les partis gestionnaires en seront à peu prêts tous affectés de la même manière.


Non, le seul but est de faire vite pour empêcher que les Français ne prennent conscience de l’énormité de ce qu’il leur arrive et ainsi tuer dans l’œuf la seule résistance qui pourrait effectivement tenir en échec l’audacieuse entreprise (ou en alourdir trop fortement le coût politique). Chaque seconde supplémentaire joue pour la démocratie et contre le coup de force. C’est pourquoi la tenue du Congrès est prévue le plus tôt possible, vraisemblablement dès février 2008. La période hivernale est d’ailleurs particulièrement propice car elle est entrecoupée par la fameuse « trêve des confiseurs », durant laquelle tout s’arrête et où chacun est complètement imperméable à toute actualité. D’ici là, le président de la République aura veillé à occuper le temps en multipliant les conflits bruyants sur la scène intérieure pour détourner les regards. Avoir toujours deux à trois longueurs d’avance sur l’adversaire pour le paralyser et le neutraliser sans l’affronter, premier précepte de la blitzkrieg… Inversement, les défenseurs du référendum doivent retarder le plus possible la procédure afin de gagner du temps et mobiliser l’opinion publique avant les fêtes de fin d’année.


Après la vitesse, le deuxième élément est la diversion. Celle-ci revêt plusieurs aspects : pour que le coup de force n’apparaisse pas comme tel, on en nie la réalité, on fait mine de continuer à se battre sur les dossiers « chauds » de l’Europe et on parle de tout autre chose.


Il n’est pas facile d’occulter la réalité, surtout lorsque celle-ci est obligée de se montrer au grand jour. Le seul moyen est de la travestir en entretenant la confusion. Pour cacher que le traité signé à Lisbonne n’est ni plus ni moins qu’une Constitution-bis, qu’il n’est pas la réconciliation du oui et du non de 2005, on lui a inventé des noms divers et variés qui maintiennent le flou : « mini-traité », « traité simplifié », « traité modificatif européen » et enfin, formule neutre s’il en est, « traité de Lisbonne ».


Par ailleurs, on monte en épingle ce qui a été retiré de la Constitution Giscard, en exagérant la conséquence de changements qui sont en réalité cosmétiques. Par exemple, dire que la partie III du précédent traité a été supprimée n’est vrai que d’un point de vue purement formel : comme on l’a vu, si la présentation du texte a délibérément évité de synthétiser les politiques économiques et sociales des traités existants, toutes les « innovations » de la partie III du TCE ont été reprises et dispersées dans le texte signé à Lisbonne. En somme, on dit que cette partie III n’y est plus parce qu’on ne le la voit plus en tant que telle, mais son contenu a été en réalité soigneusement dissimulé entre les lignes du nouveau texte. Ainsi, affirmer qu’on l’a supprimée, c’est dire une toute petite vérité et un énorme mensonge !


Et on en rajoute dans ce registre en faisant mine de déplorer des imperfections voire des reculs par rapport au texte de 2005, comme s’ils étaient autant de concessions importantes au non. C’est par exemple ce qu’a suggéré Elisabeth Guigou, affirmant dans une tribune du Monde (où à aucun moment elle ne reconnaît la similitude entre la Constitution Giscard et le traité de Lisbonne) : « Ce traité est imparfait, mais les traités européens précédents n’étaient pas idéaux non plus. »[1] En somme : « Regardez les concessions faites à la Pologne et à la Grande-Bretagne sur la Charte des droits fondamentaux ou les délais d’application de la règle de la majorité qualifiée ! Regardez la disparition de tous ces symboles ! »


Il est exact que la suppression du terme de « Constitution » (et de la terminologie ou présentation formelle qui allaient avec dans le traité de 2005) n’est pas négligeable. Le traité perd ainsi en solennité, une solennité qu’on ne pourra pas jeter à la figure des futurs mécontents du système en leur disant : « Mais c’est la loi fondamentale commune que chacun, en démocratie, doit respecter ». Pour autant, rien ne garantit que les dirigeants européens, grâce notamment aux « nouveaux instruments » du traité de Lisbonne, ne s’entendront pas bientôt entre eux, lors d’un quelconque sommet, pour donner au fatras des traités le nom de « loi fondamentale de base », comme l’avait suggéré Jean-Claude Juncker lors de son entretien avec Ségolène Royal à Luxembourg… Dans un souci de « lisibilité », de « transparence démocratique », sans aucun doute.


Néanmoins, il était difficile de faire vivre bien longtemps le secret de Polichinelle. Surtout que Valéry Giscard d’Estaing lui-même, visiblement vexé que l’on ait pu touché à son grand œuvre même aux entournures, n’a cessé de dévoiler le pot aux roses : la similitude entre la Constitution de 2005 et celle de 2007 ne pouvant être guère contestée, on a renforcé en parallèle le faux argument du « fonctionnement » de l’Europe, comme si une fois encore les « outils » pour « sortir l’Union européenne de l’ornière » étaient neutres du point de vue de la démocratie et du contenu des politiques communautaires. Cela permet de faire de la question d’un nouveau référendum une pure question de principe, principe auquel il serait légitime d’accepter une « entorse » formelle face à la nécessité de « faire avancer l’Europe ». Naturellement, c’est le contraire qui vrai : la tenue d’un nouveau référendum constitue un enjeu démocratique majeur, tandis que la poursuite de l’intégration européenne est en réalité une fausse urgence pour notre démocratie et même à coup sûr son tombeau.


Deuxième débat, tout aussi important que le précédent, le choix de la voie parlementaire s’imposerait parce que Nicolas Sarkozy en aurait fait la promesse durant la campagne présidentielle. Son élection équivaudrait ainsi à un oui référendaire au traité signé ultérieurement à Lisbonne. Ce n’est qu’une demi-vérité - voire un quart. Autrement dit c’est un propos où le mensonge l’emporte haut la main. On l’a vu, le candidat de l’UMP n’a cessé de minimiser ce que serait ce traité ratifié par la voie parlementaire, le qualifiant de « mini-traité ». Il a affirmé sans ambiguïté que la Constitution Giscard était « morte » au moment clé de son duel de second tour avec Ségolène Royal. Il n’a donc jamais précisé qu’il en accepterait la résurrection, sans aucune contrepartie de surcroît, un mois après son élection. De surcroît, il faut souligner que le candidat SARKOZY, seul parmi tous les autres à annoncer la voie parlementaire pour la ratification d’un nouveau traité européen, a obtenu 31% des voix au premier tour de l’élection présidentielle. Cela signifie que 69% des Français ont accordé leurs suffrages à des candidats qui, eux, promettaient un référendum. Un chiffre que l’on retrouve d’ailleurs dans les enquêtes d’opinion d’aujourd’hui, qui évaluent de manière stable à environ 70% la proportion de Français voulant un référendum sur le traité de Lisbonne… Enfin, dès lors qu’il s’agit d’un texte qui bouleverse en profondeur notre démocratie, cette « promesse » ne peut plus être tenue par celui qui est censé être le premier gardien de la République et des institutions.


Dernier argument, tout aussi fallacieux que le précédent, on invoque la légitimité du Parlement, qui serait égale à celle du référendum, pour ratifier un traité européen. Première objection, il existe un principe en droit constitutionnel qui s’appelle le « parallélisme des formes », et qui veut que ce qui a été fait selon une procédure ne peut être défait qu’au moyen de la même procédure. Or, le peuple français ayant rejeté la Constitution européenne par la voie référendaire et étant le seul détenteur de la souveraineté nationale (article 3 de la Constitution de 1958 déjà cité), son expression est nécessairement supérieure à celle de ses représentants. D’autant que ces derniers n’ont reçu aucun mandat particulier à propos de la Constitution-bis de la part de la Nation, ce qui est bien normal puisqu’au moment de leur élection ce débat n’existait pas ! Ainsi, le parallélisme des formes s’applique bel et bien en pareil cas.


On entend alors aussitôt dire qu’il y aurait consensus de la part des Français sur les parties I et II de la Constitution Giscard - en omettant toujours de reconnaître que la partie III est bel et bien présente dans le traité de Lisbonne. Comme si les chefs du oui de 2005 avaient pu lire dans la tête des 16 millions d’électeurs qui ont finalement voté non ! Juridiquement et politiquement, cet argument est bien sûr irrecevable et parfaitement grotesque. Et que diraient-ils si les ténors du « non » affirmaient de la même manière que les électeurs du « oui » voulaient en réalité dire autre chose que l’approbation à la Constitution Giscard ? En réalité, jamais personne ne saura de manière définitivement certaine ce que le peuple français avait dans la tête le 29 mai 2005. Ceux qui le prétendent feraient aussi bien de dire la bonne aventure… Des présomptions existent, étayées par quelques enquêtes d’opinion, des déductions rationnelles comme celle d’Eric Zemmour ont pu être avancées pour mieux cerner l’événement. Mais affirmer, comme les partisans de la voie parlementaire, que le non du 29 mai n’était pas un non à la Partie I et II au prétexte que les souverainistes à droite et à gauche n’étaient pas majoritaires parmi les opposants au traité, voilà qui relève du pur charlatanisme… En réalité, il n’existe qu’un moyen imparable pour savoir ce que les Français avaient en tête il y a deux ans : c’est de leur poser à nouveau directement la question… par référendum ! Ou alors, on peut effectivement s’en remettre à la voie parlementaire mais à une condition précise pour que sa légitimité soit égale à celle du référendum : l’élection d’une Assemblée à mandat unique, à l’issue d’un débat large, transparent et contradictoire, un peu à la manière des Assemblées constituantes des IIème et IVème République[2]. « Constituante », comme on le verra dans la seconde partie de ce livre, cette terminologie ne serait pas inappropriée, tant la Constitution-bis de Nicolas Sarkozy déstabilise l’architecture - pour ne pas dire l’existence - de notre démocratie.


Tels sont les arguments fallacieux brandis pour justifier le choix d’une ratification parlementaire. Mais comme leur auteurs et partisans ne semblent guère eux-mêmes y croire beaucoup, on évite en réalité de trop en parler. Pour donner le change, on multiplie toujours dans la lignée de la campagne de Nicolas Sarkozy les fanfaronnades purement incantatoires vis-à-vis de Bruxelles, Francfort et Luxembourg. On réclame la prise en compte de la mollesse de la croissance (française) pour le réglage de la politique monétaire - en pure perte et encore plus vainement demain avec la Constitution-bis, puisque les statuts et missions actuels de la BCE y sont renforcés. On prétend parler d’égal à égal avec la Commission sur l’ouverture qu’elle impose à la France de son secteur des jeux de hasard - Bruxelles fait mine de négocier mais tient en réalité la France dans sa main, du fait d’une supériorité du droit communautaire déjà en vigueur mais pour la première fois explicitement affirmée dans la Constitution Giscard et son clone de Lisbonne. On annonce un moratoire sur les OGM tant qu’une loi française n’aura pas été votée sur ce point - même objection que la précédente, l’hypocrisie en plus, dans la mesure où on joue ici uniquement sur des questions de calendrier législatif et judiciaire. On promet des aides au secteur de la pêche sinistré par la hausse du prix du gazole en se disant confiant sur la compréhension de Bruxelles - jusqu’à la ratification de la Constitution-bis on pourra à la rigueur compter sur elle, après ce sera moins sûr. On menace de bloquer des accords à l’OMC qui seraient par trop déséquilibrés au détriment de l’Europe et de la France - mais on « oublie » que la Constitution-bis fait basculer intégralement le commerce international dans la majorité qualifiée ! Etc.


Enfin, outre ces écrans de fumée communautaires, le président de la République et son gouvernement multiplient les chantiers de réforme tous azimuts, les coups d’éclat médiatiques permanents, les révélations fracassantes. Nicolas Sarkozy semble prendre un malin plaisir à provoquer - à envenimer même[3] - les conflits multiformes que son avalanche de réformes plus ou moins pensées, plus ou moins audacieuses, suscite inévitablement. La maladresse de Rachida Dati est à cet égard telle, qu’on ne peut s’empêcher de penser qu’elle est délibérée : alors que tout le monde ou presque s’accorde sur la refonte de la carte judiciaire (qui pèse d’ailleurs peu dans la crise de la Justice par rapport à l’insuffisance chronique et bien connue de son budget), la brutalité de la ministre, aussi cassante qu’inutile, provoque une levée de boucliers générale, y compris dans les propres rangs de la majorité ! Pas un jour sans un face-à-face musclé entre un Nicolas Sarkozy des grands jours genre « dalle d’Argenteuil » et telle ou telle catégorie de mécontents, dérapage garanti à la clé ! Pas un jour sans une nouvelle « affaire » touchant l’entourage présidentiel, sans une nouvelle Arche de Zoé, sans des voix surnaturelles ayant parlé d’Ingrid Bétancourt à Bernard Kouchner, bref pas un jour sans le tintamarre envahissant d’une actualité secondaire, voire tertiaire, qui a manifestement le mérite de noyer le champ médiatique. Pourquoi tant d’agitation, sinon pour saturer les médias et parachever cette indispensable diversion ? Des médias, hélas, qui n’en semblent pas le moins du monde inquiets ni fâchés. Encore que, le magazine Marianne a décidé dernièrement de participer à une journée « sans Sarkozy »…


Inutile de trop s’appesantir sur le rôle complaisant, pour ne pas dire complice, de grands médias, presque tous dépendants des grands féodaux de la finance et de l’industrie, lesquels dépendent très souvent à leur tour de la commande publique. Inutile lorsque tant d’autres comme François Bayrou l’ont déjà fait dans un passé récent. Lorsque l’ensemble des syndicats de journalistes ont décidé, dans une indifférence polie, de créer un collectif pour le pluralisme et la liberté de l’information (du jamais-vu dans notre histoire récente !). Inutile encore, tant la régression déontologique et morale de ce « 4ème pouvoir », si indispensable à la respiration de toute démocratie, provoque l’incompréhension et l’affliction. Oui il est triste de voir des patrons de presse si peu intéressés par les vertus premières et cardinales de leur métier : la recherche de la vérité, le devoir d’informer et d’alerter, le pluralisme et la neutralité. Comment est-il possible qu’on puisse virer comme le dernier des pigistes un Daniel Schneidermann dont l’émission-phare, « arrêt sur images », apportait le dernier ballon d’oxygène à la télévision ? Comment se fait-il que le directeur d’antenne d’Europe 1, Jean-Pierre El Kabach pour ne pas le citer, ait consulté le ministre de l’Intérieur de l’époque et actuel président de la République lors du remplacement d’une journaliste à la rédaction du service politique ? Comment ne pas partager le cri du cœur d’Etienne Chouard, déclarant au quotidien Libération : « Et puis on nous impose par voie parlementaire ce qu’on vient de refuser par référendum. Pour moi, c’est un viol, un viol politique, c’est une cause de guerre civile. Et les journalistes qui défendent cela sont subordonnés. Ils ne font pas leur boulot de journaliste. »[4] Et dire que pendant ce temps-là, nos médias font des gorges chaudes sur le retour du despotisme en Russie… Espérons avec lui que l’émotion populaire montante finira par faire plier les hautes sphères médiatiques et que le débat démocratique pourra enfin reprendre ses droits !


Soudaineté, diversion, il reste un troisième aspect à examiner, la frappe massive au point faible.


En 2007, le coup d’État simplifié de Nicolas Sarkozy attaque lui aussi la démocratie dans son point faible, ses élites. Les corps constitués, les institutions qui devraient la défendre, soit resteront l’arme au pied, soit se comporteront en 5ème colonne ouvrant le passage à l’assaillant.


On vient de le voir, les médias en font partie puisque, relayant par complaisance le discours dominant qui sème la confusion, ils ont en même temps abdiqué leur mission de « 4ème pouvoir », de contre-pouvoir face à un club de dirigeants français et européens qui prétendent dicter leur loi au peuple. Car à la différence de mai 1940, on assiste moins aujourd’hui à un affrontement entre l’Allemagne et la France qu’à une tentative de mise au pas des peuples par leurs élites.


Mais que dire des partis de gouvernement engagés il y a encore quelques mois dans une campagne présidentielle où les engagements européens ne manquèrent pas ?!


Le Parti Socialiste est la seule force politique parlementaire à pouvoir s’opposer efficacement au coup d’État simplifié. Tout devrait l’y pousser : un électorat majoritairement hostile aux dérives de l’Union européenne, la promesse de sa candidate à l’élection présidentielle d’organiser un nouveau référendum, un statut d’opposant qui ne peut que l’inciter à résister au pouvoir en place et plus encore à ses abus, une identité politique qui gagnerait, au-delà de la question européenne, à se refonder autour de la défense d’une démocratie effectivement en péril.


Pourtant, c’est avec soulagement sinon enthousiasme que les élus du PS, toute honte bue, voteront très majoritairement la révision constitutionnelle et la ratification de la Constitution-bis de Nicolas Sarkozy.


Pourquoi ce qu’il faut bien appeler une telle trahison ? Les arguments invoqués sonnent aussi faux que ceux des partisans de la ratification parlementaire, ils sont même parfois identiques ! Ainsi François Hollande, qui affirme que les Français ne souhaitent pas de référendum puisqu’ils ont élu Nicolas Sarkozy à l’Elysée, lequel aurait annoncé la couleur à propos de la ratification parlementaire. Mais à cette aune, pourquoi ne pas voter toutes les réformes soutenues par la majorité ? Mieux, pourquoi ne pas proposer la création d’un parti unique regroupant la gauche et la droite qui soutiendrait tous les futurs présidents de la République, quel que soit leur bord ? C’est se moquer du monde… On entend aussi que le fond (le traité) doit l’emporter sur la forme (son mode de ratification), que le PS doit préserver son unité (laquelle a de nouveau volé en éclats lors de son Bureau National consacré à la question), qu’il doit contribuer à sortir l’Europe de la crise,…


La manière dont Ségolène Royal a retourné sa veste, moins de six mois après avoir fait campagne pour un nouveau référendum, fut à cet égard d’un mépris et d’une lâcheté comme on n’en avait pas vu depuis des décennies : au milieu d’une interview fleuve accordée au quotidien Libération, lequel se garda bien de lui poser des questions qui fâchent, celle qui se voyait avant mai 2007 comme une sorte de nouvelle Jeanne d’Arc ou l’Evita Perron de l’Hexagone, explique en trois coups de cuillère à pot qu’il « vaut mieux un compromis plutôt que rien. L’intégration de la Charte européenne des droits fondamentaux est une avancée très importante. C’est pourquoi nous devons faire bloc avec les socialistes portugais, espagnols, allemands et les autres, et adopter ce texte au plus vite pour passer à l’étape suivante : la préparation du traité social. La question de la procédure d’adoption, parlementaire ou référendaire, n’est plus une question de principe. Nous n’avons pas de temps à perdre à nous diviser. »[5] Ces affirmations à la sauvette, cœur de cette interview enrobé dans plus de trois pages consacrées à sa stratégie de conquête du PS et d’alliance avec François Bayrou, sont un tissu de mensonge et de reniement. De quelle « intégration de la Charte » parle-t-elle, cette dernière étant déjà inscrite dans la Constitution Giscard rejetée en 2005 ? Quel est donc ce « compromis » par lequel 90 à 100% du précédent traité se retrouve dans le texte signé à Lisbonne ? Quant à la tarte à la crème du « traité social », s’imagine-t-elle que ses électeurs sont à ce point des imbéciles ou des amnésiques qu’ils en auraient oublié qu’on les balade depuis 15 ans très exactement avec cette mauvaise plaisanterie[6] ? Quelle ignominie de résumer l’existence, ou non, de la démocratie dans notre pays à une simple question de « procédure d’adoption » (« d’adoption » bien sûr, pas le choix !), à une simple « question de principe qui n’en est plus une » (on se demande bien pourquoi) relégable au deuxième ou troisième plan derrière l’unité prétendument retrouvée du Parti Socialiste ! Enfin, le devoir de celui ou celle qui brigue la charge suprême de la République est-il de « faire bloc avec les socialistes portugais, espagnols et allemands » ou avec… le peuple français ?


Ces déclarations, dont le seul but était d’ouvrir la voie à la normalisation - au sens soviétique du terme - européenne du PS lors de son Bureau National, n’ont pas été commentées ni attaquées dans les médias. Mais cette impunité médiatique a finalement trouvé ses limites sur le net. C’est visiblement à cause des protestations des internautes que Ségolène Royal s’est sentie obligée de rééditer ses « explications » sur son blog, le 8 novembre, près de trois semaines plus tard. Manifestement malmenée par ses propres supporters sur le terrain de la défense de la démocratie, elle s’empressa dès le lendemain, 9 novembre, de faire à son tour diversion, dénonçant à propos de la vente des Echos : « Quand l’argent, le pouvoir et la presse sont à ce point mélangés, il y a danger pour la démocratie »[7] Quel dommage et quel hasard que Madame Royal n’ait pas songé la veille à en dire autant de la Constitution-bis de Nicolas Sarkozy laquelle, soutenue par le même attelage politico-médiatico-financier, ne se contente pas de représenter un danger potentiel pour la démocratie, mais constitue une menace immédiate et avérée de sa mise mort !


Ultime triomphe de Nicolas Sarkozy, qui ne portera pas directement le chapeau de son coup d’État simplifié : le PS, dont l’éventail des attitudes lors du vote fatidique se partagera entre complicité et laisser-faire (ce qui revient pour ainsi dire au même), sera le principal responsable de son succès. On se demande ainsi dans quel piège le PS refuse de tomber en votant la ratification du traité Sarkozy-Merkel ! Le principal responsable donc, mais pas le seul : François Bayrou lui aussi oubliera son engagement présidentiel pour un référendum. Les radicaux de gauche et les centristes ralliés à Nicolas Sarkozy ne seront pas non plus en reste, ces derniers ayant apporté leur soutien enthousiaste à l’entreprise, se sentant tout de même obligés de préciser : « dans l’intérêt des Français » ! Ouf, on respire… Enfin, par charité, je ne nommerai pas les quelques voix libres de la majorité qui s’étaient exprimées en 2005 pour combattre la Constitution européenne et qui se sont tues depuis.




  1. « Oui au traité de Lisbonne », Le Monde, édition du 31 octobre 2007
  2. Encore qu’en 1946, le fruit de ce travail parlementaire constituant ait été soumis en bout de chaîne à référendum, et plutôt deux fois qu’une, la première mouture de la nouvelle Constitution ayant été rejetée par le peuple
  3. L’indécente augmentation de 200% des émoluments présidentiels, en plein serrage de ceinture général, relève à l’évidence de la provocation intentionnelle.
  4. « Le traité européen « est un viol politique » », édition du 22 octobre 2007.
  5. « Royal : « je ne suis pas en hibernation » », édition du 22 octobre 2007.
  6. « Acceptez le traité de Maastricht et nous ferons l’Europe sociale tout de suite après ! », s’était ainsi exclamé Jacques Delors dans la dernière ligne droite de la campagne référendaire de 1992.
  7. Le Figaro, 9 novembre 2007