Le Coup d’État simplifié/Première partie

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Introduction Le coup d'État simplifié Chapitre 1


Première partie[modifier]

Histoire d’un crime : du coup d’Etat invisible au coup d’Etat simplifié


« Coup d’Etat : prise illégale du pouvoir par une personne, un groupe, qui exercent des fonctions à l’intérieur de l’appareil étatique. » Petit Larousse, 2003.


Dans Histoire d’un crime, Victor Hugo dépeignait avec rage et fureur la prise du pouvoir armée du 2 décembre 1851 par Louis-Napoléon Bonaparte. Circonstance accablante, elle s’était accompagnée de quelques fusillades sur les grands boulevards de Paris et de tentatives insurrectionnelles dans le Midi. Dans notre mémoire collective, le terme de « coup d’Etat » reste ainsi associé à l’aventure de Napoléon et surtout de son neveu, qui assirent l’un et l’autre leur pouvoir en mettant au pas le régime parlementaire. On se souvient aussi du « coup d’Etat permanent » dont Mitterrand accusa de Gaulle, pointant une similitude il est vrai pas tout à fait imaginaire, entre l’élection du président de la Vème République au suffrage universel direct et le césarisme plébiscitaire des Bonaparte au XIXème siècle. On pense aussi aux pronunciamientos militaires d’Amérique latine - dont Hergé livra une caricature comique dans Tintin et les Picaros -, au putsch raté des généraux d’Alger ou encore au renversement de la République espagnole par Franco.


Il sera donc étrange aux oreilles de beaucoup d’entendre parler de « coup d’Etat » à propos de la ratification parlementaire d’un traité européen, alors que bien entendu ce jour-là l’armée restera sagement dans ses casernes. D’ailleurs, la construction européenne n’a-t-elle pas « exporté » la démocratie dans des pays autoritaires comme, précisément, l’Espagne franquiste, le Portugal de Salazar ou la Grèce des colonels ? La proclamation à tout bout de champ de son enracinement dans l’Etat de droit et les valeurs des droits de l’Homme (inscrites dans de multiples traités, dont le traité « simplifié » avec la Charte des droits fondamentaux) n’est-elle pas la garantie que l’Union européenne ne laisserait, évidemment, faire aucun « coup d’Etat » et que cette accusation relève de la pure affabulation ?


Et pourtant… Il existe d’autres formes de coups de force antidémocratiques, qui voient non pas le chef de l’exécutif, ou un général factieux, prendre le pouvoir par la violence, mais des Assemblées outrepasser le pouvoir que leur a temporairement délégué le peuple. Le peuple, ce premier et ultime détenteur de la souveraineté depuis l’invention de la démocratie moderne aux Etats-Unis et en France, à la fin du XVIIIème siècle[1].


Par exemple, l’instauration de l’Etat français le 10 juillet 1940, sous la conduite de Philippe Pétain, a-t-elle procédé d’un vote parlementaire massif sans que les Français aient jamais confié de mandat explicite en ce sens à leurs députés et sénateurs. Et pour cause, cette Assemblée avait été élue en juin 1936, c’était celle… du Front Populaire (moins les élus du PCF) ! 88 de ces parlementaires, dont Pierre Mendès-France, refusèrent pourtant ce qu’ils considérèrent comme une infamie, un quasi-coup d’Etat. A cet égard, je ne peux qu’espérer que nombre de mes collègues du PS se souviendront de ce sursaut de dignité démocratique s’ils devaient bientôt voter à Versailles !


Mais, me dira-t-on, l’Assemblée de cette époque avait les panzers à Paris. Ce n’est pas faux. Pourtant, même si 40 millions de Français pouvaient difficilement s’exiler à Londres, au moins les corps constitués de la République, à l’instar d’un certain sous-secrétaire d'État à la Guerre et général de brigade à titre temporaire, auraient-ils pu en avoir l’idée… Hélas, la plupart restèrent, pendant que d’autres, par exemple Jean Monnet, allaient couler des jours tranquilles à Washington, sous l’ombre protectrice du président Roosevelt…


Mais revenons donc à la Deuxième République (1848-1852), dont on retient surtout qu’elle aurait été assassinée par un prince-président botté. Ce dont on se souvient beaucoup moins, c’est ce qui a précédé le 2 décembre 1851, en particulier l’épreuve de force entre l’Assemblée et le président de la République. S’imaginant manipuler un « imbécile », le parti de l’Ordre (la droite conservatrice de l’époque) avait soutenu l’élection de Louis-Napoléon Bonaparte à l’Elysée pour son aura populaire - bien réelle - et sa « crétinerie » - supposée. Avec cet homme de paille, il pensait ainsi avoir la paix pour vider petit à petit le régime démocratique de sa substance, et revenir en catimini au suffrage censitaire (droit de vote pour seulement quelques centaines de milliers d’électeurs riches ou puissants) qui avait été jeté par-dessus bord, lors de la Révolution de 1848, en même temps que la monarchie bourgeoise de Louis-Philippe.


Adolphe Thiers, futur fusilleur de la Commune, était alors à la manœuvre. Chef de l’opposition « de gauche » sous le règne de Louis-Philippe, il n’en demeurait pas moins fondamentalement persuadé que le peuple français était par nature timoré, trop enclin à des humeurs et des caprices incontrôlables pour se gouverner lui-même par le suffrage universel. C’est pourquoi Thiers fit voter, le 31 mai 1850, une loi scélérate qui mutila d’un tiers le corps électoral, retirant le droit de vote aux classes populaires (la « vile multitude » comme il les appelait), qualifiées - déjà ! - de « classes dangereuses ». Le président de la République dénonça un coup de force contre la démocratie. Déterminé à prolonger son mandat - de quatre ans non-renouvelable - de trancher le conflit qui l’opposait à l’Assemblée - il n’avait pas le pouvoir constitutionnel de la dissoudre - et d’épargner au pays une guerre civile rendue fatale par les manœuvres de Thiers, Louis-Napoléon Bonaparte maintint son pouvoir par la force au matin du 2 décembre 1851. Sa première mesure fut d’abroger aussitôt la loi du 31 mai 1850. Un plébiscite confirma 20 jours plus tard le soutien du peuple français à celui qu’il allait bientôt faire « Empereur des Français » par le suffrage universel restauré.


Qui de Thiers ou du futur Napoléon III a assassiné la Deuxième République ? « Que le régime né du 2 décembre marque un recul par rapport à la république de M. Cavaignac ou à celle dont rêvait M. Thiers et ses amis, c’est déjà bien douteux… Mais que la république « versaillaise » [celle issue de la répression de la Commune en 1871 et dirigée à nouveau par Thiers] puisse signifier, après l’Empire libéral, la reprise de la marche de la France vers des lendemains qui chantent, cela relève, cette fois, sans nul doute, d’une sinistre plaisanterie. […] Car c’est là le constat [lors du plébiscite du 20 décembre 1851 qui confirme la popularité de Louis Napoléon], incontournable : le suffrage universel s’est bel et bien exprimé, librement, largement, en faveur de Louis Napoléon. Le seul crime de celui-ci est de l’avoir rétabli. »[2] Avec Philippe Séguin, auteur de ces lignes et aujourd’hui premier Président de la Cour des comptes, force est de reconnaître que si Louis-Napoléon Bonaparte enterra une Constitution déjà moribonde dans les faits et dans les cœurs, ce fut bel et bien Thiers qui lui avait porté un coup fatal. L’histoire est écrite par les vainqueurs, la chose est bien connue… C’est pourquoi la mémoire collective a oublié le forfait d’Adolphe Thiers pour ne retenir que celui de Louis-Napoléon Bonaparte, qui eut le tort il est vrai de se heurter à la vindicte de Victor Hugo et d’essuyer après 18 ans de règne la catastrophe de Sedan face à Bismarck.


Ainsi donc, il est des coups d’Etat parlementaires qui s’opèrent dans des salons feutrés, dans la connivence des élites, sans que les garde-fous de la démocratie ne jouent le moins du monde leur rôle.


C’est ce qui est en train de se produire sous nos yeux : une oligarchie européenne résolue à nous faire rentrer dans la gorge notre « non », un président de la République complice, une presse - à quelques notables exceptions près - au mutisme complaisant, une opposition qui salue la « divine surprise » d’une ratification parlementaire lui permettant de faire taire en son sein la fronde du non, des corps constitués résignés ou obéissants, tout cela concoure à la mystification que nous n’avons cessé de vivre depuis le 29 mai 2005, 20h00…


  1. Ainsi, la Constitution de la Vème République pose, en son article 3 : « La souveraineté nationale appartient au peuple qui l'exerce par ses représentants et par la voie du référendum. »
  2. Philippe Séguin, Louis-Napoléon le Grand, Le livre de poche, Grasset, 1990, pp 218-221.