Le Cri de Toulouse, Année 1921 — N° 40/L’Actualité Fantaisiste

à la cérémonie.

Hier, vendredi, jour maigre, a eu lieu, à l’aérodrome du Pont-des-Demoiselles, une bien touchante et bien réconfortante solennité.
S. M. Latécoère, venant de Barcelone, à été, à sa descente d’avion, l’objet d’une chaude manifestation de sympathie, à laquelle ont pris part les principales notabilités de notre ville et quelques hauts privilégiés.
Le roi des Belges était allé au-devant de S. M. Latécoère. Ce dernier était attendu à l’aérodrome entre quatre et cinq heures, son départ de Barcelone ayant dû s’effectuer vers 1h. 30, tout de suite après avoir pris le café-fine et fumé la dernière cigarette.
Dès 4 h. 30, tous les regards sont fixés sur le point du ciel ou doit poindre le Bréguet-Torpédo qui porte S. M. Latécoère.
L’amoncellement des nuages gris, qui s’était produit à l’horizon, semble s’éclaircir ; des rayons de soleil filtrent à travers les nuées.
— Voilà un avion, s’écrie quelqu’un !
— En voici un second, ajoute quelqu’un plus.
— Je crois même qu’il y en a trois, renchérit M. Paul Feuga…
Du fond du ciel des machines se précisent, s’approchent, passent, très haut, au-dessus des têtes. C’est bien le Bréguet ; Latécoère arrive. Après avoir plané au-dessus de la ville qui l’attend, l’avion revient vers l’aérodrome, descend et, sans heurt, se pose sur le sol et roule jusqu’au groupe. des assistants qui l’attendent.
Des cris de « Vive Latécoére ! — » retentissent, des applaudissements crépitent, le soleil rayonne. Dans la carlingue paraît Latécoére Ier, revêtu de la combinaison de cuir jaune. Il enlève sa cagoule et le visage connu et aimé apparaît ce visage qui resplendit désormais dans l’histoire.
S. M. Latécoère revêt un chapeau mou de feutre vert et descend de l’avion. Il est vêtu d’un complet de Madapolan rehaussé de paillettes d’aluminium avec revêtement de cuir-bouilli et de papier-mâché du plus heureux effet.
Il porte une chemise sur laquelle se détache un col marin. Sa cravate est celle de commandeur du Nicham-Iftikhar.
Ses chaussettes sont en grosse laine des Pyrénées et en répandent l’odeur bien connue.
Il porte de grosses bottes avec beaucoup de foin dedans.
Le groupe officiel, composé du Préfet de la Haute-Garonne, du Maire de Toulouse, du Général en chef, du Procureur général, du Juge d’instruction et d’un certain nombre de gendarmes, s’avance à la rencontre du grand et illustre millionnaire de Montaudran, qui paraît radieux et positivement enchanté.
On lui présente les personnalités accourues et notamment le roi des Belges, Albert Ier, avec qui S. M. Latécoère, daigne s’entretenir quelques minutes.
Pour chacune des autres personnalités, S. M. Latécoère a un mot aimable.
À M. Feuga, il offre ses deux mains à baiser en disant :
— Et, vous savez, elles sont toujours à votre disposition.
À ce moment arrive un homme tout essoufflé, c’est M. Gaubert, secrétaire général de la mairie, que M. Feuga a chargé d’apporter le livre d’or.
S. M. Latécoère prend la plume bien volontiers, malheureusement il se trompe et signe : Lachique.
— Ne faites pas attention, explique-t-il en s’apercevant de sa distraction ; c’est comme ça que je signais avant d’être ce que je suis.
L’officier de caisse s’avance alors et met sous les yeux de S. M. Latécoère le bilan de la derniére semaine.
— Ça va, ça va, répond Latécoère.
— Et encore, ajoute l’officier de caisse, la subvention n’y figure pas ; il faut ajouter 150 000 francs !…
S. M. Latécoère a le joli geste de vouloir se faire photographier à côté d’un représentant de la Presse toulousaine, et c’est notre confrère Altroff qu’il choisit. Les spectateurs applaudissent longuement.
Ensuite, il demande à ce qu’on le dégage un peu.
— Vous êtes là, qui me serrez, qui me serrez,… Nom de D… ! laissez-moi respirer, que diable !…
Puis il s’adresse au Procureur général :
— Je vous en prie, pas d’uniformes, je n’aime pas les gendarmes. Je n’ai besoin de personne pour me protéger ; foutez-moi tous ces gens-là dehors !
M. Feuga insiste pour que M. Latécoére accepte de se montrer aux Toulousains qui sont prêts à l’acclamer.
S. M. Latécoère refuse avec courtoisie et fermeté :
— J’ai horreur de tout ce qui sent la publicité, dit-il ; je serais surtout content qu’on me foute la paix.
En présence d’un désir aussi discrètement exprimé, tout le monde se retire. Seul le roi des Belges est autorisé à rester pres de S. M. Latécoère, auquel il s’empresse de faire visiter l’usine.
On ne sait rien de ce qui s’est passé ensuite, sinon que S. M. Latécoère a soupé de très bon appétit, car il a un estomac extraordinaire et qu’il est allé se coucher vers les dix heures, non sans avoir murmuré avant de s’endormir :
— Je crois que je n’ai pas perdu ma journée !