Le Coup d’État simplifié/Chapitre 7

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Chapitre 6 Le coup d'État simplifié Conclusion


Chapitre 7[modifier]

L’Europe des peuples et des projets, avenir des nations


« Il faut rapprocher les peuples européens, leur apprendre à vivre ensemble, amener leurs gouvernants légitimes à se concerter, et, un jour, à se confédérer, c'est-à-dire à mettre en commun certaines compétences, tout en restant indépendants pour tout le reste. C’est comme ça qu’on fera l’Europe. On ne la fera pas autrement. Cette Europe-là prendra naissance le jour où ses peuples, dans leurs profondeurs, décideront d’y adhérer. Il ne suffira pas que des parlementaires votent une ratification. Il faudra des référendums populaires, de préférence le même jour dans tous les pays concernés. »[1] Charles de Gaulle (1960)


Avec la ratification parlementaire en catimini de la Constitution-bis par le Parlement français, on sera bien entendu très loin, et même aux antipodes, de ce que préconisait le général de Gaulle. La construction européenne de ces dernières décennies, en revenant à ces démons primitifs de la première moitié du XXème siècle, s’est enfermée dans une tragique impass, ce dont ses dirigeants, de peur de devoir quitter la scène, se refusent résolument à sortir.


L’Europe va mal : croissance en berne, chômage persistant, dépression démographique, perte de substance et de souveraineté économiques face aux géants de la mondialisation, dépendance géostratégique vis-à-vis des Etats-Unis, déclin spatial et technologique,… Qui contesterait que la crise est là ? Anti-projet politique qui prétend extirper la politique de la vie des hommes pour siffler la fin de l’Histoire, l’Europe n’a d’autre cap que celui de sa propre dilatation en Asie, l’avènement en douce d’une sorte de néo-despotisme disciplinaire et le retour à un état de nature économique et social. Son crédit est au plus bas, comme l’a reconnu d’ailleurs le 13 novembre de cette année Nicolas Sarkozy en visite au Parlement européen : « La même chose [le vote négatif des Français le 29 mai 2005] se produirait dans tous les Etats membres si un référendum y était organisé. »[2] Fermement passé sous silence par les médias français, ces déclarations sont un véritable aveu d’échec.


Il ne s’agit pas, encore une fois, d’une colère passagère, ou d’un fossé entre les peuples et leurs élites que creuserait fatalement l’ère de la démocratie avancée, comme voudraient le faire croire certains. Mais d’un désaveu profond et simplement inspiré par l’expérience vécue. Si, comme l’a noté lui-même Le Monde, « En trente ans, l’euroscepticisme n’a cessé de croître sur tout le continent »[3], au point d’être aujourd’hui majoritaire, n’est-ce pas tout simplement parce qu’on s’est trompé de direction et de méthode ? Jamais les peuples européens, malgré le programme Erasmus, se sont aussi peu parlé ! Rattrapés par une dure réalité qui se venge toujours lorsqu’on l’ignore, le système de fer de l’Europe supranationale provoque même, au sein d’un club de chefs d’Etats et de Gouvernements pourtant acquis à son principe, de plus en plus de frictions de type nationalistes. Comme si la réalité granitique des nations et des peuples, mise à mal par un système qui prétend l’effacer, venait se rappeler à leur bon souvenir en les tourmentant.


Où pourrait donc bien mener cette tragique erreur qu’on ne peut ou ne veut reconnaître parmi la classe dirigeante ? Faut-il croire Paul Thibaud, prévoyant « la paralysie et le déclin sous la houlette d’élites surpayées et sous-imposées, acharnées à défendre et perfectionner la machine célibataire qu’est devenue l’Union »[4] ? Ou alors, les mêmes causes produisant bien souvent les mêmes effets, assistera-t-on, comme en 1830 et 1848, à des révoltes populaires ? Ne serait-il pas plus sage de corriger collectivement les dérives par l’usage pacifique du suffrage universel ? Le peuple français n’est pas seul en cause. Au contraire, la plupart des peuples européens vivent la même chose que lui et veulent aussi que ça change. Nous ne sommes pas un pays contre 26, mais 27 peuples priant des dirigeants égarés de ne plus persister dans l’erreur.


Ne serait-il pas plus sage que la France et l’Allemagne s’asseyent enfin autour d’une table, pour décider ensemble de renoncer à ce projet si nuisible à tous, y compris au peuple allemand, las de se serrer la ceinture et de se taire face à la fausse fatalité des ambitions démesurées de certains de ses dirigeants ?


Le plan B existe, dès lors qu’on prend la peine de le concevoir et de le négocier. Il n’aura pas le clinquant ni la mégalomanie prométhéenne de l’Europe intégrée, cette Europe de la folie des grandeurs qui promet des bonds dans l’histoire à pieds joints. Bloquée dans une impasse, l’Europe devra savoir revenir sur ses pas pour trouver le bon chemin au bon carrefour. L’Europe intégrée est comme une voiture qui monterait une pente trop forte pour elle mais dont le conducteur têtu resterait en cinquième vitesse, au risque de caler et de dégringoler avec perte et fracas. Oui, l’Europe doit avoir le courage de rétrograder, de se laisser prudemment redescendre à un endroit où la pente est moins raide, et de reprendre son ascension avec plus de patience et de raison.


Surtout, il lui faut définitivement abandonner l’idée néfaste et même obscène que les Etats-Nations démocratiques et leurs peuples sont un mal absolu à mettre en cage. Il faut admettre, par simple bon sens, que notre diversité et nos nations sont la première richesse de l’Europe et le bien le plus précieux pour chaque citoyen. N’est-ce pas, comme le soulignent nombre d’historiens et d’anthropologues[5], l’émulation entre nations européennes plurielles qui a conduit à la suprématie mondiale de l’Europe, à l’émergence d’un Occident à vocation universelle, dont l’aventure est loin de se résumer à une entreprise de guerre et de domination violente ? A l’heure d’internet, comment ne pas voir que le monolithisme, l’uniformité, sont des maux évidents qui vont à l’encontre de la créativité et de l’innovation ? Oui il existe un patriotisme pacifique, ouvert et capable d’écouter les autres, qui ne se confond pas avec la xénophobie, le chauvinisme agressif, bref avec le nationalisme. « Le patriotisme, c’est aimer son pays. Le nationalisme, c’est détester celui des autres. » (Charles de Gaulle).


Sauf à considérer que la France est une notion dépassée, l’Europe ne doit servir à faire à plusieurs, avec un minimum de contrainte, que ce que l’on ferait moins bien tout seul et ce, bien sûr, sans jamais sacrifier ses intérêts supérieurs (à commencer par la souveraineté nationale). L’erreur fondamentale de l’actuelle construction européenne est de poser des objectifs abstraits ou irréalisables, puis d’imposer des politiques à marche forcée pour les atteindre artificiellement. Construire la seule Europe qui soit vraiment réaliste impliquera de rompre absolument avec cet état d’esprit idéologique et vaniteux, qui prétend faire abstraction des réalités tangibles et sensibles pour créer au forceps une nation improbable (à tout le moins). Quand comprendra-t-on que « construire l’Europe » au détriment des nations, c’est en fin de compte se priver et des nations et de l’Europe ?


Le temps paraît donc venu de sortir de l’impasse communautaire actuelle (niveleuse, impotente et moins-disante) pour choisir clairement entre un fédéralisme franc - qui se donnerait les moyens d’une réelle solidarité continentale mais reste invraisemblable politiquement - et une nouvelle construction européenne respectueuse des nations, qui soit à la fois plus réaliste dans sa finalité, plus ambitieuse dans son contenu et plus souple dans ses modalités.


Quant à la finalité, posons d’emblée que l’objet de toute coopération européenne véritablement démocratique et réaliste doit être de rapprocher progressivement les peuples européens au travers de partenariats solides et librement consentis, mais sans jamais leur ôter leur personnalité propre. La défense affirmée des intérêts nationaux (plutôt que la recherche contrainte d’un improbable compromis par le bas) devrait permettre d’avancer de manière solide et assumée, sans drame ni tension excessive. Promouvoir l’Europe sur une telle base, c’est ainsi donner un chance supplémentaire à chacun des peuples qui la forme et c’est la seule manière de bâtir une « Europe-puissance » qui, en aucun cas, ne peut reposer sur des nations affaiblies, contraintes d’assumer des responsabilités mondiales dont elles ne voudraient pas ou à l’inverse obligées d’y renoncer pour complaire aux Etats-Unis.


Faire cette Europe implique une refondation dans quatre directions : délimiter les frontières de l’UE, humaniser le marché intérieur pour le dynamiser, transformer les institutions communautaires dans un sens confédéral et lancer de grands projets fédérateurs des énergies européennes.


Délimiter l’Europe


Il convient tout d’abord de marquer les limites de l’Europe afin de clarifier l’identité du continent. Qui ne sait définir les « autres » est par nature incapable de se définir soi-même. N’en déplaise aux Etats-Unis, l’Europe ne saurait se confondre avec l’OTAN. De ce point de vue, il paraît souhaitable de dire clairement que l’Europe n’est pas au Maghreb, au Proche-Orient, en Asie centrale ni dans les pays russes. Ainsi clarifiée, l’Europe aura bien sûr tout loisir de passer des accords d’association mutuellement bénéfiques avec ses voisins. Sur cette question essentielle et à la veille d’élections européennes incertaines, notre pays ne peut rester plus longtemps dans l’ambiguïté : les autorités françaises ne pourront s’en tenir à l’accord implicite passé sur un coin de table au sommet d’Helsinki, puis confirmé discrètement à Copenhague, sans avoir auparavant consulté les Français, qui attendent dans un premier temps un réel débat dans la classe politique.


Il semble donc urgent d’inscrire dans les traités une définition simple et claire de ce qu’est un Etat européen. Pour cela, les deux critères cumulatifs suivants pourraient être adoptés : est européen tout Etat qui a sa capitale en Europe et dont la majeure partie du territoire est situé sur le continent européen, au sens géographique du terme. Adopter cette définition permettrait de priver du statut d’Etat-membre des pays comme la Russie et la Turquie, qui n’ont pas vocation à le devenir, même s’il est naturellement souhaitable de développer les accords de partenariat et d’association conclus avec eux.

Selon ces critères, l’Albanie, la Norvège, la Suisse, le Liechtenstein, les pays de l’ex-Yougoslavie, la Moldavie et peut-être l’Islande, pourraient être considérés comme les derniers candidats possibles à une adhésion à l’UE.


Humaniser le marché intérieur pour le dynamiser


Le marché commun (puis unique) a certes apporté un bénéfice à la France, notamment au niveau de son agriculture. Il offre à nos produits des débouchés sûrs et stables. Néanmoins, ses imperfections et ses insuffisances sont devenues telles, qu’une réorientation vigoureuse s’impose. A l’évidence, les peuples ont le sentiment d’avoir été abusés par une mécanique très cher payée en matière de croissance, d’emploi et de perspectives d’avenir : un euro qui a entraîné une croissance molle et un climat de pénurie tout en renchérissant le coût de la vie, une concurrence fiscale et sociale entre Etats-membres qui fausse la compétition intra-européenne, un ultralibéralisme qui se traduit par une course au moins-disant social, une stagnation de la richesse qui creuse les déficits et empêche de construire l’avenir, des règles de concurrence qui provoquent la désindustrialisation du continent, une ouverture commerciale qui attise les délocalisations… les Européens ont bien du souci à se faire !


Qui dit marché unique, dit instauration d’une convergence minimum aux plans social et fiscal. C’est une exigence préalable bien plus indispensable que la suppression des aides d’Etat à tel ou tel champion national. Ainsi, la recherche d’une harmonisation raisonnable en matière de salaire minimum, de minima sociaux ou de durée maximale du travail est une nécessité. De même pour la fiscalité des entreprises, l’imposition des revenus du capital et les mesures d’incitation fiscales à l’investissement productif (tout en rétablissant pour la France la possibilité d’une ambitieuse politique d’aménagement du territoire). La recherche d’un accord sur ce terrain devrait conditionner tous les autres et être le fruit d’une pondération selon des critères suffisamment justes (prise en compte du PIB moyen des pays, du PIB total, de la part relative et absolue des exportations chez les pays tiers, de la population,…). Bien sûr, certains pays s’accrocheront à des positions historiques (Luxembourg et Grande-Bretagne pour la fiscalité) ou à des avantages comparatifs récents (Espagne et Irlande pour les dispositifs sociaux). Mais l’Espagne et l’Irlande peuvent-elles vraiment bénéficier de la générosité communautaire (aides directes et accès aux marchés des grands pays) sans faire d’effort en retour ? De prendre les aides, d’attirer les investisseurs, d’écouler leurs produits et de donner en échange à la France et à l’Allemagne leur moins-disant social ? Il en va de même du Luxembourg, qui ne pourra pas éternellement réclamer la maîtrise des dépenses publiques françaises et allemandes tout en privant ces pays de recettes fiscales générées par une production et une consommation liées à la masse critique de leur économie, et donc de leur superficie territoriale. Quant à l’Angleterre, éternellement tiraillée entre le continent et le grand large, il lui faudra faire le choix qu’elle n’a jamais voulu faire, et dont l’issue probable explique la farouche opposition de de Gaulle à la laisser entrer dans le Marché commun. Dans cette hypothèse, il ne serait pas nécessaire de la laisser complètement au bord du chemin. Le rétablissement de barrières douanières modérées (fonction de son propre taux d’ouverture au marché mondial) pourrait être envisagé sans drame. Enfin, naturellement, les nouveaux arrivants d’Europe centrale et orientale ne sauraient être intégrés immédiatement au système mais pourraient être invités à en mettre un sur pied qui y ressemblerait.


Accepter un objectif tendanciel de maîtrise des dépenses publiques, mais d’abord rétablir un modèle européen de croissance qui soit suffisamment autocentré. Il faut ensuite une politique d’expansion. La croissance passe, au-delà de la démographie, par une articulation intelligente et dynamique entre la politique monétaire et la politique budgétaire, ce qui implique bien entendu l’abandon du Pacte de stabilité et la réforme des statuts de la Banque centrale européenne. La croissance passe aussi et surtout par la dynamisation de la recherche, de l’investissement, de la politique industrielle et du rétablissement de droits de douane raisonnables et souples aux frontières extérieures de l’Union. Nicolas Sarkozy a bien entendu raison de plaider pour le rétablissement de la « préférence communautaire » et on attend de lui, ici plus qu’en tout autre domaine, des paroles aux actes. Là aussi, il faut rompre avec l’hypocrisie du démantèlement des services publics et l’inéluctabilité prétendue d’un libre échange sans entraves menant tout droit à des délocalisations vers les pays à bas coûts de main d’œuvre. L’instauration d’un marché intérieur européen est une nécessité non seulement économique et morale, mais aussi politique pour empêcher le déclin inexorable du continent.


Il est nécessaire, en effet, que la monnaie unique devienne un instrument de croissance au service des économies nationales. Cela implique bien sûr de remettre à plat le traité de Maastricht pour désormais confier aux gouvernements démocratiques la conduite d’une ambitieuse politique de croissance. Il s’agit rien moins que de relever le formidable défi de la guerre économique et monétaire que livrent à l’Europe les Etats-Unis et les puissances émergentes. Politique monétaire accommodante, mobilisation d’une l’épargne élevée (près de 18% du PIB en France !) dans l’investissement productif et la recherche, relèvement du tarif extérieur commun pour lutter contre le dumping des pays à bas-coût de main d’œuvre, emprunt européen pour financer des grands travaux, tout ceci ne sera pas de trop pour enrayer le déclin de l’Europe et lui permettre de retrouver son dynamisme.


Un nouveau traité pour une confédération

La France et l’Europe n’ont pas besoin d’une « constitution » (dont l’opacité mensongère l’apparente fort à une sorte de coup de force constitutionnel) qui précipiterait leur déclin, sinon leur perte. Ne serait-ce qu’au nom de la subsidiarité si souvent invoquée par les européistes, il va de soi que la création d’un échelon fédéral définitif ne serait d’aucune utilité pour assurer une meilleure gestion de l’ensemble. En revanche, un nouveau traité, amendant et simplifiant les précédents, pourrait être proposé, visant à fonder une confédération européenne. La confédération complèterait les nations au lieu de prétendre s’y substituer.


Dans une confédération, la souveraineté nationale n’est pas abandonnée, même en partie, elle est « déléguée » de façon sectorielle (et matérialisée par des votes à l’unanimité ou la majorité qualifiée, sur ce qui n’est pas nationalement fondamental), exactement comme des « Délégations de pouvoir » sont confiées dans toute association, société commerciale ou administration. Ainsi que le disait le Général de Gaulle : « Confédérer, c’est associer ; Il faut bâtir une Confédération, c’est-à-dire un organisme commun auquel les divers Etats, sans perdre leur corps, leur âme, leur figure, délèguent une part de leur souveraineté ». Voilà pourquoi de Gaulle était si fermement attaché au droit de veto, coutumièrement institutionnalisé par le fameux « compromis de Luxembourg » qui, malgré tout ce qu’on en a dit lors du débat référendaire de 1992, demeure d’une brûlante actualité.


Ainsi, il est normal que des compétences soient exercées ensemble comme la PAC, les négociations commerciales, le suivi du marché unique. De même, il conviendrait de redistribuer les compétences au sein de l’Union (voir d’en réduire le nombre), en privilégiant les Etats et en restreignant le champ de pouvoir des organes non-élus. A ceux qui avertissent qu’à 25 la règle de l’unanimité est paralysante, il faut répondre que la règle de la majorité qualifiée n’est pas non plus tenable dans la mesure où elle forcerait un ou plusieurs peuples à se voir imposer des politiques dont ils ne veulent pas. A cet égard, la constitution européenne créerait les conditions de révoltes populaires dans de nombreuses nations et aboutirait en fin de compte à un refus de l’Europe. En revanche, le principe d’une majorité surqualifiée (pour empêcher un ou deux pays de bloquer l’intérêt général européen) pourrait être utilement étudié.


Dans beaucoup de domaines pourtant, une seule solution s’impose pour permettre de sortir de l’impasse : l’Europe à la carte. Avec l’Europe à la carte, les intérêts vitaux des nations européennes seraient préservés. Les pays qui souhaiteraient avancer ensemble dans tel ou tel domaine en auraient désormais la possibilité dans le cadre de coopérations multilatérales fondées sur la base de contrats d’objectifs.


Le pilotage de l’euro, si tant est qu’il puisse survivre à ses errements accumulés depuis quinze ans, serait exclusivement géré par les Etats membres de la zone, l’Europe de la défense fonctionnerait autour de ceux qui acceptent d’y participer. L’espace Schengen serait enfin contrôlé à ses frontières. Surtout l’Europe à la carte permettrait enfin d’initier des projets forts qui manquent tant aujourd’hui.


Que sera cette Europe ?


Ce ne sera pas une Europe des coopérations renforcées ou des « noyaux durs » fédéraux.

L’Europe à la carte réunira les pays qui souhaitent coopérer entre eux dans des agences chargées de conduire des grands projets intergouvernementaux. Sans remettre en cause la construction communautaire et le marché commun, elle permettrait aux Nations européennes d’intensifier leur coopération et d’unir leurs forces sans se fondre dans un ensemble supranational intégré, sans identité et sans âme. Elle permettra, en outre, de faire coïncider avec réalisme les rapports de puissance avec le poids des Etats au sein des institutions.


En effet, force est de constater que l’artifice des institutions ne résiste pas à l’épreuve des faits. On ne peut priver impunément les grands Etats de leur puissance sans contrepartie. En témoigne la première réunion du G5 européen par Nicolas Sarkozy, à la fin de l’année 2003, et surtout l’entente franco-allemande qui a conduit au gel du pacte de stabilité. Bien entendu, si les contrevenants budgétaires avaient été la Belgique et le Luxembourg, nul doute que le pacte de stabilité aurait encore de beaux jours devant lui.


Il est donc urgent de rétablir en Europe les équilibres de puissance sous peine de mettre en péril la construction européenne. Toutefois, relativiser la surreprésentation des petits Etats ne doit pas remettre en cause le principe de l’égalité entre grands Etats, notamment entre la France et l’Allemagne, pour qui il est indispensable de rétablir la parité au sein de l’Europe.


Il ne suffit pas de dénoncer le trompe l’œil démocratique du parlement européen. Il faut bâtir un véritable équilibre des légitimités. Le Conseil européen doit recouvrer le droit d’initiative qui ne serait plus monopolisé par la Commission.


Une Commission, quant à elle, remise à sa place, celle d’une structure administrative de mission chargée de réfléchir à l’intérêt commun européen. De même, il va de soi que les deux structures indépendantes que sont la Banque centrale européenne et la Cour de justice des communautés européennes doivent être strictement encadrées. A l’image de son homologue américaine, la BCE devrait rendre des comptes au Conseil européen. La CJCE devrait quant à elle avoir comme limite la primauté des constitutions nationales. C’est en bornant ainsi l’appétit boulimique de pouvoir de ces institutions non-élues que nous rendrons aux peuples la souveraineté dont on les a, au fil des ans et des jurisprudences obscures, méthodiquement dépossédés.


Mieux, pour garantir une application honnête du principe de subsidiarité, il faut instaurer une seconde chambre européenne, regroupant les représentants permanents des parlements nationaux.


Parallèlement enfin, il conviendrait que notre pays mette un terme à une dérive institutionnelle qui a permis qu’un parlementarisme rationalisé pour les besoins de la cause nationale et démocratique, fasse des deux Assemblées de simples chambres d’enregistrement du flot boulimique de règlements et directives en provenance de Bruxelles. Par exemple, a-t-on sérieusement examiné certains accords passés par la Commission à l’OMC ? Faudra-t-il admettre sans rien dire l’entrée massive du textile chinois en Europe, dès le 1er janvier 2005, ou encore l’ouverture totale de nos marchés aux automobiles extra-européennes, sachant que ce secteur emploie aujourd’hui un actif sur dix en France ?


L’Europe des projets


Enfin, raison d’être de la construction européenne, il faut fixer des ambitions au continent, là où les nations gagneraient à agir à plusieurs. Au lieu de multiplier les interventions dans tous les domaines, l’Europe de demain, pour compter, pourrait se mobiliser autour de trois priorités, au moins.


Il faut tout d’abord stopper le vieillissement démographique du continent par une politique nataliste audacieuse. On est aujourd’hui tenté d’ouvrir les vannes de l’immigration, au risque de déstabiliser un peu plus la cohésion sociale et nationale des pays membres. A cet égard, l’élargissement à l’est n’est pas sans risque, à commencer pour les nouveaux arrivants eux-mêmes, qui risquent de voir leurs forces vives émigrer massivement en Europe occidentale.


Il faut ensuite lancer de projets concrets à la carte pour apprendre aux pays membres à travailler ensemble, à produire en commun de grandes réalisations dont ils puissent être fiers et à fédérer ainsi dans les cœurs et les esprits les énergies nationales : liaisons ferrées à grande vitesse ou pour le fret ferroviaire, sécurité des centrales nucléaires et recherche dans le moteur d’hydrogène, effort aéronautique et spatial, autant d’exemples où quelques pays peuvent unir leurs forces. Des comptes spéciaux seraient ainsi ouverts en fonction des projets, les contributeurs étant clairement identifiés pour pouvoir bénéficier des retombées. Bien sûr, on objectera que cette méthode n’aboutira à rien compte tenu des divergences nationales. C’est pourtant cette méthode interétatique qui a permis, sous l’impulsion opiniâtre de la France (qui était là dans son rôle), la mise sur pied d’Airbus et d’Ariane, deux réussites qui démontrent la pertinence de ces partenariats et le bien-fondé de leur méthode. L’expérience est de ce point de vue sans appel : autant il est aisé, dans la logique fédérale, de décréter des processus communautaires mais sans vraiment pouvoir les faire aboutir à la satisfaction de tous, autant, à l’inverse, dans la logique interétatique, il est difficile de mettre en place des coopérations étroites multilatérales mais, une fois engagées, celles-ci sont solides et porteuses de résultats.


Enfin, l’Europe doit être riche de ses cultures nationales et avant tout de ses langues. Les traductions coûtent cher ? Et alors, une compréhension croissante entre les peuples du continent n’en vaut-elle pas la peine ? Mieux, n’est-elle pas la raison d’être ultime de l’entreprise européenne ? L’exception culturelle ne doit plus être menacée, mais au contraire sans cesse renforcée. Cela implique, loin d’utiliser un anglais approximatif de communication internationale comme langue unique entre Européens, d’investir réellement et massivement sur la diversité linguistique : la compréhension mutuelle ne peut pas se faire en un jour ni en se contentant de claquer des doigts. Il faut des budgets pour créer des universités plurinationales dans chaque pays membre (au moins une par pays), multiplier les chaînes de télévision, comme Arte, qui réunissent plusieurs cultures, relancer massivement l’enseignement des langues étrangères, former et payer des traducteurs, etc.


Grâce à cette nouvelle Europe, le poids relatif des nations reprendrait ses droits, offrant aux pays européens de vocation mondiale la faculté d’additionner leurs forces pour peser sur le destin d’un monde qui attend un rééquilibrage face à l’unilatéralisme des Etats-Unis. Les pays de moindre envergure ne seraient pas obligés de suivre mais n’auraient pas non plus la possibilité exorbitante d’empêcher leurs grands voisins d’être eux-mêmes. Un tel système mettrait fin tout naturellement à la quadrature du cercle actuelle, qui consiste à rechercher une synthèse entre entités de nature inconciliable (puissances à vocation mondiale, pays atlantistes, pays neutres) selon des mécanismes de votes pondérés totalement hors de propos et inopérants. Ainsi, mettant en commun leurs intérêts au travers de réalisations concrètes plutôt que de la construction d’usines à gaz institutionnelles sans substance ni objet, les nations européennes bâtiraient peu à peu une solide communauté d’intérêt. Nul doute qu’un besoin d’autonomie vis-à-vis des Etats-Unis s’imposerait alors progressivement, reléguant l’OTAN - qui n’a plus de justification depuis la dissolution du Pacte de Varsovie - dans la position secondaire qui devrait déjà être la sienne.


Il est grand temps que la France s’engage pour une autre politique européenne. L’eurolâtrie angélique (ou faussement béate) et les petits arrangements entre des intérêts nationaux rendus égoïstes par la pesanteur des contraintes communautaires sont aujourd’hui à bout. Plutôt que d’avaliser à reculons une « constitution » mort-née, il nous faut négocier avec courage un nouveau et solide traité. Bâtir une confédération européenne qui s’attèle à la croissance, à la renaissance démographique, à la recherche, aux échanges universitaires… Bref, à la mise en œuvre concrète de la belle idée européenne qui permettra enfin à ses peuples de mieux s’épauler, se connaître, se comprendre, s’apprécier et, qui sait, se découvrir peut-être un jour des solidarités nouvelles telles, que la réalité granitique des nations s’émousserait alors d’elle-même pour laisser la place à une aventure plus inédite encore. Mais cette fois-ci de leur plein gré et sans assassiner leur démocratie respective ! La responsabilité du monde politique est aujourd’hui immense.


On nous dit souvent que la France ne serait plus grand-chose sans l’Europe, ce qui est manifestement très exagéré : la France n’a pas attendu la construction européenne pour exister et son potentiel propre lui permettrait certainement de s’en sortir au moins aussi bien que la Grande-Bretagne si elle s’affranchissait de certains carcans bruxellois. Mais, à l’inverse, que serait l’Europe sans la France ? Nos partenaires si prompts à regretter notre « arrogance » pourrait-ils se passer de la contribution française au FEDER, du deuxième marché du continent, de la centralité et de la superficie de notre territoire, de notre effort de défense, de nos positions mondiales ou encore de notre volontarisme opiniâtre, sans lequel il n’y aurait jamais eu Airbus ni Ariane ?


Qu’on le veuille ou non, la France n’est pas n’importe lequel des pays de l’UE, son relatif isolement diplomatique en Europe n’est pas le fruit d’un égoïsme plus grand que celui des autres pays mais d’une exigence fondée à promouvoir un modèle universel bénéfique à la liberté du monde. Pour toutes ces raisons, il est souhaitable et possible que notre pays mette tout dans la balance pour convaincre nos partenaires de l’urgence de cette nouvelle Europe, au besoin en recourant à la politique de la chaise vide. Et si tous nos efforts devaient se révéler vains, alors il faudrait se résoudre à laisser le choix aux Français de rompre (ou non) par référendum ce qu’un précédent référendum avait noué quelque peu inconsidérément, quitte à reprendre ensuite sur des bases assainies la négociation avec nos voisins.


Dans l’histoire des peuples d’Europe, seuls trois d’entres eux n’ont jamais accepté de perdre leur indépendance et leur souveraineté. Les Français, les Anglais et les Russes. Pour eux, l’indépendance nationale est indissociable de la liberté politique. Cela a été d’ailleurs jusqu’à refuser l’emprise temporelle de l’autorité de Rome, sans parler bien sûr de celle du Saint Empire romain germanique. De là, la France a su à partir d’un territoire, que nos pessimistes décrivent comme de « taille moyenne » pour mieux le disqualifier, porter une civilisation, un modèle pour les hommes.


  1. Alain Peyrefitte, op cit, pp 63-64.
  2. The Daily Telegraph, 14 novembre 2007.
  3. Edition du 8 avril 2005.
  4. « Bon courage, l’Europe ! », Le Monde, 13 février 2007.
  5. Voir par exemple Jared Diamond, De l’inégalité parmi les sociétés (Gallimard NRF 1997), prix Pulitzer, un livre dans lequel l’auteur s’inquiète ouvertement de l’appauvrissement et de l’étiolement de la civilisation européenne à cause de l’intégration supranationale.