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Le Crépuscule des Nymphes, suivi de Lectures antiques/Le Crépuscule des Nymphes/11

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Slatkine reprints (p. --141).





PROCOPE



LA JEUNESSE ET LE MARIAGE
DE THEODORA


Il y avait à Byzance un certain Akakios qui gardait les bêtes féroces dans les arènes des Prasins ; il avait le titre d’arctotrophe (nourrisseur des ours). Cet homme mourut de maladie sous le règne de l’autocrator Anastasios, laissant trois filles encore enfants : Komitô, Théodôra et Anastasia ; l’aînée n’avait pas même sept ans.

Sa veuve devint la concubine d’un autre qui prit en main avec elle les affaires de la maison et la succession d’Akakios…

Dès que les petites filles parvinrent à la puberté, la mère les fit monter sans retard sur la scène, car elles étaient fort agréables à voir. Elles n’y montèrent pas toutes en même temps, mais à mesure qu’elles paraissaient mûres pour le travail. La première fut Komitô, qui se distingua rapidement parmi les courtisanes.

À sa suite, Théodôra, vêtue comme une petite esclave d’une chemisette à manches, l’accompagnait pour la servir et portait sur ses épaules le siège où Komitô s’asseyait pendant les représentations.

Comme elle n’était pas encore formée, Théodôra ne s’unissait point aux hommes ainsi qu’eût fait une femme, mais elle s’accouplait aux débauchés à la façon masculine. Ceci, elle le proposait même aux esclaves qui attendaient leurs maîtres dans les couloirs du théâtre, et qui, trouvant l’occasion bonne, faisaient avec elle cette infamie. Elle passa dans ce mastropéion un temps assez long qu’elle occupa de la sorte en livrant son corps à des actes contre nature.

Sitôt qu’elle parvint à la puberté et qu’elle fut nubile, elle monta sur la scène et devint rapidement courtisane, mais de celles qu’on appelait autrefois des marcheuses. Elle ne savait jouer ni de la flûte ni du psaltérion et jamais elle ne s’était sérieusement exercée à la danse. Elle se contentait de livrer sa jeunesse aux premiers venus et travaillait de toutes les parties de son corps. Ainsi elle se donna à tous les mimes du théâtre et partagea leur genre de vie, aidant à leurs farces et à leurs bouffonneries, car elle était spirituelle et futée d’une façon très originale et on la remarquait tout de suite quand elle arrivait en scène.

On ne la vit jamais avoir une pudeur quelconque devant un homme, ni se troubler. Elle se prêtait sans hésitation aux plus indécentes complaisances.

Tel était le caractère de cette fille, qu’elle se laissait fouetter, gifler, puis faisait des grâces, éclatait de rire, se retroussait et montrait tout nu aux personnes présentes, par devant et par derrière ce qui doit être caché et invisible aux hommes.

Avec ses amants, rieuse et lascive, s’excitant toujours à de nouvelles inventions sexuelles, elle subjuguait les âmes vicieuses sous une invincible domination ; car elle ne tentait point les hommes par les moyens convenables, mais en souriant derrière elle et en tordant sa croupe avec des gestes. Elle dépravait ainsi tous ceux qu’elle rencontrait, même des enfants impubères.

Il n’y eut jamais une femme plus attachée à la jouissance. Souvent, dans les dîners d’amis, elle venait avec une dizaine de jeunes gens, vigoureux, bien découplés et rompus au travail amoureux. Elle couchait avec eux la nuit entière et se donnait à tous. Après cela, quand ils étaient partis, elle allait à leurs esclaves, eussent-ils été trente, et s’accouplait à chacun d’eux. Encore d’une telle orgie ne sortait-elle pas rassasiée.

Un jour elle était allée dîner chez un fonctionnaire. Pendant le festin, paraît-il, tous les convives purent l’examiner à leur aise, car elle se renversa sur le bord d’un lit, releva sa robe devant ceux qui l’entouraient, et, sans s’offusquer le moins du monde, leur montra du doigt son obscénité.

Elle qui faisait travailler les trois orifices de son corps, elle maudissait la nature pour n’avoir pas percé un trou plus large au bout de chaque sein, afin qu’on pût inventer là des accouplements nouveaux.

Elle fut plusieurs fois enceinte, mais aussitôt, par tous les artifices elle se faisait avorter.

Souvent, au théâtre, devant le peuple entier, elle ôtait ses vêtements et s’avançait nue au milieu de la scène, ne gardant qu’un petit caleçon qui cachait le sexe et le bas-ventre. Ceci même, elle l’aurait volontiers montré au peuple, mais il n’est permis à aucune femme de s’exposer tout à fait (nue) si elle ne porte pas au moins un petit caleçon sur le bas-ventre[1]. Sous cet aspect elle se renversait en arrière et s’étendait sur le plancher. Des garçons de théâtre étaient spécialement chargés de jeter des grains d’orge sur ses parties honteuses, et des oies, qu’on avait dressées à cet office, venaient les prendre là, un à un, dans leurs becs, et les manger. Loin de se lever en rougissant, elle paraissait aimer ce spectacle, et y mettre du zèle.

Elle était tellement impudique qu’elle aimait surtout dépraver les autres. Souvent elle se mettait nue au milieu des comédiens, penchait le corps en avant, présentait sa croupe saillante, et, devant les étrangers comme devant ses amants, elle mimait avec orgueil son vice de prédilection.

Dans ce sens elle soumit son corps à des ravages si effrénés qu’elle en portait les flétrissures, non seulement aux endroits naturels comme d’autres femmes, mais même, semblait-il, jusque sur le visage. Ceux qui avaient eu commerce avec elle prenaient par cela seul la réputation de pratiquer l’accouplement en dehors de la loi de nature…

Elle suivait ensuite Hekêbolos, un tyrien qui avait été nommé gouverneur de la Pentapole. Elle passait pour lui rendre les offices les plus infects ; mais elle eut dispute avec lui et fut aussitôt renvoyée. Alors, comme elle était sans ressources, elle s’en procura désormais en prostituant son corps par la voie anormale dont elle avait pris l’habitude.

Elle alla d’abord à Alexandrie, puis parcourut tout l’Orient et rentra dans Byzance après avoir exercé dans chaque ville des talents qu’un homme ne pourrait nommer par leur nom sans offenser Dieu. De telle sorte que, sous la protection du démon, il n’y eut plus d’endroit où l’on ne connût point le vice de Théodôra.

Telles furent l’enfance et l’éducation de cette femme et c’est ainsi qu’elle fit parler d’elle plus qu’aucune autre courtisane.




Quand elle revint à Byzance, Justinien conçut pour elle une passion extraordinaire[2]. D’abord il ne l’approchait que comme concubine, mais bientôt il l’éleva à la dignité de patricienne. Dès lors Théodôra devint extrêmement puissante et put acquérir de grandes richesses.

Elle lui semblait plus douce que tout au monde. Comme il arrive à ceux qui aiment excessivement, Justinien comblait sa maîtresse de toutes les grâces et de tous les biens. Les dépenses qu’il faisait pour elle excitaient encore son amour…

Tant que l’impératrice-mère vécut, Justinien n’eut aucun moyen de prendre Théodôra pour fiancée… Mais peu de temps après, il arriva que l’impératrice mourut.

Alors il s’occupa de publier ses fiançailles avec Théodôra. Les lois les plus vénérables interdisaient qu’un homme investi de la dignité de sénateur épousât une femme prostituée. Il contraignit l’empereur à déchirer ces lois et à en faire une autre, aux termes de laquelle il pouvait épouser légitimement Théodôra, ce qui rendait accessible à tous les autres (sénateurs) les fiançailles avec des hétaïres…

Justinien et Théodôra reçurent le titre impérial trois jours avant la Fête (de Pâques), pendant le temps où il n’est permis ni de faire des visites, ni même de se saluer. Quelques jours plus tard, Justin mourut de maladie après un règne de neuf années, et, seul, Justinien, avec Théodôra, posséda l’empire.




Ainsi Théodôra ayant, comme je l’ai dit, cette naissance, cette éducation et ce passé parvint sans aucun obstacle à la dignité impériale. Son mari n’eut pas même conscience du scandale. (À sa place) que n’a-t-il voulu, dans tout l’empire des Romains, choisir une épouse légitime, bien née entre toutes les femmes, ayant reçu pour sa part une éducation de haut rang, instruite à garder sa pudeur, fiancée à la Sagesse, merveilleusement belle, — et vierge, et prouvant qu’elle est vierge par la raideur de ses petits seins !

Il trouva digne de lui de prendre en particulier la commune souillure de tous les hommes, et sans se voir couvert de honte après ce que j’ai rapporté (d’elle), il approcha cette femme qui en avait pris tant d’autres dans ses bras et qui portait en elle l’opprobre de tous ses infanticides par avortement volontaire.

Cependant personne dans l’assemblée du Sénat, voyant cette ignominie entacher le gouvernement, ne s’irrita ni ne protesta. Tous au contraire allèrent se prosterner devant elle comme si elle était égale à Dieu.

Aucun prêtre ne se montra ouvertement indigné. Bien plus, le clergé voulut donner à cette femme le titre de Maîtresse Divine[3].

Le peuple, qui l’avait admirée le premier, devint et se nomma son esclave, et l’acclama de ses mains dressées. Pas un soldat ne fut révolté d’avoir à courir les dangers de la guerre pour la cause de Théodôra. De tous les hommes, pas un ne se dressa contre elle.

Théodôra était à la fois belle de visage et gracieuse (de corps), quoique petite. Son teint n’était pas précisément pâle, mais plutôt olivâtre. Elle avait le regard brûlant et concentré.

(Anekdota, IX, X).

  1. Procope (vie siècle ap. J.-C.) est le premier auteur qui fasse mention de ce petit vêtement théâtral, connu aujourd’hui sous un nom plus familier ; il est intéressant de constater qu’il a été innové par la décadence byzantine, bien que ceci ne confirme point les notions historiques et morales de M. Henri Béranger, mon savant confrère.
  2. Théodôra avait alors vingt-quatre ans d’âge et quinze ou seize ans de prostitution. Justinien avait environ trente-deux ans.
  3. Δέϐποιυα, nom qu’on donnait à Aphrodite, Hékate, Athéna, etc. On sait qu’il s’agit ici du clergé chrétien.