Le Coup d’État simplifié/Conclusion

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Chapitre 7 Le coup d'État simplifié


Conclusion[modifier]

« Nous entrerons dans le Marché commun, oui, mais debout ! » Charles de Gaulle


« Quand c’est oui, c’est oui ! Quand c’est non, c’est… oui quand même ! » : la drôle de « démocratie » que dessine le passage en force parlementaire de la Constitution-bis, est en réalité à l’image de la construction européenne qu’organise ce traité. Préparé et orchestré de longue main par une classe dirigeante européenne résolue à se débarrasser des peuples, le coup d’Etat simplifié est en quelque sorte la partie tout à coup émergée d’un système qui a grandi à l’insu des regards depuis des décennies. Un système dont l’idéologie, la méthode et le but ultime, penchent tous vers la restauration d’une forme de despotisme bon teint, où le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la République et la France elle-même ne pourront que dépérir. Sur le papier, notre pays ne disparaîtra pas, mais il ne sera plus que l’ombre de lui-même. Un pays rongé par les régionalismes, le tribalisme et un chacun pour soi mortifère de tout projet réellement collectif. Une sorte de réincarnation de la Francie occidentale de l’époque carolingienne, mais tenue cette fois fermement en main par ses nouveaux empereurs allemands, eux-mêmes sous la coupe étroite d’une papauté désormais bruxelloise.


La combinaison du coup de force parlementaire et de l’instauration du nouvel ordre européen inscrit dans la Constitution-bis, forme bel et bien un coup d’Etat : on impose contre la volonté générale explicitement exprimée le 29 mai 2005, au mépris des règles et usages démocratiques les plus élémentaires, un régime rétrograde qui tue sans l’avouer la démocratie. Le coup d’Etat simplifié, qualifié ainsi par dérision du « traité simplifié » imaginaire de Nicolas Sarkozy, n’a pas d’équivalent dans notre histoire, qui n’a jamais vu la France se saborder ainsi. Nicolas Sarkozy et sa complice Ségolène Royale s’apprêtent à faire beaucoup mieux ensemble qu’Adolphe Thiers en mai 1850 : faisant voter par un peu moins de 1000 parlementaires un traité qui enterre la démocratie en France, ce sont 44,5 millions de citoyens qu’ils s’apprêtent à priver du droit de vote, alors que leur lointain prédécesseur s’était contenté de 3 millions « seulement ».


Autre différence, et de taille : le système des partis sous la IIème République voulait restreindre le suffrage universel, pas déposséder la France de sa souveraineté au profit d’une entité extérieure. Or, l’étrange coup d’Etat d’aujourd’hui ne vise pas à accaparer le pouvoir mais à l’abdiquer. Un peu comme l’avait fait Charles VI en signant le traité de Troyes (1420) qui livrait la Couronne de France au roi d’Angleterre. Mais le roi était devenu fou et le pays était en proie à l’invasion étrangère et à la guerre civile.


Il existe en revanche un point commun entre l’Etat français du Maréchal Pétain et le coup d’Etat simplifié de ce début de XXIème siècle, même si bien entendu les directives de la Commission de Bruxelles n’ont rien à voir avec l’Occupation subie par notre pays et facilitée par le régime de Vichy : la croyance que la France, coupable de quelque chose ou devenue trop petite, doit à tout prix se soumettre à un vainqueur pour soi-disant renaître. Ainsi, n’en déplaise à Bernard-Henry Lévy, bien plus qu’une hypothétique adhésion à l’idéologie national-socialiste (en réalité confinée aux collaborationnistes parisiens qui vitupéraient « l’archaïsme » de Vichy), le mobile des Vichyssois était la « régénération de la France » (déjà !) à l’ombre de l’occupant, dont on cherchait à être le brillant second. Oui, dans sa logique insane, Vichy s’était mis en devoir de faire de la France le meilleur élève de la classe « Nouvelle Europe », un rôle qui seul, croyait-on, pouvait convenir à son rang de « grande puissance ». C’est ce réalisme dévoyé, cynique et aveugle, qui guida ainsi pour une grande part le politicien roué qu’était Pierre Laval… On se demande parfois pourquoi l’Hexagone ne s’est pas mieux comporté durant l’Occupation, à l’inverse de pays comme le Danemark ou la Hollande. Une partie de la réponse à cette question réside probablement là. Bref, à grand peuple, grande déchéance. Imbus d’une conception dévoyée de la grandeur nationale, les dirigeants de l’Etat français ont toujours considéré, jusqu’à l’abîme, qu’il vaut mieux un mauvais compromis que pas de compromis du tout. « Il vaut mieux un compromis plutôt que rien » a déclaré comme en écho Ségolène Royale, dans son interview à Libération, le 22 octobre 2007…


Aujourd’hui, la France n’est pas envahie. Elle ne se vend même plus, elle se donne. Non pas à un autre pays mais à un pouvoir oligarchique bruxellois sans légitimité, qui ne défend ni les nations ni l’Europe, mais les fait mourir à petit feu, au risque d’aboutir au chaos. Comment en est-on arrivé à un tel naufrage, à un tel suicide collectif, sans nécessité ni contrepartie ? Les élites en France et en Europe insinuent que les peuples sont incapables de se gouverner pour justifier leur mise sous tutelle. Pourtant, ce sont ceux qui osent solliciter un pouvoir qu’ils tirent du peuple pour ensuite le trahir, qui devraient être mis à la retraite par leurs mandants, les électeurs. Pourquoi ces derniers ne le font-ils pas ? La principale raison est sans doute la collusion discrète sur le terrain européen entre les deux principales forces politiques dans nos démocraties. Droite et gauche de gouvernement sont en fait d’accord sur l’essentiel, mais veillent autant que possible à ce que cela ne se voit pas, ou alors mettent en scène des oppositions factices.


Elles sont en cela puissamment aidées par des médias à leur tour très complaisants à l’égard de l’intégration européenne et persuadés de ne pas devoir tout dire au public, « pour son bien », afin de ne pas attiser le « populisme ». A cet égard, la chape de plomb qui s’est abattue sur la question de la Constitution-bis est du jamais vu dans notre histoire démocratique : Daniel Schneidermann, journaliste à l’honnêteté incontestée, a par exemple qualifié cette incroyable omerta « d’occultation médiatique »[1].


Pourtant, même plongés dans un demi-sommeil par les médias et la classe dirigeante, les citoyens eux-mêmes ne sont pas totalement exonérés face au péril d’une destruction de notre démocratie. La société française balance entre un regain démocratique qui s’exprime notamment par internet et l’a franchement emporté en 2005, et un individualisme tyrannique, mâtiné d’égoïsme et de paresse presque revendiquée. L’individualisme, cancer des civilisations avancées, cette « rouille des sociétés » qui inquiétait déjà le libéral Tocqueville il y a 150 ans, et dont la progression inexorable mène tout droit selon lui à une forme de despotisme totalement inédite dans l’histoire.


Dans les conversations courantes, tout le monde se dit favorable à cette construction européenne d’apparence moderne et sympathique, mais dont on se moque éperdument en réalité. Chacun voit midi à sa porte. Pour que le ton change, il faut que cette Europe vienne mettre son nez dans ses propres affaires, souvent pour y provoquer un inutile désordre. Avec les OGM, Bolkestein ou EDF, les Français ont commencé à en prendre toute la mesure. Et ce n’est pas fini : bientôt la disparition du livret A avec sa banalisation ordonnée par Bruxelles, bientôt la privatisation de la Sécurité sociale et le démantèlement de ce qui reste de nos services publics ! Mais lorsqu’on s’en rend compte, il est souvent tard, très tard. La France est certes menacée par l’abdication de ses élites, mais celle-ci n’est possible qu’à cause de la relative indifférence de ses citoyens (ou d’une partie d’entre eux), qui laissent faire. Peut-être avons-nous un peu trop oublié l’exhortation du président Kennedy : « Ne vous demandez pas ce que votre pays va faire pour vous, demandez-vous ce que vous êtes prêt à faire pour votre pays. » ? D’ailleurs, n’est-ce pas là, dit en des termes d’aujourd’hui, la fameuse « vertu » que Montesquieu jugeait indispensable à toute République ?


La démocratie française est malade, comme les autres démocraties européennes, mais un peu moins qu’elles tout de même. L’esprit de résistance, la volonté de peser sur le cours des choses, continue d’exister, comme l’ont démontré les taux de participation record aux dernières élections (à la grande surprise des observateurs étrangers). Nation politique, fondée sur la volonté de ses citoyens de la faire vivre (« le plébiscite de tous les jours » décrit par Renan), la France a beaucoup plus à perdre que d’autres avec un fédéralisme européen qui menace jusqu’à son existence même. Mais les autres nations européennes n’en sortiront pas indemnes elles non plus, pas même l’Allemagne, qui peut compter sur la force de son sentiment national ethnique et culturel pour faire le gros dos face au fédéralisme européen mais qui finira elle aussi par payer un lourd tribut au tout-marché sans limites ni frontières.


Ce sont en vérité tous les peuples européens qui ont mal à la construction européenne, devenue folle, et qui supportent de moins en moins ses dérives despotiques et antiéconomiques, à des années-lumière de la belle et généreuse idée européenne dont chacun ressent l’utilité. D’où le désaveu généralisé, profond et durable, qui habite les opinions publiques et qui revient invariablement sondage après sondage. En Europe, le peuple français a une sensibilité et une responsabilité historique particulière : inventeur de la démocratie moderne après que ses rois eurent inventé le concept de la souveraineté (Jean Bodin), il est logiquement l’obstacle le plus coriace face à l’intégration européenne, bureaucratique et supranationale, cette régression philosophique, politique, économique et sociale inédite dans l’histoire du monde. Dans la bouche de ce despotisme sans visage, « l’arrogance française » que dénoncent matin, midi et soir les élites européennes pour culpabiliser nos concitoyens est en fait comme une sorte de compliment rendu à l’idée que nous nous faisons de la liberté et de la justice, que notre pays ne s’est pas contenté d’inventer pour lui tout seul, mais pour tous les peuples de l’univers.


Cette idée de la liberté et de la justice, appelée par de Gaulle « certaine idée de la France » lorsqu’elle est appliquée à notre pays, concerne tout autant les peuples voisins d’Europe, qui eux aussi aspirent au respect, au bien-être et à la dignité. Il existe une certaine idée de l’Europe comme il existe une certaine idée de la France. Il est logique que ce soit notre pays, berceau il y a deux siècle (et même avant) du droit à l’autodétermination, qui le porte aujourd’hui face au super-Etat liberticide. Aujourd’hui comme hier, c’est une responsabilité historique que la France doit assumer autant vis-à-vis d’elle-même qu’au service des autres.


Un peuple digne de ce nom est celui qui est prêt à mourir pour défendre les valeurs suprêmes qui l’unissent, l’idée qu’il se fait de la justice et de la liberté et qui fonde sa dignité humaine. Les peuples européens sont-ils encore prêts à mourir pour défendre leur dignité, leur propre sens de la justice et de la liberté ? Fort heureusement, il n’est pas besoin de prendre les armes contre cette oppression supranationale qui menace d’emporter la démocratie avec son coup d’Etat simplifié. Mais si nos concitoyens de France et d’Europe veulent se faire entendre, il leur faut maintenant hausser le ton pour faire valoir leurs droits de citoyens.


« Les hommes ne sauraient jouir de la liberté politique sans l'acheter par quelques sacrifices, et ils ne s'en emparent jamais qu'avec beaucoup efforts. »[2] Cette vérité éternelle, que rappelait Alexis de Tocqueville lors de son voyage d’étude sur la démocratie américaine, est une vérité que notre époque a trop souvent tendance à ignorer.


C’est à cela que j’appelle le lecteur. «  "Le débat politique a rarement été aussi minable", lance Anne-Laurence. La jeune femme résume son cheminement : elle est passée du non au oui, puis, "dégoûtée par l'arrogance des partisans du oui", elle a rebasculé vers le non et attend désormais d'être convaincue par le oui... "Au lieu de nous informer on nous culpabilise, c'est honteux", dit-elle. »[3] C’est aux Anne-Laurence et à tous les autres citoyens de mon pays, qui prirent soudainement conscience de la triste réalité durant la campagne référendaire de 2005, que je souhaite dire : on ne vous demandera pas de sitôt votre avis pour décider de votre avenir. Alors comme en 2005, prenez la parole et rappelez à nos dirigeants que leur pouvoir n’existe que parce que nous le leur avons confié. Nous, Français, ne sommes pas seuls en cause : les autres peuples européens, loin de nous regarder avec mépris ou agacement, nous voient bien souvent comme le dernier espoir d’une nouvelle Europe, d’une Europe enfin démocratique, pluraliste, au service de tous ses peuples parce que respectueuse de chacun d’entre eux. Oui, nous devons admettre que la Nation reste notre avenir. Mais nous devons aussi nous battre pour que l’Europe devienne (enfin !) cet horizon de plus grande liberté et de justice vraiment partagée.


Ne nous laissons pas bafouer ! Ne nous laissons plus sermonner, impressionner ni culpabiliser ! Il y a des moments où il faut savoir dire « ça suffit ». Charles de Gaulle, qui avait répondu à l’ignominie de l’armistice et de la soumission par l’appel du 18 juin 1940, n’acceptait pas davantage n’importe quelle Europe. Lui aussi voulait l’Europe, « mais debout ! » Alors oui, debout ! Debout, battons-nous pour faire respecter nos droits d’hommes et de femmes libres ! Faisons-le pour nous-mêmes et pour nos enfants !


Au lendemain du référendum du 29 mai 2005, Lech Walesa, qui a prouvé au péril de sa vie la valeur qu’il accorde à la liberté, à la dignité et au devoir de résister à l’oppression, a eu ces mots que je veux croire prophétiques : « Un jour les Européens remercieront les Français ». Maintenant, c’est à nous Français de convaincre d’autres nations de bloquer la machine infernale que le Parlement français s’apprête à accepter, en court-circuitant son propre peuple. Car oui si aujourd’hui les dés semblent jetés en France, il va de soi que le salut peut venir d’Irlande, du Danemark ou de Grande-Bretagne, où des consultations référendaires auront lieu.


Et puis si par malheur tous les pays cédaient à la pression, il ne faudra pas perdre pour autant espoir. Car on ne peut pas bâtir une Europe solide sur le viol des peuples qui la composent.


Très vite cette construction forcée s’effondra sous le fardeau de ses échecs. L’euro qui asphyxie nos entreprises, le libre échange déloyal qui amplifie les délocalisations, le manque de contrôles aux frontières qui nourrit les mafias et les racismes,… la liste est longue des maux qui ne peuvent que s’aggraver.


Pour la raison simple qu’on ne peut bâtir une société harmonieuse, heureuse et confiante, sans son consentement.


Dans le monde multipolaire l’Europe a besoin de s’affirmer. Elle peut devenir un formidable multiplicateur de puissance à la condition de s’appuyer sur les peuples qui la composent. A la condition de se servir de la diversité qui fait sa richesse, à la condition de se projeter dans l’avenir pour améliorer la vie des Européens.


Le défi est là devant nous. Parce que justement ce coup d’Etat simplifié révèle l’impasse dans laquelle se placent des élites à bout de souffle, plus que jamais, l’Europe a besoin de nations vigoureuses et de citoyens éveillés.




  1. « L’éternel retour du ouisme », Libération, 16 novembre 2007.
  2. De la démocratie en Amérique, Alexis de Tocqueville.
  3. Le Monde, 23 mai 2005.