Le Décaméron/Huitième Journée

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HUITIÈME JOURNÉE




La septième journée du Décaméron finie, commence la huitième, dans laquelle sous le gouvernement de Lauretta, on devise des tromperies que chaque jour les femmes font aux hommes, de celles que les hommes font aux dames, ou de celles que les hommes se font entre eux.


Déjà, au sommet des plus hautes montagnes, apparaissaient, le dimanche matin, les rayons de la lumière naissante, et l’obscurité ayant complètement disparu, on discernait distinctement chaque chose, quand la reine s’étant levée ainsi que sa compagnie, ils s’en allèrent tout d’abord sur la colline, par les herbes pleines de rosée ; puis, vers la troisième heure, ils entrèrent dans une petite église voisine, où ils entendirent l’office divin. Revenus à la maison, ils mangèrent en liesse et en joie, chantèrent et dansèrent quelque peu, puis ayant eu congé de leur reine, ceux qui voulurent aller se reposer le purent. Mais quand le soleil eut passé le cercle du méridien, ils allèrent tous s’asseoir, selon qu’il plut à leur reine, auprès de la belle fontaine pour y conter des nouvelles comme d’habitude ; là sur le commandement de la reine, Néiphile commença ainsi :



NOUVELLE I


Gulfardo obtient de la femme de Guasparruolo de coucher avec elle moyennant une somme d’argent. Il emprunte la somme au mari et la donne à la dame. Puis, en présence de cette dernière, il dit à Guasparruolo qu’il a rendu l’argent prêté à sa femme et celle-ci est obligée de dire que c’est vrai.


« — Puisque Dieu a ainsi disposé que je doive commencer la présente journée par ma nouvelle, j’en suis contente. Et pour ce, amoureuses dames, comme il a été jusqu’ici beaucoup parlé des tromperies faites aux hommes par les femmes, il me plaît de vous en conter une faite à une femme par un homme ; non que j’entende blâmer dans cette nouvelle ce que fit l’homme en question, ni prétendre que cela ne fut pas bien fait pour la femme, mais pour louer au contraire l’homme et blâmer la femme, et pour montrer que les hommes, eux aussi, savent bafouer qui les croit, comme ils sont bafoués par ceux en qui ils ont confiance. Cependant, à qui voudrait plus proprement parler, ce que j’ai à vous dire ne saurait être donné comme une tromperie, mais se devrait appeler justice ; pour ce que la femme doit être très honnête, et garder sa chasteté comme sa propre vie, sans fournir le moindre prétexte à ce qu’on la dénigre. Mais comme toutefois cela ne se peut complètement à cause de notre fragilité, j’affirme qu’elle est digne du feu, celle qui se vend pour de l’argent, comme aussi celle qui cède par amour, — connaissant combien grandes sont ses forces — mérite pardon d’un juge quelque peu indulgent, ainsi que Philostrate, il y a quelques jours, nous a fait voir qu’on en avait usé envers madame Philippa à Prato.

« Il y eut donc jadis à Milan un Allemand à la solde, nommé Gulfardo, vaillant de sa personne et très loyal à ceux qu’il servait, ce qui d’ordinaire arrive rarement aux Allemands. Comme il rendait très loyalement l’argent qu’on lui prêtait, il aurait trouvé de nombreux marchands pour lui prêter à un petit intérêt tout l’argent qu’il aurait voulu. Pendant son séjour à Milan, il devint amoureux d’une très belle dame, nommée madame Ambruogia, femme d’un riche marchand qui avait pour nom Guasparruolo Cagastraccio, et avec lequel il était lié d’amitié. Il aimait la dame très discrètement, de sorte que le mari ni personne ne s’en était aperçu. Il lui fit un jour parler, la priant de vouloir bien lui accorder son amour, protestant que, de son côté, il était prêt à faire tout ce qu’elle lui commanderait. La dame, après de longs pourparlers, en vint à cette conclusion qu’elle était prête à faire ce que Gulfardo voulait, si deux choses devaient s’en suivre : à savoir l’une, que cela ne serait jamais révélé par lui à personne ; l’autre, que, en homme riche qu’il était, il lui donnerait deux cents florins d’or dont elle avait besoin pour quelque affaire ; ensuite, elle se tiendrait toujours à son service.

« Gulfardo, oyant cette avarice, et indigné de la vile proposition de celle qu’il croyait être une dame de valeur, changea quasi en haine son fervent amour pour elle, et résolut de la tromper. Il lui fit dire qu’il le ferait très volontiers, de même qu’il ferait tout ce qui lui plairait, pourvu que cela fût en son pouvoir ; qu’en conséquence elle lui fit dire quand elle voulait qu’il allât la trouver ; qu’alors il lui porterait l’argent, et que jamais personne ne le saurait, sauf un sien compagnon auquel il se fiait entièrement et qui l’accompagnait toujours dans tout ce qu’il faisait. La dame, en femme vile qu’elle était, fut satisfaite de cette réponse, et lui envoya dire que Guasparruolo son mari devait peu de jours après aller à Gênes pour ses affaires, qu’elle le lui ferait savoir, et l’enverrait chercher. Quand le moment lui sembla venu, Gulfardo s’en alla trouver Guasparruolo et lui dit : « — Je suis sur le point de traiter une affaire pour laquelle j’ai besoin de deux cents florins d’or, que je veux que tu me prêtes au même intérêt que tu m’en as prêté d’autres. — » Guaspuarruolo dit : « — Volontiers, — » et il lui compta sur le champ la somme.

« Peu de jours après, Guasparruolo alla à Genève, comme l’avait dit la dame ; pour quoi, celle-ci envoya dire à Gulfardo de venir et de lui apporter les deux cents florins d’or. Gulfardo prit avec lui son compagnon, s’en alla chez la dame, et, l’ayant trouvée qui l’attendait, la première chose qu’il fit fut de lui remettre les deux cents florins d’or, en présence de son compagnon, et de lui dire : « — Madame, prenez cet argent, et donnez-le à votre mari quand il sera de retour. — » La dame prit les florins, sans comprendre pourquoi Gulfardo lui parlait ainsi ; elle crut qu’il le faisait pour que son compagnon ne s’aperçût pas qu’elle se donnait à lui pour de l’argent. Pour quoi, elle dit : « — Je le ferai volontiers, mais je veux voir combien il y en a. — » Et ayant versé les florins sur une table et voyant qu’il y en avait bien deux cents, elle fut en elle-même fort contente. Elle les serra ; puis, étant revenue vers Gulfardo, elle le mena dans sa chambre où, non seulement cette nuit-là, mais plusieurs autres avant que son mari revînt de Gênes, elle le satisfit de sa personne.

« Guasparruolo étant de retour, Gulfardo saisit le moment où il était avec sa femme, alla le trouver et lui dit en présence de la dame : « — Guasparruolo, je n’ai pas eu besoin de l’argent, c’est-à-dire des deux cents florins d’or que tu me prêtas l’autre jour ; et pour ce, je les ai portés ici à ta femme, et je les lui ai remis ; tu effaceras donc mon compte. — » Guasparruolo, se tournant vers sa femme, lui demanda si en effet elle les avait reçus. La dame, qui voyait là le témoin, ne put nier, et dit « — Mais oui, je les ai reçus ; je ne m’étais pas encore souvenue de te le dire. — » Guasparruolo dit alors : « — Gulfardo, je suis satisfait, allez avec Dieu ; j’effacerai, en effet, votre compte. — » Gulfardo parti, la dame, se sentant jouée, donna à son mari le prix de son déshonneur et de sa méchanceté. Ainsi l’amant sagace, sans qu’il lui en coûtât rien, jouit de son avare dame. — »



NOUVELLE II


Le curé de Varlungo couche avec Monna Belcolore. Il lui laisse en gage son manteau et lui emprunte un mortier. Quelque temps après, il lui renvoie le mortier en lui faisant redemander le manteau qu’il dit lui avoir laissé en garantie. La dame rend le manteau en exhalant sa mauvaise humeur par un proverbe de circonstance.


Les hommes et les dames approuvaient également ce que Gulfardo avait fait à l’avare Milanaise, quand la reine, s’étant tournée vers Pamphile, lui ordonna en souriant de poursuivre ; pour quoi, Pamphile commença ainsi : « — Belles dames, il faut que je vous dise une petite nouvelle contre ceux qui nous nuisent continuellement sans que nous puissions leur nuire à notre tour, c’est-à-dire contre les prêtres qui ont entrepris une véritable croisade contre nos femmes, et qui s’imaginent avoir non moins gagné le pardon de toutes leurs fautes, quand ils peuvent en mettre une sous eux, que s’ils avaient amené le soudan enchaîné d’Alexandrie à Avignon. Les malheureux séculiers ne peuvent leur en faire autant, bien qu’en livrant assaut avec une ardeur non moindre à leurs mères, leurs sœurs, leurs amies et leurs filles, ils soulagent leur colère. Pour ce, j’entends vous raconter une amourette de village dont la conclusion est plus risible qu’elle n’est longue à dire, et de laquelle vous pourrez encore cueillir ce fruit que d’un prêtre il ne faut pas toujours croire.

« Je dis donc qu’à Varlungo, village tout proche d’ici, comme chacune de vous sait ou peut avoir appris, fut un vaillant prêtre, gaillard de sa personne au service des femmes. Comme il ne savait pas trop lire, il récréait le dimanche ses paroissiens au pied d’un ormeau avec force bonnes et saintes allocutions familières. Il visitait surtout les femmes, quand leurs maris étaient absents, mieux qu’aucun de ses prédécesseurs, leur portant jusque chez elles des images, de l’eau bénite, des bouts de chandelle, et leur donnant sa bénédiction. Or, il advint que parmi ses autres paroissiennes qu’il avait remarquées, une surtout lui plut qui avait nom Monna Belcolore. C’était la femme d’un laboureur qui se faisait appeler Bentivegna del Mazzo, et elle était vraiment une plaisante et fraîche paysanne, brune et bien découplée, et propre à savoir moudre mieux que toute autre. En outre, c’était celle qui, de toutes ses voisines, savait le mieux sonner des cymbales et chanter, L’eau court à la ravine, et mener une ronde ou une bourrée, quand besoin était, avec un beau mouchoir à la main. Aussi messer le curé s’en amouracha si fort, qu’il en devenait fou, et qu’il rôdait tout le long du jour pour tâcher de la voir. Et quand, le dimanche matin, il la voyait dans l’église, il disait un kyrie et un sanctus, s’efforçant de paraître un maître en l’art de chanter, alors qu’on l’eût pris pour un âne qui brayait. Au contraire, quand il ne la voyait pas il passait sur les offices très légèrement. Il savait toutefois si bien faire, que Bentivegna del Mazzo ne s’en apercevait point, ni aucun de ses voisins. Pour mieux gagner l’amitié de Monna Belcolore, il lui faisait de temps à autre un petit présent, lui envoyant tantôt un bouquet d’ails frais, dont il avait les plus beaux spécimens de tout le pays dans son jardin qu’il cultivait de ses mains, tantôt un panier de petits pois, un bouquet d’oignons nouveaux ou d’échalottes ; et, quand il voyait le moment favorable, après l’avoir guettée au passage, il lui donnait une bonne bourrade d’amitié, et elle, faisant la sauvage, feignait de ne pas s’apercevoir de son jeu, et se renfermait dans une attitude sévère ; pour quoi, messer le curé ne pouvait en venir à ses fins.

« Or, il advint un jour que le curé, flânant çà et là dans la rue sur l’heure de midi, rencontra Bentivegna del Mazzo sur un âne et portant devant lui force provisions ; l’ayant abordé, il lui demanda où il allait. À quoi Bentivegna répondit : « — Ma foi, messire, en bonne vérité je vais jusqu’à la ville pour une affaire, et je porte tout cela à messer Bonaccorri da Ginestreto, afin qu’il m’aide pour je ne sais quoi dont me requiert le juge de l’édifice dans une assignation à comparaître qu’il m’a envoyée par son procureur. — » Le curé, tout joyeux, dit : « — Tu fais bien, mon fils ; or, va avec ma bénédiction, et reviens vite ; et si tu vois Lapuccio ou Naldino, n’oublie pas de leur dire qu’ils me rapportent ces attaches pour mes fléaux. — » Bentivegna dit que cela serait fait, et pendant qu’il s’en allait vers Florence, le curé pensa que c’était le moment d’aller trouver Belcolore et de tenter l’aventure. S’étant mis le chemin entre les pieds, il ne s’arrêta que lorsqu’il fut arrivé chez elle, et, entré dans la maison, il dit : « — Dieu envoie céans le bien qui est ailleurs ! — » La Belcolore qui était montée au grenier, l’ayant entendu, dit : « — Oh ! messire, soyez le bien venu ; qu’allez-vous faire par cette chaleur ? » Le curé répondit : « — Si Dieu me favorise, je venais passer un moment avec toi, pour ce que j’ai trouvé ton homme qui allait à la ville. — » La Belcolore, étant descendue du grenier, s’assit et se mit à trier des graines de choux que son mari avait battues peu auparavant. Le curé se mit à lui dire : « — Eh ! bien, Belcolore, me dois-tu toujours faire mourir de la sorte ? » La Belcolore se mit à rire, et dit : « — Oh ! que vous fais-je donc ? — » Le curé dit : « — Tu ne me fais rien, mais tu ne me laisses pas te faire ce que je voudrais et ce que Dieu ordonne. — » La Belcolore dit : « — Allons, allons, est-ce que les prêtres font de pareilles choses ? — » Le curé répondit : « — Nous les faisons mieux que les autres hommes ; et pourquoi pas ? Je dis plus : nous faisons une bien meilleure besogne, et sais-tu pourquoi ? parce que nous savons moudre avec peu d’eau ; mais en vérité, il t’en résultera du bien si tu ne dis rien et me laisses faire. — » La Belcolore dit : « — Et quel bien peut-il m’en advenir ? On dit que vous êtes tous plus avares que le diable. — » Alors le curé dit : « — Je ne sais ; demande toi-même. Veux-tu une paire de souliers, un ruban, un beau fichu de soie ? Veux-tu autre chose ? — » La Belcolore dit : « — Allons donc ! j’ai de tout cela ; mais si vous me voulez tant de bien, rendez-moi un service, et je ferai ensuite ce que vous voudrez. — » Le curé dit alors : « — Dis ce que tu veux, et je le ferai volontiers. — » Alors la Belcolore dit : « — Il faut que j’aille samedi à Florence pour rendre la laine que j’ai filée, et pour faire raccommoder mon rouet ; si vous me prêtez cinq lires, — je sais que vous les avez, — je retirerai de chez l’usurier ma jupe de perse et ma ceinture des jours de fête que j’apportai en mariage ; car vous voyez que je ne puis aller à l’église ni en aucun lieu convenable, pour ce que je ne les ai pas. Je ferai toujours ensuite ce que vous voudrez. — » Le curé répondit : « — Dieu me donne le bon an, je ne les ai pas sur moi ; mais crois-moi, avant samedi, je ferai en sorte que tu les auras pour sûr. — » « — Oui — dit la Belcolore — vous êtes tous ainsi de grands prometteurs, et puis vous ne tenez rien. Croyez-vous me faire à moi comme vous avez fait à la Biliuza, qui s’en retourna au son de la musette ? Sur ma foi en Dieu, vous ne le ferez pas ; car elle est devenue pour cela fille publique. Si vous ne les avez pas, allez les chercher. — » — Eh ! — dit le curé — ne me fais pas aller en ce moment jusqu’à la maison ; tu vois que j’ai risqué l’aventure pendant qu’il n’y a personne, et peut-être quand je reviendrais y aurait-il quelqu’un qui nous gênerait ; et je ne sais pas quand je pourrais trouver un moment aussi favorable que celui-ci. — » La belle dit : « — Bon, si vous voulez y aller, allez-y ; sinon, passez-vous en. — »

« Le curé voyant qu’elle n’était pas le moins du monde disposée à faire ce qu’il voulait sans un salvum me fac, et désirant, lui, faire la chose sine custodia, dit : « — Écoute, tu ne crois pas que je te les donnerai ; afin que tu me croies, je te laisserai en gage mon manteau de drap bleu que voici. — » La Belcolore leva les yeux et dit : « — Ce manteau ! Et que vaut-il ? — » Le curé dit : « — Comment, que vaut-il ? Je veux que tu saches qu’il est en drap de Douai, deux fois, trois fois fin, et il y en a chez nous qui le tiennent pour quatre fois fin ; il n’y a pas encore quinze jours qu’il m’a coûté sept lires chez le frippier Lotto, et je l’ai eu à bon marché, y ayant bien gagné cinq sols, à ce que m’a dit Buglietto qui, tu le sais, se connaît fort bien en ces sortes de draps. — » « — Eh quoi ! — dit la Belcolore — que Dieu me soit en aide, je ne l’aurais jamais cru ; mais donnez-le moi d’abord. — » Messer le curé qui avait l’arbalète tendu, ôta son manteau et le lui donna ; et elle, après qu’elle l’eut serré, dit : « — Messire allons dans la grange ; car il n’y va jamais personne. — » Et ils y allèrent. Là, le curé, lui donnant les plus doux baisers du monde, et la faisant parente de messer le bon Dieu, se satisfit un bon temps avec elle : puis, étant parti en soutane, comme s’il revenait de faire une noce, il s’en retourna à l’église.

« Là, réfléchissant que les bouts de chandelle qu’il retirait de l’offerte pendant toute l’année ne valaient pas la moitié de cinq lires, il lui parut avoir fait une mauvaise affaire, et il se repentit d’avoir laissé le manteau ; sur quoi, il songea au moyen de le ravoir sans rien payer. Comme il était quelque peu rusé, il eut bientôt trouvé le moyen de le ravoir, et ne tarda pas à le mettre à exécution. Le lendemain étant jour de fête, il envoya l’enfant d’un de ses voisins chez cette Monna Belcolore, pour la prier de lui prêter son mortier en pierre, car il avait ce matin-là à déjeuner chez lui Binguccio dal Poggio et Nuto Buglietto, et il voulait faire de la sauce. La Belcolore le lui envoya. Quand l’heure du déjeuner fut venu, le curé attendant que Bentivegna del Mazzo et la Belcolore fussent à manger, appela son clerc et lui dit : « — Prends ce mortier et rapporte-le à la Belcolore, et dis-lui : le curé vous fait dire grand merci, et que vous lui renvoyiez le manteau que l’enfant vous a laissé en gage. — » Le clerc alla avec le mortier chez la Belcolore et la trouva à table, qui déjeunait avec Bentivegna. Ayant mis le mortier par terre, il fit la commission du curé. La Belcolore, s’entendant réclamer le manteau, voulut répondre ; mais Bentivegna, d’un air fâché, dit : « — Donc, tu demandes un gage à messer le curé ? Je fais vœu au Christ qu’il me vient envie de te donner un grand coup de poing. Allons rends-le lui vite, et que la teigne te prenne ; garde-toi, quelque chose qu’il veuille désormais, même si c’était notre âne, de ne lui jamais dire non. — » La Belcolore se leva en grommelant, alla à son coffre, en tira le manteau et le donna au clerc en disant : « — Tu diras à messer le curé ceci de ma part : la Belcolore a dit qu’elle fait vœu à Dieu que vous ne ferez jamais plus de sauce dans son mortier ; car vous ne lui avez pas fait si bel honneur pour cette fois. — » Le clerc s’en alla avec le manteau et fit la commission au curé ; à quoi celui-ci dit en riant : « — Tu lui diras, quand tu la verras, que si elle ne me prête plus son mortier, je ne lui prêterai plus mon pilon ; l’un vaut l’autre. — »

« Bentivegna croyait que sa femme avait ainsi parlé parce qu’il l’avait tancée, et n’en eut cure. Mais la Belcolore fut fort irritée contre le curé et lui tint rigueur jusqu’aux vendanges. Par la suite, le curé l’ayant menacée de la faire aller dans la bouche du grand Lucifer, elle eut une belle peur, et pour du mou et des châtaignes qu’il lui donna, elle se remit d’accord avec lui ; de sorte qu’ils firent plusieurs fois ripaille ensemble. En échange des cinq lires, le curé lui fit raccommoder ses cymbales et y fit poser une petite sonnette ; ce dont elle se contenta. — »



NOUVELLE III


Calandrino, Bruno et Buffamalcco vont dans la plaine du Mugnon chercher la pierre précieuse appelée l’Elitropia. Calandrino croit l’avoir trouvée. Il revient chez lui chargé de pierres. Sa femme l’ayant querellé, il entre en colère et la bat, puis il raconte à ses compagnons ce qu’ils savent mieux que lui.


La nouvelle de Pamphile finie — les dames en avaient tant ri qu’elles en rient encore — la reine ordonna à Elisa de poursuivre. Celle-ci, riant toujours, commença : « — Je ne sais, plaisantes dames, s’il me sera donné, avec une petite nouvelle de moi, non moins vraie qu’agréable, de vous faire autant rire que Pamphile l’a fait avec la sienne ; mais je m’efforcerai de le faire.

« En notre cité, qui a toujours abondé en toutes sortes de gens, était il n’y pas grand temps encore un peintre appelé Calandrino, homme simple et neuf, lequel allait presque toujours avec deux autres peintres appelés l’un Bruno et l’autre Buffamalcco, tous les deux fort enjoués, mais prudents et avisés, et qui fréquentaient Calandrino seulement pour ce qu’ils s’égayaient souvent de ses manières et de sa simplicité. Il y avait alors aussi à Florence un jouvenceau d’une merveilleuse adresse en tout ce qu’il voulait faire, facétieux et avenant, nommé Maso del Saggio. Ayant entendu parler de la simplicité de Calandrino, il résolut de s’amuser à ses dépens en lui faisant quelque farce, ou en lui faisant accroire quelque chose d’étrange. Un jour qu’il l’avait trouvé par aventure dans l’église de Saint-Jean, occupé à regarder les peintures et les bas-reliefs du tabernacle qui est sur l’autel de la susdite église, lesquels y avaient été mis depuis peu, il pensa que le lieu et le moment étaient opportuns pour ses projets. Ayant informé un de ses compagnons de ce qu’il entendait faire, tous deux s’approchèrent de l’endroit où Calandrino était assis tout seul, et feignant de ne pas le voir, ils se mirent à parler des vertus de certaines pierres, sujet sur lequel Maso raisonnait aussi sûrement que s’il avait été un grand et profond joaillier. Calandrino prêta l’oreille à ces raisonnements, et voyant qu’il n’y avait pas d’indiscrétion, il se leva et se joignit aux deux compagnons, ce qui plut fort à Maso. Comme il poursuivait ses théories, Calandrino lui demanda où se trouvaient ces pierres si remplies de vertu. Maso répondit que la plupart se trouvaient à Berlinzone, ville des Basques, en un pays qui s’appelait Bengodi, où l’on liait les vignes avec des saucisses et où l’on avait une oie pour de l’argent et un oison par-dessus le marché ; qu’il y avait une montagne toute de fromage de parmesan râpé, sur laquelle demeuraient des gens qui n’étaient pas occupés à autre chose qu’à faire des macarons et des ravioli et à les faire cuire dans du jus de chapon, puis, qu’ils les jetaient au bas de la montagne où ceux qui en prenaient le plus en avaient davantage. Tout près de là, courait un petit ruisseau de vin blanc, du meilleur qui se soit jamais bu, et où n’entrait pas une goutte d’eau. « — Oh ! — dit Calandrino — c’est là un bon pays ; mais, dis-moi, que fait-on des chapons que ces gens cuisent ? — » Maso répondit : « — les Basques les mangent tous. — » Calandrino dit alors : « — Y es-tu jamais allé ? — » À quoi Maso répondit : « — Tu demandes si j’y suis jamais allé ? J’y suis allé aussi bien une fois que mille. — » Calandrino dit alors : « — Et combien de milles y a-t-il d’ici ? — » Maso répondit : « — Il y en a plus de millante, qui toute la nuit chante. — » Calandrino dit : « — Ce doit donc être plus loin que les Abbruzzes. — » « — Oui bien — répondit Maso — c’est un peu plus loin. — »

« Calandrino, toujours simple, voyant que Maso disait tout cela d’un air impassible et sans rire, le croyait comme on pourrait croire à la vérité la plus manifeste et le tenait pour vrai ; sur quoi, il dit : « — C’est trop loin pour moi ; mais si ç’avait été plus près, je t’assure bien que j’irais une fois avec toi, rien que pour voir dégringoler ces macarons et pour m’en rassasier. Mais, dis-moi, de grâce, ne se trouve-t-il pas en ces contrées quelqu’une de ces pierres qui ont tant de vertu ? — » À quoi Maso répondit ; — Oui, on y trouve deux sortes de pierres qui ont une grandissime vertu : les unes sont les pierres à meule de Settignano et de Montisci, par la vertu desquelles, quand elles sont devenues meules, se fait la farine ; et pour ce, on dit dans ce pays de là-bas, que de Dieu viennent les grâces et les meules de Montisci ; mais on extrait une si grande quantité de ces pierres à meules qu’elles ne sont pas plus estimées chez nous que chez eux les émeraudes, car il y en a des montagnes plus grandes que le mont Morello et qui reluisent en plein minuit, à Dieu va. Et sache que celui qui ferait enchâsser ces belles pierres avant qu’elles soient percées et les apporterait au Soudan, en aurait ce qu’il voudrait. Les autres sont une pierre, que nous, lapidaires, appelons Élitropia, pierre de très grande vertu, pour ce que quiconque la porte sur lui, n’est vu de personne là où il n’est pas — » Alors Calandrino dit : « — Voilà de grandes vertus ; mais où se trouve cette seconde espèce de pierres ? — » À quoi Maso répondit qu’on en trouvait d’habitude dans le Mugnon. Calandrino dit : « — De quelle grosseur est cette pierre ? quelle couleur a-t-elle ? — » Maso répondit : « — Elle est de grosseur variée, les unes sont plus grosses et les autres moins, mais elles sont toutes quasi noires. — »

« Calandrino, ayant retenu toutes ces indications, fit semblant d’avoir autre chose à faire et quitta Maso, bien décidé à se mettre à la recherche de cette pierre. Mais il ne voulut pas le faire sans l’avoir dit à Bruno et à Buffamalcco, qu’il aimait tout particulièrement. Il se mit donc en quête d’eux afin que, sans nul retard, et avant toute autre chose, ils cherchassent avec lui, et il passa tout le reste de la matinée à demander où ils étaient. Enfin, l’heure de none étant déjà passée, il se souvint qu’ils travaillaient dans le couvent des dames de Faenza, et, bien que la chaleur fût grande, laissant là toutes ses autres affaires, il y courut et, les ayant appelés, il leur dit ceci : « — Compagnons, si vous voulez m’en croire, nous pouvons devenir les plus riches de Florence, pour ce que j’ai appris d’un homme digne de foi, que dans le Mugnon se trouve une pierre au moyen de laquelle celui qui la porte sur lui n’est vu de personne ; pour quoi, il me semble que nous devons aller la chercher sans aucun retard et avant que d’autres y aillent. Nous la trouverons pour sûr, car je la connais ; et dès que nous l’aurons trouvée, qu’aurons-nous à faire, sinon de la mettre en notre escarcelle et d’aller vers les tables des changeurs, qui, vous le savez, sont toujours chargées de gros et de florins, et d’en prendre autant que nous voudrons ? Personne ne nous verra, et nous pourrons ainsi nous enrichir incontinent, sans avoir besoin de barbouiller tout le long du jour les murs comme font les limaces. — »

« Bruno et Buffamalcco, entendant cet imbécile, se mirent à rire en eux-mêmes, et se regardant l’un l’autre, firent semblant d’être fort émerveillés et approuvèrent le conseil de Calandrino. Cependant Buffamalcco demanda quel était le nom de cette pierre. Ce nom était déjà sorti de la mémoire de Calandrino qui était de grosse pâte ; pour quoi, il répondit : « — Qu’avons-nous à faire du nom, puisque nous en connaissons la vertu ? M’est avis que nous allions la chercher sans plus attendre. — » « Or, bien — dit Bruno — Comment est-elle faite ? — » Calandrino dit : — Elles sont de différentes formes, mais toutes quasi noires ; pour quoi, il me semble que nous devions ramasser toutes celles que nous verrons noires, jusqu’à ce que nous ayions mis la main sur la bonne ; et pour ce, ne perdons point de temps, allons. — » À quoi Bruno dit : « — Attends. — » Et s’étant tourné vers Buffamalcco, il dit : « — Il me paraît que Calandrino a bien parlé ; mais je ne crois pas que ce soit l’heure propice, pour ce que le soleil est haut et tombe d’aplomb sur le Mugnon ; il a calciné toutes les pierres, de sorte que maintenant toutes celles qui y sont doivent paraître blanches, comme le matin, avant que le soleil les ait séchées, elles paraissent toutes noires ; en outre, c’est aujourd’hui jour de travail et il y a par le Mugnon beaucoup de gens pour divers motifs. Ces gens, en nous voyant, pourraient deviner ce qui nous y fait aller, faire comme nous et peut-être trouver la pierre, et nous aurions perdu le trot pour l’amble. Il me semble, si cela vous va ainsi, que cette besogne doit se faire le matin, alors qu’on peut reconnaître plus facilement les noires d’avec les blanches, et un jour de fête alors qu’il n’y aura personne qui puisse nous voir. — »

« Buffamalcco approuva l’avis de Bruno auquel se rallia Calandrino, et ils convinrent que le dimanche matin suivant, ils iraient tous trois à la recherche de cette pierre ; mais sur toute chose Calandrino les pria de ne parler de cela à personne au monde, pour ce que la chose lui avait été confiée en secret. Cette recommandation faite, il leur dit ce qu’il avait entendu dire du pays de Bengodi, affirmant par serment que la chose était vraie. Calandrino les ayant quittés, les deux compères arrêtèrent ensemble ce qu’ils devaient faire en cette circonstance.

« Calandrino attendit avec une vive impatience le dimanche matin. Ce jour étant venu, il se leva dès l’aurore, et ayant appelé ses compagnons, ils sortirent tous les trois par la porte San Gallo, descendirent dans le Mugnon, et se mirent à la recherche de la pierre. Calandrino allait en avant comme le plus ardent, sautant vivement deçà, delà ; partout où il voyait une pierre noire, il se jetait dessus, la ramassait et se la mettait sur l’estomac. Ses compagnons marchaient derrière lui, en ramassant tantôt une tantôt une autre. Mais Calandrino ne tarda pas à en avoir plein sa poitrine ; pour quoi, relevant les coins de sa robe qui n’était pas serrée, et en faisant une ample poche en les attachant à sa ceinture, il l’emplit ; puis, en ayant fait autant avec son manteau, il le remplit également de pierres. Sur quoi, Buffamalcco et Bruno voyant que Calandrino avait sa charge et que l’heure de manger s’approchait, Bruno dit à Buffamalcco, suivant ce qui était convenue entre eux : « — Où est Calandrino ? — » Buffamalcco qui le voyait près de lui, se tourna deçà, delà, regardant, et répondit : « — Je ne sais ; mais il n’y a qu’un moment il était devant nous. — » Bruno dit : « — Il n’y a qu’un moment ? je crois, moi, qu’il est chez lui en train de déjeuner, et qu’il nous a laissés ici faire cette sottise d’aller cherchant les pierres noires par le Mugnon. — » « — Eh ! comme il a bien fait, — dit alors Buffamalcco — de s’être moqué de nous et de nous avoir laissés ici, puisque nous avons été assez sots pour le croire. Vois, quels autres que nous auraient été assez sots, pour croire qu’une pierre d’une telle vertu se doive trouver dans le Mugnon ? — «

« Calandrino, entendant ce dialogue, s’imagina que la fameuse pierre lui était tombée entre les mains, et que grâce à sa vertu, bien qu’il fût à côté d’eux, ses compagnons ne le voyaient pas. Joyeux outre mesure d’une si heureuse chance, il résolut de retourner chez lui sans rien leur dire, et étant revenu sur ses pas, il se mit en route. Ce voyant, Buffamalcco dit à Bruno : « — Et nous, qu’allons-nous faire ? nous en allons-nous ? — » À quoi Bruno répondit : « — Allons-nous en ; mais je jure Dieu que Calandrino ne nous en fera plus une seule ; et si j’étais près de lui, comme j’ai été toute la matinée, je lui donnerais un tel coup de pierre dans les jambes, qu’il se souviendrait pendant un mois au moins de cette farce qu’il nous a faite. — » Dire ainsi, prendre une pierre et la jeter dans les jambes de Calandrino, fut tout un. Calandrino ayant senti le coup, leva le pied et se mit à souffler, mais il continua à se taire et poursuivit son chemin. Buffamalcco ayant pris en main un des cailloux qu’il avait ramassés, dit à Bruno : « — Tiens, vois ce beau caillou ; que ne va-t-il donner au beau milieu des reins de Calandrino ! — » Et le lançant, il lui en donna un grand coup dans les reins. Bref, de cette façon, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, ils le poursuivirent à coups de pierres jusqu’à la porte San Gallo. Là, après avoir jeté les pierres qu’ils avaient récoltées, ils s’arrêtèrent un instant auprès des gardiens de la gabelle Ceux-ci, qui avaient été prévenus par eux, faisant semblant de ne point voir Calandrino, le laissèrent passer en riant de leur mieux.

« Sans s’arrêter, Calandrino alla droit à sa maison qui était près du Coin des Moulins ; et tout favorisa si bien l’aventure que, pendant tout le temps que Calandrino marcha le long de la rivière et qu’il traversa la ville, personne ne lui adressa la parole, bien qu’il eût rencontré quelques passants, pour ce que presque tout le monde était à déjeuner. Calandrino entra donc ainsi chargé à la maison. Sa femme, nommée Monna Tessa, belle et intelligente dame, se trouvait par hasard en haut de l’escalier. Déjà un peu irritée de sa longue absence, elle se mit en le voyant venir, à l’apostropher ainsi : « — Le diable ne te fait jamais rentrer ; tout le monde a déjeuné, quand toi tu reviens déjeûner. — » À ces mots, Calandrino, comprenant que sa femme l’avait déjà vu, se mit à dire, plein de courroux et de dépit : « — Ah ! méchante femme, tu étais là ? Tu m’as ruiné ; mais, sur ma foi en Dieu, je te le revaudrai. — » Et étant monté dans une petite chambre, il déchargea toutes les pierres qu’il avait ramassées ; puis, tout furieux, il courut vers sa femme, et l’ayant saisie par les cheveux, il la jeta par terre et lui donna par tout le corps tant de coups de pieds et de coups de poings, qu’il ne lui laissa pas un cheveu sur la tête ou un endroit qui ne fût meurtri, la malheureuse criant en vain merci en joignant les mains.

« Buffamalcco et Bruno, après avoir ri quelque temps avec les gardiens, se mirent à suivre Calandrino de loin et à petits pas. Arrivés à la porte de chez lui, ils entendirent la raclée qu’il donnait à sa femme, et, feignant alors d’arriver, ils l’appelèrent. Calandrino, tout en sueur, rouge et enflammé de colère, vint à la fenêtre et les pria de monter. Ils montèrent, faisant semblant d’être un peu irrités, et, quand ils furent en haut, ils virent la chambre pleine de pierres, la dame échevelée, le visage meurtri, toute pâle et pleurant à chaudes larmes dans un coin, et Calandrino assis dans un autre coin, les vêtements défaits et soufflant comme un homme harassé. Quand ils eurent regardé un certain temps, ils dirent : « Qu’est-ce donc, Calandrino ? Veux-tu bâtir, que nous voyons ici tant de pierres ? — » Puis ils ajoutèrent : « — Et Monna Tessa, qu’a-t-elle ; il paraît que tu l’as battue ! Qu’est-ce que tout cela ? — » Calandrino, fatigué d’avoir porté ses pierres et d’avoir battu sa femme avec tant de rage, tout chagrin de la bonne fortune qu’il croyait avoir perdue, ne pouvait rassembler ses esprits et répondre une seule parole. Pour quoi, comme il se taisait, Buffamalcco reprit : « — Calandrino, si tu avais un autre sujet de colère, tu n’aurais pas dû te moquer de nous comme tu l’as fait, en nous laissant comme deux badauds dans le Mugnon où tu nous avais menés pour y chercher avec toi la pierre précieuse, et en t’en revenant ici sans nous dire ni à Dieu, ni à Diable, ce que nous avons pris fort mal ; mais pour sûr, ce sera la dernière farce que tu nous feras jamais. — »

« À ces mots, Calandrino, faisant un effort, répondit : « — Compagnons, ne vous fâchez pas ; la chose s’est passée autrement que vous croyez. Moi, malheureux ! j’avais trouvé cette pierre ; et voulez-vous voir si je vous dis vrai ? Quand vous vous êtes tout d’abord demandé où j’étais, je n’étais pas à plus de dix pas de vous ; et voyant que vous vous en reveniez sans me voir, je suis passé devant vous, et je m’en suis venu, vous précédant de quelques pas. — » Et commençant par l’un des bouts, il leur raconta jusqu’à la fin ce qu’ils avaient fait et dit, il leur montra sur son dos et sur ses jambes les coups qu’ils lui avaient donnés ; puis, il ajouta : « — Je vous dis qu’en passant par la porte de la ville, ayant sur moi toutes ces pierres que vous voyez là, on ne m’a rien dit, et vous savez cependant si ces gardiens sont d’ordinaire ennuyeux et déplaisants à vouloir tout examiner. En outre, j’ai rencontré par la rue plusieurs de mes compères et amis qui ont toujours l’habitude de me dire bonjour et de m’inviter à boire ; pas un d’eux ne m’a adressé le moindre mot, absolument comme s’ils ne me voyaient point. Enfin, arrivé céans, cette diablesse de femme est venue au-devant de moi et m’a vu, pour ce que, comme vous le savez, les femmes ôtent toute vertu aux objets ; sur quoi, moi qui pouvais m’estimer le plus heureux de tous les citoyens de Florence, je suis resté le plus misérable ; c’est pourquoi je l’ai battue tant que j’ai pu me servir de mes mains, et je ne sais à quoi tient que je ne lui saigne les veines ; que maudite soit l’heure où je la vis pour la première fois, et où elle vint céans. — » Et sa colère s’étant rallumée, il voulut se lever pour la battre de nouveau.

« Buffamalcco et Bruno, à ce récit, feignant de s’étonner fort, affirmaient ce que Calandrino avait dit, et ils avaient si grande envie de rire qu’ils en étouffaient ; mais en le voyant se lever furieux pour battre de nouveau sa femme, ils s’y opposèrent et le retinrent, disant qu’en tout ceci ce n’était pas la dame qui était fautive, mais bien lui qui savait que les femmes font perdre toute vertu aux objets et qui, ne l’avait pas prévenue de se garder de se présenter devant lui de tout ce jour ; et que Dieu l’avait empêché de prévoir cela, soit parce que cette bonne fortune ne devait pas lui arriver à lui, soit parce qu’il avait voulu tromper ses compagnons auxquels il devait tout dire dès qu’il s’était aperçu qu’il avait trouvé la pierre. Enfin, après de nombreuses paroles de ce genre, ils lui firent faire, non sans peine, la paix avec sa malheureuse femme, et le laissant tout mélancolique dans sa maison pleine de pierres, ils s’en allèrent. — »



NOUVELLE IV


Le prévôt de Fiesole aime une dame veuve dont il n’est point aimé. Il couche avec sa servante croyant coucher avec elle, et les frères de la dame, d’accord avec celle-ci, font de telle sorte que le prévôt est trouvé par son évêque couché avec la servante.


Élisa était arrivée à la fin de sa nouvelle qu’elle avait racontée au grand plaisir de toute la compagnie, quand la reine, s’étant tournée vers Emilia, lui témoigna le désir qu’elle continuât en contant la sienne ; celle-ci commença aussitôt de la sorte : « — Valeureuses dames, combien les prêtres, les moines, et en général tous les clercs se montrent obsesseurs de nos esprits, cela a été, selon ce que je me rappelle, montré dans plusieurs des nouvelles qui ont déjà été dites ; mais comme on n’en pourrait jamais raconter là-dessus autant qu’il y en a, j’entends, en sus de ces nouvelles, vous en dire une sur un prévôt, qui, malgré tout le monde, voulait avoir, qu’elle y consentît ou non, les faveurs d’une gente dame, laquelle en femme fort sage, le traita comme il le méritait.

« Comme chacune de vous le sait, Fiesole, dont nous pouvons voir d’ici le coteau, fut jadis une grande cité, fort ancienne, et bien qu’elle soit aujourd’hui toute ruinée, elle n’a jamais cessé pour cela de posséder un évêque, et elle en a encore un. Près de l’église cathédrale de cette ville, une noble dame, veuve, appelée Monna Piccarda, possédait une maison qui n’était pas fort grande ; et pour ce qu’elle n’était pas la plus riche femme du monde, elle y demeurait la plus grande partie de l’année, ayant avec elle ses deux frères, jeunes gens bien élevés et courtois. Or, il advint que cette dame fréquentant l’église cathédrale, comme elle était encore très jeune, belle et plaisante, le prévôt de l’Église s’amouracha d’elle si fort qu’il ne pouvait plus tenir en place nulle part. Au bout de quelque temps, il fut assez audacieux pour dire lui-même à la dame quel était son désir, et pour la prier de consentir à avoir son amour pour agréable et à l’aimer comme il l’aimait.

« Ce prévôt était déjà vieux d’années, mais d’un tempérament très jeune, entreprenant et hautain et ayant de soi-même grande estime. Grâce à ses manières déplaisantes et à ses airs railleurs, il était si maussade et si importun, qu’il n’y avait personne qui lui voulût du bien ; et si quelqu’un le détestait, c’était bien la dame en question, car non seulement, elle ne pouvait pas le souffrir, mais elle l’avait plus en haine que le mal de tête. Pour quoi, en femme avisée, elle lui répondit : « — Messire, que vous m’aimiez, cela peut m’être fort agréable, et je dois vous aimer et vous aimerai volontiers ; mais entre votre amour et le mien, rien de déshonnête ne doit se produire. Vous êtes mon père spirituel, vous êtes prêtre et vous approchez déjà beaucoup de la vieillesse, toutes choses qui vous doivent rendre honnête et chaste. D’un autre côté, je ne suis point une enfant à qui ces sortes d’amour puissent convenir, et je suis veuve. Vous savez quelle honnêteté on exige des veuves ; pour ce, excusez-moi, car je ne vous aimerai jamais de la façon que vous me demandez, de même que je ne veux pas être aimée ainsi de vous. — »

« Le prévôt, ne pouvant pour cette fois en tirer autre chose, ne se tint pas pour étonné ni vaincu du premier coup, mais déployant une persévérance importune, il la sollicita à plusieurs reprises, soit par lettres et par messages, soit lui-même quand il la voyait venir à l’église. Pour quoi, ces poursuites paraissant fort pénibles et fort ennuyeuses à la dame, elle résolut de s’en débarrasser comme il le méritait, puisqu’elle ne pouvait pas faire autrement ; toutefois, elle ne voulut rien faire sans avoir d’abord causé avec ses frères. Après leur avoir dit de quelle façon le prévôt se comportait envers elle, et ce qu’elle avait l’intention de faire, et après avoir obtenu leur assentiment, elle alla quelques jours après à l’église, comme elle en avait l’habitude. Dès que le prévôt la vit, il s’en vint à elle, et, comme il faisait d’ordinaire, il se mit à lui parler sur un ton familier. La dame, le voyant venir, se tourna vers lui, lui fit bon visage, et après qu’ils se furent retirés dans un coin, et que le prévôt lui eut tenu plusieurs de ses propos habituels, elle poussa un grand soupir, et dit : « — Messire, j’ai très souvent entendu dire qu’il n’y a place si forte, qu’étant assiégée tous les jours, elle ne soit enfin prise une fois, ce que je vois bien m’être advenu. Vous avez tellement tourné autour de moi, tantôt avec de douces paroles, tantôt avec une prévenance, tantôt avec une autre, que vous m’avez fait renoncer à ma résolution, et que je suis disposée, puisque je vous plais si fort, à me donner à vous. — » Le prévôt tout joyeux dit : « — Madame, grand merci ; à dire vrai, je me suis fort étonné que vous ayez résisté si longtemps, pensant que cela ne m’arriva jamais avec aucune autre. J’ai dit souvent, au contraire : si les femmes étaient d’argent, elles ne vaudraient pas un denier, pour ce qu’aucune ne soutiendrait l’épreuve. Mais pour le moment, laissons cela. Quand et où pourrons-nous nous trouver ensemble ? — » À quoi la dame répondit : « — Mon doux seigneur, le moment pourrait bien être l’heure qu’il vous plairait le plus, car je n’ai pas de mari à qui je doive rendre compte de mes nuits ; mais je ne sais en quel endroit. — » Le prévôt dit : « — Comment ! pourquoi pas dans votre maison ? — » La dame répondit : « — Messire, vous savez que j’ai deux jeunes frères qui, de jour et de nuit, viennent chez moi avec leurs compagnons, et ma maison n’est pas trop grande ; et pour ce vous ne pourriez y venir à moins de consentir à vous y comporter en muet, sans dire mot ni faire le moindre bruit, et à vous tenir dans l’obscurité comme les aveugles. Si vous vouliez faire de la sorte, cela se pourrait, pour ce qu’ils ne pénètrent jamais dans ma chambre ; mais leur chambre est si près de la mienne, qu’on ne peut y dire un mot à voix basse qu’on ne l’entende. — » Le prévôt dit alors : « — Madame, qu’à ceci ne tienne pour une nuit ou deux, en attendant que je songe à trouver un autre endroit où nous puissions être plus à l’aise. — » La dame dit : « — Messire, cela dépend de vous ; mais je vous prie d’une chose, c’est que cela reste secret entre nous, et que jamais on n’en sache rien. — » Le prévôt dit alors : « — Madame, n’en doutez point, et s’il est possible, faites que ce soir nous puissions nous trouver ensemble. — » La dame dit : « — Cela me va. — » Et lui ayant indiqué la façon dont il devait venir et le moment, elle le quitta et revint chez elle.

« Cette dame avait une servante qui n’était guère plus jeune, mais qui avait le visage le plus laid et le plus disgracieux qui se vît jamais, attendu qu’elle avait le nez fort camard, la bouche torte, les lèvres grosses, les dents mal placées et fort grandes, qu’elle avait des propensions à loucher, et toujours mal aux yeux, et que son teint était si vert et si jaune, qu’elle paraissait avoir passé l’été non à Fiesole mais à Sinagaglia. En outre, elle était boiteuse et un peu déhanchée du côté droit. Son nom était Ciuta, et pour ce qu’elle avait une figure si laide, chacun l’appelait Ciutazza. Bien qu’elle fût contrefaite de sa personne, elle était pourtant quelque peu malicieuse. La dame la fit appeler auprès d’elle et lui dit : « — Ciutazza, si tu veux me rendre un service cette nuit, je te donnerai une belle chemise neuve. — » La Ciutazza, entendant parler de la chemise, dit : « — Madame, si vous me donnez une chemise, je me jetterai dans le feu, et même plus. — » « — Or bien, — dit la dame — je veux que tu couches cette nuit avec un homme dans mon lit, et que tu lui fasses des caresses, mais garde-toi bien de prononcer une parole, de façon à n’être point entendue de mes frères qui dorment, comme tu sais, tout à côté ; je te donnerai ensuite la chemise. — » La Ciutazza dit : « — Je coucherai avec six, au lieu d’un, s’il est besoin. — »

« Donc, le soir venu, messer le prévôt s’en vint comme on le lui avait dit. Les deux jeunes gens, selon qu’ils en étaient convenus avec la dame, étaient dans leur chambre et se faisaient entendre ; pour quoi, le prévôt étant entré sans bruit et sans lumière dans la chambre de la dame, s’en alla, comme elle le lui avait dit, droit au lit où s’était déjà glissée la Ciutazza, bien informée par sa maîtresse de ce qu’elle avait à faire. Messer le prévôt, croyant avoir la dame à côté de lui, prit la Ciutazza dans ses bras et se mit à l’embrasser sans dire mot, et la Ciutazza de son côté lui en fit autant ; sur quoi le prévôt commença à se satisfaire avec elle, prenant enfin possession des biens si longtemps désirés.

« Quand la dame eut fait cela, elle ordonna à ses frères de faire le reste de ce qui était convenu, et ceux-ci, étant sortis sans bruit de leur chambre, s’en allèrent vers la grande place ; et la fortune leur fut plus favorable pour ce qu’ils voulaient faire qu’ils ne l’avaient eux-mêmes souhaité, pour ce que, la chaleur étant grande, l’évêque s’était informé d’eux, dans l’intention d’aller jusque chez eux pour se promener et se rafraîchir. Mais comme il les vit venir, il leur dit son intention et se mit en route avec eux. Étant entré dans une petite cour très fraîche, où un grand nombre de flambeaux étaient allumés, il prit grand plaisir à boire d’un bon vin qu’ils lui offrirent. Quand il eut bu, les jeunes gens dirent : « — Messire, puisque vous nous avez fait une telle grâce de daigner visiter notre pauvre petite maison, en laquelle nous venions vous inviter, nous vous prions de consentir à voir une petite chose que nous voulons vous montrer. — » L’évêque répondit qu’il y consentait volontiers ; pour quoi, l’un des jeunes gens prit une des torches allumées, passa devant, et l’évêque et tous les autres le suivant, il se dirigea vers la chambre où messer le prévôt était couché avec la Ciutazza.

« Pressé d’arriver, le prévôt s’était hâté de chevaucher, et il avait déjà couru plus de trois milles, avant que ceux-ci vinssent ; pour quoi, étant fatigué, il se reposait, tenant, nonobstant la chaleur, la Ciutazza dans ses bras. Le jeune homme étant donc entré dans la chambre, son flambeau à la main et suivi de l’évêque et de tous les autres, leur montra le prévôt tenant entre ses bras la Ciutazza. Sur quoi, messer le prévôt s’étant levé en sursaut, et voyant les lumières et tous ces gens autour de lui, fut pris de honte et de peur, et se cacha la tête sous les draps. L’évêque lui adressa de grands reproches, lui fit retirer la tête hors du lit et lui fit voir avec qui il était couché. Le prévôt, ayant reconnu la tromperie de la dame, devint soudain, tant par le dépit qu’il en eut, que par la honte qu’il éprouvait, l’homme le plus désespéré qui fût jamais. Sur l’ordre de l’évêque, s’étant revêtu, il fut envoyé sous bonne garde à la maison pour y faire grande pénitence du péché commis. L’évêque voulut ensuite savoir comment il se faisait qu’il fût venu coucher là avec la Ciutazza. Les jeunes gens lui dirent tout. Sur quoi l’évêque approuva fort la dame ainsi que les jeunes gens qui, ne voulant pas souiller leurs mains du sang des prêtres, avaient traité le prévôt comme il le méritait.

« L’évêque lui fit pleurer son péché pendant quarante jours, mais l’amour et le dépit le lui firent pleurer plus de quarante-neuf, sans compter que de longtemps il ne pouvait passer dans la rue sans être montré du doigt par les enfants qui disaient : « — Vois celui qui couche avec la Ciutazza. — Ce qui lui causait un si grand ennui, qu’il faillit quasi en devenir fou. Et c’est ainsi que la valeureuse dame se débarrassa de la poursuite importune du prévôt, et que la Ciutazza gagna une chemise et une bonne nuit. — »



NOUVELLE V


Trois jouvenceaux tirent les culottes à un juge marquisan venu à Florence, pendant qu’il tenait l’audience sur son siège.


Émilia avait fini son récit, et la veuve avait été approuvée par tous, quand la reine, regardant du côté de Philostrate, dit : « — C’est à toi maintenant de parler. — » Pour quoi, Philostrate répondit sur-le-champ qu’il était prêt, et commença : « — Délectables dames, le jouvenceau dont Élisa vous a parlé, il y a un moment, c’est-à-dire Maso del Saggio, me fait laisser une nouvelle que j’entendais vous dire, pour vous en conter une sur lui et sur ses compagnons, laquelle nouvelle, encore qu’elle n’ait rien de déshonnête, — quoiqu’elle contienne des expressions que vous avez vergogne d’employer d’habitude, — prête néanmoins tellement à rire, que je vous la dirai.

« Comme vous pouvez toutes l’avoir entendu dire, il vient souvent en notre cité des recteurs de la Marche, lesquels sont généralement hommes de peu de cœur et mènent une vie si serrée et si misérable, que tout ce qui est de leur fait ne semble autre chose qu’une vraie gueuserie. Par suite de leur misère et de leur avarice innée, ils mènent avec eux des juges et des notaires qui ressemblent plutôt à des hommes tirés de la charrue et de la boutique d’un savetier que des écoles où l’on apprend les lois. Or, un de ces recteurs étant venu chez nous en qualité de podestat, entre autres juges qu’il avait amenés en grand nombre avec lui, en avait amené un qui se faisait appeler messer Nicola da San Lepidio, et qui avait plutôt l’aspect d’un chaudronnier que de toute autre chose. On le choisit parmi tous les autres juges pour entendre les questions criminelles. Comme il arrive souvent que les citoyens, bien qu’ils n’aient rien à faire du tout au palais, y vont parfois, il advint qu’un matin Maso del Saggio y alla pour chercher un de ses amis. Y étant rentré, et ayant regardé l’endroit où ce messer Nicola siégeait, il lui fit l’effet d’un nouvel imbécile, et il se mit à l’examiner de la tête aux pieds. Et bien qu’il lui vît sur la tête le bonnet d’hermine tout enfumé, un porte-plumes à la ceinture, la robe plus longue que la simarre, et bien d’autres choses étranges pour un homme de bonne tenue, il en distingua surtout une qui, à son avis, lui parut plus extraordinaire que toutes les autres. C’était une paire de culottes dont le fond lui tombait jusqu’à moitié jambe, tandis que ses habits étaient si étroits qu’ils s’ouvraient par devant. Pour quoi, sans trop s’arrêter à le regarder, laissant ce qu’il était venu chercher, il se mit en quête d’une nouvelle chose, et alla trouver deux de ses compagnons, dont l’un avait nom Ribi et l’autre Matteuzzo, et qui étaient non moins farceurs que lui, et il leur dit : « — Si vous m’aimez, venez avec moi jusqu’au palais, car je veux vous montrer le plus grand badaud que vous ayez jamais vu. — » Et étant allé avec eux au palais, il leur montra ledit juge et ses culottes.

« Les deux compagnons se mirent à en rire du plus loin qu’ils les virent, et s’étant approchés de plus près des bancs où siégeait messer le juge, ils virent qu’on pouvait se glisser facilement sous ces bancs. Ils virent en outre que la planche sur laquelle messer le juge avait ses pieds était tellement rompue, qu’avec peu d’efforts on pouvait y passer la main et le bras. Maso dit alors à ses compagnons : « — Je veux que nous lui enlevions tout à fait ses culottes, pour ce que cela se peut fort bien. — » Chacun de ses compagnons avait déjà vu comment il fallait s’y prendre ; pour quoi, ayant convenu entre eux de ce qu’ils devaient faire et dire, ils retournèrent au palais le matin suivant, et, la cour se trouvant pleine de gens, Matteuzzo, sans que personne s’en aperçût, se glissa sous le banc et parvint jusqu’à l’endroit où le juge tenait ses pieds. Maso, s’approchant alors du juge, le prit par un pan de sa robe, et Ribi en ayant fait autant de l’autre côté, Maso commença à dire : « — Messire, eh ! messire ; je vous prie, pour Dieu, avant que ce méchant larron qui est à côté de vous s’en aille, de me faire rendre une paire de souliers qu’il m’a volés. Il dit que non, mais je l’ai vu, il n’y a pas encore un mois, qui les faisait ressemeler. — » D’un autre côté, Ribi criait de toutes ses forces : « — Messire, ne le croyez point ; c’est un imposteur ; parce qu’il sait que je suis venu pour lui faire restituer une valise qu’il m’a volée, il est venu aussitôt réclamer les souliers que j’ai chez moi depuis longtemps. Et si vous ne me croyez pas, je puis appeler en témoignage la Trecca qui est à côté de moi, et la grosse tripière, et un autre qui va recueillant les ordures de Santa Maria à Verzaja, qui les vit quand il revenait des champs. — » De son côté, Maso ne laissait point parler Ribi, et criait tant qu’il pouvait, et Ribi criait encore plus fort. Et pendant que le juge se tenait debout et se rapprochait d’eux pour mieux les entendre, Matteuzzo, prenant bien son temps, passa la main par la fente de la planche, prit le fond de la culotte du juge et tira vivement.

« La culotte descendit incontinent, pour ce que le juge était maigre et sans hanches ; ce que sentant le juge, et ne sachant ce que c’était, il voulut ramener devant lui les pans de sa robe, pour s’en couvrir et se rasseoir ; mais Maso d’un côté et Ribi de l’autre le tenaient toujours en criant très fort : « — Messire, vous nous faites injure en ne voulant pas me rendre justice ni m’écouter, et en vous disposant à vous en aller ; pour une si petite affaire, on ne donne point libelles en ce pays. — » Et ils le tinrent si longtemps ainsi par les pans de sa robe, tout en lui parlant de la sorte, que tous ceux qui étaient dans la salle s’aperçurent que sa culotte lui avait été enlevée. Mais Matteuzzo, après l’avoir retenue un moment, la lâcha, sortit de dessous le banc et s’en alla sans avoir été vu. Ribi, jugeant en avoir assez fait, dit : « — Je fais vœu à Dieu d’aller demander aide au syndic. — » Et Maso, de son côté, ayant lâché le pan de la robe, dit : « — Non, je reviendrai ici jusqu’à ce que je ne vous trouve plus empêché comme vous nous avez paru ce matin. — » Et l’un d’un côté, l’autre de l’autre, ils s’en allèrent du plus vite qu’ils purent.

« Messer le juge, ayant remonté sa culotte en présence de tout le monde, comme s’il se levait du lit, s’apercevant alors du fait, demanda où étaient allés ceux qui lui avaient posé la question des souliers et de la valise ; mais comme on ne les retrouvait pas, il se mit à jurer par les tripes de Dieu qu’il voulait les connaître, et savoir si c’était l’usage à Florence de tirer les culottes des juges quand ils étaient sur leur siège. D’un autre côté, le podestat ayant appris la chose, fit un grand bruit ; mais ses amis lui ayant expliqué que cette plaisanterie ne lui avait été faite que pour lui montrer que les Florentins savaient très bien qu’au lieu des juges qu’il devait amener avec lui, il n’avait amené que des sots afin de les payer moins cher, il se tut, et pour cette fois l’affaire n’alla pas plus loin. — »



NOUVELLE VI


Bruno et Buffamalcco volent un cochon à Calandrino ; pour le retrouver, ils lui font faire une épreuve magique qui consiste à avaler des pilules de gingembre préparées pour les chiens, et dont le résultat est que c’est Calandrino qui a volé lui-même le cochon. Ils finissent par lui faire donner de l’argent pour qu’ils ne le disent pas à sa femme.


La nouvelle de Philostrate, dont on rit beaucoup, était à peine finie, que la reine ordonna à Philomène de continuer en en disant une. Celle-ci commença : « — Gracieuses dames, de même que Philostrate a été amené par le nom de Maso à vous dire la nouvelle que vous venez d’entendre, ainsi je suis moi-même amenée par le nom de Calandrino et de ses compagnons à vous en dire sur eux une autre qui, je crois, vous plaira.

« Je n’ai pas besoin de vous expliquer ce qu’étaient Calandrino, Bruno et Buffamalcco, car vous l’avez tantôt assez appris ; pour ce, passant outre, je dis que Calandrino avait non loin de Florence un petit domaine qu’il tenait en dot de sa femme. Parmi les revenus qu’il en retirait, figurait chaque année un cochon, et il avait l’habitude d’aller en décembre avec sa femme à sa campagne pour tuer le susdit cochon et le faire saler. Or, il advint une fois entre autres que sa femme n’étant pas très bien portante, Calandrino alla seul tuer le cochon. Bruno et Buffamalcco l’ayant appris, et sachant que sa femme ne devait pas y aller, s’en allèrent passer quelques jours chez un curé de leurs amis, voisin de Calandrino. Calandrino avait, le matin même du jour où ils étaient arrivés, tué le cochon, et les voyant avec le curé, les appela, et dit : « — Soyez les bien venus. Je veux vous faire voir quel bon ménager je suis. — » Et les ayant menés chez lui, il leur montra le cochon. Ses amis jugèrent que le cochon était très beau, et ils apprirent de Calandrino qu’il voulait le saler pour son ménage. À quoi Bruno dit : « — Eh ! comme tu es bête ! Vends-le, et réjouissons-nous avec l’argent ; tu diras à ta femme qu’on te l’a volé. — » Calandrino dit : « — Non ; elle ne le croirait pas, et me chasserait de la maison ; soyez tranquille, je ne ferai jamais cela. — » Ils eurent beau insister beaucoup, ils ne purent réussir. Calandrino les invita à souper à la bonne franquette, mais ils ne voulurent pas accepter, et ils le quittèrent.

« Bruno dit à Buffamalcco : « — Veux-tu que nous lui volions son cochon cette nuit ? — » Buffamalcco dit : « — Eh ! comment pourrons-nous faire ? — » « — Je sais bien comment — dit Bruno « — s’il ne le change pas de l’endroit où il est maintenant. — » « — Donc — dit Buffamalcco — faisons-le ; pourquoi ne le ferions-nous pas ? Nous en ferons ensuite bombance avec le curé. — » Ce dernier dit que cela lui plaisait fort ; alors Bruno dit : « — Il faut ici user d’un peu de ruse ; tu sais, Buffamalcco, combien Calandrino est avare et comme il boit volontiers quand les autres payent ; allons le trouver, menons-le à la taverne, et là le curé fera mine de payer toute la dépense pour nous faire honneur, et de ne rien vouloir lui laisser payer : il se grisera, et nous pourrons alors agir en toute commodité pour ce qu’il est seul à la maison. — » Ils firent comme Bruno avait dit. Calandrino voyant que le curé ne laissait payer personne, se mit à boire comme un trou, et bien qu’il ne lui en fallût pas beaucoup, il en prit sa bonne charge. Comme il était déjà fort tard quand il quitta la taverne, il rentra chez lui, et, sans avoir envie de souper, il alla se mettre au lit, laissant ouverte la porte qu’il croyait avoir fermée. Buffamalcco et Bruno allèrent souper avec le curé et quand ils eurent soupé, ils prirent plusieurs outils pour pénétrer chez Calandrino et s’en allèrent sans bruit à l’endroit que Bruno leur avait indiqué ; mais trouvant la porte ouverte, ils entrèrent, détachèrent le cochon, l’emportèrent chez le curé où ils le déposèrent, et allèrent se coucher.

« Le lendemain matin, le vin lui étant sorti de la tête, Calandrino se leva. Mais à peine fut-il descendu qu’il n’aperçut plus son cochon, et vit la porte ouverte ; pour quoi, ayant demandé à plusieurs personnes si elles savaient qui avait pris le cochon, et n’en pouvant avoir des nouvelles, il se mit à faire grande rumeur, poussant des hélas ! et se plaignant de ce que son cochon lui avait été volé.

« Bruno et Buffamalcco s’étant levés, s’en allèrent chez Calandrino pour voir ce qu’il dirait au sujet du cochon. Dès qu’il les vit, il les appela, quasi tout en pleurs, et dit : « — Hélas ! compagnons, mon cochon m’a été volé. — » Bruno, l’ayant abordé, lui dit doucement : « C’est merveille que tu aies été sage une fois ! — » « — Hélas ! — dit Calandrino — je dis la vérité. — » « — Bien — disait Bruno, — crie fort afin qu’on croie qu’il en est ainsi. — » Alors Calandrino se mettait à crier plus fort, et disait : « — Corps Dieu, je te dis que c’est vrai, qu’il m’a été volé. — » Et Bruno disait : « — Bon, bon, tu fais bien ; crie fort, qu’on t’entende, que cela paraisse vrai. — » Calandrino dit : « — Tu me ferais donner au diable. Tu ne crois pas ce que je dis ; que je sois pendu par la gorge, s’il ne m’a pas été volé. — » Bruno dit alors : « — Et ! comment cela se peut-il ? Je l’ai vu ici hier encore penses-tu nous faire croire qu’il se soit envolé ! — » Calandrino dit : « — C’est comme je te dis. — » — Eh ! — dit Bruno — « c’est-il possible ! — » « — Pour sûr — dit Calandrino « — c’est ainsi ; du coup, je suis ruiné et je ne sais comment m’en retourner à la maison ; ma femme ne me croira point, et si par hasard elle me croit, je n’aurai plus un moment de paix avec elle. — » Bruno dit alors : « — Que Dieu me sauve, si c’est vrai, c’est très mal ; mais tu sais, Calandrino, que je t’ai conseillé hier de dire ainsi ; je ne voudrais pas que tu te moquasses à la fois de ta femme et de nous. — »

« Calandrino se mit à crier et à dire : « — Eh ! pourquoi m’exaspérer et me faire blasphémer Dieu et les saints et tout le reste ? Je vous dis que le cochon m’a été volé cette nuit. — » Buffamalcco dit alors : « — S’il en est vraiment ainsi, cherchons-le, pour voir si nous pourrons le retrouver. — » « — Eh ! — dit Calandrino — comment pourrons-nous le trouver ? — » Buffamalcco dit alors : « — Pour sûr, il n’est venu personne de l’Inde pour te voler ton cochon ; ce doit être quelqu’un de tes voisins ; si tu pouvais les rassembler, je sais très bien faire l’épreuve du pain et du fromage, et nous verrions tout de suite quel est celui qui l’a volé. — » « — Oui, — dit Bruno — tu pourras bien faire l’épreuve du pain et du fromage à certains gentillâtres des environs, car je suis sûr que c’est quelqu’un d’eux qui l’a volé ; mais ils se méfieront de la chose et ne voudront pas venir. — » « — Comment donc faire, — dit Buffamalcco. — » Bruno répondit : « — Il faudrait avoir de belles pilules de gingembre, du bon vin blanc, et les inviter à boire. Ils ne se défieront de rien et viendront ; et ainsi on pourra bénir les pilules de gingembre aussi bien que le pain et le fromage. — » Buffamalcco dit : « — Pour sûr, tu dis vrai ; et toi, Calandrino, qu’en dis-tu ? Le faisons-nous ? — « Calandrino dit : « — Je vous prie au contraire, pour l’amour de Dieu ; car si je pouvais savoir qui l’a volé, il me semblerait être à moitié consolé. — » « — Or, allons — dit Bruno — je suis tout prêt à aller jusqu’à Florence pour y chercher ce dont tu as besoin, pourvu que tu me donnes de l’argent. — » Calandrino avait environ quarante sols qu’il lui donna.

« Bruno étant allé à Florence, chez un apothicaire de ses amis, acheta une livre de belles pilules de gingembre, et en fit faire séparément deux avec du gingembre amer, appelé gingembre de chien, qu’il fit rouler dans de la pâte fraîche d’aloès ; il les fit ensuite recouvrir de sucre, comme il avait fait faire pour les premières, et afin de ne pas les confondre avec les autres, il leur fit faire une petite marque au moyen de laquelle il pouvait fort bien les reconnaître ; puis, ayant acheté un flacon de bon vin blanc, il s’en revint à la campagne de Calandrino et lui dit : « — Tu inviteras demain matin pour boire avec toi tous ceux sur qui tu as des soupçons ; c’est jour de fête, chacun viendra volontiers, et je ferai cette nuit avec Buffamalcco l’enchantement sur les pilules ; je te les apporterai demain matin chez toi, je te les donnerai à cause de l’amitié que je te porte, et je te dirai ce qu’il te faudra dire et faire. — »

« Calandrino fit comme on lui avait dit. En conséquence, le lendemain matin, un bon nombre de jeunes gens de Florence qui se trouvaient à la campagne, ainsi que des laboureurs, étant rassemblés devant l’église, autour de l’ormeau, Bruno et Buffamalcco y vinrent avec une écuelle de pilules et un flacon de vin, et ayant fait mettre les assistants en cercle, Bruno dit : « — Seigneurs, il faut que je vous dise le motif pour lequel vous êtes ici, afin que s’il arrive quelque chose qui ne vous plaise point, n’ayez pas à m’en faire de reproches. On a volé, la nuit dernière, à Calandrino que voici un beau cochon qu’il avait, et il ne peut trouver celui qui le lui a volé. Et pour ce que d’autres que nous qui sommes présents ne peuvent l’avoir fait, il vous offre de manger chacun une de ces pilules et de boire de ce vin, afin de connaître quel est le voleur. Sachez que celui qui a volé le cochon ne pourra avaler sa pilule, qu’elle lui paraîtra au contraire plus amère que venin, et qu’il la crachera. Pour ce, avant de s’exposer à une telle vergogne en présence de tant de monde, il vaudrait peut-être mieux que celui qui a volé le cochon le dît en confession au curé, et alors je m’abstiendrai de tout ceci. — »

« Chacun de ceux qui étaient là dit qu’il en mangerait volontiers ; pour quoi, Bruno ayant fait placer Calandrino au milieu d’eux, et commençant par un bout, se mit à distribuer à chacun sa pilule. Arrivé à Calandrino, il prit une des pilules de chien, et la lui mit dans la main. Calandrino la jeta vivement dans sa bouche et se mit à la mâcher, mais à peine sa langue eut-elle senti l’aloès, que n’en pouvant supporter l’amertume, il la cracha. Chacun des assistants guettait le visage de son voisin, pour voir qui cracherait sa pilule, et Bruno n’ayant pas achevé de les distribuer toutes, continuait sa besogne sans faire semblant de prendre garde à ce qui se passait, quand il entendit dire derrière lui ; « — Eh ! Calandrino, que veut dire ceci ? — » Pour quoi, s’étant soudain retourné, et voyant que Calandrino avait craché sa pilule, il dit : « — Attendez ; peut-être est-ce « quelque autre motif qui la lui a fait cracher ; tiens, prends-en une autre. — » En prenant la seconde pilule de chien, il la lui mit dans la bouche et continua à distribuer celles qu’il lui restait à donner.

« Si la première pilule avait paru amère à Calandrino, la seconde lui parut plus amère encore ; mais pourtant, ayant honte de la cracher, il la mâcha quelque temps dans sa bouche, et pendant qu’il la tenait, il versait des larmes qui semblaient le faire souffrir beaucoup, tant elles étaient grosses ; enfin n’en pouvant plus, il la rejeta hors de sa bouche, comme il avait fait de la première. Buffamalcco était en train de verser à boire à la compagnie et à Bruno. En voyant ce que venait de faire Calandrino, tous s’accordèrent à dire, que, pour sûr, c’était lui qui s’était volé son cochon, et il y en eut qui lui firent de vifs reproches. Mais quand ils furent partis et que Calandrino fut seul avec Bruno et Buffamalcco, ce dernier se mit à dire : « — J’étais bien sûr que c’était toi qui l’avais pris, et que tu voulais nous faire croire qu’on te l’avait volé, pour ne point nous offrir à boire un coup avec l’argent que tu en as retiré. — » Calandrino qui n’avait pas encore pu entièrement cracher l’amertume de l’aloès, se mit à jurer qu’il ne l’avait point eu. Buffamalcco dit : — « Voyons, farceur, de bonne foi, combien en as-tu retiré ? en as-tu eu six florins ? » Calandrino entendant cela, se mit à se désespérer. Sur quoi, Bruno dit : « — Écoute, Calandrino, un de ceux qui viennent de manger et de boire avec nous, m’a dit que tu avais ici une jeunesse que tu tenais à ta disposition, et que tu lui donnais tout ce que tu pouvais mettre de côté, que pour sûr tu lui avais envoyé ce cochon. Tu as l’habitude de faire des farces. Tu nous as menés une fois le long du Mugnon ramasser des pierres noires, et quand tu nous as eu embarqués sans biscuits, tu t’en es revenu ; puis tu as voulu nous faire croire que tu avais trouvé la pierre enchantée. Et aujourd’hui encore tu crois avec tes serments nous faire croire que le cochon que tu as donné ou vendu, t’a été volé ! Nous sommes fatigués de tes plaisanteries et nous les connaissons ; tu ne nous en pourras plus faire d’autres, et pour ce, à te dire vrai, que nous avons pris beaucoup de peine à faire l’enchantement, nous entendons que tu nous donnes deux paires de chapons, sinon, nous dirons tout à Monna Tessa. — » Calandrino voyant qu’il n’était point cru d’eux, et jugeant qu’il avait assez d’ennui sans vouloir encore y ajouter celui de sa femme, leur donna deux paires de chapons. Pour eux, après avoir salé le cochon, ils l’emportèrent à Florence, laissant Calandrino volé et bafoué. — »



NOUVELLE VII


Un écolier aime une dame. Celle-ci amoureuse d’un autre, le fait rester toute une nuit à l’attendre dans la neige. L’écolier, pour s’en venger, trouve à son tour le moyen de faire rester la dame toute nue, pendant une nuit et un jour, en plein mois de juillet, au sommet d’une tour exposée aux mouches, aux taons et au soleil.


Les dames avaient bien ri du malheureux Calandrino, et elles en auraient ri bien davantage, n’eût été qu’il leur déplût de lui voir encore soutirer les chapons par ceux-là mêmes qui lui avaient volé son cochon. Mais quand la nouvelle fut finie, la reine ordonna à Pampinea de dire la sienne, et celle-ci commença sur-le-champ en ces termes : « — Très chères dames, il arrive souvent que la ruse est jouée par la ruse même, et pour ce il est peu prudent de s’amuser à se moquer des autres. Nous avons, à propos de plusieurs petites nouvelles qui ont été dites, bien ri des bons tours faits à certains individus, et l’on ne nous a point dit qu’il en eût été tiré aucune vengeance. Mais moi, j’entends vous faire avoir quelque compassion d’une juste rétribution rendue à une de nos compatriotes, attendu que le méchant tour qu’elle avait joué à autrui lui retomba sur la tête et qu’elle faillit mourir, ayant été jouée à son tour.

« Il n’y a pas encore beaucoup d’années, vivait à Florence une jeune femme belle de corps et d’un esprit altier, noble de naissance, et convenablement dotée des biens de la fortune. Elle avait nom Elena et était restée veuve de son mari ; mais elle n’avait jamais voulu se remarier, s’étant amourachée d’un bel et élégant jouvenceau de son choix. Délivrée de tout autre souci, elle se donnait avec lui du bon temps, et prenait le plus souvent qu’elle pouvait de joyeux ébats, grâce à l’aide d’une sienne servante en qui elle avait une grande confiance. Il advint qu’en ces temps, un jeune homme nommé Rinieri, gentilhomme de notre cité, après avoir longuement étudié à Paris — comme le font bon nombre de gens, non pour vendre ensuite la science par le menu, mais pour savoir la raison des choses et leurs causes, ce qui sied excellemment à un gentilhomme — s’en revint de Paris à Florence où, tenu en grand honneur, tant pour sa noblesse que pour son savoir, il se mit à vivre en citadin. Mais, comme il arrive souvent que ce sont ceux dont l’expérience des choses est la plus profonde qui se laissent les premiers entortiller par l’amour, ainsi il en advint de Rinieri. Étant un jour allé par manière de passe-temps à une fête, cette Elena s’offrit devant ses yeux, vêtue de noir, comme nos veuves ont coutume d’aller, et resplendissante, à son jugement, d’une telle beauté, d’un tel charme, qu’il ne lui semblait pas en avoir jamais vu de pareille. Il estima en lui-même que celui-là pouvait se dire heureux, auquel Dieu ferait la grâce de la pouvoir tenir nue en ses bras. L’ayant regardée une fois ou deux en silence et sachant que les choses belles et chères ne se peuvent acquérir sans peine, il résolut de consacrer toutes ses forces, toute sa sollicitude à plaire à cette dame, afin, lui plaisant, de conquérir son amour et de pouvoir jouir pleinement d’elle.

« La jeune dame, qui ne tenait point ses yeux fixés sur l’enfer, mais qui, s’estimant encore plus qu’elle ne valait, les roulait avec art, regardant autour d’elle, et remarquant bien vite ceux qui la regardaient avec plaisir, s’aperçut de l’attitude de Rinieri, et se dit en riant : « — Je ne serai pas venue en vain aujourd’hui ; car, si je ne me trompe, j’aurai pris un pigeon par le nez. — » Et s’étant mise à le regarder de temps en temps de la queue de l’œil, elle s’efforçait tant qu’elle pouvait de lui faire voir qu’elle s’intéressait à lui, car elle s’imaginait que plus elle en allécherait et plus elle en prendrait avec ses charmes, plus sa beauté en aurait de prix, surtout aux yeux de celui à qui elle l’avait donnée en même temps que son amour.

« Le savant écolier, laissant de côté les idées philosophiques, tourna toute sa pensée vers cette dame ; croyant pouvoir lui plaire, il se mit, une fois qu’il se fut informé de sa demeure, à passer devant sa porte, colorant ses allées et venues de divers prétextes ; de quoi la dame, pour les raisons déjà dites, se montrant très glorieuse, témoignait grand plaisir à le voir. Pour quoi, l’écolier, ayant trouvé moyen de s’accointer avec la servante de la dame, lui découvrit son amour, et la pria d’agir auprès de sa maîtresse de façon qu’il pût obtenir ses faveurs. La servante promit libéralement, et conta la chose à sa dame qui l’écouta avec la plus grande risée du monde, et dit : « — As-tu vu où celui-ci est venu perdre le bon sens qu’il a rapporté de Paris ? Or va, donnons-lui ce qu’il cherche. Tu lui diras, s’il te parle encore, que je l’aime encore plus qu’il ne m’aime ; mais, qu’il me faut sauvegarder mon honneur, pour que je puisse aller avec les autres dames le visage découvert, en quoi, s’il est aussi avisé qu’on le dit, il doit m’en estimer davantage. — » Ah ! la malheureuse, la malheureuse, elle ne savait pas, mes dames, quelle chose c’est que d’avoir à faire aux écoliers.

« La servante étant allée trouver Rinieri, fit ce que sa maîtresse lui avait ordonné. L’écolier, rempli de joie, se mit à adresser de plus chaudes prières, à écrire des lettres, à envoyer des présents, et tout cela était bien reçu ; mais aucune réponse ne lui était faite, sinon des réponses vagues et générales, et on le tint en cette guise pendant assez longtemps. Enfin, ayant tout découvert à son amant et celui-ci en ayant montré du dépit et quelque jalousie, la dame, pour lui montrer que ses soupçons étaient injustes, envoya sa servante vers l’écolier qui continuait à la solliciter vivement, pour lui dire de sa part qu’elle n’avait jamais pu satisfaire son désir depuis qu’il l’avait assurée de son amour, mais que pour les fêtes de la Nativité qui s’approchaient, elle espérait pouvoir se trouver avec lui, et pour ce qu’elle le priait de venir dans sa cour pendant la nuit du lendemain de la fête, si cela lui plaisait, et qu’alors elle viendrait le rejoindre le plus tôt qu’elle pourrait.

L’écolier, plus que tout autre joyeux, se rendit au jour indiqué à la maison de la dame, et là, ayant été introduit dans la cour par la servante, il se mit à y attendre la dame. Celle-ci ayant ce soir-là fait venir son amant, et ayant soupé joyeusement avec lui, lui dit ce qu’elle avait l’intention de faire cette nuit, ajoutant : « — Et tu pourras voir quel est le genre d’amour que j’ai porté et que je porte à celui dont tu es si sottement jaloux. — » L’amant écouta cette déclaration avec un grand plaisir, désireux de voir par des faits ce que la dame lui donnait à entendre par ses paroles. Il avait par hasard fortement neigé la veille et tout était couvert de neige ; pour quoi l’écolier, après être resté quelque temps dans la cour, commença à avoir plus froid qu’il n’aurait voulu ; mais, dans l’espoir de se restaurer bientôt, il supportait patiemment son mal. Au bout de quelque temps la dame dit à son amant : « — Allons-nous en dans ma chambre, et regardons par une petite fenêtre ce que fait celui dont tu es devenu jaloux, et ce qu’il répondra à la servante que j’ai envoyée lui parler. — » Étant donc allés à la fenêtre, et voyant sans être vus, ils entendirent la servante parler d’une autre fenêtre à l’écolier, et lui dire : « — Rinieri, Madame est la femme la plus contrariée qui fût jamais, pour ce que ce soir il lui est venu un de ses frères, lequel, après avoir longtemps causé avec elle, a voulu ensuite souper ; il n’est pas encore parti, mais je crois qu’il s’en ira bientôt. Voilà pourquoi elle n’a pas pu venir te trouver, mais elle viendra tout à l’heure, et elle te prie de l’attendre sans t’impatienter. — » L’écolier croyant que c’était la vérité, répondit : « — Tu diras à ma dame qu’elle ne s’inquiète pas de moi jusqu’à ce qu’elle puisse sans inconvénient me venir voir ; mais qu’elle vienne le plus tôt qu’elle pourra. — » La servante étant rentrée, s’en alla dormir. La dame dit à son amant : « — Eh ! bien, qu’en dis-tu ? Crois-tu que si je lui voulais le bien que tu redoutes, je souffrirais qu’il restât ainsi là-bas à se geler ? — » Ceci dit, elle alla se mettre au lit avec son amant qui était déjà en partie satisfait, et tous deux se tinrent en fête et en joie un bon temps, riant et se moquant du malheureux écolier.

« Celui-ci, allant et venant par la cour, cherchait à se réchauffer, et n’ayant rien pour s’asseoir ou pour se garantir du serein, il maudissait la longue visite du frère de la dame. À chaque bruit qu’il entendait, il croyait que c’était la porte que la dame venait lui ouvrir, mais son espérance était vaine. Vers le milieu de la nuit, la dame s’étant satisfaite avec son amant, lui dit : « — Que te semble, ma chère âme, de notre écolier ? Lequel te semble plus grand, de son jugement ou de l’amour que je lui porte ? Le froid que je lui fais endurer fera-t-il sortir de ton esprit les soupçons qui ont fait entrer ce que je t’ai dit l’autre jour ? — » L’amant répondit : « — Oui, cœur de mon corps, je reconnais bien maintenant que tu es mon bien, mon repos, mon plaisir et tout mon espoir, comme je suis tout cela pour toi. — » « — Donc — dit la dame — baise-moi mille fois pour voir si tu dis vrai. — » Sur quoi l’amant la tenant étroitement embrassée, lui donnait non pas mille, mais plus de cent mille baisers. Quand ils se furent livrés quelque temps à ces doux propos, la dame dit : « Levons-nous un peu, et allons voir si le feu est un peu éteint dont mon nouvel amant me disait dans ses lettres qu’il brûlait tout entier. — » Et s’étant levés, ils allèrent à la fenêtre, et regardant dans la cour, ils virent en bas l’écolier danser sur la neige, au son d’un cliquetis de dents que le froid lui faisait faire, une danse si continuelle et si animée qu’ils n’en avaient jamais vu de pareille. Alors la dame dit : « — Qu’en dis-tu ma douce espérance ? Te semble-t-il que je sache faire danser les hommes sans trompe ni cornemuse ? — » À quoi l’amant répondit en riant : « — Oui, mon plaisir suprême. — » « — Je veux — dit la dame que nous descendions jusqu’à la porte ; tu te tiendras coi, je lui parlerai et nous verrons ce qu’il dira ; nous n’en aurons par aventure pas moins de plaisir que nous n’en avons eu à le voir. — » Et ayant ouvert doucement la chambre, ils descendirent jusqu’à la porte ; là, sans nullement l’ouvrir, la dame appela à voix basse l’écolier par un petit trou qui s’y trouvait.

« L’écolier, s’entendant appeler, loua Dieu, croyant qu’on allait enfin le faire entrer, et s’étant approché de la porte, il dit : « — Me voici, Madame ; ouvrez-moi pour Dieu, car je meurs de froid. — » La dame dit : « — Oh ! oui, car je sais que tu es un vrai frileux, et qu’il fait très froid, pour qu’il est tombé un peu de neige ; mais je sais qu’il en tombe bien davantage à Paris. Je ne puis pas encore t’ouvrir, pour ce que mon maudit frère, qui est venu hier soir souper avec moi, ne s’en va pas encore, mais il s’en ira bientôt, et je viendrai aussitôt t’ouvrir. J’ai eu grand’peine à le quitter un instant pour venir te réconforter et te dire de ne pas t’impatienter d’attendre ainsi. — » L’écolier dit : « — Eh ! Madame, je vous en prie par Dieu, ouvrez-moi, afin que je puisse me mettre à couvert, pour ce que depuis un moment il s’est mis à tomber la neige la plus épaisse du monde et qu’elle tombe encore ; alors je vous attendrai tant que cela vous agréera. — » La dame dit : « — Hélas ! mon doux bien, je ne peux pas ; cette porte fait un si grand bruit quand on l’ouvre, que je serais facilement entendue par mon frère, si je t’ouvrais. Mais je vais aller lui dire de s’en aller, afin de pouvoir ensuite t’ouvrir. — » « — Or, allez vite — dit l’écolier — Et je vous prie de faire faire un bon feu, afin qu’aussitôt que je serai entré, je puisse me réchauffer, car je me suis tellement refroidi, qu’à peine si je me sens. — » La dame dit : « — Cela ne doit pas être, si ce que tu m’as écrit est vrai, à savoir que tu brûles tout entier d’amour pour moi ; mais je suis sûre que tu te moques de moi. Mais, je m’en vais ; attends, et aie bon courage. — »

« L’amant qui entendait tout et qui prenait un suprême plaisir, retourna au lit avec la dame, et ils dormirent peu cette nuit, car ils la passèrent quasi toute à prendre leurs ébats et à se moquer de l’écolier. Le malheureux, changé en cigogne tellement il battait des dents, s’apercevant enfin qu’il était joué, essaya à diverses reprises d’ouvrir la porte, et examina s’il ne pourrait pas sortir d’un autre côté ; mais ne voyant pas comment, il tournait dans la cour comme un lion, maudissant le mauvais temps, la cruauté de la dame, la longueur de la nuit et sa propre simplicité. Fortement indigné contre la dame, le long et fervent amour qu’il lui avait porté se changea soudain en haine acerbe et cruelle, et il se mit à rouler dans sa pensée de nombreux projets pour trouver un moyen de se venger, ce qu’il désirait maintenant beaucoup plus qu’il n’avait tout d’abord désiré se trouver avec la dame.

« La nuit, après une si longue attente, s’avançait, le jour étant proche, et l’aube commença à paraître ; pour quoi, la servante ayant sa leçon faite par la dame, descendit, ouvrit la cour, et ayant l’air d’avoir compassion du malheureux, dit : — Que male aventure lui puisse arriver d’être venu hier soir. Il nous a tenues toute la nuit en l’air, et t’a fait geler de froid. Mais tu sais qui c’était. Prends-en ton parti, car ce qui n’a pas pu se faire cette nuit, se fera une autre fois ; je sais très bien que rien ne pouvait arriver de plus déplaisant à Madame. — » L’écolier, plein de dépit, mais sachant en homme sage que les menaces sont des armes pour ceux qui sont menacés, refoula au fond de son cœur ce qu’il aurait voulu pouvoir en exhaler, et d’une voix soumise, sans se montrer aucunement courroucé, il dit : « — De vrai, j’ai passé la plus mauvaise nuit que j’aie jamais eue, mais j’ai bien vu que ce n’était aucunement la faute de la dame, pour ce qu’elle est venue elle-même, par pitié pour moi, s’excuser et me réconforter ; et, comme tu dis, ce qui n’a pu se faire cette nuit, se fera une autre fois. Recommande-moi à elle, et va avec Dieu. » — Et quasi tout raidi de froid, il s’en retourna chez lui comme il put. Là, brisé de fatigue et tombant de sommeil, il se jeta sur son lit pour dormir, et se réveilla quasi tout perclus des bras et des jambes. Pour quoi, ayant fait appeler un médecin et lui ayant exposé le froid qu’il avait éprouvé, il se fit soigner. Les médecins employant des remèdes énergiques et prompts, eurent grand’peine à guérir ses nerfs et à obtenir qu’ils pussent se détendre ; et s’il n’avait pas été jeune, et si la saison chaude n’était pas survenue, il aurait eu par trop à souffrir. Mais redevenu sain et bien portant, cachant soigneusement sa haine, il se montrait plus que jamais amoureux de sa veuve.

« Or, il advint qu’après un certain laps de temps, la fortune fournit à l’écolier l’occasion de satisfaire son désir, pour ce que le jouvenceau qui était aimé par la dame, sans aucun égard pour l’amour que celle-ci lui portait, s’amouracha d’une autre femme ; et comme il ne voulait peu ou prou dire ni faire chose qui lui fît plaisir, elle se consumait dans les larmes et dans l’amertume. Mais sa servante qui en avait grand’pitié, ne trouvant pas le moyen de distraire sa maîtresse du chagrin d’avoir perdu son amant, et voyant passer l’écolier dans la rue comme d’habitude, eut une folle pensée, à savoir qu’on devait pouvoir contraindre par quelque opération de nécromancie l’amant de sa dame à l’aimer comme il avait auparavant coutume de le faire, et que l’écolier devait être grand maître en cela ; ce qu’elle dit à sa dame. La dame, peu sage, sans réfléchir que si l’écolier avait connu la nécromancie, il l’aurait employée pour soi-même, ajouta foi aux paroles de sa servante, et lui dit aussitôt de savoir de lui s’il voulait le faire, et de lui promettre pour sûr, qu’en récompense elle ferait ce qu’il lui plairait.

« La servante fit la commission bien et en diligence ; ce qu’oyant l’écolier, il dit en soi-même tout joyeux : « — Dieu, sois loué ; le temps est venu où, avec ton aide, je châtierai la méchante femme de l’injure qu’elle m’a faite pour prix du grand amour que je lui portais. — » Et il dit à la servante : « — Tu diras à ma dame qu’elle ne soit point en peine à ce sujet, car, son amant fût-il dans l’Inde, je l’en ferai promptement venir et demander pardon de ce qu’il lui a fait contre son plaisir ; mais quant au moyen qu’elle aura à employer pour cela, j’entends le lui dire à elle quand et où cela lui plaira. Dis-lui donc ainsi, et réconforte-la de ma part. — » La servante fit la réponse et arrangea tout pour qu’ils pussent se trouver ensemble dans Santa Lucia del Prato. La dame et l’écolier y étant allés, la dame, ne se rappelant plus qu’elle l’avait conduit quasi à la mort, lui dit ouvertement son cas et ce qu’elle désirait, et le pria de la sauver. À quoi l’écolier dit : « — Madame, il est vrai que parmi les autres choses que j’ai apprises à Paris se trouve la nécromancie, dont je sais à coup sûr tout ce qu’on peut en savoir, mais pour ce qu’elle déplaît grandement à Dieu, j’avais juré de ne jamais m’en servir ni pour moi ni pour autrui. Il est vrai que l’amour que je vous porte est d’une telle force, que je ne saurais rien vous refuser de ce que vous voudriez que je fisse ; et pour ce, quand même je voudrais pour cela seul aller en la demeure du diable, je suis prêt à le faire, puisque cela vous plaît. Mais je vous rappellerai que la chose est plus malaisée à faire que vous ne vous l’êtes peut-être imaginée, surtout quand une femme veut ramener un homme à l’aimer et réciproquement quand l’homme veut ramener une femme, pour ce que cela ne se peut faire que par la personne intéressée, et que celui ou celle qui le fait doit être d’un grand courage, car il faut le faire de nuit, en des lieux solitaires et sans compagnie aucune, lesquelles choses, je ne sais si vous êtes disposée à les faire. — » À quoi la dame plus énamourée que sage, répondit : « — Amour m’éperonne d’une telle façon, qu’il n’est rien que je ne fisse pour ravoir celui qui m’a injustement abandonnée ; mais cependant si cela te plaît, indique-moi en quoi il faut que je me montre courageuse. — »

« L’écolier qui avait la queue marquée d’un mauvais poil, dit : « — Madame, il faudra que je fasse une image d’étain au nom de celui que vous désirez reconquérir ; quand je vous l’aurai envoyée, il faudra, la lune étant fortement en décroissance, que vous descendiez nue en un ruisseau d’eau courante, toute seule, à l’heure du premier sommeil, vous vous baignerez sept fois avec cette image ; puis, toujours toute nue, vous monterez sur un arbre ou sur le toit de quelque maison inhabitée, et là, tournée vers le vent de bise, l’image à la main, vous direz sept fois certaines paroles que je vous donnerai par écrit. Aussitôt que vous les aurez dites, viendront à vous deux damoiselles, des plus belles que vous ayez jamais vues ; elles vous salueront, et vous demanderont gracieusement ce que vous voulez que l’on fasse. Vous ferez en sorte de leur dire bien et dûment votre désir ; et gardez-vous de nommer une personne pour une autre. Dès que vous leur aurez parlé, elles s’en iront, et vous pourrez descendre à l’endroit où vous aurez laissé vos vêtements, vous revêtir et retourner chez vous. Et pour sûr avant la moitié de la nuit suivante, votre amant viendra en pleurant vous demander merci et miséricorde ; et sachez que jamais, à partir de ce jour, il ne vous laissera pour une autre. — »

« La dame, ayant écouté tout cela et y ajoutant foi entière, s’imagina avoir déjà son amant dans ses bras ; redevenue à demi joyeuse, elle dit : « — Sans aucun doute je ferai très bien tout cela, et j’ai le plus beau lieu du monde pour le faire. J’ai en effet un domaine au-dessus du Val d’Arno, lequel est très proche de la rivière, et comme nous sommes à présent en juillet, il sera très agréable de se baigner. Je me souviens aussi que non loin de la rivière est une tourelle inhabitée, si ce n’est que parfois les bergers montent par des échelles en bois de châtaigner sur une terrasse qui se trouve à son sommet, pour chercher à voir leurs bêtes égarées. C’est un lieu très solitaire et hors de tout chemin ; j’y monterai, et là j’espère le mieux du monde faire ce que tu m’ordonneras. — » L’écolier qui connaissait parfaitement le domaine de la dame et la tourelle, satisfait de savoir qu’elle consentait, dit : « — Madame, je ne suis jamais allé dans cet endroit, et pour ce je ne connais ni le domaine ni la tourelle ; mais si c’est comme vous dites, il ne peut pas y avoir d’endroit plus propice au monde. Et pour ce, quand il sera temps, je vous enverrai l’image et la prière ; mais je vous prie, quand vous aurez ce que vous désirez, et que vous aurez reconnu que je vous ai bien servi, souvenez-vous de moi et tenez la promesse que vous m’avez faite. — » À quoi la dame dit qu’elle le ferait sans faute, et, ayant pris congé de lui, elle s’en retourna chez elle.

« L’écolier joyeux de ce que son projet semblait devoir aboutir, fit une image avec ses caractères particuliers, et écrivit une faribole quelconque en guise de prière ; puis, quand le moment lui sembla venu, il l’envoya à la dame, et lui fit dire que, la nuit suivante, elle eût à faire sans plus de retard ce qu’il lui avait dit ; après quoi, il s’en alla secrètement avec un sien serviteur chez un de ses amis qui demeurait tout près de la tourelle, pour achever son entreprise. De son côté, la dame se mit en route avec sa servante et s’en alla dans sa métairie. Dès que la nuit fut venue, feignant d’aller au lit, elle envoya sa servante se coucher, et à l’heure du premier somme, sortant de la maison, elle s’en vint près de la tourelle sur la rive de l’Arno. Là, après avoir bien regardé tout autour, ne voyant et n’entendant personne, elle se dépouilla de ses vêtements, qu’elle cacha sous un buisson, et se baigna sept fois avec l’image ; après quoi, toute nue, et l’image en sa main, elle se dirigea vers la tourelle. L’écolier qui, dès la tombée de la nuit, s’était caché près de la tourelle avec son serviteur, parmi les saules et les autres arbres, avait tout vu ; quand elle passa ainsi nue, quasi à côté de lui, et qu’il vit la blancheur de son corps vaincre l’obscurité de la nuit, il regarda sa poitrine et toutes les autres parties de sa personne, et les trouvant belles, et songeant à part soi à ce que ces beautés allaient devenir en peu d’instants, il eut quelque pitié d’elle ; d’un autre côté, l’aiguillon de la chair l’assaillit soudain, et fit lever sur pied tel qui dormait, le poussant à sortir de sa cachette, à aller s’emparer de la dame, et à en faire à son plaisir ; et il fut bien près d’être vaincu par l’un et l’autre de ces deux sentiments. Mais se rappelant qui il était et quelle avait été l’injure reçue, et pour quoi et par qui, et sa colère en ayant été rallumée, il chassa la pitié et l’appétit charnel, se raffermit dans sa résolution, et laissa aller la dame.

« Celle-ci étant montée sur la tour et tournée vers le vent de bise, commença à dire les paroles que l’écolier lui avait données par écrit. Quelques instants après, ce dernier étant entré sans bruit dans la tourelle, enleva doucement l’échelle par laquelle la dame était montée sur la terrasse ; après quoi il attendit ce qu’elle devait dire et faire. La dame, après avoir dit sept fois son oraison, se mit à attendre les deux damoiselles, et son attente fut si longue — sans compter que la fraîcheur de la nuit la lui faisait paraître plus longue qu’elle n’aurait voulu — qu’elle vit l’aurore apparaître ; pour quoi, toute marrie qu’il n’en fût point advenu comme l’écolier le lui avait annoncé, elle se dit : « — Je crains bien qu’il n’ait voulu me faire passer une nuit comme celle que je lui ait fait passer ; mais si telle a été son intention, il a mal su se venger, car celle-ci n’a pas été le tiers aussi longue que le fut la sienne, sans compter que le froid était de toute autre qualité. — » Et pour que le jour ne la surprît point en cet endroit, elle voulut descendre de la tour, mais elle vit que l’échelle n’y était plus. Alors, comme si la terre lui avait soudain manqué sous les pieds, ses esprits l’abandonnèrent et elle tomba vaincue sur la terrasse de la tour.

« Quand les forces lui revinrent, elle se mit à pleurer amèrement et à se plaindre ; et comprenant bien que tout cela était l’œuvre de l’écolier, elle se reprocha de l’avoir offensé et de s’être ensuite fiée à lui, qu’elle devait justement croire son ennemi. Elle resta longtemps plongée dans ces pensées. Puis, regardant s’il n’y avait aucun moyen de descendre, et n’en voyant point, elle se remit à pleurer, et en proie à d’amères pensées, elle se disait : « — Ô malheureuse que vont dire tes frères, tes parents, tes voisins et en général tous les Florentins, quand on saura que tu as été trouvée ici toute nue ? Ton honnêteté, jusque-là si estimée, on verra qu’elle était fausse ; et si tu essaies de trouver quelques mauvaises excuses — à la rigueur on en pourrait trouver — le maudit écolier, qui sait toutes tes affaires, ne te laissera pas mentir. Ah ! pauvre misérable, en une même heure tu auras perdu ton jeune amant qui ne t’aime plus et ton honneur ! — » Sa douleur devint alors si grande, qu’elle fut sur le point de se jeter du haut de la tour sur le sol.

« Le soleil étant levé, elle s’approcha le plus qu’elle put d’un des bords de la tour, regardant s’il ne passerait point quelque petit berger avec ses bêtes, qu’elle pût envoyer vers sa servante. Sur ces entrefaites, l’écolier qui avait dormi quelque peu au pied d’un buisson, se réveilla, la vit et fut vu d’elle. Il lui dit : « — Bonjour, Madame. Les damoiselles sont-elles venues ? — » La dame le voyant et l’entendant, se remit à pleurer fortement et le supplia de venir près de la tour pour qu’elle pût lui parler. L’écolier lui fut en cela très courtois ; sur quoi la dame s’étant mise à plat ventre sur la terrasse, ne laissa voir que sa tête sur le bord de la trappe, et dit en pleurant : « — Rinieri, vraiment si je t’ai fait passer une mauvaise nuit, tu t’es bien vengé de moi, pour ce que, bien que nous soyons en juillet, j’ai cru cette nuit, étant toute nue, que j’allais geler ; sans compter que j’ai tant pleuré sur le méchant tour que je t’ait fait et sur ma sottise de t’avoir cru, que c’est une merveille que les yeux me soient restés en tête. Et pour ce, je te prie, non pour l’amour de moi que tu ne saurais aimer, mais pour amour de toi-même, car tu es gentilhomme, de te contenter, pour venger l’injure que je t’ai faite, de ce que tu as fait jusqu’ici : fais-moi rendre mes vêtements et laisse-moi descendre d’ici ; ne cherche pas à m’enlever ce que, quand même tu le voudrais, tu ne pourrais plus me rendre, c’est-à-dire l’honneur. Et si je t’ai privé du plaisir d’être avec moi pendant cette nuit, je puis, à quelque moment que cela te plaise, t’en rendre plusieurs pour une. Contente-toi donc de cela, et comme il convient à un galant homme, qu’il te suffise d’avoir pu te venger et de me l’avoir fait savoir ; il n’y a point de gloire pour l’aigle à triompher d’une colombe ; donc, pour l’amour de Dieu et pour ton propre honneur, aie pitié de moi. — »

« L’écolier, se rappelant d’un cœur féroce l’injure reçue, et voyant la dame pleurer et supplier, éprouvait tout à la fois plaisir et ennui : plaisir de la vengeance qu’il avait désirée par-dessus tout ; ennui, l’humanité le portant à avoir pitié de la malheureuse. Mais pourtant l’humanité ne pouvant vaincre la férocité de son appétit de vengeance, il répondit : « — Madame Elena, si mes prières — que je n’ai point su, il est vrai, baigner de larmes et rendre mielleuses comme tu sais le faire maintenant pour les tiennes — m’avaient obtenu, la nuit que je mourais de froid dans ta cour pleine de neige, la faveur de pouvoir un instant m’abriter sous un endroit couvert, il me serait facile d’exaucer aujourd’hui tes prières. Mais s’il te soucie maintenant de ton honneur plus que par le passé, et qu’il te soit si pénible de rester ainsi nue, adresse ces prières à celui dans les bras duquel tu n’as pas craint, pendant la nuit que tu viens de rappeler, de rester nue, alors que tu m’entendais aller et venir dans ta cour, battant des dents et piétinant dans la neige ; fais-toi aider par lui ; dis-lui de te rendre tes vêtements, de t’apporter l’échelle pour descendre ; efforce-toi de l’intéresser à ton honneur que tu n’as pas hésité à mettre à toute heure mille fois en péril pour lui. Pourquoi ne l’appelles-tu pas pour qu’il te vienne en aide ? À qui cela appartient-il mieux qu’à lui ? Tu es à lui, et à qui donnera-t-il aide et protection, s’il ne te protège et s’il ne t’aide ? Appelle-le, sotte que tu es, et essaie si l’amour que tu lui portes, si ton adresse jointe à la sienne, te pourront délivrer de ma sottise à propos de laquelle pendant que tu te satisfaisais avec lui, tu lui demandais ce qu’il lui semblait être le plus fort, de ma sottise ou de l’amour que tu lui portais. Tu ne saurais maintenant te montrer accommodante au sujet de ce que je ne désire point, pas plus que tu ne pourrais me le refuser, si je le désirais ; réserve tes nuits pour ton amant, s’il arrive que tu partes d’ici vivante ; tes nuits sont à lui : moi, j’en eus trop d’une, et il me suffit d’avoir été bafoué une fois. Usant de toute ton astuce dans tes paroles, tu t’ingénies aussi à capter ma bienveillance en me flattant ; tu m’appelles gentilhomme plein de valeur, et tu t’efforces doucement à m’amener à renoncer, en homme magnanime, à te punir de ta méchanceté ; mais tes flatteries ne m’obscurciront point aujourd’hui les yeux de l’intelligence comme le firent autrefois tes promesses déloyales. Je me connais : je n’en ai pas autant appris de moi-même, pendant tout le temps que je suis resté à Paris, que tu ne m’en as fait connaître dans une seule de tes nuits. Mais, à supposer que je sois magnanime, tu n’es pas de celles à qui la magnanimité doit montrer ses effets. Pour les bêtes sauvages comme toi, la fin du châtiment comme de la vengeance doit être la mort, alors que pour les hommes on doit se contenter de ce que tu dis. Pour quoi, bien que je ne sois pas aigle, te connaissant non pour colombe mais pour serpent venimeux, j’entends te poursuivre de toute la force de ma haine, comme mon plus ancien ennemi. Tout ce que je te fais ne se peut d’ailleurs appeler vengeance mais plutôt châtiment, en tant que la vengeance doit surpasser l’offense, ce qui n’arrivera point ici ; pour ce que si j’avais voulu me venger, me souvenant à quelle extrémité tu réduisis mon âme, ta vie ne m’aurait pas suffi si je te l’avais prise, non plus que cent autres comme la tienne, car j’aurais occis une vile, mauvaise et coupable femme. Et que diable — mettant de côté le peu de beauté de ta figure que quelques années feront disparaître en la remplissant de rides — vaux-tu plus qu’une autre pauvre servante, toi qui as failli faire mourir un galant homme, comme tu m’appelais il y a un moment, dont la vie pourra peut-être encore être un jour plus utile en ce monde que cent mille de tes pareilles ne pourraient l’être pendant toute la durée de l’univers ? Je t’apprendrai donc par le châtiment que tu endures, ce que c’est que de te moquer des hommes qui ont un sentiment dans le cœur, ce que c’est que de se moquer des écoliers, et je te donnerai sujet de ne plus jamais tomber dans une pareille folie, si tu en réchappes. Mais si tu as si grand désir de descendre, que ne te jettes-tu à terre ? En te rompant le col, avec l’aide de Dieu, tu te délivreras en même temps du supplice où il te semble être, et tu me rendras l’homme le plus heureux du monde. Maintenant, je ne t’en veux plus dire davantage ; j’ai su si bien faire que je t’ai fait monter là-haut ; sache à présent si bien faire, toi, que tu en descendes comme tu sus te moquer de moi. — »

« Pendant que l’écolier parlait ainsi, la malheureuse dame ne cessait de pleurer, et le temps s’écoulait, le soleil montant toujours plus haut. Quand elle vit qu’il se taisait, elle dit : « — Hélas ! homme cruel, si cette maudite nuit te fut si douloureuse, et si ma faute te parut si grande que ni ma jeune beauté, ni mes larmes amères, ni mes humbles prières n’ont pu émouvoir ta pitié, laisse-toi au moins émouvoir, et relâche-toi de ta rigueur et de ta sévérité, par cela seul que je me suis confiée tout dernièrement à toi, et que je t’ai découvert tous mes secrets, ce qui t’a fourni l’occasion de pouvoir me faire reconnaître ma faute ; comme aussi, si je ne m’étais pas confiée à toi, tu n’aurais pu trouver aucun moyen de te venger de moi, ce que tu parais avoir souhaité avec tant d’ardeur. Hélas ! laisse ta colère et pardonne-moi désormais ; si tu veux me pardonner et me faire descendre d’ici, je suis toute prête à abandonner mon déloyal amant, et à t’avoir seul pour amant et pour maître, bien que tu dénigres fort ma beauté, en la donnant pour passagère et de peu de prix. Quelle que soit ma beauté, je sais que, comme celle des autres femmes, si on ne la doit point estimer pour autre chose, elle est un amusement et un passe-temps pour la jeunesse des hommes ; et tu n’es point vieux. Et, bien que je sois cruellement traitée par toi, je ne peux cependant pas croire que tu voudrais me donner une mort si cruelle que de me forcer à me jeter en désespérée au bas de cette tour, devant tes yeux auxquels — tu l’avouerais si tu n’étais pas devenu menteur — j’ai tellement plu jadis. Hélas ! aie pitié de moi, pour l’amour de Dieu ; aie pitié ! le soleil commence à devenir trop chaud, et, de même que le trop grand froid m’a fait souffrir cette nuit, la trop grande chaleur commence à me faire endurer grandissime souffrance. — »

« L’écolier qui prenait plaisir à prolonger cette conversation, répondit : « — Madame, tu ne t’es point confiée à moi à pause de l’amour que tu me portais, mais pour reconquérir celui que tu avais perdu, et pour ce ta confiance ne mérite autre chose qu’un traitement pire. Et tu as cru follement, si tu t’es imaginée que cette voie a été la seule ouverte à la vengeance que je souhaitais. J’en avais mille autres ; en faisant semblant de t’aimer, j’avais tendu autour de tes pieds plus de mille lacs ; et avant peu, si ce cas ne s’était pas présenté, tu devais de toute nécessité tomber dans l’un d’eux. Quel qu’eût été celui où tu fusses tombée, tu n’aurais pas éprouvé une peine ni une honte moindres que celui-ci ne t’en occasionne ; si j’ai employé celui-ci, ce n’est point par considération pour toi, mais pour me satisfaire plus vite. Et quand bien même tous eussent manqué, j’avais ma plume, avec laquelle j’aurais écrit sur ton compte tant de choses et de telle façon que, quand tu les aurais sues — et tu les aurais sues — tu aurais désiré mille fois n’être point née. Les forces de la plume sont beaucoup plus grandes que ne l’estiment ceux qui ne les ont point éprouvées par leur propre expérience. Je jure Dieu — puisse-t-il m’être propice jusqu’à la fin dans cette vengeance que je prends de toi, comme il me l’a été dès le commencement — que j’aurais écrit sur toi des choses telles que, rougissant de toi-même, tu te serais crevé les yeux pour ne point te voir ; et pour ce, ne reproche pas à la mer d’avoir été accrue par un petit ruisselet. De ton amour, ou de te posséder, je n’ai, comme je t’ai déjà dit, nul souci ; sois donc à celui avec qui tu as été, si tu le peux ; de même que je l’ai haï autrefois, je l’aime présentement en pensant à ce qu’il t’a fait. Vous allez, vous amourachant des jouvenceaux et convoitant leur amour, pour ce que vous les voyez le teint plus vif, la barbe plus noire, la taille élancée, et qu’ils dansent et qu’ils joutent ; mais tout cela, ceux qui sont quelque peu plus âgés l’ont eu eux aussi, et ils savent de plus tout ce que ces jouvenceaux ont encore à apprendre. En outre, vous les trouvez meilleurs cavaliers, faisant plus de milles en leur journée que les hommes plus mûrs. Certes, je confesse qu’ils savent secouer les jupons avec plus de force, mais les gens plus âgés, étant plus experts, savent mieux en quels endroits se tiennent les puces. Il vaut mieux manger peu et savoureux, que beaucoup et insipide ; le grand trot rompt et fatigue, quelque jeune qu’on soit, tandis que l’allure douce, encore qu’elle vous fasse arriver moins vite à l’auberge, vous y conduit au moins sans fatigue. Vous ne vous apercevez point, bêtes sans intelligence, combien de mal est caché sous ce peu de belle apparence. Les jouvenceaux ne se contentent point d’une seule, mais autant ils en voient, autant ils en désirent, d’autant ils se croient dignes. Pour quoi, leur amour ne peut être stable, et tu peux à cette heure en avoir par toi-même une preuve irrécusable. Il leur semble qu’ils méritent d’être révérés et caressés par leurs dames, et ils n’ont pas de plus grande gloire que de se vanter de celles qu’ils ont eues, lequel défaut en a fait tomber beaucoup, qui ne le redisent point, sous les coups de frères irrités. Bien que tu prétendes que tes amours n’ont jamais été connues que par ta servante et par moi, tu n’en sais rien, et tu crois mal si tu crois ainsi. Dans sa rue et dans la tienne, on ne parle que de cela ; mais la plupart du temps ceux à qui ces choses arrivent en dernier lieu sont ceux qui y sont les plus intéressés. Les jouvenceaux vous volent par-dessus le marché, tandis que les gens âgés vous font des présents. Donc, toi qui as mal choisi, reste à celui à qui tu t’es donnée, et laisse à une autre celui dont tu t’es moquée, car j’ai trouvé une dame bien au-dessus de toi, et qui a su mieux me connaître que tu ne l’as fait. Et afin que tu puisses emporter dans l’autre monde une plus grande certitude du désir de mes yeux que tu ne sembles l’avoir en ce monde par mes paroles, jette-toi tout de suite en bas, et ton âme, aussitôt reçue dans les bras du diable, comme je crois, pourra voir si mes yeux se seront troublés ou non de t’avoir vue précipitée de là-haut. Mais pour ce que je crois que tu ne voudras point me faire un tel plaisir, je te conseille, si le soleil commence à te chauffer, de te souvenir du froid que tu m’as fait souffrir, et si tu mêles ce souvenir à la chaleur que tu endures, sans aucun doute tu en sentiras le soleil adouci. — »

« L’inconsolable dame, voyant que les paroles de l’écolier avaient une conclusion si cruelle, recommença à se lamenter et dit : « — Eh bien ! puisque rien ne peut t’émouvoir de pitié pour moi, laisse-toi toucher au nom de l’amour que tu portes à cette dame plus avisée que moi que tu as trouvée et dont tu dis être aimé ; pardonne-moi pour que je puisse me revêtir, et fais-moi descendre d’ici. — » L’écolier se mit alors à rire, et voyant que la troisième heure était déjà largement passée, il répondit : « — Eh bien ! je ne saurais te dire non, puisque tu m’en as priée au nom d’une telle dame. Dis-moi où sont tes vêtements, j’irai te les chercher et je te ferai descendre. — » La dame, croyant cela, se rassura un peu, et lui indiqua l’endroit où elle avait déposé ses habits. L’écolier, étant sorti de la tour, ordonna à son serviteur de ne point s’éloigner, et de veiller à ce que personne n’entrât dans la tour avant qu’il ne revînt ; après quoi, il s’en alla chez un de ses amis, où il déjeuna tout à son aise ; puis, quand l’heure lui sembla venue, il s’en fut dormir.

« La dame, restée sur la tour, quoiqu’un peu réconfortée par un sot espoir, s’en fut, bien triste encore, s’asseoir à l’endroit où le mur faisait un peu d’ombre, et se mit à attendre, faisant d’amères réflexions. Plongée dans ses pensées, tantôt espérant, tantôt désespérant de voir revenir l’écolier avec ses vêtements, et passant d’une idée à une autre, elle s’endormit, vaincue parla douleur, et comme une personne qui n’avait pas dormi de toute la nuit précédente. Le soleil qui était déjà très ardent, ayant atteint le milieu de sa course, frappait à découvert et d’aplomb sur le corps tendre et délicat de la dame, et dardait sur sa tête que rien ne protégeait, avec une telle force, que non seulement il lui brûla les chairs, mais qu’il les lui fendit et les lui ouvrit toutes, et la cuisson fut telle qu’elle réveilla l’infortunée qui dormait. Se sentant brûler, elle voulut changer un peu de place, mais à chaque mouvement il lui semblait que toute sa peau s’ouvrait et éclatait, comme nous voyons faire d’une feuille de parchemin brûlée quand on veut l’étirer ensuite ; en outre, la tête lui faisait si mal qu’il lui semblait qu’elle allait se rompre, ce qui n’était en rien surprenant. La terrasse de la tour était si brûlante, qu’elle ne pouvait s’y tenir ni sur les pieds ni autrement ; pour quoi, ne pouvant rester à la même place, elle allait et venait en gémissant. En outre, comme il ne faisait pas un souffle de vent, il y avait des mouches et des taons en grandissime quantité, lesquels se posant sur ses chairs fendues, la piquaient si cruellement, que chaque piqûre lui semblait une pointure d’aiguillon ; pour quoi, elle ne cessait de les chasser avec les mains, maudissant la vie, son amant et l’écolier. Étant ainsi molestée, blessée, torturée par la chaleur horrible du soleil, par les mouches et les taons, comme aussi par la faim et plus encore par la soif ; livrée à l’angoisse de mille pensers douloureux, elle se dressa sur ses pieds et se mit à regarder si elle ne verrait pas ou n’entendrait pas quelqu’un s’approcher d’elle, disposée, quoi qu’il lui en dût advenir, à l’appeler et à lui demander secours. Mais sa mauvaise fortune lui avait encore enlevé cette chance. Les laboureurs avaient tous quitté les champs à cause de la chaleur ; ajoutons que ce jour-là, personne n’était venu travailler près de la tour, tous les voisins étant à battre leur blé chez eux ; pour quoi, elle n’entendait rien que les cigales, et ne voyait que l’Arno qui, lui apportant le désir de boire de son eau, n’apaisait point sa soif, mais l’augmentait au contraire. Elle apercevait aussi plus loin des bois ombreux et des maisons où elle aurait bien voulu être, et qui lui étaient également un sujet d’angoisse.

« Que dirons-nous plus de la malheureuse dame ? Le soleil sur sa tête, la chaleur de la terrasse sous ses pieds, les piqûres des mouches et des taons par côté l’avaient tellement rongée de toutes parts, que la pauvre femme qui, la nuit précédente, dissipait les ténèbres par la blancheur de sa peau, était devenue maintenant rouge comme rage, toute zébrée de sang, et aurait paru, à qui aurait pu la voir, la plus vilaine chose du monde. Pendant qu’elle était ainsi, sans espérance et sans conseil, attendant plutôt la mort qu’autre chose, l’écolier, l’heure de none étant passée, se réveilla, et se souvenant de sa dame, il retourna vers la tour pour voir ce qu’il en était d’elle, et envoya manger son serviteur qui était encore à jeun. La dame l’ayant entendu, vint toute faible et succombant sous l’angoisse, s’asseoir sur le bord de la trappe, et se mit à dire en gémissant : « — Rinieri, tu t’es bien vengé outre mesure, car si je t’ai fait geler de nuit dans ma cour, tu m’as de jour fait rôtir sur cette tour, voire brûler, et de plus mourir de faim et de soif ; pour quoi, je te prie, pour l’amour de Dieu seul, de monter ici, et, puisque je n’ai pas le cœur de me donner la mort moi-même, de me la donner toi, car je la désire plus que toute autre chose, tant est grand le tourment que j’éprouve. Et si tu ne veux pas me faire cette grâce, fais-moi apporter au moins un verre d’eau, que je puisse y baigner ma bouche à laquelle mes larmes ne suffisent point, tant est grande la sécheresse et l’ardeur que je ressens. — »

« L’écolier reconnut bien à sa voix quelle était sa faiblesse ; il vit aussi en partie son corps tout grillé par le soleil, tout cela et ses humbles prières lui inspirèrent un peu de pitié pour elle ; mais pourtant il répondit : « — Méchante femme, tu ne mourras point de mes mains ; tu mourras des tiennes si l’envie t’en vient ; et tu auras de moi autant d’eau pour alléger ta chaleur que j’eus de toi du feu pour alléger mon froid. Je ne me plains que d’une chose, à savoir que, tandis que la maladie occasionnée par le froid que j’éprouvai dut se guérir par la chaleur d’un fumier infect, la maladie produite par la chaleur que tu endures présentement se pourra soigner par le froid de l’eau de rose odoriférante ; et que, alors que j’ai failli perdre les nerfs et tout le corps, toi, écorchée par cette chaleur, tu resteras aussi belle que le serpent qui a quitté sa vieille peau. — » « — Oh ! misérable de moi — dit la dame — que Dieu donne à ceux qui me veulent du mal ces beautés acquises de telles façons ; mais toi, plus cruel qu’aucune bête féroce, comment as-tu pu souffrir de me briser de cette manière ? Qu’aurais-je pu attendre de plus de toi ou de tout autre, si j’avais fait périr toute ta famille sous les plus cruels tourments ? Certes, je ne sais pas quelle plus grande cruauté on aurait pu exercer envers un traître qui aurait mis à mort toute une cité, que celle avec laquelle tu m’as traitée en me faisant rôtir au soleil et manger des mouches ; tu n’as pas même voulu me donner un verre d’eau, alors qu’aux assassins condamnés par la justice et qu’on mène à la mort, on donne à boire souvent du vin quand ils le demandent. Eh bien ! puisque je vois que tu persistes dans ton acerbe cruauté, et que la passion que j’endure ne peut en rien t’émouvoir, je me disposerai patiemment à recevoir la mort, afin que Dieu ait miséricorde de mon âme ; et je le prie de jeter un juste regard sur ton ouvrage. — » Et ces paroles dites, elle se traîna péniblement vers le milieu de la terrasse, désespérant d’échapper à une si ardente chaleur. Là, pleurant abondamment, et se lamentant sur son triste sert, elle crut mourir de soif et de douleur, non pas une fois, mais mille.

« L’heure de vespres étant déjà arrivée, l’écolier estimant avoir assez fait, fit prendre les vêtements de la dame, les fit envelopper dans le manteau de son serviteur, et s’en alla à la maison de la malheureuse, où il trouva la servante qui était assise sur le seuil de la porte, triste, désolée, ne sachant quel parti prendre, et il lui dit : « — Bonne femme, qu’est-il arrivé à ta maîtresse ? — » À quoi la servante répondit : « — Messire, je ne sais. Je croyais ce matin la trouver dans le lit où il m’avait semblé la voir aller hier soir ; mais je ne l’ai trouvée ni là, ni ailleurs, et je ne sais ce qu’elle est devenue, de quoi j’éprouve un grandissime chagrin. Mais vous, messire, ne saurez-vous rien m’en dire ? — » À quoi l’écolier répondit : « — Eussé-je pu te tenir aussi avec elle là où je l’ai tenue, afin de te punir de ta faute comme je l’ai punie de la sienne ! Mais pour sûr, tu ne m’échapperas pas des mains que je ne te paie tes bons offices, de sorte que tu ne fasses jamais plus de méchant tour à personne sans te souvenir de moi. — » Cela dit, il dit à son domestique. « — Donne-lui ces vêtements, et dis-lui qu’elle aille trouver sa maîtresse, si elle veut. — » Le domestique fit selon qu’il lui avait ordonné ; pour quoi, la servante ayant pris les vêtements et les ayant reconnus, et se rappelant ce qu’on venait de lui dire, trembla qu’ils ne l’eussent tuée, et eut peine à se retenir de crier. L écolier étant parti, elle s’en alla sur-le-champ, en courant, vers la tour et toute en pleurs.

« Ce même jour, un laboureur de la dame avait par hasard perdu deux cochons ; comme il allait à leur recherche, il arriva vers la tourelle un peu après le départ de l’écolier, et regardant partout s’il ne verrait pas ses cochons, il entendit les plaintes que poussait la malheureuse dame ; pour quoi, s’étant approché, il cria tant qu’il put : « — Qui est-ce qui se plaint là-haut ? — » La dame reconnut la voix de son laboureur, et l’ayant appelé par son nom, elle dit : « — Eh ! va chercher ma servante, et fais en sorte qu’elle puisse venir me trouver ici. — » Le laboureur, l’ayant reconnue, dit : « — Hélas ! Madame, qui vous a portée là-haut ? Votre servante vous a cherché tout aujourd’hui ; mais qui aurait jamais pensé que vous deviez être là ? — » Et ayant pris les deux bras de l’échelle, il se mit à la dresser comme elle devait être, et à la lier avec des cordes et des bâtons en travers. Sur ces entrefaites, survint la servante qui étant entrée dans la tour, ne pouvant plus retenir sa voix et se frappant le front avec les mains, se mit à crier : « — Hélas ! ma douce âme, où êtes-vous ? — » La dame l’entendant, dit le plus fort qu’elle put : « — Ma sœur, je suis ici, en haut ; ne pleure pas, mais apporte-moi vite mes vêtements. — » Quand la servante l’entendit parler, quasi toute réconfortée, elle monta par l’échelle que le laboureur avait déjà presque entièrement raccommodée, et, aidée par lui, elle parvint sur la terrasse. Quand elle vit sa maîtresse, qui ressemblait non à un corps humain, mais à un cep de vigne à moitié brûlé, toute brisée, toute pâle, gisant nue sur la terre, elle mit ses mains sur ses yeux, et se mit à pleurer comme si elle était morte. Mais la dame la pria de se taire pour l’amour de Dieu, et de l’aider à se vêtir. Ayant appris d’elle que personne ne savait où elle avait été, sinon ceux qui lui avaient apporté ses vêtements et le laboureur qui était encore là, elle se calma un peu, et elle les pria, pour l’amour de Dieu, de n’en jamais rien dire à personne.

« Le laboureur, après de nombreuses paroles, ayant mis sur ses épaules la dame qui ne pouvait marcher, la porta enfin sans encombre hors de la tour. La malheureuse servante, qui était restée en arrière, en descendant avec moins de précautions, fit un faux pas, tomba de l’échelle par terre et se rompit la cuisse, sur quoi, de douleur, elle se mit à mugir si fort qu’on aurait dit un lion. Le laboureur, ayant déposé la dame sur un tas d’herbes, alla voir ce qu’avait la servante, et ayant vu qu’elle avait la cuisse rompue, il la porta aussi sur le tas d’herbes, et la posa à côté de la dame. Celle-ci, voyant ce nouveau malheur s’adjoindre à tous ses autres maux, celle dont elle espérait aide plus que de toute autre avec la cuisse cassée, fut affligée outre mesure, et recommença à pleurer si misérablement que non seulement le laboureur ne la put consoler, mais qu’il se mit de son côté à pleurer aussi. Mais, le soleil étant déjà bas, afin que la nuit ne les surprît point en cet endroit, selon le désir de l’inconsolable dame, il s’en alla chez lui, et là, ayant appelé ses deux frères et sa femme, ils revinrent tous les quatre avec une civière sur laquelle ils mirent la servante et la portèrent à la maison. Puis le laboureur ayant réconforté la dame avec un peu d’eau fraîche et de bonnes paroles, la prit sur son dos et la porta dans sa chambre. La femme du laboureur, après lui avoir donné à manger du pain lavé et l’avoir déshabillée, la mit au lit, et ils prirent leurs mesures pour que la servante et elle fussent transportées à Florence pendant la nuit ; ce qui fut fait. Là, la dame qui avait à sa disposition un grand fonds de mensonges, ayant inventé une fable tout à fait opposée à ce qui était arrivé, fit croire à ses frères et à ses sœurs, et à tout le monde que tout cela était arrivé à sa servante et à elle par enchantements de démons. Les médecins furent appelés, et non sans grandissime angoisse et péril pour la dame dont la peau resta plus d’une fois attachée à ses draps, ils la guérirent d’une ardente fièvre et des autres accidents. Ils guérirent aussi la servante de sa cuisse cassée. Sur quoi, la dame ayant oublié son amant, se garda dorénavant de se moquer des autres et d’aimer. Quant à l’écolier, apprenant que la servante s’était rompue la cuisse, il estima avoir obtenu une entière vengeance, et joyeux, il passa outre sans plus rien dire.

« Voilà donc ce qu’il advint à la sotte jeune dame de ses moqueries. Elle avait cru se jouer d’un écolier comme elle aurait fait d’un autre, ne sachant point que la plupart d’entre eux, sinon tous, savent où le diable a la queue. Et pour ce, gardez-vous, mes dames, de vous moquer de personne, et surtout des écoliers. — »



NOUVELLE VIII


Deux hommes mariés se fréquentent journellement, l’un d’eux couche avec la femme de l’autre, lequel s’en étant aperçu, s’entend avec la femme du traître pour enfermer celui-ci dans une caisse sur laquelle ils prennent ensuite tous deux leurs ébats.


Les dames avaient éprouvé du chagrin et de l’ennui à entendre raconter les malheurs d’Élena ; mais pour ce qu’elles estimaient qu’ils lui étaient en partie justement arrivés, ils leur avaient inspiré une pitié fort modérée, bien qu’elles tinssent l’écolier pour un homme rigide, fièrement entêté, voire cruel. Mais Pampinea étant parvenue à la fin de sa nouvelle, la reine ordonna à la Fiammetta de poursuivre. Celle-ci, désireuse d’obéir, dit : « — Plaisantes dames, pour ce qu’il me semble que la sévérité de l’écolier bafoué vous a quelque peu troublées, j’estime qu’il convient de ragaillardir vos esprits attristés par quelque chose de plus agréable ; c’est pourquoi j’entends vous dire une petite nouvelle à propos d’un jeune homme qui reçut une injure avec plus de mansuétude, et s’en vengea d’une façon plus modérée. Par elle, vous pourrez comprendre que, quand un homme fait tant que de se venger, il doit bien lui suffire d’avoir rendu un âne en échange de celui qu’il a reçu, sans chercher à tirer plus forte vengeance qu’il ne convient.

« Il faut donc que vous sachiez qu’à Sienne, ainsi que je l’ai entendu dire jadis, il y avait deux jeunes gens très aisés et de bonnes familles bourgeoises, dont l’un s’appelait Spinelloccio Tanena, et l’autre Zeppa di Mino ; tous les deux demeuraient porte à porte dans la rue Camollia. Ces deux jeunes gens étaient toujours ensemble, et paraissaient s’aimer autant et même plus que s’ils eussent été frères. Chacun d’eux avait pour femme une fort belle dame. Or il advint que Spinelloccio, fréquentant beaucoup la maison de Zeppa, que Zeppa y fût ou n’y fût pas, devint tellement familier avec la femme de ce dernier, qu’il finit par coucher avec elle, et les deux amants continuèrent un bon temps ce jeu sans que personne ne s’en aperçut. Pourtant, à la longue, Zeppa étant un jour chez lui sans que sa femme le sût, Spinelloccio s’en vint le demander. La dame lui dit qu’il n’était point à la maison ; sur quoi Spinelloccio étant monté promptement trouva la dame dans la salle et voyant qu’il n’y avait personne, se mit à la prendre dans ses bras et à l’embrasser ; et elle en fit autant. Zeppa qui vit cela, ne souffla mot, et se tint caché pour voir où le jeu s’arrêterait. Il ne tarda point à voir sa femme et Spinelloccio ainsi embrassés s’en aller dans la chambre et s’y enfermer, de quoi il fut fort courroucé. Mais comprenant que s’il faisait du bruit l’injure qui lui avait été faite n’en serait pas moindre, qu’au contraire elle serait augmentée de la honte, il donna toute sa pensée à chercher quelle vengeance il en devait tirer de façon que, sans qu’on n’en sût rien au dehors, il en fût satisfait. Après y avoir longtemps pensé, il crut avoir trouvé le moyen, et se tint caché pendant tout le temps que Spinelloccio demeura avec la dame.

« Quand celui-ci s’en fut allé, il entra dans la chambre où il trouva la dame qui n’avait pas encore fini de rajuster sur sa tête son voile que Spineloccio en jouant avec elle avait fait tomber, et il dit : « — Femme, que fais-tu là ? — » À quoi la dame répondit : « — Ne le vois-tu pas ? — » « — Oui bien — dit Zeppa — oui ; j’ai vu aussi autre chose que je n’aurais pas voulu voir. » — Sur ce, il entra en grandes explications sur ce qui s’était passé, et la dame, tremblant de peur, après lui avoir avoué ce qu’elle ne pouvait véritablement nier de ses relations avec Spinelloccio, se mit à pleurer et à lui demander pardon. À quoi le Zeppa dit : « — Vois, femme, tu as mal fait ; si tu veux que je te le pardonne, songe à faire entièrement ce que je t’ordonnerai, et le voici : je veux que tu dises à Spinelloccio que demain matin, sur l’heure de tierce, il trouve un motif quelconque pour me quitter et venir ici te trouver ; quand il y sera, je reviendrai, et dès que tu m’entendras, tu le feras aussitôt entrer dans cette caisse où tu l’enfermeras. Puis, quand tu auras fait cela je te dirai ce qu’il te restera à faire. Et tu ne devras avoir aucune hésitation à ce faire, car je te promets que je ne lui ferai aucun mal. — » La dame pour le contenter, dit qu’elle le ferait, et elle le fit en effet.

« Le lendemain, sur la troisième heure, Zeppa et Spinelloccio étant ensemble, Spinelloccio qui avait promis à la dame d’aller la trouver à cette heure-là, dit à Zeppa : « — Je dois déjeuner ce matin avec un ami et je ne veux pas me faire attendre ; pour ce, va avec Dieu. — » Zeppa dit : « — Il n’est pas encore l’heure de déjeuner, il s’en faut. — » Spinelloccio dit : « — Cela ne fait rien ; j’ai aussi à causer avec lui d’une affaire, de sorte qu’il faut que j’y sois de bonne heure. — » Spinelloccio ayant donc quitté Zeppa, fit un détour et s’en alla chez ce dernier trouver sa femme. Ils venaient à peine d’entrer dans la chambre, que Zeppa revint. La dame l’entendant, se montra très effrayée, et le fit entrer dans la caisse comme son mari le lui avait dit ; après quoi, l’y ayant enfermé, elle sortit de la chambre.

« Zeppa étant monté, dit : « — Femme, est-il l’heure de déjeuner ? — » La dame répondit : « — Oui, dans un moment. — » Zeppa dit alors : « — Spinelloccio est allé déjeuner ce matin avec un sien ami et a laissé sa femme seule, mets-toi à la fenêtre et appelle-la ; dis-lui qu’elle vienne déjeuner avec nous. — » La dame, craignant pour elle-même, et pour ce devenue tout à fait obéissante, fit ce que son mari lui ordonnait. La femme de Spinelloccio, après en avoir été bien priée par la femme de Zeppa, se décida à venir en apprenant que son mari ne devait pas déjeuner à la maison. Quand elle fut venue, Zeppa lui faisant de grandes caresses et la prenant amicalement par la main, ordonna doucement à sa femme d’aller à la cuisine, et emmena avec lui sa voisine dans la chambre où, à peine entré, il se retourna et ferma la porte en dedans. Quand la dame vit fermer la porte en dedans, elle dit : « — Eh ! Zeppa, que veut dire ceci ? C’est donc pour cela que vous m’avez fait venir ? Voilà l’amitié que vous portez à Spinelloccio, et la loyale compagnie que vous lui faites ? — » À quoi Zeppa s’était approché de la caisse où était le mari de la dame, et tenant celle-ci dans ses bras, dit : « — Femme, avant de te mettre en colère, écoute ce que je veux te dire : j’ai aimé et j’aime Spinelloccio comme un frère, et hier, bien qu’il ne le sache pas, j’ai trouvé que la confiance que j’avais en lui avait abouti à ceci, à savoir qu’il couche avec ma femme tout comme avec toi. Or, précisément parce que je l’aime, je n’entends pas tirer de lui une autre vengeance que de lui faire la même injure qu’il m’a faite : il a eu ma femme, et j’entends à mon tour t’avoir. Si tu refuses, il faudra certainement que je le prenne céans, et comme je n’entends pas laisser cette offense impunie, je lui ferai un tel jeu, que ni toi ni lui ne serez jamais plus joyeux de votre vie. — »

« La dame, oyant cela, et Zeppa continuant à la presser vivement, finit par le croire et dit : « — Mon cher Zeppa, puisque c’est sur moi que doit retomber cette vengeance, j’en suis contente, pourvu que, après ce que nous allons faire, tu me fasses rester en paix avec ta femme, comme j’entends, nonobstant ce qu’elle m’a fait, lui conserver mon amitié. — » À quoi Zeppa répondit : « — Certainement, je le ferai ; en outre, je te donnerai un rare et beau joyau comme tu n’en as jamais eu. — » Ceci dit, l’ayant prise dans ses bras, il se mit à l’embrasser, l’étendit sur la caisse où était enfermé le mari, et là, il se satisfit tout autant qu’il lui plut avec elle, et elle avec lui.

« Spinelloccio qui était dans la caisse, et qui avait entendu tout ce que Zeppa avait dit, ainsi que la réponse de sa femme, et qui, ensuite avait senti la danse de Trévise qu’on faisait sur sa tête, éprouva un moment une si grande douleur qu’il faillit en mourir ; et n’eût été qu’il craignait Zeppa, il aurait dit de grosses injures à sa femme, tout enfermé qu’il était. Cependant, en songeant que l’offense avait commencé de son chef, et que Zeppa avait raison de faire ce qu’il faisait, et qu’il s’était comporté envers lui humainement et comme un camarade, il se dit qu’il devait rester plus que jamais l’ami de Zeppa, si celui-ci y consentait.

« Zeppa, après être resté avec la dame autant qu’il lui plut, descendit de la caisse, et comme la dame lui demandait le joyau qu’il lui avait promis, il ouvrit la porte de la chambre et fit rentrer sa femme, laquelle ne dit autre chose que ceci : « — Madame, vous m’avez rendu un pain pour une fouace. — » Sur quoi, elle se mit à rire. Zeppa lui dit alors : « — Ouvre cette caisse — » ce qu’elle fit, et Zeppa montra à la dame son Spinelloccio. Il serait trop long de dire lequel des deux eut le plus de honte, du Spinelloccio à la vue de Zeppa et sachant que ce dernier savait ce qu’il avait fait, ou de la dame voyant son mari et comprenant qu’il avait entendu et senti ce qu’elle lui avait fait sur la tête. Zeppa lui dit : « — Voilà le joyau que je te donne. — »

« Spinelloccio, étant sorti de sa caisse, sans trop faire de réflexions, dit : « — Zeppa, nous sommes quitte à quitte ; et pour ce, il est bon, comme tu le disais tout à l’heure à ma femme, que nous restions amis, comme d’habitude ; et puisqu’entre nous deux il n’y a que nos femmes qui ne soient pas en commun, il faut les mettre en commun elles aussi. — » Zeppa y consentit, et dans la meilleure entente du monde tous les quatre déjeunèrent ensemble. À partir de ce jour, chacune de ces dames eut deux maris, et chacun de ceux-ci eut deux femmes, sans que jamais la moindre contestation ou la moindre querelle s’élevât entre eux à ce sujet. — »




NOUVELLE IX


Maître Simon, médecin, ayant été conduit de nuit en certain lieu par Bruno et Buffamalcco pour faire partie d’une troupe qui allait en course, est jeté par Buffamalcco dans une fosse d’ordure et y est laissé.


Après que les dames eurent quelque peu plaisanté sur la communauté des femmes des deux Siennois, la reine à laquelle il restait seule à parler pour ne pas faire tort à Dioneo, commença : « — Amoureuses dames, Spinelloccio méritait fort bien l’injure qui lui fut faite par Zeppa ; pour quoi, il ne me semble pas qu’il faille aigrement blâmer, comme Pampinea voulait peu auparavant nous le montrer, quiconque trompe celui qui court au-devant de la tromperie ou qui la mérite ; Spinelloccio avait mérité d’être bafoué, et moi j’entends vous parler de quelqu’un qui était allé chercher son propre dommage, estimant que ceux qui le lui firent subir ne sont point à blâmer, mais sont au contraire dignes de louanges. L’aventure arriva à un médecin qui retourna de Boulogne à Florence tout couvert de poil de vair[1], bien qu’il ne fût qu’un ignorant.

« Comme nous le voyons chaque jour, nos concitoyens nous reviennent de Bologne, qui juge, qui médecin, qui notaire, avec les robes longues et larges, couleur d’écarlate et doublées de vair, et avec d’autres grandissimes apparences ; quant aux faits qui s’ensuivent, nous les voyons aussi chaque jour. Parmi ces faux savants, un maître Simone da Villa, plus riche de biens paternels que de science, nous revint, il n’y pas longtemps, docteur en médecine, selon ce qu’il disait lui-même, vêtu d’écarlate et coiffé d’une grande cornette, lequel prit une maison dans la rue que nous appelons aujourd’hui la rue du Concombre. Ce maître Simone tout nouvellement venu, comme je viens de le dire, avait entre autres remarquables habitudes, celle de demander à la personne qui se trouvait avec lui le nom de tous ceux qu’il voyait passer dans la rue ; et comme s’il avait dû composer les médecines qu’il donnait à ses malades d’après l’attitude des gens, il prêtait attention à tous et les recueillait en sa mémoire. Parmi ceux qui attirèrent plus particulièrement ses regards, il y eut deux peintres, dont il a été déjà parlé ici deux fois en ce jour, Bruno et Buffamalcco, qu’on voyait continuellement ensemble et qui étaient ses voisins. Et comme il lui parut que les deux compères s’embarrassaient moins de soucis et vivaient plus joyeusement que qui que ce fût au monde, ce qui était en effet, il s’informa à plusieurs personnes de leur condition. Chacun lui ayant dit qu’ils étaient de pauvres peintres, il se mit dans la tête qu’il n’était pas possible que leur pauvreté leur permît de vivre si joyeusement ; mais il pensa, pour ce qu’il avait entendu dire que c’étaient des hommes pleins d’astuce, qu’ils devaient tirer de grandissimes profits d’une autre façon qu’on ne connaissait pas. Pour quoi, il lui vint le désir de se lier avec eux, si c’était possible, ou tout au moins avec l’un deux. Il eut l’occasion de faire connaissance de Bruno, et celui-ci ayant au bout de quelques jours reconnu que ce médecin était un sot animal, se mit à tirer de lui le plus bel amusement du monde, grâce à ses sottises, et, de son côté, le médecin prenait avec lui un merveilleux plaisir. Après l’avoir plusieurs fois invité à déjeuner, et pour ce, croyant pouvoir deviser familièrement avec lui, il lui dit quel étonnement il éprouvait à les voir, lui et Buffamalcco, qui étaient de pauvres gens, vivre si joyeusement, et il les pria de lui apprendre comment ils faisaient.

« Bruno, entendant ce que lui disait le médecin, et la demande de celui-ci lui paraissant une de ses sottises et de ses âneries habituelles, se mit à rire, et pensa à lui répondre comme sa bêtise le méritait ; il dit : « — Maître, je ne dirais pas à beaucoup de personnes comment nous faisons, mais je n’aurai garde de refuser de vous le dire, à vous, parce que vous êtes un ami et que je sais que vous ne le direz pas à d’autres. Il est vrai que mon compagnon et moi, nous vivons aussi joyeusement et aussi bien qu’il paraît, et mieux encore ; cependant pas plus avec notre profession qu’avec les revenus que nous retirons de nos domaines, nous ne pourrions payer l’eau avec laquelle nous travaillons. Je ne veux point, pour cela, que vous croyiez que nous allions voler, mais nous allons en course, et c’est de là que, sans aucun dommage pour autrui, nous tirons tout ce qu’il faut pour nos plaisirs et pour nos besoins ; c’est de là que vient la vie joyeuse que vous nous voyez mener. — » Le médecin, oyant cela, s’étonna beaucoup, et sans savoir ce que c’était qu’aller en course, il le crut ; puis soudain il entra en un chaud désir de savoir ce que c’était qu’aller en course, et il pria instamment Bruno de le lui dire, lui affirmant qu’il ne le dirait pour sûr jamais à personne.

« — Holà ! maître — dit Bruno — que me demandez-vous ? C’est un trop grand secret que celui que vous voulez connaître, et chose à me ruiner et à me faire chasser du monde, voire à me faire mettre dans la bouche de Lucifer da San Gallo, si on le savait ; mais si grande est l’amitié que je porte à votre qualitative ânerie de Legnaja, et si grande est la confiance que j’ai en vous, que je ne peux vous refuser quelque chose que vous désirez ; et pour ce, je vous le dirai, à cette condition que vous me jurerez sur la croix de Montesone que jamais, comme vous me l’avez promis, vous ne le direz à personne. — » Le maître affirma qu’il ne le dirait point. « — Donc, mon doux maître — dit Bruno — il faut que vous sachiez qu’il n’y a pas encore longtemps il y avait en cette cité un grand maître en nécromancie, nommé Michele Scotto pour ce qu’il était d’Écosse, et que beaucoup de gentilshommes, dont bien peu sont aujourd’hui vivants, recevaient en grandissime honneur. Quand il voulut partir d’ici, sur leurs instances et sur leurs prières, il nous laissa deux de ses disciples fort suffisants pour le remplacer, auxquels il ordonna de se tenir toujours aux ordres des gentilshommes qui l’avaient ainsi honoré. Ceux-ci donc servaient loyalement les susdits gentilshommes dans leurs amours et dans leurs autres affaires ; puis, la cité leur plaisant, ainsi que les mœurs de ses habitants, ils résolurent d’y demeurer à tout jamais, et se prirent de grande et étroite amitié avec quelques-uns de nos concitoyens, sans regarder s’ils étaient nobles ou non, riches ou pauvres, mais seulement si leurs habitudes et leurs manières étaient conformes aux leurs. Pour complaire à ceux qui étaient ainsi devenus leurs amis, ils formèrent une société d’environ vingt-cinq membres qui devaient se réunir au moins deux fois par mois en un lieu choisi par eux ; là, chacun des assistants leur exprimait son désir, et soudain ils lui donnaient satisfaction cette nuit même. Comme Buffamalcco et moi nous étions en singulière relation et amitié avec ces deux nécromanciens, nous fûmes introduits par eux dans cette compagnie, et nous en sommes encore. Et je vous le dis, quand il arrive que nous nous rassemblons, c’est chose merveilleuse à voir que les tentures qui ornent la salle où nous mangeons, les tables servies d’une façon royale, la quantité des nobles et beaux serviteurs, tant hommes que femmes mis à la disposition de chaque membre de cette société ; et les bassines, les aiguières, les flacons, les coupes et les autres vases d’or et d’argent dans lesquels nous mangeons et buvons ; sans compter les victuailles nombreuses et variées au gré de chacun, qu’on apporte devant nous, chacune à son temps. Je ne pourrais jamais vous énumérer la qualité et la quantité des instruments de musique dont les doux sons s’y font entendre, ainsi que les chants pleins de mélodie qu’on y écoute ; je ne pourrais non plus vous dire la quantité de cire que l’on brûle à ces soupers, ni celle des confetti qui s’y consomment, et combien sont exquis les vins qui s’y boivent. Je ne voudrais pas, ma bonne tête de citrouille, que vous croyiez que nous nous tenons là avec les vêtements que vous nous voyez ; il n’y en a pas un de nous qui ne vous fit l’effet d’un empereur, tellement nous sommes parés de vêtements magnifiques et de belles choses. Mais par-dessus tous les plaisirs que nous y goûtons, il y a celui des belles dames que l’on fait venir de toutes les parties du monde, selon le désir de chacun. Vous y verriez la dame des Barbanicchi, la reine des Basques, la femme du Soudan, l’impératrice d’Osbech, la Chianchianfera de Norwège, la Sémistante de Berlinzone et la Scalpèdre de Narsia. Mais pourquoi vous les énumérer ? Il y a toutes les reines du monde, je dis jusqu’à la Schinchimurra du prêtre Jean, qui, pour moi, a des cornes au cul. Or, voyez à présent vous-même : après qu’on a bien bu et bien mangé des confetti, et dansé une danse ou deux, chacune de ces reines s’en va dans sa chambre avec celui qui l’a fait venir. Et sachez que ces chambres paraissent un paradis tant elles sont belles ; elles exhalent des parfums non moins agréables que ceux qui sortent des boîtes d’épices de votre boutique, quand vous faites piler le cumin ; il y a des lits qui vous paraîtraient plus beaux que celui du doge de Venise ; c’est là-dessus qu’on va se reposer. Or comment on s’y démène, comment les susdites tisseuses y tirent le châssis à elles pour faire le drap serré, je vous le laisse à penser. Mais parmi tous nos autres compagnons, ceux, à mon avis, qui sont le mieux partagés, c’est Buffamalcco et moi, pour ce que la plupart du temps Buffamalcco fait venir pour lui la reine de France et moi je fais venir la reine d’Angleterre, qui, toutes deux, sont les plus belles femmes du monde ; et nous avons su si bien faire, qu’elles n’ont point autre chose en tête que nous. Pour quoi, vous pouvez de vous-même penser si nous pouvons et devons vivre plus heureux que les autres hommes, puisque nous avons l’amour de deux si grandes reines ; sans compter que, quand nous voulons avoir d’elles un ou deux mille florins, nous les avons. C’est cela que nous appelons vulgairement aller en course ; pour ce que, de même que les corsaires pillent et dérobent les autres, ainsi nous faisons ; différant seulement d’eux en cela qu’ils ne rendent jamais ce qu’ils ont pris, et que nous, nous le rendons quand nous nous en sommes servi. Maintenant, mon bon maître, vous avez compris ce que nous appelons aller en course, et vous pouvez voir combien cela doit être tenu secret ; et pour ce plus ne vous le dis, ni ne vous en prie. — »

« Le maître, dont la science ne s’étendait probablement pas plus loin qu’à soigner les enfants de la teigne, ajouta autant de foi aux paroles de Bruno qu’on devrait le faire pour une bonne vérité, et il s’enflamma d’un si vif désir d’être admis dans cette société, qu’il n’avait jamais brûlé autant d’envie pour n’importe quelle chose désirable. Pour quoi, il répondit à Bruno que ce n’était point étonnant s’ils vivaient joyeux, et il se retint à grand’peine de ne pas le requérir sur-le-champ de le faire recevoir, remettant cela au moment où, lui ayant encore fait plus d’avances, il pourrait lui adresser sa requête avec plus de confiance. Ayant donc réservé cette question, il continua de plus en plus à le fréquenter, à l’avoir soir et matin à sa table et à lui témoigner une amitié démesurée ; et leur liaison était devenue si grande et si continuelle, qu’il ne semblait pas que le maître eût pu ni su vivre sans Bruno. Celui-ci, se voyant si bien traiter, pour ne point paraître ingrat de l’honneur que lui faisait le médecin, avait peint dans son salon le carême, un agnus Dei à l’entrée de sa chambre, et sur la porte de la rue un pot de chambre, afin que ceux qui auraient besoin de ses conseils sussent le reconnaître parmi ses autres confrères. Il lui avait peint aussi dans une petite galerie qu’il avait, la bataille des rats et des chats, laquelle paraissait au médecin une très belle chose. En outre, il disait parfois au maître quand il n’avait pas soupé avec lui : « — Cette nuit, j’ai été à l’assemblée, et comme j’étais un peu las de la reine d’Angleterre, j’ai fait venir la Gumèdre du grand Kan de Tartarie. — » Le maître disait : « — Que veut dire Gumèdre ? Je n’entends rien à ces noms. — » « — Ô mon maître, — disait Bruno — je ne m’en étonne point, car j’ai bien entendu dire que Porc-gras et Vennacena n’en parlent mie. — » Le maître dit : « — Tu veux dire Hippocrate et Avicennes. — » Bruno dit : « — Ma foi ! je n’en sais rien, je m’entends aussi mal à vos noms que vous aux miens ; mais la Gumèdre, dans la langue du grand Kan, veut dire impératrice dans notre langue. Oh ! quelle belle femme elle vous paraîtrait ! Je puis bien vous dire qu’elle vous ferait oublier les médecines et les arguments, et tous les emplâtres. — »

« Comme il lui tenait de temps en temps de semblables discours pour l’enflammer de plus en plus, il advint qu’un soir à la veillée, pendant que le maître tenait la lumière à Bruno qui peignait la bataille des rats et des chats, il pensa qu’il l’avait assez comblé de politesse pour qu’il pût se risquer à lui ouvrir son âme. Comme ils étaient seuls, il lui dit : « — Bruno, Dieu sait qu’il n’y a aujourd’hui personne au monde pour qui je ferais tout, comme je le ferais pour toi ; et pour un peu, si tu me disais d’aller d’ici à Peretola, je crois que j’irais ; et pour ce, je ne veux pas que tu t’étonnes si je te requiers de bonne amitié et en toute confiance. Comme tu sais, il n’y a pas longtemps que tu m’as parlé des faits et gestes de votre joyeuse compagnie, de quoi il m’en est venu un si grand désir d’en être, que je n’ai jamais rien désiré tant que cela. Et ce n’est pas sans raison, comme tu verras, s’il arrive jamais que j’en sois ; car je veux que tu te moques de moi si je n’y fais pas venir la plus belle servante que tu aies vue de longtemps et que j’ai aperçue l’année dernière à Cacavincigli. Je lui veux toute sorte de bien, et je lui ai offert dix gros bolonais si elle voulait consentir à m’écouter ; mais elle n’a pas voulu. C’est pourquoi, autant que je peux, je te prie de m’apprendre ce que j’ai à faire pour pouvoir être de la compagnie, et de t’employer pour que j’en sois ; de vrai, vous aurez en moi un bon et fidèle compagnon qui vous fera honneur. Tu vois d’ores et déjà comme je suis bel homme et comme mes jambes sont solides sous moi ; j’ai une figure qui paraît fraîche comme une rose, et en outre je suis docteur en médecine, et vous n’en avez, je crois, aucun parmi vous. Je sais nombre de belles choses, de belles chansons, et je veux t’en dire une. — » Et sur ce, il se mit à chanter.

« Bruno avait si grande envie de rire, qu’il en étouffait ; pourtant il se retint. La chanson finie, le maître dit : « — Que t’en semble ? — » Bruno dit : « — Pour sûr, les cithares en tiges de blé noir ne gagneraient point avec vous, tellement vous chantez fort et si majestueusement. — » Le maître dit : « — Je te dis que tu ne l’aurais jamais cru, si tu ne m’avais pas entendu. — » « — Pour sûr, vous dites vrai, — » dit Bruno. Le maître dit : « — J’en sais encore bien d’autres ; mais laissons cela pour le moment. Tel que tu me vois, mon père fut gentilhomme, bien qu’il habitât au village, et d’un autre côté j’appartiens par ma mère aux Vallecchio. Comme tu as pu le voir, j’ai bien les plus beaux livres et la plus belle garde-robe qu’aucun médecin de Florence. Sur ma foi en Dieu, j’ai une robe qui, tout compté, m’a bien coûté près de cent livres de bogatins, il y a déjà plus de dix ans ; pour quoi, je te prie le plus que je peux, de faire en sorte que je sois de votre compagnie, et sur ma foi, si tu le fais, tu peux tomber malade quand tu voudras, jamais je ne te demanderai un denier pour te soigner. — » Bruno, entendant cela, et le maître lui paraissant plus que jamais un énorme niais, il dit : « — Maître, faites un peu plus de lumière de ce côté, et ne vous impatientez pas jusqu’à ce que j’aie fini de faire les queues à ces rats, et puis je vous répondrai. — »

« Les queues finies, Bruno, feignant d’être fort ennuyé de ce qu’on lui demandait, dit : « — Mon maître, vous feriez de grandes choses pour moi, je le reconnais ; mais cependant celle que vous me demandez, bien qu’elle soit petite eu égard à la grandeur de votre cervelle, est très grande pour moi, et je ne connais personne au monde pour qui je la ferais, le pouvant si je ne la faisais pas pour vous, tant pour ce que je vous aime comme il convient, que pour vos paroles, lesquelles sont si remplies de bon sens qu’elles feraient non moins sortir les bigotes d’une paire de bottes que moi de ma résolution ; et plus je vous fréquente, plus vous me semblez sage. Et je vous dis encore ceci, que si je ne vous voulais pas du bien pour autre chose, je vous en voudrais pour ce que je vois que vous êtes énamouré d’une chose aussi belle que vous le dites. Mais je dois vous le dire : je n’ai pas en cette affaire autant de pouvoir que vous le croyez, et pour ce, je ne peux pas faire pour vous ce dont il serait besoin ; mais si vous me promettez sur votre grande et finie foi de me garder le secret, je vous dirai comment il faudra vous y prendre, et je sais qu’ayant, comme vous me l’avez dit tout à l’heure, de si beaux livres et tant d’autres choses, vous réussirez. — » À quoi le maître dit : « — Parle sans crainte ; je vois que tu ne me connais pas bien, et que tu ne sais pas encore comme je suis discret. Quand messer Guasparruolo était juge du podestat de Forlinpopoli, il y avait peu de choses qu’il fît sans me les faire savoir, pour ce qu’il me savait très discret. Et veux-tu voir si je dis vrai ? Je fus le premier à qui il dit qu’il allait épouser la Bergamina ; vois-tu maintenant ! — » « — Or bien, dit Bruno — si celui-ci se fiait à vous, je puis bien m’y fier, moi. Le moyen qu’il vous faudra employer est celui-ci : Nous avons toujours à la tête de notre compagnie un capitaine et deux conseillers, qu’on change de six mois en six mois ; sans aucun doute aux calendes prochaines Buffamalcco sera capitaine et moi je serai conseiller ; c’est chose arrêtée. Celui qui est capitaine peut beaucoup pour faire recevoir qui lui plaît ; pour ce, il me semble que vous devriez, tant que vous pourrez, vous lier avec Buffamalcco, et lui faire des politesses. C’est un homme qui, vous voyant si sage, s’éprendra de vous incontinent ; et quand vous vous le serez quelque peu attaché par votre mérite et toutes les bonnes choses que vous avez, vous pourrez lui faire votre demande ; il ne saura pas vous dire non. Je lui ai déjà parlé de vous, et il vous veut le meilleur bien du monde : quand vous aurez fait ainsi, laissez-moi faire avec lui. — » Le maître dit alors : « — Ce que tu me dis me plaît fort ; s’il est homme à se plaire avec les savants, et qu’il cause un peu avec moi, je ferai si bien qu’il viendra toujours me chercher, pour ce que j’ai tant d’esprit que j’en pourrais fournir à toute une ville et que je resterais encore fort savant. — »

« La chose ayant été ainsi convenue, Bruno raconta tout à Buffamalcco ; sur quoi il semblait à Buffamalcco qu’il se passerait mille ans avant qu’on en vînt à faire ce que voulait ce maître sot. Le médecin qui désirait par-dessus tout aller en course, n’eut pas de cesse qu’il ne fût devenu l’ami de Buffamalcco, ce dont il vint facilement à bout. Il commença à lui donner les plus beaux dîners et les plus beaux déjeuners du monde, ainsi qu’à Bruno ; et ceux-ci humant les vins exquis, les gros chapons, et quantité d’autres bonnes choses, le tenaient de fort près sans se faire trop inviter ; et disant toujours qu’ils ne le feraient point pour un autre, ils ne le quittaient pas. Cependant, quand le moment parut venu au maître, il adressa sa demande à Buffamalcco comme il l’avait déjà fait à Bruno. De quoi Buffamalcco se montra fort courroucé et fit de grands reproches à Bruno, disant : « — J’en jure le grand Dieu de Pasignano, je me tiens à peine de te donner un tel coup de poing sur la tête que le nez te tombe dans les talons, traître que tu es, car ce n’est pas un autre que toi qui as dévoilé ces choses-là au maître. — » Mais ce dernier l’excusait fort, disant et jurant qu’il l’avait su d’autre part ; enfin, il finit par l’apaiser. Buffamalcco s’étant retourné vers le maître dit : « — Mon maître, on voit bien que vous avez été à Bologne, et que vous avez apporté la bouche close jusqu’en cette ville ; je dis plus : vous n’avez pas appris l’A B C sur une pomme, comme bon nombre d’imbéciles veulent faire, mais vous l’avez appris sur un melon qui est si long ; et si je ne me trompe, vous avez été baptisé un dimanche. Et bien que Bruno m’ait dit que vous avez étudié là-bas la médecine, il me paraît à moi que vous avez appris à prendre les hommes ; ce que, avec votre esprit et vos belles paroles, vous savez faire mieux qu’homme que j’aie jamais vu. — »

« Le médecin lui coupant la parole, se tourna vers Bruno et dit : « — Quelle chose c’est que de causer avec des savants et de les fréquenter ! Qui aurait aussi vite saisi toutes les particularités de mon esprit, comme l’a fait ce galant homme ? Tu ne t’es pas aperçu, toi, de ce que je valais, aussi vite que lui ; mais au moins, ce que je t’ai dit quand tu me disais que Buffamalcco se plaisait avec les savants hommes, te semble-t-il que je l’aie fait ? — Bruno dit : — Encore mieux. — » Alors le maître dit à Buffamalcco : « — Tu aurais bien dit autre chose si tu m’avais vu à Bologne, où il n’y avait personne, grand ni petit, docteur ou écolier, qui ne me voulût le meilleur bien du monde, tant je savais les captiver tous par mes raisonnements et mon esprit. Et je te dirai plus : Je n’y disais jamais un mot qui ne fît rire tout le monde, si fort je leur plaisais ; et quand j’en partis, ils firent tous entendre les plus grandes lamentations du monde, et tous voulaient que je restasse ; et la chose en vint à ce point que pour me faire rester, ils voulaient que je fusse chargé d’enseigner la médecine aux écoliers qui s’y trouvaient ; mais je ne voulus point, étant résolu de venir ici où j’ai de gros héritages qui ont toujours été à ceux de ma maison, ce que je fis. — »

« Bruno dit alors à Buffamalcco : « — Que t’en semble ? Tu ne me croyais pas quand je te le disais. Par ma foi, il n’y a pas en cette ville médecin qui se connaisse à l’urine d’âne comme celui-ci, et pour sûr tu n’en trouverais pas ; d’ici aux portes de Paris, un autre pareil. Va, tâche maintenant de refuser de faire ce qu’il veut — » Le médecin dit : « — Bruno dit vrai, mais je ne suis pas connu ici. Vous êtes gens aussi grossiers que pas un ; mais je voudrais que vous me vissiez au milieu de docteurs, comme je sais m’y tenir. — » Buffamalcco dit alors : « — Vraiment, maître, vous en savez bien plus que je n’aurais jamais cru ; vous parlant comme on doit parler à un savant de votre espèce, je vous dis mirifiquement que je m’efforcerai sans faute de vous faire entrer dans notre compagnie. — »

« Après cette promesse, le médecin redoubla les politesses qu’il leur faisait ; et eux, en joyeux compères, lui faisaient chevaucher la chèvre des plus grandes sottises du monde ; et ils lui promirent de lui donner pour maîtresse la comtesse de Civilari, qui était la plus belle chose qu’on pût trouver dans tous les lieux d’aisance de l’humaine génération. Le médecin ayant demandé quelle était cette comtesse, Buffamalcco lui dit : « — Ma bonne citrouille à semence, c’est une très grande dame, et il y a peu de maison par le monde sur lesquelles elle n’ait pas quelque juridiction ; les Frères Mineurs eux-mêmes lui rendent hommage au son des trompettes. Et je puis vous dire que quand elle se promène, elle se fait bien sentir, bien que le plus souvent elle se tienne enfermée ; mais cependant il n’y a pas longtemps elle a passé devant votre porte, une nuit qu’elle allait à l’Arno se laver les pieds et prendre un peu l’air ; mais elle demeure le plus souvent dans la Latrine. La plupart du temps quelques-uns de ses sergents vont autour d’elle, portant tous en signe de sa puissance la verge et le plomb. Quant à ses barons, on en voit partout eu quantité, comme le Tamagnin de la porte, don Etron, Manico de Scopa, le Squachere et d’autres, qui sont, je crois de vos amis, mais dont, pour l’heure, vous ne vous souvenez pas. C’est dans les bras charmants d’une si grande dame que nous vous mettrons, si notre projet réussit, laissant de côté cette Cacavincigli. — » Le médecin, qui était né et avait grandi à Bologne, n’entendait point les expressions de ceux-ci, pour quoi il se déclara satisfait d’avoir cette dame.

« Peu de temps après cette conversation, les peintres lui dirent qu’on allait le recevoir. La veille de la nuit où l’on devait se réunir, le maître les eut tous deux à déjeuner, et quand ils eurent déjeuné, il leur demanda quel moyen il devait prendre pour aller dans cette compagnie. Buffamalcco lui dit : « — Voyez, maître, il vous faut beaucoup de fermeté, pour ce que si vous n’étiez pas très ferme, vous pourriez être refusé et nous causer à nous un grand dommage ; et vous allez voir en quoi il vous faut être très ferme. Il faut que vous vous arrangiez de façon à vous trouver ce soir, sur le premier somme, sur un de ces tombeaux relevés qu’on a construits il y a peu de temps, en dehors de Santa Maria Novella, avec une de vos plus belles robes sur le dos, afin que, pour la première fois, vous comparaissiez honorablement devant la compagnie, et aussi pour ce que, — d’après ce qui nous a été dit… mais cette fois-là nous n’y étions pas — comme vous êtes gentilhomme, la comtesse entend vous faire chevalier du bain à ses frais ; là, vous attendrez jusqu’à ce que vienne vous chercher celui que nous enverrons. Et pour que vous soyez informé de tout, il viendra pour vous chercher une bête noire et cornue, pas très grande ; elle ira, faisant devant vous sur la place de grands sauts et soufflant très fort pour vous effrayer ; mais quand elle verra que vous ne vous épouvantez point, elle s’approchera doucement de vous. Quand elle sera tout près, vous descendrez alors sans crainte de dessus le tombeau, et sans penser à invoquer Dieu ou les saints, vous monterez sur son dos, et aussitôt que vous y serez monté, vous vous croiserez les mains sur la poitrine, sans toucher la bête. Alors, elle s’en ira doucement et vous portera vers nous. Mais pendant tout ce temps, si vous vous recommandez à Dieu ou aux saints, ou si vous avez peur, je vous préviens qu’elle pourrait bien vous jeter en un lieu où vous ne sentiriez pas bon ; et pour ce, si vous n’avez pas assez de cœur pour ne point trembler n’y allez pas, car vous vous nuiriez à vous-même, sans aucun profit pour nous. — »

« Le médecin dit alors : « — Vous ne me connaissez pas encore ; vous vous méfiez peut-être parce que je porte des gants aux mains et des vêtements longs. Si vous saviez ce que j’ai fait autrefois de nuit à Bologne, quand j’allais parfois avec mes camarades courir les femmes, vous seriez étonnés. Sur ma foi en Dieu, il y eut telle nuit où, une femme ne voulant pas venir avec nous — c’était une malheureuse et, qui pis est, pas plus haute que le coude — je lui donnais tout d’abord de grands coups de poing, puis l’ayant prise de force, je crois que je la portai plus d’un jet d’arbalète, et je fis tant qu’il fallut qu’elle vînt avec nous. Une autre fois, je me souviens que, n’ayant avec moi personne autre qu’un mien serviteur, je passai un peu après l’Ave Maria le long du cimetière des Frères Mineurs, où l’on avait le jour même enterré une femme, et je n’éprouvai pas la moindre peur. Pour ce, ne vous méfiez pas de mon courage, car, pour courageux et vaillant, je ne le suis que trop. Et je vous dis que pour vous faire honneur, je mettrai ma robe d’écarlate avec laquelle je fus fait docteur ; vous verrez si la compagnie ne se réjouira pas quand elle me verra, et si je ne serai pas fait promptement capitaine. Vous verrez aussi comme la chose ira quand j’y serai, puisqu’avant même de m’avoir vu, cette comtesse s’est tellement amourachée de moi, qu’elle veut me faire chevalier du bain ; et probablement la chevalerie ne m’ira pas si mal, et je saurai bien la soutenir. Laissez-moi seulement faire. — » Buffamalcco dit : « — Vous parlez fort bien ; mais prenez garde de me faire le tour de ne pas venir ou de ne pas vous y trouver quand nous vous enverrons chercher. Je dis cela pour ce qu’il fait froid, et que vous, messieurs les médecins, vous craignez beaucoup le froid. — » « — Ne plaise à Dieu — dit le médecin — je ne suis pas de ces frileux ; je n’ai cure du froid ; quand je me lève la nuit pour les besoins du corps, comme il arrive parfois à chacun, je ne mets pas autre chose sur ma chemise que ma pelisse ; et pour ce, j’y serai certainement. — »

« Les deux compères étant partis, le maître, dès que la nuit fut venue, trouva un prétexte vis-à-vis de sa femme, et ayant pris en cachette sa belle robe, il l’endossa, et quand il lui parut temps, il se rendit sur un des tombeaux susdits ; là sur ces marbres resserrés, le froid était grand, il se mit à attendre la bête. Buffamalcco qui était grand et robuste de sa personne, se procura un de ces masques dont on se servait pour certains jeux qui ne se font plus, et se mit sur le dos une pelisse noire à l’envers ; et il s’accoutra de telle sorte avec elle qu’il ressemblait à un ours, si ce n’est que sa figure était celle d’un diable et avait des cornes. Ainsi accoutré, il s’en alla sur la place neuve de Santa Maria Novella, suivi de loin par Bruno, qui voulait voir comment la chose irait. Dès qu’il se fut aperçu que le maître y était, il se mit à gambader et à faire une grandissime rumeur par la place, à souffler, à hurler et à grincer des dents comme s’il eût été enragé. À peine le maître l’eut-il vu et entendu, que tous ses poils se hérissèrent sur son dos, et qu’il se mit à trembler de tous ses membres, comme quelqu’un qui était plus poltron qu’une femme ; et il eut un moment où il aurait préféré être chez lui que là. Mais cependant, puisqu’il y était venu, il s’efforça de se rassurer, tant l’emportait son désir d’arriver à voir les merveilles dont on lui avait parlé.

« Quand Buffamalcco eut exhalé quelque temps sa rage, comme je viens de le dire, feignant de s’apaiser, il s’approcha du tombeau sur lequel était le maître, et se tint immobile. Le maître, tout tremblant de peur, ne savait que faire, s’il devait monter sur la bête ou n’y pas monter. Enfin, craignant qu’elle ne lui fît du mal s’il n’y montait pas, cette nouvelle peur chassa la première, et il descendit du tombeau disant tout bas : Dieu me soit en aide ! Puis il monta sur la bête, et après s’y être bien installé, il se croisa les mains, tout tremblant, de la façon qu’il lui avait été dit. Alors Buffamalcco se dirigea doucement vers Santa Maria della Scala, et marchant à quatre pattes il le porta jusque vers les dames de Ripole. Il y avait alors dans cette rue des fosses dans lesquelles les laboureurs des champs voisins faisaient vider la comtesse de Civillari pour engraisser leurs champs. Dès que Buffamalcco fut auprès, il s’approcha du bord de l’une d’elle, et prenant bien son temps, il porta la main à l’un des pieds du médecin, et s’en débarrassant d’un coup d’épaule, il le jeta dans la fosse la tête la première, puis il se mit à grincer des dents, à sauter, à faire le furieux, et s’en alla le long de Santa Maria della Scala du côté du pré d’Ognisanti où il retrouva Bruno qui, ne pouvant se retenir de rire, s’était enfui. Et tous deux s’en donnant à cœur joie, se mirent à regarder de loin ce que ferait le médecin embrené.

« Messer le médecin, se voyant dans un endroit si abominable, s’efforçait de se relever et d’en sortir, et retombant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, il s’empêtra de la tête aux pieds ; enfin, dolent et tout plaintif, après en avoir avalé quelques drachmes, il réussit à en sortir, en y laissant toutefois son capuchon. S’essuyant avec les mains du mieux qu’il pouvait, ne sachant quel autre parti prendre, il s’en retourna chez lui et frappa jusqu’à ce qu’on lui ouvrît. Il était à peine entré, et la porte venait de se refermer sur lui, que Bruno et Buffamalcco arrivèrent juste pour entendre comment le maître était reçu par sa femme. S’étant mis à écouter, ils entendirent la dame lui dire les plus grosses injures qui eussent jamais été dites à un pauvre diable ; elle disait : « — Eh ! comme cela te sied bien ! Tu étais allé voir quelque autre femme, et tu voulais paraître devant elle avec honneur dans ta robe d’écarlate. Or, ne te suffisais-je pas, moi ? Ma mie, je suffirais à tout un peuple, et non seulement à toi. T’eusse-t-on aussi bien noyé comme on t’a jeté là où tu méritais d’être jeté. Voilà, par ma foi, un honnête médecin ! Il a femme, et il va la nuit chercher les femmes des autres ! — » Et pendant que le médecin se faisait laver du haut en bas, la dame ne cessa de le tourmenter jusqu’à minuit avec de semblables reproches et bon nombre d’autres.

« Le lendemain matin, Bruno et Buffamalcco, après s’être peints sur toute la peau des taches livides comme en laissent les coups de bâton, s’en vinrent à la maison du médecin, et le trouvèrent déjà levé. Étant entrés, ils sentirent que tout y puait, car on n’avait pas encore pu tout nettoyer. Le médecin les voyant venir, alla à leur rencontre, disant que Dieu leur donnât le bonjour. À quoi Bruno et Buffamalcco, qui s’étaient entendus d’avance, répondirent d’un air courroucé : « — Nous ne vous en disons pas autant ; au contraire, nous prions Dieu qu’il vous donne tant de male an que vous en mourriez, comme étant le plus déloyal, le plus grand traître qui existe ; pour ce qu’il n’a point dépendu de vous, alors que nous nous efforcions de vous faire honneur et plaisir que nous n’ayions été assommés comme des chiens. Grâce à votre déloyauté, nous avons reçu cette nuit tant de coups, qu’il en faudrait moins pour qu’un âne aille à Rome ; sans compter que nous avons été sur le point d’être chassés de la compagnie dans laquelle nous avions tout préparé pour vous faire recevoir. Et si vous ne nous croyez point, regardez notre pauvre corps comme il est arrangé. — » Et s’étant retirés dans un coin, ils ouvrirent le devant de leurs vêtements et lui montrèrent leur poitrine toute peinte, qu’ils se hâtèrent de recouvrir. Le médecin voulait s’excuser et parler de sa mésaventure, et comment il avait été jeté dans la fosse ; mais Buffamalcco lui dit : « — Je voudrais qu’il vous eût jeté du haut du pont dans l’Arno. Pourquoi vous êtes-vous recommandé à Dieu et aux saints ? Ne vous avais-je point prévenu d’avance de ne point le faire ? — » Le médecin dit : « — Sur ma foi en Dieu, je ne m’y suis point recommandé. — » « — Comment — dit Buffamalcco, — vous ne vous êtes pas recommandé ! Vous vous y êtes recommandé très fort ; notre messager nous a dit que vous trembliez comme la feuille et ne saviez où vous étiez. Or, vous nous avez bien joué le tour ; mais personne ne nous le fera plus, et nous vous en ferons à vous l’honneur qu’il convient. — » Le médecin se mit à leur demander pardon et à les prier pour Dieu de ne point lui faire de reproches ; et du mieux qu’il sut il s’efforça de les apaiser. Et de peur qu’ils ne divulguassent son aventure, il leur fit depuis ce moment beaucoup plus de politesses et d’amitiés qu’il ne leur en avait fait auparavant, les engageant souvent à sa table et autres choses semblables. C’est ainsi, comme vous venez de l’entendre, qu’on enseigne le bon sens à qui n’en a point appris à Bologne. — »



NOUVELLE X


Une Sicilienne enlève par ruse à un marchand l’argent qu’il avait apporté à Palerme ; celui-ci y étant revenu et feignant d’y avoir apporté encore plus de marchandises que la première fois, emprunte de l’argent à la dame et lui laisse en paiement de l’eau et de l’étoupe.


Combien la nouvelle de la reine fit en plusieurs endroits rire les dames, il ne faut pas le demander ; il n’y en eut pas une à qui, de fou rire, les larmes n’en vinssent aux yeux une douzaine de fois. Mais quand elle fut finie, Dioneo qui savait que c’était son tour dit : « — Gracieuses dames, c’est chose manifeste que les bons tours sont d’autant plus plaisants qu’ils sont joués artificieusement aux trompeurs mêmes. Et pour ce, bien que vous ayiez toutes raconté de très belles choses, j’entends en raconter une qui devra encore plus vous plaire que celles déjà dites, d’autant que celle qui fut jouée était une maîtresse femme en fait de jouer les autres, et bien supérieure à toutes celles et à toux ceux dont vous avez parlé.

« C’était l’usage — et peut-être l’est-ce encore aujourd’hui — dans toutes les villes maritimes qui ont un port, que tous les marchands qui y arrivent avec des marchandises, après les avoir fait décharger, les fassent porter dans un entrepôt qu’en beaucoup d’endroits on nomme douane et que tient le conseil ou le seigneur de la ville. Et là, ceux qui sont préposés à cet effet, après avoir reçu un état détaillé de la marchandise et du prix, donnent au marchand un magasin dans lequel il dépose lui-même sa marchandise et l’enferme sous clef ; puis les susdits douaniers inscrivent sur le livre de la douane, au compte du marchand, toute la marchandise et se font ensuite payer leurs droits par le marchand au fur et à mesure que celui-ci retire de la douane tout ou partie de son dépôt. C’est sur ce livre de la douane que les courtiers s’informent de la qualité et de la quantité des marchandises qui s’y trouvent, quels sont les marchands à qui elles appartiennent, pour ensuite traiter avec eux à l’occasion d’échanges, de trocs, de vente ou d’autres genres d’affaires. Cet usage, comme en beaucoup d’autres lieux, existait à Palerme, en Sicile. Là, également, il y avait et il y a encore bon nombre de femmes très belles de corps, mais ennemies de l’honnêteté, et qui, par qui ne les connaîtrait pas, seraient et sont tenues grandes et très honnêtes dames. Étant toutes à l’affût d’une occasion non pas de plumer mais d’écorcher les hommes, dès qu’elles apercevaient un marchand étranger, elles couraient s’informer au livre de la douane de ce qu’il possédait et de ce qu’il pouvait faire ; puis, par leurs agaceries et leurs avances amoureuses, par leurs doux propos, elles s’ingéniaient à amorcer ces marchands et à les faire tomber dans leurs lacs amoureux. Elles en ont déjà séduit un grand nombre auxquels elles ont soutiré des mains une bonne partie de leurs marchandises, sinon toutes ; il y en a même qui y ont laissé la marchandise, le navire, la chair et les os, si doucement la barbière a su mener le rasoir.

« Or, il n’y a pas encore longtemps, il advint, qu’envoyé par ses maîtres, arriva à Palerme un de nos jeunes florentins dit Nicolo da Cignano, bien qu’il s’appelât réellement Salabaetto, avec un si fort chargement de draps de laine qui lui restait de la foire de Salerne, qu’il pouvait bien valoir cinq cents florins d’or. Après en avoir remis la liste aux douaniers, il les mit dans un magasin, et sans trop montrer grande presse de les vendre, il se mit à se divertir par la ville. Comme il était frais et blond, fort beau et bien portant, il advint qu’une de ces barbières qui se faisait appeler madame Blanchefleur, ayant eu vent de ses faits et gestes jeta l’œil sur lui. S’en étant aperçu et pensant que c’était une grande dame, il crut qu’il lui avait plu pour sa beauté, et il résolut de mener très secrètement cette amourette. Sans en rien dire à personne, il se mit à passer et à repasser devant la maison de la dame. Celle-ci, s’en étant aperçue, commença par l’allumer avec quelques œillades pour lui faire voir qu’elle se consumait pour lui, puis elle lui envoya secrètement une de ses femmes qui connaissait admirablement l’art du maquerellage. Cette femme, quasi les larmes aux yeux, après forces paroles, lui dit qu’avec sa beauté et ses manières plaisantes, il avait séduit sa dame à ce point qu’elle n’avait de repos ni le jour ni la nuit ; et pour ce, quand il lui plairait, elle désirait par-dessus tout pouvoir se rencontrer avec lui secrètement dans une maison de bains. Puis, ayant tiré un anneau de sa bourse, elle le lui donna de la part de sa dame.

« Salabaetto, entendant cela, fut l’homme le plus joyeux qu’il y eut jamais ; il prit l’anneau, le porta à ses yeux, et le baisa ; puis il le mit à son doigt et répondit à la bonne femme que si madame Blanchefleur l’aimait, elle en était bien payée, pour ce que lui l’aimait plus que sa propre vie, et qu’il était tout prêt à aller la trouver dès que cela lui ferait plaisir et à quelque heure que ce fût. La messagère étant donc retournée vers sa dame avec cette réponse, revint peu après dire à Salabaetto à quelle maison de bains il devait aller l’attendre le lendemain à l’heure de vesprée. Salabaetto sans en souffler mot à personne ; y alla à l’heure qui lui avait été indiquée et trouva que la maison de bains avait été retenue par la dame. Il y était depuis quelques instants à peine, quand vinrent deux esclaves chargées l’une d’un grand et beau matelas de coton, et l’autre d’un grand panier plein de toutes sortes de choses. Ce matelas ayant été étendu sur une litière dans une des chambres de l’établissement, on mit dessus une paire de draps légers bordés de soie, et une couverture de coton de Chypre très blanche, avec deux oreillers richement brodés. Salabaetto s’étant déshabillé et étant entré au bain, les deux esclaves le lavèrent et le nettoyèrent complètement.

« Il n’attendit guère sans que la dame vînt à la maison de bains avec deux autres esclaves. Là, dès qu’elle fut seule avec lui, elle fit à Salabaetto une grandissime fête, et après les plus beaux soupirs du monde, après l’avoir à plusieurs reprises accolé et baisé, elle lui dit : « — Je ne sais pas quel autre que toi aurait pu m’amener à faire cela ; tu m’as mis le feu aux armes, chien de Toscan. — » Après quoi, selon qu’il lui plut, ils entrèrent tous deux nus au bain avec les deux esclaves. Alors la dame, sans le laisser toucher par personne autre, lava merveilleusement Salabaetto de la tête aux pieds, avec du savon parfumé à l’odeur de girofle ; puis elle se fit laver et frotter à son tour par les esclaves. Cela fait, les esclaves apportèrent deux draps très blancs et très fins d’où s’échappait une si forte odeur de rose, que tout ce qui était là sentait la rose ; dans l’un elles enveloppèrent Salabaetto et dans l’autre la dame ; puis, les ayant pris sur leur dos, elles les portèrent tous les deux sur le lit préparé. Là, après qu’ils eurent transpiré pendant un instant, les esclaves leur enlevèrent les draps, et les mirent tout nus dans des draps frais ; alors on tira du panier des flacons d’argent magnifiques et pleins les uns d’eau de rose, les autres d’eau de fleur d’oranger, ceux-ci d’eau de fleur de jasmin, ceux-là d’eau de naffe, dont on les arrosa de la tête aux pieds ; puis on sortit les boîtes de confetti et les vins précieux, et ils se réconfortèrent un peu.

« Il semblait à Salabaetto qu’il était au paradis, et il avait examiné plus de mille fois la dame qui, de vrai, était très belle, et chaque heure lui paraissait durer cent ans dans son désir de voir ces esclaves s’en aller pour qu’il pût rester seul dans les bras de la belle. Sur l’ordre de celle-ci, les esclaves, après avoir laissé dans la chambre un flambeau allumé, s’en allèrent enfin, et la dame et Salabaetto s’étant mutuellement embrassés, ils demeurèrent ainsi pendant une grande heure, au grandissime plaisir de Salabaetto à qui il semblait que la dame était dévorée d’amour pour lui. Mais quand il parut temps à celle-ci de se lever, elle fit revenir les esclaves et ils se revêtirent ; puis, buvant de nouveau et mangeant des confetti, ils se restaurèrent quelque peu et se lavèrent le visage et les mains avec les eaux de senteur susdites. Alors, désirant partir, la dame dit à Salabaetto : « — Si cela t’agrée, ce me serait à moi une grande faveur que tu t’en vinsses ce soir souper et coucher avec moi. — » Salabaetto qui déjà était pris par la beauté et par la grâce rusée de cette femme, croyant fermement être aimé d’elle comme s’il eût été l’âme de son corps, répondit : « — Madame, tout ce qui peut vous plaire m’agrée très fort, et pour ce, ce soir et toujours, j’entends faire ce qu’il vous plaira, et ce que vous m’ordonnerez. — »

« Sur ce, la dame étant retournée chez elle, et ayant fait orner sa chambre de ce qu’elle avait de plus beau fit apprêter un splendide souper et attendit Salabaetto. Celui-ci, dès que l’obscurité fut un peu venue, s’en alla la rejoindre, et ayant été joyeusement reçu, soupa en grande liesse et admirablement servi. Puis, étant entrés dans la chambre de la dame, il y sentit une merveilleuse odeur de bois d’aloès ; il vit un lit très riche, sur les colonnes duquel étaient sculptés des oiseaux de Chypre, et une foule de beaux vêtements sur les porte-manteaux. Toutes ces choses ensemble, et chacune d’elles en particulier, lui firent penser que sa maîtresse devait être une grande et riche dame. Bien qu’il eût entendu murmurer le contraire sur sa façon de vivre, il ne le voulut croire pour rien au monde ; et s’il pensait qu’elle avait déjà bien pu se jouer de quelques imbéciles, il ne pouvait s’imaginer qu’une pareille chose dût lui arriver à lui. Il coucha donc cette nuit avec elle, à son grandissime plaisir, s’en éprenant de plus en plus. Le lendemain matin, la dame lui ceignit une belle et jolie ceinture d’argent, lui donna une belle bourse et lui dit : « — Mon doux Salabaetto, je me recommande à toi ; et de même que ma propre personne, tout ce qui est ici est à ton service, ainsi que tout ce qui dépend de moi. — » Salabaetto, joyeux, l’accola et la baisa, puis étant parti de chez elle, il s’en alla là où les autres marchands se tenaient d’habitude.

« Il revit de cette façon plusieurs fois la dame, sans que cela lui coûtât la moindre chose du monde, et de plus en plus épris d’elle. Sur ces entrefaites, il vendit ses marchandises comptant et avec un bon gain, ce que la dame apprit sur-le-champ, non par lui, mais par d’autres. Salabaetto étant un soir allé la voir, elle se mit à plaisanter et à jouer avec lui, à l’accoler et à le baiser, se montrant si fort éprise qu’elle paraissait devoir mourir d’amour dans ses bras ; elle voulait par-dessus le marché, lui donner deux magnifiques nappes d’argent qu’elle avait, ce que Salabaetto refusait d’accepter, ayant déjà reçu d’elle, à diverses reprises, pour une valeur d’au moins trente florins d’or, sans avoir pu lui faire accepter chose qui valût un sol. À la fin, quand elle l’eut bien allumé par ses caresses et ses libéralités, une de ses esclaves, à laquelle elle avait donné des ordres en conséquence, vint l’appeler ; pour quoi, après être sortie de la chambre et être restée un instant dehors, elle rentra tout en larmes, se jeta le visage sur le lit, et se mit à pousser les plus grandes lamentations que jamais femme ait faites. Salabaetto s’en étonnant, la prit dans ses bras, se mit à pleurer avec elle, et lui dit : « — Eh ! cœur de mon corps, qu’avez-vous si soudain ? qu’elle est la cause de cette douleur ? Dites-le moi, chère âme. — » Après que la dame se fut fait longtemps prier, elle dit : « Hélas ! mon doux seigneur, je ne sais que faire ni que dire ; je viens de recevoir une lettre de Messine ; c’est mon frère qui m’écrit que, dussé-je vendre et engager tout ce que j’ai chez moi, je lui envoie sans faute, d’ici à huit jours, mille florins d’or, sinon qu’il aura la tête coupée ; et je ne sais ce que je dois faire pour avoir promptement cette somme. Si j’avais seulement quinze jours devant moi, je trouverais moyen de l’avoir d’un endroit où l’on m’en doit bien davantage, ou bien je vendrais quelqu’une de mes propriétés ; mais, comme je ne le puis pas, je voudrais être morte plutôt que d’avoir reçu cette méchante nouvelle. — » Cela dit, se montrant fort désolée, elle ne s’arrêtait pas de pleurer.

« Salabaetto, auquel les flammes amoureuses avaient enlevé une grande partie de son bon sens, croyant ces larmes vraies et plus encore ces paroles, dit : « — Madame, je ne pourrais vous offrir mille florins d’or, mais je puis bien vous en prêter cinq cents, si vous pensez pouvoir me les rendre d’ici à quinze jours. Par bonheur pour vous, j’ai vendu hier mes marchandises, car autrement je n’aurais pas pu vous prêter un sol. — » « — Hélas ! — dit la dame — tu as donc manqué d’argent ? Pourquoi ne m’en demandais-tu pas ? Si je n’ai pas mille florins ici, j’en avais bien cent et même deux cents à te donner. Tu m’as ôté tout courage pour recevoir de toi le service que tu m’offres. — » Salabaetto, de plus en plus gagné par ces paroles, dit : « — Madame, je ne veux pas que vous me refusiez pour cela ; car si j’avais eu le même besoin d’argent que vous, je vous en aurais fort bien demandé. — » « — Hélas ! — dit la dame — mon doux Salabaetto, je reconnais bien là ton véritable et parfait amour pour moi, puisque, sans attendre que je te le demande, tu m’offres généreusement de me venir en aide en cette circonstance, en me prêtant une si forte somme. Certes, je n’avais pas besoin de cela pour être tout à toi, mais cela fait que je t’appartiens bien plus encore, et jamais je n’oublierai que je te dois la vie de mon frère. Mais Dieu sait que c’est bien malgré moi que je prends cet argent, considérant que tu es marchand et sachant ce que les marchands peuvent faire avec leur argent. Mais pour ce que la nécessité m’y force, et que j’ai le ferme espoir de te le rendre bientôt, je l’accepterai, et pour le reste, si je ne trouve pas un moyen plus prompt, j’engagerai tout ce que je possède. — » Ayant dit cela tout en pleurant, elle se laissa tomber le visage sur le sein de Salabaetto. Celui-ci se mit à la consoler, et après être resté toute la nuit avec elle, pour bien lui montrer qu’il était son libéral serviteur, sans attendre qu’elle lui en fît la demande, il lui porta cinq cents beaux florins d’or qu’elle prit, riant en son cœur et pleurant des yeux, Salabaetto s’en remettant à sa simple parole.

« À peine la dame eut-elle l’argent, que les manières commencèrent à changer ; tandis qu’auparavant, toutes les fois qu’il avait plu à Salabaetto d’aller voir la dame, l’entrée de la maison lui avait été libre, on trouvait maintenant toutes sortes de prétextes qui faisaient qu’il pouvait à peine entrer une fois sur sept, et il ne trouvait plus le même visage, les mêmes caresses, le même accueil qu’avant. Le terme où il devait ravoir son argent étant passé depuis un mois et même deux, il le réclama, mais on lui donna de belles paroles en paiement. Sur quoi, Salabaetto s’apercevant de la ruse de la méchante femme et son peu de sens ; sentant qu’il ne pouvait dire de tout ceci que ce qu’il lui plairait à elle de dire, n’ayant de ce prêt aucun écrit ni témoignage, et n’osant s’en plaindre à personne, tant pour ce qu’il en avait été averti auparavant que par crainte des moqueries que sa bêtise méritait, dolent outre mesure, se désolait en lui-même de sa sottise. Ayant reçu de ses maîtres plusieurs lettres où on lui enjoignait de changer l’argent et de l’envoyer, et comme il ne pouvait pas le faire, il se décida à partir afin que sa faute ne fût pas découverte. Étant monté sur un navire, il s’en alla, non à Pise, comme il aurait dû, mais à Naples.

« Il y avait à Naples, à cette époque, notre compère Pietro dello Canigiano, trésorier de madame l’impératrice de Constantinople, homme de grande intelligence et d’esprit subtil, et qui était grand ami de Salabaetto et de sa famille. Au bout de quelques jours, Salabaetto se plaignit à lui, et comme il était un homme très discret, il lui raconta ce qu’il avait fait et sa triste aventure, lui demandant aide et conseil pour trouver un moyen de gagner sa vie à Naples, et affirmant qu’il avait l’intention de ne plus jamais retourner à Florence. Le Canigiano, fâché de cela dit : « — Tu as mal fait ; tu t’es mal comporté ; tu as mal obéi à tes maîtres ; tu as dépensé trop d’argent à la fois pour tes plaisirs ; mais ce qui est fait est fait ; il faut voir à le réparer. — » Et, en homme avisé, il vit promptement ce qu’il y avait à faire, et il le dit à Salabaetto. Le conseil plut à celui-ci, et il se décida à le suivre. Il avait encore quelque argent, et le Canigiano lui en ayant prêté quelque peu, il fit faire de nombreux ballots bien ficelés et bien emballés ; il acheta une vingtaine de barriques à huile, qu’il fit remplir ; puis, ayant chargé le tout, il s’en retourna à Palerme. Là, il donna aux douaniers la liste et le prix des barriques, et après les avoir fait inscrire toutes à son nom, il les mit en magasin, disant qu’il n’y voulait point toucher jusqu’à ce que d’autres marchandises qu’il attendait fussent arrivées.

« Blanchefleur ayant appris cela, et ayant entendu dire que ce qu’il avait présentement apporté valait bien deux mille florins d’or et plus, sans compter ce qu’il attendait et qui en valait bien plus de trois mille, pensa que ce qu’elle lui avait soutiré était peu de chose, et résolut de lui rendre les cinq cents florins, afin d’avoir la plus grande partie des cinq mille. Elle l’envoya chercher, et Salabaetto, devenu prudent, y alla. La dame, feignant de ne rien savoir de ce qu’il avait apporté, lui fit une merveilleuse fête, et dit : « — Si tu étais fâché contre moi parce que je ne t’ai pas rendu ton argent à l’époque fixée… — » Salabaetto se mit à rire et dit : « — Madame, il est vrai que cela m’a bien un peu fâché, car je me serais arraché le cœur pour vous le donner si j’avais cru vous faire plaisir ; mais je veux que vous entendiez comment je suis fâché contre vous. L’amour que je vous porte est tel, que j’ai fait vendre la plus grande partie de mes biens, et que j’ai apporté ici de la marchandise pour plus de deux mille florins, et que j’en attends du Ponant pour plus de trois mille. J’entends établir en cette ville un magasin et m’y fixer, pour être toujours près de vous, car il me semble être plus satisfait de votre amour qu’aucun autre amant puisse l’être du sien. — À quoi la dame dit : « — Vois, Salabaetto, tout ce qui t’agréera me plaît fort, comme étant l’homme que j’aime plus que ma vie, et je suis très contente que tu sois revenu ici avec cette intention, car j’espère avoir encore beaucoup de bon temps avec toi ; mais je veux un peu m’excuser de ce que tu as trouvé parfois la porte fermée quand tu as voulu venir ici, dans le temps où tu fus pour t’en aller, comme aussi de ce que tu n’y as pas été quelquefois aussi bien reçu que d’habitude, enfin de ce que je ne t’ai pas rendu ton argent au terme convenu. Tu sauras que j’étais alors plongée dans une grandissime douleur, dans une grandissime affliction, et que lorsqu’on est dans une telle disposition, quelque fortement qu’on aime les gens, on ne peut leur faire aussi bon visage, ni être aussi attentionné pour eux comme ils le désireraient ; tu sauras ensuite qu’il est très difficile à une femme de trouver mille florins d’or ; on nous dit tout le long du jour des mensonges, on ne nous tient pas ce qu’on nous avait promis, de sorte que nous sommes forcées, à notre tour, de mentir ; et de là vient, et non d’autre cause, que je ne t’ai pas rendu ton argent ; mais je l’ai eu peu de temps après ton départ, et si j’avais su où te l’envoyer, pour sûr je te l’aurais envoyé ; mais, comme je ne le savais pas, je te l’ai gardé. — » Et s’étant fait apporter une bourse où étaient les mêmes florins qu’il lui avait donnés, elle la lui mit dans la main, et dit : « — Vois s’il y en a bien cinq cents. — »

« Jamais Salabaetto n’avait été plus content. Ayant compté les florins et en ayant trouvé cinq cents, il les serra sur lui et dit : « — Madame, je vois que vous dites vrai, mais vous en avez bien assez fait ; et je vous dis que, pour l’amour que je vous porte, vous ne m’en sauriez demander pour vos besoins une si grande quantité que si je le pouvais faire, je ne les misse à votre service ; et quand je serai établi ici, vous pourrez en faire l’épreuve. — » Ayant de cette façon réintégré son amour avec elle en paroles, Salabaetto se remit à la fréquenter assidûment, et, de son côté, la dame lui procurait les plus grands plaisirs et les plus grands honneurs du monde, lui témoignant l’amour le plus vif. Mais Salabaetto voulant, par une tromperie, punir la tromperie de sa maîtresse, un jour que celle-ci lui avait fait dire de venir souper et coucher avec elle, y alla si mélancolique et si triste, qu’on eût dit qu’il voulait mourir. Blanchefleur, l’accolant et le baisant, se mit à lui demander pourquoi il avait un tel chagrin. Après qu’il se fut fait prier un peu, il dit : « — Je suis perdu, pour ce que le navire sur lequel est la marchandise que j’attendais a été pris par des corsaires de Monaco et est mis à rançon pour dix mille florins d’or, sur lesquels il faut que j’en paie mille ; et je n’ai pas un denier sur moi, pour ce que les cinq cents que tu m’as rendus, je les ai immédiatement envoyés à Naples pour en acheter de la toile pour faire venir ici. Or, si je veux vendre maintenant la marchandise que j’ai ici, c’est à peine si je pourrai avoir un denier de mes deux denrées, pour ce que ce n’est pas le moment, et je ne suis pas encore assez connu ici pour trouver quelqu’un qui me vienne en aide ; et pour ce, je ne sais que faire ni que dire. Si je n’envoie pas l’argent tout de suite, la marchandise sera conduite à Monaco, et je n’en reverrai jamais un morceau. — »

« La dame fut fort affligée de cet événement, car il lui semblait que tout était perdu pour elle ; et songeant au moyen qu’elle devait prendre pour que la marchandise n’allât point à Monaco, elle dit : « — Dieu sait que j’en suis très ennuyée par amour pour toi ; mais que sert de se tant lamenter ? Si j’avais cet argent, Dieu sait que je te le prêterais sur-le-champ ; mais je ne l’ai pas. Il est vrai qu’il y a une personne, qui l’autre jour me prêta les cinq cents florins qui me manquaient, mais elle prête à grosse usure, car elle ne le veut pas faire à moins de trente pour cent. Si tu veux user de cette personne, il faudra lui fournir un bon gage ; et pour moi, je suis décidée à engager tout ce que je possède et jusqu’à ma personne pour te servir. Mais pour le reste, quelle garantie donneras-tu ? — » Salabaetto comprit la raison qui poussait la dame à lui rendre ce service, et que ce serait elle qui prêterait l’argent. Cela lui plaisant fort, il la remercia tout d’abord, puis il lui dit que la nécessité le contraignant, il ne reculerait pas devant un gros intérêt. Il ajouta qu’il donnerait pour sûreté la marchandise qu’il avait en douane, en la faisant inscrire au nom de celui qui lui prêterait l’argent, mais qu’il voulait garder la clef des magasins, tant pour pouvoir montrer sa marchandise si quelqu’un lui demandait à la voir, que pour qu’elle ne fût touchée, gâtée ou changée par personne. La dame dit qu’il parlait bien, et que c’était là une sûreté suffisante.

« En conséquence, quand le jour fut venu, elle envoya chercher un courtier en qui elle avait grande confiance, et ayant causé avec lui de cette affaire, elle lui donna mille florins d’or que le courtier prêta à Salabaetto, et qui fit inscrire en son nom à la douane ce que Salabaetto y avait ; après quoi, tous étant d’accord, ils vaquèrent à leurs autres affaires. Salabaetto, le plus tôt qu’il put, monta sur un navire avec mille cinq cents florins d’or et s’en retourna à Naples vers Pietro dello Canigiano. De là, il envoya ce qui revenait à ses maîtres qui l’avaient envoyé avec des draps ; il paya à Pietro et aux autres tout ce qu’il leur devait, et se donna ensuite du bon temps avec le Canigiano, grâce au bon tour joué à sa Sicilienne. Puis, ne voulant plus rester marchand, il s’en vint à Ferrare. Blanchefleur, ne voyant plus Salabaetto à Palerme, commença à s’en étonner et conçut des soupçons. Après l’avoir attendu deux bons mois, voyant qu’il ne venait pas, elle fit ouvrir les magasins par le courtier. Ayant tout d’abord visité les tonneaux qu’elle croyait être pleins d’huile, elle les trouva remplis d’eau de mer, ayant chacun seulement la valeur d’un barillet d’huile à l’entour de la bonde. Puis, ayant ouvert les ballots, on les trouva tous, hors deux qui contenaient des draps, remplis d’étoupes ; bref, le tout ne valait pas plus de deux cents florins. De quoi Blanchefleur se tenant pour jouée, pleura longuement les cinq cents florins et plus encore les mille prêtés, disant souvent en elle-même : « — Qui a affaire avec un Toscan, ne doit pas être borgne. — » Et ainsi, restant avec sa perte et le mauvais tour qu’on lui avait fait, elle vit que les uns en savent autant que les autres. — »

Dès que Dioneo eut fini, Lauretta comprenant que le terme de sa royauté était arrivé, après avoir loué le conseil de Pietro Canigiano, lequel réussit fort bien, ainsi que la sagacité de Salabaetto qui ne fut pas moindre à mettre le conseil à exécution, ôta la couronne de laurier de dessus sa tête et la mit sur celle d’Émilia, en disant d’un air amical : « — Madame, je ne sais quelle plaisante reine nous aurons en vous, mais pour belle, nous l’aurons à coup sûr ; faites donc que vos actes répondent à votre beauté. — » Puis elle retourna s’asseoir. Émilia rougit un peu, non pas tant d’être faite reine, que de se voir publiquement louée de ce que les dames ont coutume de désirer le plus, et son visage devint ce que deviennent les roses nouvelles au lever de l’aurore. Cependant, après avoir tenu un instant les yeux baissés, et quand sa rougeur eut disparu, ayant donné ses ordres à son sénéchal pour les besoins de la compagnie, elle se mit à parler ainsi :

« Aimables dames, nous voyons très manifestement que, lorsque les bœufs sont restés une partie du jour à travailler liés au joug, on les délie du joug et on les laisse aller paître librement, où il leur plaît, à travers les bois. Nous voyons aussi que les jardins plantés d’arbres variés sont non moins beaux, voire plus beaux que les bois que nous voyons plantés seulement de chênes. Pour quoi, considérant toutes les journées que nous avons passées à deviser sous un sujet imposé, j’estime qu’il est non seulement utile mais opportun que nous prenions un peu de liberté, de façon à reprendre des forces pour rentrer sous le joug. Et pour ce, je n’entends pas restreindre à aucun sujet spécial ce que vous aurez à dire demain, mais je veux que chacun devise selon qu’il lui plaira, ayant pour certain que la variété des choses qui seront dites ainsi, ne sera pas moins agréable que si nous parlions d’une seule. Quand nous aurons fait ainsi, celui de nous qui me succédera dans la royauté, pourra, comme étant plus fort, nous astreindre plus sûrement à nos lois accoutumées. — » Cela dit, elle donna à chacun sa liberté jusqu’à l’heure du dîner.

Chacun approuva ce que la reine avait dit, comme étant fort sage ; et s’étant levés, ils se livrèrent qui à un divertissement, qui à un autre : les dames à tresser des guirlandes et à s’ébattre, les jeunes gens à jouer et à chanter ; et ainsi ils passèrent le temps jusqu’à l’heure du dîner. Cette heure venue, ils dînèrent joyeusement autour de la belle fontaine, puis, après le dîner, ils se récréèrent suivant leur habitude, chantant et dansant. Enfin la reine, pour suivre l’exemple de ses prédécesseurs, nonobstant les chansons qui avaient été déjà dites volontairement par plusieurs d’entre eux, ordonna à Pamphile d’en chanter une. Celui-ci commença aussitôt ainsi :

 Amour, il est si grand le bien
    Que par toi j’éprouve, ainsi que mon allégresse et ma joie,
    Que je suis heureux, brûlé de ta flamme.
 L’abondante allégresse que j’ai dans le cœur,
    Venant de cette haute et chère joie
    Dans laquelle tu m’as jeté,
    Ne pouvant y tenir, s’échappe au dehors,
    Et sur ma figure éclairée
    Montre mon joyeux état ;
    Car, étant énamouré
    En si haut et si recommandable lieu,
    Il m’est doux d’être dans le feu où je brûle.
 Je ne sais pas exprimer par mon chant,
    Ni écrire avec les doigts,
    Ô Amour, le bien que je ressens :
    Et si je le savais, il me faudrait cacher.
    Car s’il était connu,
    Il se changerait en tourment.
    Mais je suis si satisfait,
    Que tout ce que je dirais, serait peu et faible
    Avant que j’en eusse dit seulement une partie.
 Qui pourrait croire que mes bras
    Eussent pu jamais arriver
    À la tenir là où je l’ai tenue,
    Et que jamais mon visage
    L’eût pu approcher aussi
    Par sa grâce et pour mon bonheur ?
    On ne voudrait pas croire
    À mon bonheur ; C’est pourquoi tout entier je brûle,
    Cachant ce qui me réjouit et me rend heureux.


La canzone de Pamphile était finie, et bien que tous y eussent répondu, il n’y en eut aucun qui n’en notât les paroles avec plus d’attention qu’il ne lui appartenait, s’efforçant de deviner ce qu’il convenait au chanteur de tenir caché. Et bien qu’ils s’imaginassent toutes sortes de choses, aucun d’eux pourtant ne devina la vérité. Mais la reine, voyant la chanson de Pamphile finie, et que les jeunes dames et les jeunes gens s’iraient volontiers reposer, ordonna que chacun s’en allât dormir.


  1. Qui revint à Florence docteur en médecine. La marque distinctive des docteurs était alors la robe d’écarlate et le bonnet doublé de peau de vair.