Le Décaméron/Neuvième Journée

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NEUVIÈME JOURNÉE




La huitième journée du Décaméron finie, commence la neuvième dans laquelle, sous le commandement d’Émilia, chacun devise comme il lui plaît et de ce qui lui agrée le mieux.


La lumière, dont la splendeur met en fuite les ombres de la nuit, avait déjà changé la teinte azurée du huitième ciel en une couleur bleue foncée, et les fleurettes commençaient à relever la tête par les prés, quand Émilia s’étant levée, fit appeler ses compagnes ainsi que les jeunes gens. Quand ils furent tous venus, suivant à pas lents leur reine, ils allèrent jusqu’à un bosquet peu éloigné du palais, et y étant entrés, ils virent les animaux tels que chevreuils, cerfs et autres, quasi rassurés des chasseurs depuis que la peste régnait, qui les attendaient comme s’ils n’eussent plus eu aucune crainte ou s’ils étaient devenus familiers. S’approchant tantôt de celui-ci, tantôt de celui-là, comme s’ils allaient les attraper, ils se divertirent quelque temps à les faire sauter et courir. Mais le soleil étant déjà élevé, il leur parut temps de s’en retourner. Ils étaient tous couronnés de feuilles de chêne, et les mains pleines d’herbes odoriférantes et de fleurs, et qui les eût rencontrés, n’aurait pu dire autre chose, sinon : ou bien ceux-ci ne seront pas vaincus par la mort, ou bien elle les frappera en pleine joie.

S’en allant donc de la sorte, pas à pas, chantant, jouant et plaisantant, ils arrivèrent au palais où ils trouvèrent toute chose parfaitement ordonnée et leurs serviteurs joyeux et empressés. Là, s’étant un peu reposés, ils n’allèrent point à table avant que six chansons légères, plus joyeuses les unes que les autres, n’eussent été chantées par les jeunes gens et par les dames. Après quoi, l’eau ayant été donnée pour les mains, le sénéchal, suivant le bon plaisir de la reine, les mit tous à table, et les victuailles ayant été servies, ils mangèrent allègrement. Quand ils eurent fini, ils se mirent pendant quelque temps à danser et à sonner du luth, puis sur l’ordre de la reine, chacun s’en alla reposer. Mais l’heure habituelle étant venue, ils se réunirent tous à l’endroit accoutumé pour deviser. Là, la reine se tournant vers Philomène, lui dit de donner le signal des nouvelles de la présente journée. Celle-ci, souriant, commença de cette façon :



NOUVELLE I


Madame Francesca, aimée d’un certain Rinuccio et d’un certain Alessandro, et n’en aimant aucun, s’en débarrasse adroitement en faisant entrer l’un dans un tombeau comme s’il était mort, et en faisant que l’autre aille l’en tirer, de sorte que ni l’un ni l’autre ne peuvent arriver à leurs fins.


« — Madame, il m’agrée fort, puisque cela vous plaît, d’être la première à jouter dans ce champ ouvert et libre où votre magnificence nous a donné carrière pour raconter ; si je le fais bien, je ne doute point que ceux qui viendront après moi ne le fassent bien et mieux. Il a été souvent démontré dans nos récits, gracieuses dames, combien grandes et combien nombreuses sont les forces de l’amour ; je ne crois pas cependant qu’on ait tout dit là-dessus, ni qu’on aurait encore tout dit quand même, pendant une année entière, nous ne parlerions pas ici d’autre chose ; et pour ce que non seulement l’amour met les amants en multiples dangers de mort, mais qui les pousse à pénétrer dans les demeures des morts pour en arracher les morts, il me plaît de vous raconter là-dessus, en outre de celles qui ont été dites, une nouvelle par laquelle non seulement vous comprendrez la puissance de l’amour, mais où vous verrez avec quel bon sens une valeureuse dame se débarrassa de deux individus qui l’aimaient contre sa volonté.

« Je dis donc que dans la cité de Pistoja fut jadis une très belle dame veuve. Deux de nos Florentins qui y vivaient en exil, et qui s’appelaient l’un Rinuccio Palermini et l’autre Alessandro Chiarmontesi, l’aimaient souverainement sans s’être aperçus de leur rivalité, épris qu’ils étaient de son mérite. Chacun d’eux faisait sans bruit tout ce qu’il pouvait pour gagner son amour. Cette gente dame qui avait nom madame Francesca de’ Lazzari, se voyant sans cesse pressée par leurs messages et leurs prières, y avait plus d’une fois prêté l’oreille d’une façon rien moins que sage ; mais voulant se dégager et ne le pouvant, il lui vint une idée pour se délivrer de leur poursuite ; ce fut de les requérir d’un service tel qu’elle estimait qu’aucun d’eux ne pourrait le faire, de sorte qu’alors, elle eût couleur de raison honnête pour ne plus les voir et pour ne plus écouter leurs messages.

« Le jour même que cette idée lui vint, était mort à Pistoja un individu qui, bien que ses ancêtres eussent été gentilshommes, était réputé pour le plus méchant homme qui fut, non pas seulement dans Pistoja, mais dans le monde entier. En outre de sa manière de vivre, il était si contrefait et si monstrueux de visage, que quiconque ne l’aurait pas connu, en aurait eu peur à première vue. Il avait été enterré dans un tombeau hors de l’église des Frères Mineurs. La dame pensa que ce mort pourrait en partie lui être d’un grand secours pour son projet. Pour quoi, elle dit à sa servante : « — Tu sais l’ennui, la fatigue que me causent tout le long du jour les messages de ces deux Florentins, Rinuccio et Alessandro. Je ne suis nullement disposée à leur complaire en leur donnant mon amour, et pour m’en débarrasser, j’ai résolu, à propos des grandes offres qu’ils me font, de les éprouver par une chose qu’ils ne feront point, j’en suis sûre ; et de la sorte, je me débarrasserai de leur importunité. Écoute comment : Tu sais que ce matin a été enterré dans le cimetière des Frères Mineurs le fameux Scannadio — c’est ainsi que s’appelait ce méchant homme dont nous avons parlé plus haut — que les hommes les plus courageux de cette ville ne pouvaient voir sans en avoir peur, même avant qu’il fût mort. Tu vas t’en aller d’abord secrètement vers Alessandro, et tu lui parleras ainsi : « — Madame Francesca t’envoie dire que le moment est venu où tu peux posséder son amour que tu as tant désiré, et où tu peux te trouver avec elle si tu le veux, de la façon suivante : pour une raison que tu sauras plus tard, un de ses parents doit cette nuit porter chez elle le corps de Scannadio qui a été enseveli ce matin ; et comme elle a très peur de lui qui est mort, elle ne voudrait pas qu’on le lui apportât ; pour quoi, elle te demande comme un grand service, d’aller ce soir à l’heure du premier somme, dans le tombeau où Scannadio est enseveli, de te vêtir de ses habits, et de prendre sa place, jusqu’à ce qu’on vienne te chercher, et alors, sans rien dire ni rien faire de te laisser prendre et emporter chez elle où elle te recevra et où tu pourras rester auprès d’elle et t’en aller quand tu voudras, lui laissant faire le reste. — » S’il dit qu’il consent à le faire, c’est bon ; s’il dit qu’il ne le veut point, dis-lui de ma part qu’il ne se montre plus jamais où je serai, et, s’il tient à la vie, qu’il se garde de ne plus jamais envoyer messager ni message. Puis, tu iras vers Rinuccio Palermini et tu lui parleras ainsi : « — Madame Francesca te fait dire qu’elle est prête à faire selon ton plaisir, pourvu que tu lui rendes un grand service, à savoir que tu t’en ailles cette nuit, vers minuit, au tombeau où a été enseveli Scannadio, et que là, sans dire un mot, quoi que tu entendes ou que tu voies, tu l’enlèves sans bruit et le lui portes chez elle. Tu sauras alors pourquoi elle veut ainsi, et tu pourras jouir d’elle ; et s’il ne te convient pas de ce faire, elle te fait dire de ne plus jamais lui adresser messager ni message. — »

« La servante alla trouver les deux jeunes gens, et dit très adroitement à chacun comme on lui avait ordonné de dire. À quoi tous deux répondirent que, si cela lui plaisait, ils pénétreraient non pas dans un tombeau, mais dans l’enfer. La servante transmit la réponse à la dame, et celle-ci attendit de voir s’ils seraient assez fous pour le faire.

« La nuit étant venue, à l’heure du premier somme, Alessandro Chiarmontesi, s’étant mis un simple pourpoint, sortit de chez lui pour aller prendre la place de Scannadio dans le tombeau ; mais en y allant, il lui vint une grande pensée de peur en l’esprit ; et il se mit à se dire : « — Eh ! suis-je bête ! où vais-je ? Sais-je si les parents de cette dame, s’étant par hasard aperçus que je l’aime et croyant ce qui n’est pas, ne font pas cela pour me tuer dans ce tombeau ? Si cela était, je me serais perdu moi-même et l’on n’en saurait jamais rien qui pût leur nuire. Sais-je aussi si ce n’est pas quelque ennemi à moi qui a imaginé cette aventure et qui, étant peut-être aimé d’elle, la veut ainsi contenter ? — » Puis il disait : « — Mais supposons que rien de tout cela ne soit vrai et que ses parents me doivent porter chez elle ; je dois croire qu’ils n’ont pas l’intention d’enlever le corps de Scannadio pour le tenir dans leurs bras ou pour le lui mettre dans les bras à elle ; au contraire, il est à croire qu’ils veulent le mettre en pièces pour ce qu’il leur a peut-être fait quelque injure. Elle m’a fait dire que je ne bouge pas, quoi que je sente. Mais s’ils m’arrachent les yeux ou les dents, s’ils me brisent les membres, ou se livrent sur moi à quelque jeu de ce genre, que deviendrai-je ? Comment pourrais-je rester muet ? Et si je parle, ils me reconnaîtront et me maltraiteront, ou bien s’ils ne me font point de mal, cela ne m’avancera en rien, car ils ne me laisseront point avec la dame ; celle-ci dira ensuite que j’ai désobéi à ses ordres, et ne fera jamais chose qui me plaise. — » Ce disant, il fut tout près de retourner chez lui ; mais pourtant son grand amour le poussa en avant avec des arguments contraires et d’une telle force, qu’ils le conduisirent jusqu’au tombeau. Il l’ouvrit et y entra, dépouilla Scannadio de ses habits, qu’il revêtit et s’enferma dans le tombeau. À peine eut-il pris la place de Scannadio, qu’il se mit à lui revenir en la pensée ce qu’était ce dernier, ce qu’il avait entendu dire des choses qui arrivaient la nuit non seulement dans les sépulcres des morts mais ailleurs, et tous les poils de son corps se hérissèrent et il lui semblait que Scannadio allait se lever tout d’un coup et l’étrangler céans. Mais, grâce à son fervent amour, il réussit à chasser toutes ces funèbres pensées, et se tenant étendu comme s’il était mort, il se mit à attendre ce qu’il adviendrait de lui.

Minuit approchant, Rinuccio sortit à son tour de chez lui pour faire ce que sa dame lui avait envoyé dire ; tout en y allant, il lui vint une foule de pensées diverses sur ce qui pourrait bien lui arriver de cette aventure, comme par exemple de tomber aux mains de la Seigneurie pendant qu’il aurait le corps de Scannadio sur les épaules, et d’être condamné au feu comme sorcier ; ou bien d’encourir la haine des parents de Scannadio ou de tant d’autres, si cela se savait ; lesquelles pensées faillirent l’arrêter du tout. Mais, passant outre, il dit : « — Eh ! dirai-je non, à la première chose dont je suis requis par cette gente dame que j’ai tant aimée et que j’aime tant, surtout quand il s’agit de gagner ses faveurs ? Quand même je serais sûr de mourir, ne devrais-je pas me mettre à faire ce que je lui ai promis ? — » Et ayant poursuivi son chemin, il alla jusqu’au tombeau qu’il ouvrit doucement. Alessandro entendant ouvrir, bien qu’il eût grand peur, se tint coi. Rinuccio étant entré, et croyant prendre le corps de Scannadio, prit Alessandro par les pieds et le tira en dehors, puis le plaçant sur ses épaules, il se dirigea vers la demeure de la gente dame, et tout en marchant de la sorte il heurtait son fardeau tantôt à un angle de maison, tantôt à une planche qui se trouvait sur un des côtés de la rue, et la nuit était si sombre et si obscure qu’il ne pouvait distinguer là où il allait.

« Rinuccio était déjà arrivé à la porte de la gente dame qui s’était mise à la fenêtre avec sa servante, pour voir si Rinuccio apporterait Alessandro, et qui se préparait déjà à les renvoyer tous les deux, lorsque les familiers de la Seigneurie qui s’étaient postés dans cette rue et y attendaient en silence le moment de surprendre un bandit, entendant le bruit des pas de Rinuccio, tirèrent soudain une lumière pour voir ce que c’était et où il fallait aller, et, remuant leurs écus et leurs lances crièrent : qui est là ? Rinuccio les reconnaissant, et n’ayant pas le temps de réfléchir longuement, laissa tomber Alessandro, et s’enfuit aussi vite que ses jambes pouvaient le porter. Alessandro s’étant relevé promptement, s’enfuit d’un autre côté emportant sur son dos les vêtements du mort qui étaient fort longs.

« La dame, grâce à la lumière des familiers, avait parfaitement vu Rinuccio avec Alessandro sur ses épaules ; elle avait également vu qu’Alessandro avait sur lui les habits du mort, et elle s’était fort étonnée de la grande audace de tous les deux ; mais quelque grand que fût son étonnement, elle rit beaucoup en voyant Alessandro jeté à terre, puis prendre la fuite. Joyeuse d’un tel résultat, et louant Dieu qui l’avait débarrassée de la poursuite de ceux-ci, elle rentra dans sa chambre, affirmant avec sa servante que sans aucun doute tous les deux l’aimaient beaucoup, puisqu’ils avaient fait, comme il apparaissait bien, ce qu’elle leur avait imposé.

« Rinuccio, pestant et maudissant son aventure, ne s’en retourna point pour cela chez lui, mais les familiers ayant quitté la rue, il revint à l’endroit où il avait jeté Alessandro, et se mit à le chercher à tâtons pour le retrouver, afin d’achever son entreprise ; mais ne le retrouvant pas, et pensant que les familiers l’avaient emporté, il s’en retourna fort mécontent chez lui. Quant à Alessandro, ne sachant que faire, et sans avoir reconnu celui qui l’avait emporté, tout dolent de l’aventure il s’en retourna également chez lui.

« Le lendemain matin, le tombeau de Scannadio ayant été trouvé tout ouvert et Scannadio n’y ayant point été vu, pour ce que Alessandro l’avait jeté tout au fond de la fosse, tout Pistoja en fit une foule de gorges chaudes, les sots estimant que le diable l’avait emporté. Néanmoins, chacun des deux amants, ayant fait savoir à la dame ce qu’il avait fait et ce qui était intervenu, et s’excusant là-dessus de n’avoir pu lui obéir complètement, lui réclama ses faveurs et son amour. Mais celle-ci refusant de les croire, leur fit répondre sèchement qu’elle ne ferait jamais rien pour eux, puisqu’ils n’avaient pas fait ce qu’elle leur avait demandé ; et ainsi elle s’en débarrassa. — »



NOUVELLE II


Une abbesse se lève en toute hâte et dans l’obscurité, pour aller surprendre au lit une de ses nonnes qu’on lui avait dit être couchée avec son amant. Étant elle-même couchée avec un prêtre, elle croit mettre sur sa tête son voile appelé psautier, et y met les culottes du prêtre ; ce que voyant la nonne accusée, elle l’en fait apercevoir, est absoute et peut tout à son aise rester avec son amant.


Déjà Philomène se taisait et l’adresse de la dame à se débarrasser de ceux qu’elle ne voulait pas aimer avait été approuvée par tous, tandis qu’au contraire l’audacieuse présomption des deux amants avait été taxée de folie plutôt que d’amour, quand la reine dit gracieusement à Elisa : « — Continue, Elisa. — » Celle-ci commença aussitôt : « — Très chères dames, madame Francesca sut très habilement, comme il a été dit, se débarrasser de ceux qui l’ennuyaient ; mais une jeune nonnain, la fortune lui aidant, se tira par une parole adroite d’un péril imminent. Et, comme vous savez, il y a beaucoup de gens, qui, étant très sots, se mettent à admonester les autres, à les morigéner. Ceux-là, comme vous pourrez le voir par ma nouvelle, sont parfois très justement châtiés par la fortune ; c’est ce qui advint à l’abbesse sous les ordres de laquelle était la nonne dont je dois vous parler.

« Vous saurez donc qu’il y a en Lombardie un monastère très fameux pour sa sainteté et sa religion. Entre autres nonnes qui s’y trouvaient, était une jeune fille de sang noble et douée d’une merveilleuse beauté. Elle s’appelait Isabetta, et un jour un de ses parents étant venu la voir à la grille avec un beau jeune homme, elle s’énamoura de celui-ci. Le jouvenceau la voyant si belle, et ayant vu dans ses yeux ce qu’elle désirait, s’enflamma également pour elle, et tous deux endurèrent pendant longtemps cet amour sans pouvoir en tirer aucun fruit. Enfin, l’un et l’autre étant sollicité par une même envie, le jeune homme trouva un moyen de voir secrètement sa nonne, de quoi celle-ci fut fort contente, de sorte qu’il la visita non une fois mais souvent, au grand plaisir de chacun d’eux. Ce manège continuant, il arriva qu’une nuit il fut vu par une des dames de la maison, sans que ni l’un ni l’autre s’en aperçût, au moment où il quittait l’Isabetta pour s’en aller. La dame le redit à quelques-unes de ses compagnes. Leur premier mouvement fut d’aller l’accuser auprès de l’abbesse qui avait nom madame Usimbalda, bonne et sainte personne suivant l’opinion des dames nonnains et de quiconque la connaissait ; puis elles pensèrent, afin qu’elle ne pût nier, qu’il valait mieux la faire surprendre avec le jeune homme par l’abbesse elle-même. Ayant donc gardé le silence, elles se partagèrent en secret les veilles et les gardes afin de la surprendre.

« L’Isabetta ne se méfiant point de cela et ignorant tout, il arriva qu’une nuit elle fit venir son amant ; ce que surent aussitôt celles qui la surveillaient. Quand elles crurent le moment venu, une bonne partie de la nuit étant déjà passée, elles se partagèrent en deux bandes, dont l’une resta à faire la garde à la porte de la cellule de l’Isabetta, et l’autre courant à la chambre de l’abbesse, frappa à la porte, et comme celle-ci répondait, elles lui dirent : « — Sus, Madame, levez-vous vite, car nous avons découvert que l’Isabetta a un jouvenceau dans sa cellule. — »

« Cette même nuit, l’abbesse était en compagnie d’un prêtre qu’elle introduisait souvent dans un coffre. Entendant tout ce bruit, et craignant que les nonnains, par trop de précipitation ou de méchant désir, ne poussassent tellement la porte que celle-ci s’ouvrît, elle se leva précipitamment, et s’habilla de son mieux dans l’obscurité ; croyant prendre certains voiles pliés que les nonnes portent sur la tête et qu’elles appellent le psautier, elle prit les culottes du prêtre, et sa hâte fut si grande que, sans s’en apercevoir, elle se les jeta sur la tête à la place du psautier, et sortit de sa chambre dont elle ferma vivement la porte, en disant : « — Où est cette maudite de Dieu ? — » Et avec les autres, qui brûlaient d’une telle envie de faire trouver l’Isabetta en faute qu’elles ne s’apercevaient pas de ce que l’abbesse avait sur la tête, elle arriva à la porte de la cellule qu’elle jeta par terre, aidée par l’une et par l’autre. Étant entrées dans la cellule, les nonnes trouvèrent au lit les deux amants étroitement embrassés et qui, tout étourdis d’être ainsi surpris, ne sachant que faire, se tinrent coi. La jeune fille fut sur-le-champ saisie par les autres nonnes et, sur l’ordre de l’abbesse, conduite au chapitre. Le jouvenceau, remis de son émotion, avait repris ses habits et attendait la fin de l’aventure, disposé à faire un mauvais parti à toutes celles qu’il pourrait joindre s’il était fait le moindre mal à sa jeune nonnain, et à l’emmener avec lui.

« L’abbesse, après s’être assise au chapitre, en présence de toutes les nonnes qui n’avaient de regards que pour la coupable, se mit à lui adresser les plus grandes injures qui eussent été jamais dites à une femme, comme ayant contaminé, par ses actes indignes et vitupérables, l’honneur, la bonne renommée du couvent, si cela venait à se savoir au dehors ; aux injures, elle ajoutait les plus graves menaces. La jeune nonne, honteuse et timide, se sentant coupable, ne savait que répondre, et se taisait, inspirant compassion à toutes les autres. Comme l’abbesse continuait à se répandre en reproches, la jeune fille venant à lever les yeux, vit ce que l’abbesse avait sur la tête, et les liens de la culotte qui pendaient deçà et delà ; sur quoi, s’avisant de ce que c’était, elle dit, toute rassurée : « — Madame, que Dieu vous soit en aide ; rajustez votre coiffe et puis dites-moi tout ce que vous voudrez. — » L’abbesse, qui ne la comprenait pas, dit : « — Quelle coiffe, femme coupable ? As-tu maintenant le courage de plaisanter ? Te semble-t-il avoir commis une chose où les bons mots aient leur raison d’être ? — » Alors la jeune nonne dit de nouveau : « — Madame, je vous prie de nouer votre coiffe, puis dites-moi ce qu’il vous plaira. — » Là-dessus, plusieurs des nonnes levèrent les yeux sur la tête de l’abbesse, et celle-ci y ayant également porté les mains, on s’aperçut pourquoi l’Isabetta parlait ainsi. L’abbesse, reconnaissant son erreur, et voyant que toutes les nonnes s’en étaient aperçues et qu’il n’y avait pas moyen de la cacher, changea soudain de langage, et se mit à parler sur un tout autre ton qu’elle avait fait jusque-là ; elle en vint à conclure qu’il est impossible de se défendre des excitations de la chair ; et pour ce, elle dit que chacune devait se donner en cachette autant de bon temps qu’elle pourrait, comme on avait fait jusqu’à ce jour. Ayant fait relâcher l’Isabetta, elle s’en retourna coucher avec son prêtre, et l’Isabetta avec son amant, qu’elle fit revenir souvent depuis, en dépit de celles qui lui portaient envie. Pour les autres qui étaient sans amant, elles pourchassèrent en secret leur aventure du mieux qu’elles surent. — »



NOUVELLE III


Maître Simon, sur les instances de Bruno, de Buffamalcco et de Nello, fait croire à Calandrino qu’il est en mal d’enfant. Ce dernier, en guise de médecine, donne aux susdits compères des chapons et de l’argent et guérit sans accoucher.


Quand Elisa eut fini sa nouvelle, et tous ayant rendu grâces à Dieu de ce que la jeune nonne s’était heureusement tirée des griffes de ses envieuses compagnes, la reine ordonna à Philostrate de poursuivre. Celui-ci, sans attendre plus ample commandement, commença : « — Très belles dames, le grossier juge marquisan, dont je vous ai parlé hier me tire de la bouche une nouvelle de Calandrino que je voulais vous dire. Et, pour ce que tout ce qu’on raconte de lui ne peut que redoubler notre gaîté, bien qu’il ait été déjà beaucoup parlé de lui et de ses compagnons, je vous dirai encore la nouvelle que j’avais hier en l’esprit.

« Il a déjà été démontré assez clairement ce qu’étaient Calandrino et les autres dont je dois parler dans cette nouvelle ; pour ce, sans rien ajouter à ce sujet, je dis qu’il arriva qu’une tante de Calandrino mourut et lui laissa deux cents livres comptant, en petite monnaie. Sur quoi, Calandrino se mit à dire qu’il voulait acheter un domaine, et il allait, proposant marché à tous les courtiers qu’il y avait à Florence, comme s’il avait eu à dépenser dix mille florins d’or ; mais l’affaire se gâtait toujours quand on en venait au prix du domaine en question. Bruno et Buffamalcco qui savaient cela, lui avaient plus d’une fois dit qu’il ferait mieux de dépenser son argent à s’amuser avec eux, que de chercher à acheter de la terre, comme s’il avait eu à faire des balles ; mais ils n’avaient pas même pu l’amener à leur payer une seule fois à dîner. Pour quoi, un jour qu’ils s’en plaignaient entre eux, un peintre de leurs compagnons, nommé Nello, étant survenu, ils résolurent tous les trois de trouver un moyen pour se graisser le museau aux dépens de Calandrino ; et, sans plus de retard, ayant arrêté entre eux ce qu’ils devaient faire, ils guettèrent, le lendemain matin, le moment où Calandrino sortait de chez lui. À peine ce dernier eut-il fait quelques pas, que Nello vint à sa rencontre et dit : « — Bonjour, Calandrino. — » Calandrino lui répondit que Dieu lui donnât bon jour et bon an. Après quoi, Nello l’ayant retenu quelque temps, se mit à le regarder au visage. Calandrino lui dit : « — Que regardes-tu ? — » Et Nello lui dit : « N’as-tu rien senti cette nuit ? Tu ne me sembles pas le même. — » Calandrino se mit aussitôt à douter et dit : « — Eh ! quoi ? Que te semble-t-il que j’aie ? — » Nello dit : « — Eh ! je ne le dis pas pour cela, mais tu me parais tout changé ; ce ne sera proverbialement rien. — » Et il le laissa aller.

« Calandrino, tout pensif, ne se sentant cependant pas le moindre malaise du monde, poursuivit son chemin. Mais Buffamalcco, qui se tenait non loin de là, voyant qu’il avait quitté Nello, vint à lui, et l’ayant salué, lui demanda s’il ne se sentait rien. Calandrino répondit : « — Je ne sais pas ; pourtant Nello me disait tout à l’heure que je lui paraissais tout changé ; serait-il possible que j’eusse quelque chose ? — » Buffamalcco dit : « — Tu pourrais bien avoir quelque chose en effet ; tu sembles à moitié mort. — » Calandrino croyait déjà avoir la fièvre, quand voici venir Bruno ; la première chose qu’il dit, fut : « — Calandrino, quelle figure est-ce là ? On dirait que tu es mort ; qu’éprouves-tu ? — » Calandrino, entendant chacun d’eux parler ainsi, tint en lui-même pour très sûr qu’il était malade, et, tout inquiet, il lui demanda : « — Que me faut-il faire ! — » Bruno dit : « — Je crois que tu dois t’en retourner chez toi, te mettre au lit et te bien couvrir ; tu enverras de ton urine à maître Simon, qui est, comme tu sais, notre ami dévoué. Il te dira tout de suite ce que tu auras à faire, nous irons auprès de toi, et s’il y a quelque chose à faire, nous le ferons. — »

« Sur ces entrefaites, Nello les ayant rejoints, ils s’en retournèrent avec Calandrino chez ce dernier, lequel, en entrant d’un air accablé dans la chambre, dit à sa femme : « — Viens et couvre-moi bien, car je me sens bien mal. — » S’étant donc couché, il envoya, par une petite servante, de son urine à maître Simon, dont la boutique était alors sur le Marché-Vieux, à l’enseigne du Melon. Bruno dit à ses compagnons : « — Vous, restez ici avec lui ; moi, je vais voir ce que dira le médecin et, s’il en est besoin, je l’amènerai ici. — » Calandrino dit alors : « — Eh ! oui, mon compagnon, va et tâche de me dire ce qu’il en est, car je me sens je ne sais quoi en dedans. — » Bruno, étant allé vers maître Simon, y arriva avant la petite servante qui portait l’urine, et eut vite informé maître Simon du fait. Pour quoi, la servante étant arrivée, et le maître ayant examiné l’urine, il dit à la servante : « — Va, et dis à Calandrino de se tenir bien chaud, que je vais venir incontinent le voir et que je lui dirai ce qu’il a et ce qu’il aura à faire. — » La jeune servante rapporta la réponse telle quelle, et peu après arrivèrent le maître avec Bruno. Le médecin, s’étant assis auprès de lui, commença par lui tâter le pouls, et au bout d’un instant, sa femme étant présente, il dit : « — Vois-tu Calandrino, à te parler en ami, tu n’as pas d’autre mal que d’être en mal d’enfant. — »

« À peine Calandrino l’eut-il entendu, qu’il se mit à crier douloureusement et à dire : « — Hélas, Tessa, que m’as-tu fait en ne voulant pas te tenir autrement que dessus ? Je te le disais bien ! — » La dame, qui était une fort honnête personne, entendant son mari parler de la sorte, devint toute rouge de honte, et baissant le front, sortit de la chambre sans répondre. Calandrino, continuant à se plaindre, disait : « — Hélas ! c’est fait de moi ! Comment accoucherai-je de cet enfant ? Par où sortira-t-il ? je vois bien que je suis mort par la rage de ma femme ; que Dieu la rende aussi triste que je voudrais être joyeux ! Ah ! si j’étais aussi bien portant que je suis malade, je me lèverais et je lui donnerais une telle raclée que je la briserais toute, quoique cela soit bien fait pour moi, car je ne devais pas la laisser mettre sur moi ; mais pour sûr, si j’échappe de cette fois, elle pourra bien mourir d’envie avant que je la laisse monter dessus. — »

« Bruno, Buffamalcco et Nello avaient si grande envie de rire en entendant les paroles de Calandrino, qu’ils étouffaient ; mais cependant ils se retenaient ; quant à maître Scimmione, il riait si fort qu’on aurait pu lui arracher toutes les dents. Enfin, à la longue, Calandrino se recommandant au médecin, et le priant en cette circonstance de lui donner aide et conseil, le maître lui dit : « — Calandrino, je ne veux pas que tu te tourmentes, car, grâce à Dieu, nous nous sommes assez tôt aperçus de la chose pour t’en délivrer avec peu de peine et en peu de jours ; mais il faudra dépenser quelque argent. — » Calandrino dit : « — Ah ! mon cher maître, oui, pour l’amour de Dieu ; j’ai là deux cents livres avec lesquelles je voulais acheter un domaine ; s’il les faut toutes, prenez-les toutes, pourvu que je n’aie point à accoucher, car je ne sais comment je ferais. J’ai entendu les femmes faire une si grande rumeur quand elles sont pour accoucher, bien qu’elles aient passage assez large pour ce faire, que je crois, si j’avais à supporter une pareille souffrance, que je mourrais avant d’accoucher. — » Le médecin dit : « — Ne pense pas à cela. Je te ferai faire une certaine tisane distillée très bonne et très agréable à boire qui, en trois matinées, fera tout disparaître et te remettra mieux portant qu’un poisson dans l’eau ; mais tu feras en sorte d’être sage dorénavant et de ne plus tomber dans cette sottise. Or, nous avons besoin, pour cette tisane, de trois paires de bons chapons bien gras ; et pour le reste, tu donneras à chacun de tes amis ici présents cinq livres de petite monnaie pour qu’ils achètent tout ce qu’il faudra et me le fasse porter à ma boutique ; quant à moi, sur le saint nom de Dieu, je t’enverrai demain matin de ce breuvage distillé et tu commenceras à en boire un bon verre à chaque fois. — »

« Calandrino, entendant cela, dit : « — Maître, je me fie à vous. — » Et ayant donné cinq livres à Bruno et des deniers pour trois paires de chapons, il le pria de se donner cette peine pour son service. Le médecin, l’ayant quitté, lui fit faire une certaine eau claire, et la lui envoya. Bruno, ayant acheté les chapons et tout ce qu’il fallait pour faire bombance, s’en fut les manger avec le médecin et ses compagnons. Quant à Calandrino, pendant trois jours il but l’eau claire ; après quoi le médecin l’étant venu voir avec ses compagnons, il lui tâta le pouls et dit : « — Calandrino, tu es guéri, sans le moindre doute : tu peux désormais vaquer à tes affaires, et tu n’as pas besoin de garder plus longtemps la maison. — » Calandrino, joyeux, s’étant levé, alla à ses affaires, louant beaucoup, auprès de toutes les personnes qu’il rencontrait, la belle cure que le maître Simon avait faite sur lui, en le faisant en trois jours, dégrossir sans la moindre souffrance. Bruno, Buffamalcco et Nello se tinrent pour satisfaits d’avoir trompé l’avarice de Calandrino, bien que madame Tessa, s’étant aperçue du tour, eût fortement querellé son mari. — »


NOUVELLE IV


Cecco Fortarrigo joue tout ce qu’il possède ainsi que l’argent de Cecco Angiullieri son maître ; puis il se met à courir en chemise après ce dernier, disant qu’il l’avait volé ; il le fait prendre par des paysans, revêt ses habits, monte sur son cheval et revient en laissant Angiullieri en chemise.


Les paroles que Calandrino avait dites à sa femme avaient été écoutées par toute la compagnie avec de grandissimes risées ; mais quand Philostrate se fut tu, Néiphile, sur l’ordre de la reine, commença : « — Valeureuses dames, s’il n’était pas plus malaisé aux hommes de montrer leur intelligence et leur vertu que leurs vices et leur sottise, il y en aurait beaucoup qui se travailleraient en vain à mettre un frein à leurs paroles. C’est ce que vous a très bien montré la bêtise de Calandrino, qui n’avait nul besoin, pour se guérir d’un mal auquel sa simplicité lui faisait croire, de révéler en public les plaisirs secrets de sa femme. Cela m’a remis en mémoire une aventure toute contraire, c’est-à-dire comment la malice d’un individu l’emporta sur le bon sens d’un autre, au grand dam et à la honte de celui-ci. Il me plaît de vous la raconter.

« Il y a quelques années à peine, vivaient à Sienne deux hommes déjà d’un certain âge. Tous deux s’appelaient Cecco, mais l’un était fils de messer Angiullieri et l’autre de messer Fortarrigo. Bien qu’ils différassent beaucoup comme mœurs et comme caractère, ils s’accordaient si bien sur un point, à savoir que tous deux haïssaient leur père, qu’ils en étaient devenus amis et se fréquentaient souvent. Mais l’Angiullieri, qui était beau et élégant, trouvant qu’il ne pouvait pas vivre convenablement à Sienne avec la pension que lui donnait son père, et ayant appris qu’un cardinal avec lequel il était en excellentes relations était arrivé dans la marche d’Ancône comme légat du pape, résolut d’aller le trouver dans l’espoir d’améliorer sa position. Ayant soumis ce projet à son père, il s’entendit avec lui pour toucher d’une seule fois ce qui lui revenait pendant six mois, afin de pouvoir se fournir de vêtements et de chevaux et de voyager honorablement. Comme il cherchait quelqu’un qu’il pût emmener à son service, le Fortarrigo en eut vent, et étant allé le lendemain trouver l’Angiullieri, il se mit du mieux qu’il sut, à le prier de l’emmener avec lui, disant qu’il consentait à être son domestique, son familier, tout ce qu’il voudrait, sans autre salaire que sa dépense. L’Angiullieri lui répondit qu’il ne voulait pas l’emmener, non point parce qu’il ne le croyait pas capable de faire un bon service en toute chose, mais pour ce qu’il jouait et s’enivrait souvent. À quoi le Fortarrigo répondit qu’il se garderait sans faute sur l’un et l’autre point, et le lui affirma par serment, ajoutant de si vives prières, que l’Angiullieri finit par céder et consentir.

« S’étant mis tous deux en chemin, par une belle matinée, ils allèrent déjeuner à Buonconvento. Après avoir déjeuné, la chaleur étant grande, l’Angiullieri fit préparer un lit dans l’auberge, se déshabilla avec l’aide de Fortarrigo et s’en alla dormir en lui disant de l’appeler comme nones sonneraient. Pendant que l’Angiullieri dormait, le Fortarrigo descendit dans la taverne, et là, après avoir bu un tantinet il se mit à jouer avec quelques voyageurs qui, en peu de temps lui eurent gagné les quelques deniers qu’il avait, ainsi que les vêtements qu’il portait ; sur quoi, désireux de se rattraper, il s’en alla, tout en chemise qu’il était, à l’endroit où reposait l’Angiullieri, et le voyant profondément endormi, il lui prit tout l’argent qu’il avait dans sa bourse, puis retourna au jeu où il perdit cet argent comme il avait perdu l’autre.

« L’Angiullieri s’étant réveillé se leva, et s’étant habillé s’enquit de Fortarrigo. Comme on ne le trouvait pas, l’Angiullieri pensa qu’il devait dormir ivre en quelque endroit, comme il avait l’habitude de le faire autrefois. Pour quoi, s’étant décidé à le laisser, il fit mettre la selle et sa valise sur son palefroi, remettant de se munir d’un autre familier quand il serait à Corsignano. Au moment de payer l’hôte, il ne se trouva plus aucun argent, de quoi il y eut grande rumeur et grand trouble dans toute l’hôtellerie, l’Angiullieri disant qu’il avait été volé céans, et menaçant de les faire tous conduire en prison à Sienne. Là-dessus, arrive Fortarrigo en chemise qui venait pour enlever les habits, comme il avait fait pour l’argent. Voyant l’Angiullieri prêt à monter à cheval, il dit : « — Qu’est cela, Angiullieri ? Voulons-nous nous en aller déjà ? Eh ! attends un peu. Il doit venir ici tantôt un compère qui a pris mon pourpoint en gage pour trente-huit sols ; je suis sûr qu’il nous le rendra pour trente-cinq si nous le payons comptant. — » Pendant qu’il parlait, survint quelqu’un qui assura l’Angiullieri que c’était Fortarrigo qui lui avait volé son argent en lui montrant la somme qu’il avait perdue. Pour quoi, l’Angiullieri, fort courroucé, dit à Fortarrigo toutes sortes d’injures, et s’il n’avait pas craint autre chose plus qu’il ne craignait Dieu, il lui aurait fait un mauvais parti ; enfin le menaçant de le faire pendre par le col, ou de le faire bannir de Sienne sous peine de la potence, il monta à cheval.

« Le Fortarrigo, comme si l’Angiullieri eût parlé à un autre et non à lui, disait : « — Eh ! Angiullieri, laissons-là toutes ces paroles qui ne valent pas le diable ; pensons seulement à cela ; nous le rachèterons pour trente-cinq sols, en le payant comptant, tandis que si nous attendons jusqu’à demain, il ne vaudra pas moins de trente-huit, comme il m’a prêté ; il me fait cette concession parce que je me suis remis à sa discrétion. Eh ! pourquoi ne gagnerions-nous pas ces trois sols ? — » L’Angiullieri, l’entendant parler de la sorte, se désespérait, surtout en se voyant regarder de travers par ceux qui l’entouraient et qui semblaient croire non pas que le Fortarrigo eût joué les deniers de l’Angiullieri, mais que l’Angiullieri s’était emparé des siens ; il lui disait : « — Qu’ai-je à faire de ton pourpoint ? Que pendu sois-tu par la gorge, car non seulement tu m’as volé mon argent et tu l’as joué, mais tu as retardé mon départ, et par-dessus le marché tu te moques de moi. — » Le Fortarrigo n’en restait pas moins impassible comme si ce n’eût pas été à lui qu’on parlât, et il disait : « — Eh ! pourquoi ne veux-tu pas me faire gagner ces trois sols ? Crois-tu que je ne puisse pas te les prêter encore ? Va ; fais-le si tu as souci de moi. Pourquoi es-tu si pressé ? Nous arriverons bien encore ce soir à Torrenieri. Va, tire ta bourse ; sache que, je pourrais chercher dans tout Sienne sans en trouver un qui m’allât aussi bien que celui-ci ; et dire que je le lui ai laissé pour trente-huit sols alors qu’il en vaut encore quarante et plus ! Tu me ferais ainsi tort de deux façons. — »

« L’Angiullieri, saisi d’un grand ennui en se voyant voler par ce drôle et en s’entendant tenir pareil langage, sans plus répondre, fit faire volte-face à son palefroi, et prit le chemin de Torrenieri. Sur quoi, le Fortarrigo, saisi d’une subite malice, se mit à trotter derrière lui en chemise. Il avait déjà fait deux bons milles à ses trousses en le priant de lui rendre son pourpoint, et l’Angiullieri allait plus vite pour s’ôter cette rumeur des oreilles, quand Fortarrigo aperçut des laboureurs dans un champ voisin de la route, en avant de l’Angiullieri ; il se mit à leur crier de toute ses forces : « — Arrêtez-le, arrêtez-le. — » Pour quoi, ces gens, qui avec sa houe, qui avec sa bêche, s’étant mis en travers du chemin de l’Angiullieri, l’arrêtèrent et se saisirent de lui, pensant qu’il avait volé celui qui courait après lui en chemise. L’Angiullieri eut beau leur dire qui il était et comment le fait s’était passé cela lui servit peu. Mais le Fortarrigo, accouru sur les lieux, dit d’un air courroucé : « — Je ne sais pourquoi je ne te tue point, larron déloyal, qui t’enfuies avec ce qui m’appartient. — » Et s’étant retourné vers les laboureurs, il dit : « — Vous voyez, messieurs, en quel équipage il m’a laissé dans l’auberge, après avoir joué tout ce qui était à moi ! Je puis bien dire que c’est grâce à Dieu et à vous que j’aurai au moins recouvré une partie de mon bien, dont je vous serai toujours tenu. — » L’Angiullieri disait tout le contraire mais on ne l’écoulait pas. Le Fortarrigo, avec l’aide des paysans, le fit descendre de son palefroi, le dépouilla de ses habits qu’il revêtit et étant monté à cheval, retourna à Sienne, laissant l’Angiullieri en chemise et pieds nus, et disant partout qu’il avait gagné à l’Angiullieri son cheval et ses habits. Quant à l’Angiullieri, qui croyait s’en aller en riche équipage vers le Cardinal dans la Marche, il revint pauvre et en chemise à Buonconvento, et, de honte, n’osa pas retourner tout de suite à Sienne. Quelques vêtements lui ayant été prêtés, il monta sur le roussin que chevauchait Fortarrigo, et s’en alla chez ses parents à Corsignano, avec lesquels il resta jusqu’à ce qu’il fût de nouveau secouru par son père. C’est ainsi que la malice du Fortarrigo entrava la bonne résolution de l’Angiullieri ; toutefois celui-ci ne laissa pas en temps et lieu ce méchant tour impuni. — »


NOUVELLE V


Calandrino s’amourache d’une jeune fille, Bruno lui fait un talisman sous forme d’écrit, en lui disant qu’aussitôt qu’il en toucherait la jeune fille, celle-ci le suivrait. Calandrino ayant obtenu un rendez-vous, sa femme le surprend et fait grand tapage.


Quand Néiphile eut fini sa courte nouvelle, sans que la compagnie en eût ni trop ri, ni trop parlé, la reine s’étant tournée vers la Fiammetta, lui ordonna de poursuivre. Celle-ci, toute joyeuse, répondit : Volontiers ! et commença : « — Très gentes dames, comme vous le savez, je crois, il est des choses qui plaisent toujours davantage plus on en parle, si celui qui parle veut se donner la peine de bien choisir le temps et le lieu convenables. Et pour ce, si je considère le motif pour lequel nous sommes ici — et nous y sommes pour nous tenir en fête et avoir du bon temps, et non pour autre motif — j’estime que tout ce qui pourra nous procurer fête et plaisir, a ici son lieu et place ; et bien qu’on ait pu en parler déjà mille fois, on ne peut qu’éprouver du plaisir en en parlant encore. Pour quoi, bien qu’il ait été souvent question entre nous des faits et gestes de Calandrino, si je considère, comme vous l’a dit il y a un moment Philostrate, qu’ils sont tous plaisants, je me hasarderai, en sus de celles qui ont déjà été dites, à vous conter une nouvelle, laquelle, si j’eusse voulu ou si je voulais m’écarter de la vérité, j’aurais bien su, je saurais bien composer et raconter sous d’autres noms ; mais pour ce que se départir de la vérité en racontant diminue grandement le plaisir de ceux qui écoutent, je vous la dirai sous sa propre forme, pour la raison susdite.

« Niccolo Cornacchini fut notre concitoyen. C’était un homme très riche, et parmi ses autres domaines, il en possédait un fort beau à Camerata, sur lequel il fit construire un élégant et magnifique château. Il s’entendit, pour le faire complètement peindre, avec Bruno et Buffamalcco, lesquels, pour ce qu’il y avait beaucoup de travail, s’adjoignirent Nello et Calandrino, et se mirent à la besogne. Bien qu’il y eût en ce château bon nombre de chambres bien fournies en lits et en autres choses opportunes, une vieille servante y demeurait seule pour le garder, sans autres domestiques ; aussi, un fils du susdit Niccolo, nommé Filippo, en jeune homme qu’il était et non marié, avait coutume d’y mener parfois quelque femme pour se divertir, de l’y garder un jour ou deux, puis de la renvoyer. Une fois, entre autres, il lui arriva d’en amener une qui avait nom la Niccolosa, et qu’un triste homme, nommé le Mangione, entretenait en une maison de Camaldoli, et prêtait en louage. Cette fille était belle et bien vêtue, et, pour une femme de son métier, se tenait et parlait bien.

« Étant un jour sortie de sa chambre à l’heure de midi, en jupon blanc, et les cheveux roulés autour de la tête, pour se laver les mains et la figure à un puits qui se trouvait dans la cour du château, Calandrino y vint par hasard pour puiser de l’eau, et la salua familièrement. La donzelle lui ayant rendu son salut, se mit à le regarder, plus pour ce qu’il lui paraissait un homme naïf, que par un désir quelconque. Calandrino, de son côté, se mit à l’examiner, et comme elle lui parut belle, il trouva un prétexte pour rester près d’elle et ne pas rapporter l’eau à ses compagnons. Mais, ne la connaissant point, il n’osait rien lui dire. Elle, qui s’était aperçue qu’il la regardait, le regardait aussi parfois pour se moquer de lui, en poussant quelque soupir ; pour quoi, Calandrino s’en coiffa soudain, et ne s’en alla de la cour que lorsqu’elle eut été rappelée dans la chambre par Filippo.

« Calandrino étant retourné à son travail, ne faisait que soupirer ; de quoi Bruno, qui le taquinait sans cesse pour ce qu’il prenait grand plaisir à ses sottises, s’étant aperçu, lui dit : « — Que diable as-tu, compère Calandrino ? Tu ne fais que souffler ! — » À quoi Calandrino dit : « — Compère si j’avais quelqu’un qui voulût m’aider, cela irait bien. — » « — Comment ? — dit Bruno. — » À quoi Calandrino dit : « — Il ne faut le dire à personne ; il y a là-bas une jeune femme qui est plus belle qu’une fée, et qui est si fort amoureuse de moi, que cela te semblerait un grand cas. Je m’en suis aperçu tout à l’heure en allant chercher de l’eau. — » « — Eh ! — dit Bruno — prends garde que ce ne soit la femme de Filippo. — » Calandrino dit : « — Je crois que c’est elle, pour ce qu’il l’a appelée, et qu’elle s’en est allée dans sa chambre ; mais qu’est-ce que cela fait ? Je tromperais le Christ en de semblables choses, et non pas seulement Filippo. Je te vais dire la vérité, compère ; elle me plaît tant, que je ne pourrais te le dire. — » Bruno dit alors : « — Compère, je saurai te dire qui elle est ; et si elle est la femme de Filippo, j’arrangerai en deux mots tes affaires, pour ce qu’elle est fort mon amie. Mais comment ferons-nous pour que Buffamalcco ne le sache pas ? Je ne puis jamais lui parler qu’il ne soit avec moi. — » Calandrino dit : « — De Buffamalcco je n’ai cure, mais gardons-nous de Nello ; car il est parent de la Lessa, et il nous gâterait tout. — » « — Bien dit, — répliqua Bruno.

« Or Bruno savait fort bien qui était la donzelle, car il l’avait vue arriver, et du reste Filippo le lui avait dit. Pour quoi, Calandrino ayant un instant quitté sa besogne pour aller la voir, Bruno raconta tout à Nello et à Buffamalcco, et ils arrangèrent en secret ensemble ce qu’ils devaient faire à propos de cet amourachement de Calandrino. Dès que celui-ci fut de retour, Bruno lui dit tout bas : « — L’as-tu vue ? — » Calandrino répondit : « — Eh ! oui ; elle m’a tué. — » Bruno dit : « — Je veux aller voir si c’est bien celle que je crois ; si c’est elle, laisse-moi faire. — » Sur ce, Bruno étant descendu dans la cour, s’en alla trouver Filippo et la dame ; il leur dit par le menu ce que c’était que Calandrino, ce qu’il lui avait dit, et arrêta avec eux ce que chacun aurait à faire et à dire pour avoir liesse et plaisir de l’amourachement de Calandrino. Puis étant retourné vers Calandrino, il lui dit : « — C’est bien elle ; et pour ce, il faut procéder sagement, car si Filippo s’apercevait de la chose, toute l’eau de l’Arno ne nous laverait pas. Mais que veux-tu que je lui dise de ta part, si je viens à lui parler ? — » Calandrino répondit : « — Eh ! tu lui diras tout d’abord premièrement que je lui souhaite mille muids de ce bon bien qui fait engrosser ; et puis que je suis son serviteur si elle veut quelque chose ; m’as-tu bien compris ? — » « — Oui, — dit Bruno — laisse-moi faire. — »

« L’heure du souper venue, nos compères ayant quitté leur ouvrage et étant descendus dans la cour où étaient Filippo et la Niccolosa, s’y arrêtèrent quelque temps pour faire plaisir à Calandrino qui se mit à regarder la Niccolosa et à lui faire les plus belles œillades du monde, tant et si bien qu’un aveugle s’en serait aperçu. De son côté, la donzelle faisait tout ce qu’elle croyait devoir le bien enflammer, s’inspirant le mieux du monde des renseignements que Bruno lui avait donnés sur les manières de Calandrino. Filippo, Buffamalcco et les autres faisaient semblant de causer entre eux et de ne pas s’apercevoir de ce manège. Mais au bout d’un moment, au grandissime ennui de Calandrino, ils s’en allèrent ; et tandis qu’ils se dirigeaient sur Florence, Bruno dit à Calandrino : « — Je te dis bien que tu la fais fondre comme glace au soleil ; par le corps Dieu, si tu apportes ici ta guitare, et si tu chantes un peu avec elle quelques chansons, d’amour, tu la feras se jeter par les fenêtres pour venir te trouver. — » Calandrino dit : « — Tu crois, compagnon, tu crois que je ferai bien de l’apporter ? — » « Oui, — répondit Bruno. — » À quoi Calandrino dit : « — Tu ne m’as pas cru aujourd’hui quand je te disais : pour sûr, compère, je suis d’avis que je sais mieux que quiconque faire ce que je veux. Qui aurait su, sinon moi, rendre si vite amoureuse une aussi belle dame que celle-ci ? En bonne vérité, l’auraient-ils su faire, ces jouvenceaux de trombe marine, qui s’en vont toute la journée ici et là, et qui ne sauraient pas, en mille ans, assembler trois poignées de noix ? Or, je veux que tu me voies un peu avec mon rebec ; tu verras un beau jeu. Sache bien que je ne suis pas aussi vieux que je te semble ; elle s’en est bien aperçue, elle ; mais je l’en ferai apercevoir autrement, si je lui pose le grappin sur le dos. Par la cordieu, je lui ferai un tel jeu, qu’elle courra après moi, comme la folle après son enfant. — » « Oh ! — dit Bruno — tu la fourrageras ; il me semble te voir mordre, avec tes dents faites comme des chevilles de guitare, sa bouche vermeille et ses joues qui ressemblent à deux roses, et puis la manger tout entière. — » Calandrino, entendant cela, et croyant être déjà à la besogne, s’en allait chantant et dansant, si joyeux qu’il ne tenait plus dans sa peau.

« Le lendemain, ayant apporté son rebec, il chanta de nombreuses chansons, au grand plaisir de toute la bande. Bref, il en vint à un tel désir de voir souvent la donzelle, qu’il ne travaillait presque plus, allant mille fois par jour tantôt à la fenêtre, tantôt à la porte, tantôt dans la cour pour la voir. De son côté, la dame, agissant fort adroitement suivant les instructions de Bruno, lui en donnait de nombreuses occasions. Bruno, d’autre part, répondait lui-même à ses messages, et écrivait parfois aussi au nom de la dame. Quand celle-ci n’était pas au château, ce qui arrivait la plus grande partie du temps, il faisait venir des lettres d’elle, dans lesquelles elle donnait à Calandrino grande espérance pour ses désirs, et lui disait qu’elle était chez ses parents, où il ne pouvait point, présentement, la voir. De cette façon, Bruno et Buffamalcco, qui tenaient l’affaire en main, se divertissaient le mieux du monde des faits et gestes de Calandrino, se faisant parfois donner, comme si c’était demandé par la dame, tantôt un peigne d’ivoire, tantôt une bourse, tantôt un petit couteau et autres bagatelles, et lui donnant en échange des bijoux faux de nulle valeur, et dont Calandrino faisait une merveilleuse fête. En outre, ils en tiraient de bons repas et d’autre honnêtetés, afin qu’ils fussent soucieux de ses intérêts.

« Or, après qu’ils l’eurent bien tenu deux mois de cette façon, sans plus en arriver au fait, Calandrino voyant que l’ouvrage tirait à sa fin, et comprenant que s’il ne venait pas à bout de ses amours avant que le travail fût fini, il ne pourrait jamais plus retrouver l’occasion favorable, commença à presser et à solliciter Bruno. Pour quoi, la jeune fille étant un jour venue au château, Bruno, après avoir combiné avec elle et avec Filippo ce qu’il y avait à faire, dit à Calandrino : « — Vois, compère, cette dame m’a bien mille fois promis de faire ce que tu voudrais, et elle n’en fait rien ; aussi il me semble qu’elle te mène par le bout du nez ; et pour ce puisqu’elle ne fait pas ce qu’elle a promis, nous le lui ferons faire, qu’elle veuille ou non, si tu le veux. — » Calandrino répondit : « — Eh ! oui, pour l’amour de Dieu, faisons vite. — » Bruno dit : « — Auras-tu le courage de la toucher avec un talisman que je te donnerai ? — » « — Oui bien — dit Galandrino. — » « — Donc, — dit Bruno, — fais en sorte de m’apporter un peu de parchemin vierge, une chauve-souris vivante et une chandelle bénite, et puis, laisse-moi faire. — »

« Calandrino passa toute la nuit suivante avec toutes sortes d’engins pour prendre une chauve-souris ; à la fin il en prit une et la porta à Bruno avec les autres choses que celui-ci lui avait demandées. Bruno, s’étant retiré dans une chambre, écrivit sur ce parchemin certaines balivernes de son crû en caractères fantastiques, et le lui rapporta en disant : « — Calandrino, sache que, lorsque tu la toucheras avec cet écrit, elle te suivra incontinent et fera tout ce que tu voudras. Si donc Filippo s’en va aujourd’hui quelque part, accoste-la sous un prétexte quelconque et touche-la, puis va-t-en dans la grange qui est à côté, car c’est l’endroit le plus propice, pour ce que personne n’y va jamais ; tu verras qu’elle t’y suivra ; une fois qu’elle y sera, tu sais bien ce que tu as à faire. — » Calandrino fut l’homme le plus joyeux du monde, prit le parchemin et dit : « — Compère, laisse-moi faire. — »

« Nello, dont Calandrino se défiait, s’amusait comme les autres de tout cela, et contribuait avec eux à le bafouer ; pour ce, ainsi que Bruno l’avait arrangé, il s’en alla à Florence trouver la femme de Calandrino, et lui dit : « — Tessa, tu sais quelle raclée Calandrino te donna sans la moindre raison le jour qu’il revint avec les pierres du Mugnon, et pour ce, j’entends que tu t’en venges ; et si tu ne le fais pas, je ne veux plus t’avoir jamais pour parente ni amie. Il s’est amouraché là-bas d’une dame, et cette femme est assez dévergondée pour s’enfermer souvent avec lui ; et il n’y a pas bien longtemps qu’ils se sont donné rendez-vous ; pour quoi, je veux que tu te venges, et qu’après l’avoir pris sur le fait, tu le corriges d’importance. — » La dame, en entendant cela, ne crut pas à un jeu, mais s’étant levée d’un bond, elle se mit à dire : « — Eh ! larron public, me fais-tu cela ? Par la croix de Dieu, cela ne se passera pas ainsi sans que je ne te le fasse payer. — » Et, ayant pris son manteau, et emmenant avec elle une petite servante, elle alla au château avec Nello, plus vite qu’il n’était besoin.

« Dès que Bruno la vit venir de loin, il dit à Filippo : « — Voici notre ami. — » Pour quoi, Filippo étant allé là où Calandrino et les autres travaillaient, dit : » — Maîtres, il faut que j’aille tout de suite à Florence ; travaillez à force. — » Et feignant de partir, il alla se cacher dans un endroit d’où, sans être vu, il pouvait voir tout ce que ferait Calandrino.

« Celui-ci, dès qu’il pensa que Filippo était assez loin, descendit dans la cour où il trouva la Niccolosa seule, et entra en conversation avec elle. La dame, qui savait ce qu’elle avait à faire, l’accueillit avec un peu plus de familiarité que d’habitude. Sur quoi Calandrino la toucha avec son parchemin, et dès qu’il l’eut touchée, sans plus rien dire, se dirigea vers la grange où la Niccolosa le suivit. Quand ils y furent entrés, après avoir fermé la porte, elle embrassa Calandrino, le renversa à terre sur la paille qui se trouvait là, se mit à cheval sur lui et lui tenant les mains sur les épaules sans le laisser approcher de son visage, elle se mit à le regarder comme un grand objet de convoitise, disant : « — Ô mon doux Calandrino, cœur de mon corps, mon âme, mon bien, ma paix, depuis combien de temps ai-je désiré de t’avoir et de te pouvoir tenir à mon souhait ! Tu m’as, par ta gentillesse, tiré tout le fil de la chemise, tu m’as chatouillé le cœur avec ton rebec ; est-il bien possible que je te tienne ? » — Calandrino, pouvant à peine remuer, disait : « — Eh ! ma douce âme, laisse-moi te baiser. — » La Niccolosa disait : « — Oh ! tu as grande hâte ; laisse-moi d’abord te voir tout mon saoul ; laisse-moi me rassasier les yeux de ton doux visage. — »

« Bruno et Buffamalcco étaient allés rejoindre Filippo, et tous les trois voyaient et entendaient tout. Or Calandrino en était au moment de vouloir baiser la Niccolosa à toute force, quand arriva Nello avec Monna Tessa. En arrivant, Nello dit : « — Je parie qu’ils sont ensemble. — » Quand ils furent à la porte de la grange, la dame qui enrageait, la poussant avec les mains, l’ouvrit toute grande, et étant entrée, vit la Niccolosa à cheval sur Calandrino. Niccolosa, en voyant la dame, se leva soudain, s’enfuit, et s’en alla là où était Filippo. Monna Tessa sauta, les ongles en l’air, au visage de Calandrino qui n’avait pas encore eu le temps de se lever, le lui égratigna du haut en bas, puis, le prenant par les cheveux, et le traînant deçà delà, elle se mit à dire : « — Failli chien, voilà donc ce que tu me fais ? Vieil imbécile ! maudit soit le bien que je t’ai voulu ; donc, tu ne crois pas avoir assez à faire chez toi, que tu vas t’amouracher par ailleurs ? Voilà un bel amoureux ! Ne te connais-tu donc point, malheureux ? Ne te connais-tu point, sot que tu es ? En te pressant tout entier, il ne sortirait pas assez de jus pour faire une sauce. Par Dieu, ce n’était pas la Tessa qui t’engrossait tout à l’heure ; que Dieu la punisse quelle qu’elle soit, car pour sûr elle doit être peu de chose pour avoir désir d’un aussi beau bijou que toi ! — »

« En voyant arriver sa femme, Calandrino n’était resté ni mort ni vif ; il n’eut pas le courage de faire la moindre défense ; mais tout égratigné, tout pelé, tout battu qu’il était, il ramassa son chapeau et se leva, se bornant à prier humblement sa femme de ne pas crier, si elle ne voulait qu’il fût haché en pièces, pour ce que celle avec qui il était, était la femme du maître de la maison. La dame dit : « — Soit ! que Dieu lui donne la male an. — » Bruno et Buffamalcco qui, en compagnie de Filippo et de la Niccolosa, avaient ri tout leur saoul de cette scène, feignant d’accourir au bruit, arrivèrent sur les lieux, et après avoir eu beaucoup de peine à apaiser la dame, ils conseillèrent à Calandrino de s’en aller à Florence et de ne plus revenir au château, de peur que Filippo, s’il venait à savoir quelque chose de tout cela, ne lui fît un mauvais parti. Ainsi donc, Calandrino triste et battu, tout égratigné et les cheveux arrachés, s’en revint à Florence n’osant plus retourner là-haut et mit fin à ses amours, tourmenté et molesté jour et nuit par les reproches de sa femme, après avoir donné beaucoup à rire à ses compagnons ainsi qu’à la Niccolosa et à Filippo. — »



NOUVELLE VI


Deux jeunes gens logent chez un hôtelier. L’un couche avec sa fille, l’autre avec sa femme. Celui qui avait couché avec la fille, couche ensuite dans le même lit que le père auquel il raconte tout, croyant le dire à son compagnon. Une dispute s’ensuit. La femme de l’hôtelier, étant allée dans le lit de la fille, arrange tout avec certaines paroles.


Calandrino qui avait déjà fait rire bien des fois la compagnie, la fit encore rire cette fois. Quand les dames eurent assez devisé de ses faits et gestes, la reine ordonna à Pamphile de parler ; celui-ci dit : « — Louables dames, le nom de la Niccolosa aimée de Calandrino, m’a remis en mémoire une nouvelle touchant une autre Niccolosa, et qu’il me plaît de vous conter, pour ce que vous y verrez comment la subite prévoyance d’une bonne dame évita un grand scandale.

« Dans la plaine du Mugnon, était, il n’y a pas longtemps, un brave homme qui donnait, pour leur argent, à manger et à boire aux voyageurs ; et, bien qu’il fût pauvre et que sa maison fût petite, il lui arrivait parfois de loger par grand besoin, non pas tout le monde, mais des gens de connaissance. Cet homme avait une femme très belle dont il avait eu deux enfants : l’une était une jeune fille de quinze à seize ans et non encore mariée ; l’autre était un petit garçon qui n’avait pas encore un an et que sa mère allaitait. La jeune fille avait attiré les regards d’un jeune gentilhomme de notre cité, aux manières agréables et plaisantes, qui fréquentait beaucoup l’endroit, et aimait ardemment la belle. Celle-ci qui était fort glorieuse d’être aimée par un jeune homme de cette qualité, en s’efforçant de le retenir en son amour par des manières aimables, s’énamoura pareillement de lui, et plusieurs fois, suivant le désir des deux parties, cet amour aurait eu bonne fin, si Pinuccio, — c’est ainsi que le jouvenceau avait nom — n’eût voulu éviter le déshonneur de la jeune fille et le sien. Cependant, leur ardeur croissant de jour en jour, le désir vint à Pinuccio de se trouver avec elle, et il chercha dans sa pensée le moyen d’être hébergé chez son père, avisant, en homme qui connaissait la disposition intérieure de la maison de la jeune fille, que s’il se faisait qu’il y fût logé, il pourrait trouver l’occasion d’être avec elle sans que personne s’en aperçût. Cette pensée lui fut à peine venue en l’esprit, qu’il la mit sans retard à l’essai.

« Un soir, vers une heure tardive, lui et un sien compagnon fidèle, appelé Adriano, qui connaissait son amour, ayant pris deux roussins de louage sur lesquels ils posèrent deux valises, sortirent de Florence, et après avoir fait un détour, arrivèrent en chevauchant dans la plaine du Mugnon, à la nuit tombante. Là, comme s’ils venaient de la Romagne, ils firent volte-face, et s’en vinrent frapper à l’auberge du brave homme. Celui-ci qui les connaissait beaucoup tous les deux, leur ouvrit promptement la porte. Pinuccio lui dit : « — Vois, il faut que tu nous héberges cette nuit ; nous pensions pouvoir entrer à Florence, et nous nous sommes si peu pressés, que nous sommes arrivés ici, comme tu vois, à l’heure qu’il est. — » À quoi l’hôte répondit : « — Pinuccio, tu sais bien comme je suis peu en état de pouvoir héberger des hommes comme vous ; mais pourtant, puisque l’heure vous a surpris ici, et qu’il n’est plus temps d’aller ailleurs, je vous hébergerai volontiers comme je pourrai. — » Les deux jeunes gens étant donc descendus de cheval, et étant entrés dans l’auberge, pansèrent tout d’abord leurs roussins, puis, ayant apporté avec eux de quoi bien manger, ils soupèrent avec l’hôte.

« Or, l’hôte n’avait qu’une chambrette très petite, dans laquelle il avait mis du mieux qu’il avait pu trois lits, sans que pour cela il restât beaucoup d’espace libre ; deux de ces lits étaient sur un même côté de la chambre et le troisième de l’autre côté en face des deux premiers, de sorte qu’on ne pouvait que difficilement passer entre eux. L’hôte fit préparer le moins mauvais de ces trois lits pour les deux compagnons et les fit coucher ; puis, au bout d’un moment, ni l’un ni l’autre ne dormant, bien qu’ils fissent semblant de dormir, l’hôte fit coucher sa fille dans un des deux autres lits et se mit dans le troisième avec sa femme qui, à côté du lit où elle était couchée, plaça le berceau dans lequel était son petit enfant. Les choses étant en cet état, et Pinuccio ayant bien vu comment tout était disposé, quand il lui sembla que chacun était endormi, il se leva doucement, s’en alla droit au petit lit où était couchée la jeune fille qu’il aimait et se glissa à côté d’elle. Celle-ci, encore qu’elle eût grand’peur, l’accueillit joyeusement et il put goûter avec elle de ce plaisir qu’ils désiraient le plus l’un et l’autre.

« Pendant que Pinuccio était avec la jeune fille, il arriva qu’une chatte fit tomber quelque chose, ce que la maîtresse du logis étant éveillée entendit ; pour quoi, craignant que ce ne fût autre chose, elle se leva dans l’obscurité, et s’en alla à l’endroit où elle avait entendu le bruit. Sur ces entrefaites Adriano, qui ne pensait à rien de mal, se leva par hasard pour satisfaire un besoin naturel ; en y allant, il trouva le berceau placé là par la dame, et ne pouvant passer sans l’ôter, il le prit, l’ôta de l’endroit où il était, et le posa à côté du lit où il couchait lui-même ; puis ayant satisfait au besoin qui l’avait fait lever, il revint se remettre dans son lit, sans plus songer au berceau. De son côté, la dame ayant cherché, et ayant trouvé que ce qui était tombé n’était point ce qu’elle pensait, ne songea pas autrement à allumer une chandelle pour le voir, mais après avoir crié contre la chatte, elle revint dans la chambrette, et se dirigea à tâtons vers le lit où son mari dormait. Mais n’y retrouvant pas le berceau, elle se dit en elle-même : « — Eh ! pauvre de moi, voyez ce que je faisais ! Sur ma foi en Dieu, je m’en allais droit au lit de mes hôtes. — » Alors ayant fait quelques pas de plus et ayant trouvé le berceau, elle se coucha dans le lit qui était à côté et où était Adriano, croyant se coucher avec son mari.

« Adriano, qui n’était pas encore endormi, sentant cela, la reçut bien et joyeusement, et sans dire mot, remplit plus d’une fois copieusement son office au grand plaisir de la dame. Sur ces entrefaites, Pinuccio craignant que le sommeil ne le surprît auprès de la jeune fille, et ayant pris tout le plaisir qu’il désirait, la quitta pour retourner dormir dans son lit ; en y retournant, il rencontra le berceau, et crut que c’était le lit de l’hôtelier ; pour quoi, ayant poussé un peu plus outre, il alla se coucher auprès de l’hôtelier, croyant être aux côtés d’Adriano, et dit : « — Je puis bien te dire qu’il n’y eut jamais si douce chose que la Niccolosa. Par la corps Dieu ! j’ai eu avec elle le plus grand plaisir que jamais homme ait eu avec une femme. Et je te dis que j’ai fait plus de six lieues depuis que je suis parti d’ici. — » L’hôtelier, entendant ces étranges propos qui ne lui plaisaient guère, se dit tout d’abord à part soi : « — Que diable celui-ci vient-il faire là ? — » Puis, plus irrité que prudent, il dit : « — Pinuccio, tu viens de commettre une grande scélératesse, et je ne sais pourquoi tu m’as fait cela ; mais par la Corps Dieu, tu me le paieras. — » Pinuccio, qui n’était pas l’homme le plus fin du monde, reconnaissant son erreur, n’essaya pas de s’excuser de son mieux, mais il dit : « — Comment te la paierai-je ? Que pourras-tu me faire ? — »

« La femme de l’hôtelier, qui croyait être avec son mari, dit à Adriano : « — Eh ! entends nos hôtes qui ont je ne sais quelle querelle ensemble. — » Adriano répondit en riant : « — Laisse faire ; que Dieu leur donne la male an ; ils ont trop bu hier soir. — » La dame qui croyait que c’était son mari qui allait lui répondre, entendant la voix d’Adriano reconnut sur-le-champ où elle était et avec qui ; pour quoi, en femme avisée, sans dire un mot, elle se leva soudain, et ayant pris le berceau de son petit enfant, profitant de l’obscurité complète qui régnait dans la chambre, elle le porta vers le lit de sa fille, à côté de laquelle elle se coucha. Puis, comme si elle était réveillée par les cris de son mari, elle l’appela et lui demanda ce qu’il avait avec Pinuccio. Le mari répondit : « — N’entends-tu pas ce qu’il dit avoir fait cette nuit à la Niccolosa. — » La dame dit : « — Il ment par la gorge, car je me suis couchée avec elle et je n’ai pu dormir un seul instant ; et toi, tu es une bête de le croire. Vous buvez tellement le soir, que vous rêvez toute la nuit ; vous allez d’un côté et d’autre sans vous en douter, et il vous semble avoir fait merveille. C’est grand dommage que vous ne vous rompiez pas le col ; mais que fait Pinuccio là-bas ? Pourquoi n’est-il pas dans son lit ? — »

« De son côté, Adriano voyant que la dame couvrait sagement sa honte et celle de sa fille, dit : « — Pinuccio, je te l’ai dit cent fois de ne pas t’en aller hors de chez toi ; que ce défaut que tu as de te lever pendant que tu dors, et de raconter comme vraies les choses que tu rêves, te joueront à la fin un mauvais tour ; reviens vers moi ; que Dieu te donne la male nuit ! — » L’hôtelier, entendant ce qu’avait dit sa femme et ce que disait Adriano, commença à croire très bien que Pinuccio rêvait ; pour quoi, le prenant par les épaules, il se mit à le secouer, à l’appeler en disant : « — Pinuccio, réveille-toi ; retourne dans ton lit. — » Pinuccio ayant entendu ce qui s’était dit de part et d’autre, se mit, comme un homme qui rêve, à recommencer d’autres divagations, de quoi l’hôtelier fit les plus grandes risées du monde. À la fin pourtant, se sentant de plus en plus secouer, Pinuccio fit semblant de se réveiller, et appelant Adriano, dit : « — Est-ce qu’il est déjà jour, que tu m’appelles ? — » Adriano dit : « — Oui, viens ici. — » Pinuccio dissimulant toujours et feignant d’être tout endormi, finit par quitter l’hôtelier et retourna dans le lit d’Adriano. Le jour venu, ils se levèrent tous et l’hôtelier ne manqua pas de rire et de se moquer de Pinuccio et de ses rêves. Tout en plaisantant, d’un mot à un autre, les deux jeunes gens ayant apprêté leurs roussins, mis leurs valises dessus et bu avec l’hôtelier, remontèrent à cheval et s’en revinrent à Florence, non moins contents de la façon dont l’aventure s’était passée que de l’effet qui s’en était suivi. Par la suite, ayant pris d’autres mesures, Pinuccio se retrouva avec la Niccolosa qui avait affirmé à sa mère que leur hôte avait rêvé. Pour quoi, la bonne dame, se souvenant des embrassements d’Adriano, soutenait qu’elle seule avait veillé. — »



NOUVELLE VII



NOUVELLE VII


Talano di Molese rêve qu’un loup déchire la gorge et le visage de sa femme ; il lui dit d’y prendre garde ; elle n’en fait rien, et la chose lui arrive.


La nouvelle de Pamphile étant finie, et la prévoyance de la dame ayant été louée de tous, la reine dit à Pampinea de dire la sienne, et celle-ci commença : « — Il a déjà été parlé entre nous, plaisantes dames, de la vérité évidente des songes, dont beaucoup se moquent ; mais quoi qu’il ait été dit là-dessus, je ne m’abstiendrai pas de vous narrer, dans une petite nouvelle fort brève, ce qui advint à une mienne voisine, il n’y a pas longtemps, pour n’avoir pas cru à un songe que son mari avait eu à son sujet.

« Je ne sais si vous connaissez Talano di Molese, homme fort honorable. Il avait pris pour femme une jeune fille nommée Margarita, belle entre toutes mais bizarre, déplaisante, et si acariâtre, qu’elle ne voulait jamais écouter l’avis des autres, et que les autres ne pouvaient rien faire à son goût. Bien que cela lui fût dur, Talano, ne pouvant faire autrement, la supportait de son mieux. Or, une nuit que Talano était avec sa Margarita à la campagne dans une sienne ferme, il arriva qu’en dormant il lui sembla voir en songe sa femme s’en aller à travers un bois fort beau qui se trouvait non loin de leur ferme ; et pendant qu’il la voyait aller ainsi, il lui sembla que d’un coin du bois sortait un énorme et féroce loup qui se jetait à la gorge de la dame, la renversait par terre et s’efforçait de l’emporter tandis qu’elle criait à l’aide ; et quand elle lui sortit de la gueule, il lui sembla qu’elle avait tout le visage abîmé. Le lendemain, en se levant, il dit à sa femme : « — Femme, bien que ton caractère acariâtre ne m’ait pas permis de passer un jour tranquille avec toi, je serais marri qu’il t’arrivât du mal ; et pour ce, si tu croyais mon conseil, tu ne sortirais point aujourd’hui de la maison. — » Comme elle lui demandait pourquoi, il lui conta le songe qu’il avait fait.

« La dame, branlant la tête, dit : « — Qui mal te veut, mal rêve de toi ; tu te fais de moi grand souci, mais tu rêves à mon sujet ce que tu voudrais me voir arriver ; pour sûr, je me donnerai de garde, aujourd’hui et toujours, de te donner le plaisir de me voir arriver mal en cela comme en toute autre chose. — » Talano dit alors : « — Je savais bien que tu me répondrais ainsi, pour ce que, à qui peigne un teigneux il en revient pareil remerciement ; mais crois ce qu’il te plaira ; pour moi je te le dis dans ton intérêt, et de nouveau je te donne le conseil de rester à la maison aujourd’hui, ou du moins de te garder d’aller dans notre bois. — » La dame dit : « — Bien ; je le ferai. — » Puis elle se dit en elle-même : — As-tu vu comme celui-ci croit malicieusement m’avoir fait peur d’aller aujourd’hui dans notre bois ? Pour sûr il doit y avoir donné rendez-vous à quelque catin, et il ne veut pas que je l’y surprenne. Or, il serait bon pour moudre avec les aveugles, et je serais bien sotte si je ne voyais ce qu’il veut et si je le croyais. Mais certes, il n’y réussira point ; il faut que je voie, quand je devrais guetter tout le jour, quelle est cette marchandise qu’il veut faire aujourd’hui. — » Sur ces réflexions, une fois son mari sorti de la maison, elle sortit de son côté, et se cachant de son mieux, elle s’en alla sans retard au bois où elle se cacha dans le fourré le plus épais, attendant et regardant de tous côtés si elle ne voyait venir personne.

« Pendant qu’elle se tenait ainsi sans songer au loup, voici qu’un loup énorme et terrible sortit tout prêt d’elle d’une épaisse touffes d’arbres, et elle eut à peine le temps de dire : Seigneur, secourez-moi ! que le loup lui avait sauté à la gorge, et l’ayant saisi fortement, se mettait à l’emporter comme si elle avait été un petit agneau. Elle ne pouvait crier, tellement elle avait la gorge comprimée, ni s’aider en quoi que ce soit ; pour quoi, le loup l’emportant, il l’aurait certainement étranglée, s’il n’eût rencontré quelques bergers dont les cris la forcèrent à la lâcher. La malheureuse femme, ayant été reconnue par les bergers et portée chez elle, fut guérie par les médecins après de longs soins, mais pas si bien qu’elle n’eût toute la gorge et une partie du visage ravagée de telle sorte que, de belle qu’elle était auparavant, elle eut depuis l’air affreuse et contrefaite. Aussi, ayant honte de se montrer là où on aurait pu la voir, elle pleura amèrement sur son mauvais caractère, et de n’avoir pas voulu, bien qu’il ne lui en coûtât rien, ajouter foi au songe que son mari avait eu. — »



NOUVELLE VIII


Biondello se joue de Ciacco en lui faisant faire un mauvais déjeuner ; de quoi Ciacco se venge cauteleusement en faisant battre Biondello.


Chacun, dans la joyeuse compagnie, soutint généralement que ce que Talano avait vu en dormant n’était point un songe, mais une vision, tellement cela s’était réalisé sans que rien n’y manquât. Mais tous se taisant, la reine ordonna à la Lauretta de continuer, et celle-ci dit : « — Très sages dames, de même que ceux qui ont parlé aujourd’hui avant moi se sont quasi tous mis à raconter sur quelque sujet déjà traité, ainsi la rude vengeance de l’écolier, que Pampinea a contée hier, m’amène à vous parler d’une vengeance qui fut assez pénible pour celui qui en fut l’objet, bien qu’elle n’ait point été aussi féroce. Et pour ce, voici ce que j’ai à dire :

« Il y avait à Florence un individu que chacun appelait Ciacco, homme le plus glouton qui eût jamais existé. Comme il n’avait pas le moyen de satisfaire sa gloutonnerie, et que d’autre part il était de belles manières et plein de bons mots et de plaisantes réparties, il s’adonna non pas à être un homme de cour, mais un parasite, fréquentant ceux qui étaient riches et se plaisaient à manger de bonnes choses, et allant très souvent dîner et déjeuner chez eux, bien que la plupart du temps il n’eût pas été invité. Il y avait aussi à cette époque à Florence un certain Biondello, petit de sa personne, très recherché dans sa mise et plus brillant qu’une mouche avec sa coiffe sur la tête, sa chevelure blonde dont pas un cheveu ne dépassait l’autre, et qui faisait le même métier que Ciacco. Un matin de carême qu’il était allé là où l’on vend le poisson, et qu’il achetait deux énormes lamproies pour Messer Vieri de’ Cerchj, il fut aperçu par Ciacco. Ce dernier, s’étant approché de Biondello, dit : « — Que veut dire ceci ? — » À quoi Biondello répondit : « — On en a envoyé hier soir trois autres bien plus belles encore que celles-ci, ainsi qu’un esturgeon, à Messer Corso Donati ; mais comme il n’y en a pas assez pour donner à manger à plusieurs gentilshommes, il m’a chargé d’acheter ces deux autres-là. N’y viendras-tu pas ? — » Ciacco répondit : « — Tu sais bien que j’y viendrai. — » Et en effet, quand il lui parut temps, il alla chez Messer Corso et le trouva avec quelques-uns de ses voisins, qui n’était pas encore allé déjeuner. Messer Corso lui ayant demandé ce qu’il venait faire, il répondit : « — Messire, je viens déjeuner avec vous et avec votre compagnie. — » À quoi Messer Corso dit : « — Tu es le bien venu, et pour ce il est temps, allons-y. — » S’étant mis à table, on leur servit d’abord des pois-chiches et du thon salé, puis des poissons de l’Arno en friture, sans rien autre.

« Ciacco comprenant que Biondello s’était moqué de lui, et en ayant été fort irrité, résolut de lui faire payer, peu de jours se passèrent sans qu’il rencontrât son compère qui avait déjà fait rire bon nombre de gens en leur racontant ce bon tour. Biondello l’ayant aperçu, le salua et lui demanda en riant comment avaient été les lamproies de Messer Corso ; à quoi Ciacco dit pour toute réponse : « — Avant qu’il soit huit jours, tu sauras mieux le dire que moi. — » Et sans plus retarder son projet, ayant quitté Biondello, il alla trouver un rusé brocanteur, convint avec lui d’un prix, et lui ayant donné un flacon de verre, il le conduisit près de la galerie des Cavicciuli où il lui montra un chevalier nommé Messer Filippo Argenti, homme grand, vigoureux et fort, hautain, colère, plus bizarre que quiconque, et lui dit : « — Va-t-en vers lui avec ce flacon à la main, et dis lui ceci : Messire, Biondello m’envoie vers vous pour vous prier d’avoir la complaisance de lui renrubiner ce flacon de votre bon vin rouge, parce qu’il veut se régaler un peu avec quelques amis ; mais prends bien garde qu’il ne mette les mains sur toi pour ce qu’il te fera un méchant accueil, et tu aurais gâté mes affaires. — » Le brocanteur dit : « — Aurai-je à dire autre chose ? — » « — Non — dit Ciacco — dès que tu lui auras dit cela, reviens ici avec le flacon et je te paierai. — » « Le brocanteur s’étant éloigné, fit la commission à Messer Filippo. Messer Filippo, après l’avoir écouté en homme ayant peu de cervelle, croyant que Biondello, qu’il connaissait, se moquait de lui, devint tout rouge de colère, et s’écriant : Quel enrubinement, quels amis veux-tu dire ? Que Dieu vous donne la male an à lui et à toi, il se leva tout debout et étendit le bras pour saisir le brocanteur avec la main ; mais celui-ci, qui était sur ses gardes, fut prompt à s’enfuir, et étant revenu vers Ciacco, qui avait tout vu, il lui répéta ce que Messer Filippo lui avait dit. Ciacco satisfait, paya le brocanteur, et n’eut pas de cesse qu’il n’eût trouvé Biondello à qui il dit : « — Y a-t-il longtemps que tu n’es allé à la galerie des Cavicciali ? — » Biondello répondit : « — Mais non ; pourquoi me demandes-tu cela ? — » Ciacco dit : « — Parce que j’ai à te dire que Messer Filippo te fait chercher ; je ne sais ce qu’il te veut. — » Biondello dit alors : « — Bien, j’y vais ; je lui parlerai. — »

« Biondello parti, Ciacco le suivit pour voir comment irait l’aventure. Messer Filippo, n’ayant pu attraper le brocanteur, était resté fort courroucé et se rongeait lui-même de colère, ne pouvant rien comprendre aux paroles du brocanteur, sinon que Biondello, à l’instigation de quelqu’un, avait voulu se moquer de lui. Pendant qu’il ruminait sa colère, Biondello survint. Dès que Filippo le vit, il courut à sa rencontre, et lui donna un grand coup de poing au visage. « — Hé ! messire — dit Biondello, — qu’est cela ? — » Messer Filippo, le prenant par les cheveux, lui arracha la coiffe de la tête, lui jeta son capuchon par terre, et lui disait tout haut en le gourmant fort : « — Traître, tu le verras bien ce que c’est « enrubinez-moi » et que « ces amis » que tu m’envoies dire ! Est-ce que je te fais l’effet d’un enfant dont on doive se moquer ? — » Ce disant, il lui martelait le visage de ses poings qu’il avait durs comme du fer, et ne lui laissa sur la tête un seul cheveu qui tînt bon ; puis, l’ayant renversé dans la boue, il lui déchira tous ses vêtements ; et il allait de si bon cœur à la besogne, que Biondello ne put pas même dire un mot, ni demander pourquoi il le traitait de la sorte. Il avait bien entendu l’autre lui parler « d’enrubinez-moi » et « d’amis », mais il ne savait ce que cela voulait dire. À la fin, quand Messer Filippo l’eut bien battu, un grand nombre de personnes étant accourues, on eut la plus grande peine du monde à le lui tirer des mains, tout meurtri et tout mal arrangé qu’il était ; on lui dit alors pourquoi Messer Filippo l’avait traité ainsi, en le blâmant de ce qu’il lui avait envoyé dire, et en ajoutant qu’il devait bien connaître Messer Filippo et savoir que ce n’était pas un homme dont on pût se moquer. Biondello s’excusait en pleurant et disait qu’il n’avait jamais envoyé demander du vin à Messer Filippo ; mais quand il se fut un peu remis, il s’en retourna chez lui triste et dolent, avisant que tout cela pouvait bien être l’ouvrage de Ciacco. Au bout de quelques jours, les meurtrissures de son visage ayant disparu, il commença à sortir de chez lui, et sur ces entrefaites Ciacco l’ayant rencontré lui demanda en riant : « — Biondello, comment as-tu trouvé le vin de Messer Filippo ? — » Biondello répondit : « — Eusses-tu trouvé pareilles les lamproies de Messer Corso ! — » Ciacco dit alors : — « Tiens-toi pour assuré désormais que, quand tu voudras me faire aussi bien manger que tu l’as fait, je te donnerai à boire comme tu as bu. — » Biondello qui savait qu’il n’avait rien à gagner de bon à lutter contre Ciacco, pria Dieu de faire sa paix avec lui, et depuis ce moment il se garda bien de se moquer jamais plus de lui. — »



NOUVELLE IX


Deux jeunes gens demandent conseil à Salomon, l’un pour savoir comment il pourrait être aimé, l’autre comment il pourrait corriger sa femme acariâtre. Il répond au premier d’aimer, et à l’autre d’aller au Pont aux Oies.


Il ne restait plus qu’à la reine à dire sa nouvelle, car elle voulait garder le privilège de Dioneo. Après que les dames eurent bien ri du malencontreux Biondello, elle se mit à parler ainsi d’un air joyeux : « — Aimables dames, si l’on regarde avec un esprit juste l’ordre des choses, on verra facilement que l’universelle multitude des femmes a été soumise aux hommes par la nature, par les usages et par les lois, et qu’elles doivent se gouverner et se comporter suivant la discrétion de ceux-ci. Pour ce, toutes celles qui veulent avoir paix, consolation et repos avec les hommes auxquelles elles appartiennent, doivent être humbles, patientes, obéissantes, en sus de l’honnêteté, le souverain et spécial trésor de toute dame sage. Et quand bien même les lois qui en toutes choses ont en vue le bien général, quand bien même l’habitude, je veux dire la coutume dont les forces sont grandes et dignes de respect, ne nous enseigneraient pas cela, la nature nous le montre assez clairement, car elle nous a faites de corps délicates et faibles, timides et peureuses d’esprit ; elle nous a donné peu de force corporelle, la voix douce, les mouvements gracieux, toutes choses témoignant que nous avons besoin du gouvernement d’autrui. Et quiconque a besoin d’être aidé et gouverné, la raison veut qu’il soit soumis, obéissant et respectueux envers qui le gouverne. Or, qui avons-nous pour gouverneurs et pour aides, sinon les hommes ? Donc, nous devons nous soumettre aux hommes, et les honorer en tout point ; et celle qui déroge à cette loi, j’estime qu’elle mérite non-seulement une grave réprimande, mais un dur châtiment. J’ai été amenée à ces considérations, bien que je les aie eues d’autres fois, par ce que Pampinea a raconté au sujet de la méchante femme de Talano à laquelle Dieu envoya le châtiment que son mari n’avait pas su lui donner, et dans mon jugement j’estime, comme j’ai déjà dit, dignes d’un rude et rigoureux châtiment toutes celles qui ne sont point complaisantes, douces et soumises, comme la nature, l’usage et les lois le veulent. Pour quoi, il m’agrée de vous raconter un conseil donné par Salomon, comme étant un utile remède pour guérir celles qui sont affectées d’une semblable maladie. Ce conseil, celles qui ne méritent point qu’on leur applique un tel remède ne doivent point penser qu’il a été dit pour elles, bien que les hommes usent du proverbe suivant : à bon ou mauvais cheval, il faut de l’éperon ; à bonne ou mauvaise femme, il faut du bâton. À qui voudrait interpréter plaisamment ces paroles, vous accorderiez bien toutes qu’elles sont vraies ; mais si on voulait les prendre au sérieux, je dis qu’on ne devrait pas l’accorder. Les femmes sont généralement toutes fragiles et complaisantes, et pour ce, pour corriger celles qui se laissent aller trop au delà des bornes qui leur sont imposées, il faut que le bâton les châtie ; d’un autre côté, pour que la vertu des autres ne se laisse point abattre, il faut que le bâton les soutienne et leur fasse peur. Mais laissons les sermons de côté pour le moment, et venons à ce que j’ai à vous dire. Je dis que :

« La très haute renommée du miraculeux sens de Salomon étant jadis répandue quasi partout l’univers, ainsi que la libéralité avec laquelle il en donnait des preuves à qui les lui demandait, une foule de gens accouraient vers lui de toutes les parties du monde pour leurs affaires les plus embrouillées et les plus ardues. Parmi ceux qui y allèrent, un jeune homme nommé Melisso, noble et fort riche, s’en vint de la cité de Lajazzo où il était né et où il habitait. Comme il chevauchait vers Jérusalem, il advint qu’en sortant d’Antioche, il fit route pendant quelque temps en compagnie d’un autre jeune homme, appelé Joseph, qui suivait le même chemin que lui, et avec lequel, suivant la coutume des voyageurs, il se mit à entrer en conversation. Melisso, après avoir appris de Joseph quelle était sa condition et d’où il était, lui demanda où il allait et le motif de son voyage ; à quoi Joseph dit qu’il allait trouver Salomon pour avoir conseil de lui sur la façon dont il devait s’y prendre avec sa femme, plus que toute autre acariâtre et méchante, et dont ni par prières, ni par caresses, ni d’aucune autre façon il ne pouvait corriger le mauvais caractère. Après cette confidence, Joseph demanda à son tour à Melisso d’où il était, où il allait et pour quelle cause il voyageait ; à quoi Melisso répondit : « — Je suis de Lajazzo, et de même que tu as un ennui, j’en ai un autre. Je suis riche, jeune, et je dépense mon bien à tenir table ouverte et à faire honneur à mes concitoyens ; et c’est chose neuve et étrange à penser que, malgré tout cela, je ne puisse pas trouver un seul homme qui me veuille du bien. C’est pourquoi je vais où tu vas toi-même, pour demander comment je dois faire pour être aimé. — »

« Les deux compagnons cheminèrent donc ensemble, et arrivés à Jérusalem, ils furent conduits devant Salomon par l’entremise d’un de ses barons. Melisso lui dit brièvement son cas. À quoi Salomon répondit : « — Aime. — » Et cela dit, Melisso fut sur-le-champ reconduit, puis Joseph dit l’affaire pour laquelle il était venu. À quoi Salomon ne fit pas d’autre réponse sinon : « — Va au Pont aux Oies. — » Là-dessus, Joseph fut également reconduit hors de la présence du roi, et ayant retrouvé Melisso qui l’attendait, il lui dit ce qu’il avait eu comme réponse. Tous deux, pensant aux paroles de Salomon, et ne pouvant en comprendre le sens, ni en tirer profit pour leur affaire, se remirent en route pour s’en retourner, de l’air de gens dont on se serait moqué.

« Après quelques jours de marche, ils arrivèrent à une rivière sur laquelle était un beau pont ; et pour ce qu’en ce moment une longue caravane de mulets, et de chevaux lourdement chargés passait sur le pont, il leur fallut attendre qu’elle fût passée. Quasi tous étaient déjà passés, quand par aventure un mulet vint à prendre ombrage, comme on les voit faire souvent, et ne voulait en aucune façon aller plus avant ; pour quoi un muletier, ayant pris une trique, se mit à le frapper tout d’abord assez doucement pour le faire passer. Mais le mulet, allant tantôt à droite, tantôt à gauche, traversait le chemin, revenait parfois en arrière, mais ne voulait absolument point passer. Ce que voyant, le muletier, fortement irrité, se mit à lui donner avec sa trique les meilleurs coups du monde, tantôt sur la tête, tantôt sur les flancs, tantôt sur la croupe ; mais rien n’y faisait. Pour quoi, Melisso et Joseph qui regardaient en attendant, dirent à plusieurs reprises au muletier : « — Eh ! mauvais, que vas-tu faire ? veux-tu le tuer ? Pourquoi n’essaies-tu pas de le traiter doucement ? Il marcherait plus volontiers qu’en le bâtonnant comme tu fais. — » Le muletier leur répondit : « — Vous connaissez vos chevaux et moi je connais mon mulet ; laissez-moi faire. — » Cela dit, il se remit à le battre, et il lui en donna tant de tous les côtés que le mulet passa, de sorte que le muletier vint à bout de ce qu’il voulait.

« Les deux jeunes gens étant sur le point de s’éloigner, Joseph demanda à un bon homme qui était assis à l’entrée du pont, comment s’appelait cet endroit. À quoi le bon homme répondit : « — Messire, cet endroit s’appelle le Pont aux Oies. — » Dès que Joseph eut entendu cette réponse, il se souvint également des paroles de Salomon et dit à Melisso : « — Compagnon, je le dis maintenant que le conseil que m’a donné Salomon pourrait bien être juste et bon, pour ce que je reconnais manifestement que je ne savais pas battre ma femme ; mais ce muletier m’a montré ce que j’ai à faire. — »

« À quelques jours de là, étant arrivés à Antioche, Joseph retint Melisso chez lui pour se reposer quelque temps, et comme sa femme avait accueilli froidement son compagnon de voyage, il lui dit de préparer à souper comme Melisso l’ordonnerait. Ce dernier voyant que cela plaisait à Joseph, dit en peu de mots ce qu’il désirait. La dame, selon son habitude, fît non pas comme Melisso l’avait indiqué, mais quasi tout le contraire ; ce que voyant Joseph, il dit d’un air courroucé : « — Ne t’avait-on pas dit de quelle façon tu devais faire ce souper ? — » La dame s’étant retournée avec hauteur, dit : « — Que veut donc dire ceci ? Eh ! que ne soupes-tu, si tu veux souper ? Si l’on m’a dit de faire autrement, il m’a convenu à moi de faire ainsi ; si cela te plaît, tant mieux ; sinon, ne mange pas. — » Melisso s’étonna de la réponse de la dame et la blâma beaucoup. Joseph, entendant cela, dit : « — Femme, tu es bien toujours la même ; mais crois-moi, je te ferai changer tes manières. — » Et s’étant tourné vers Melisso, il dit : « — Ami, nous allons voir tout à l’heure ce que vaut le conseil de Salomon ; mais je te prie de ne point t’émouvoir de ce que tu verras, ni de prendre pour un jeu ce que je vais faire. Et afin que tu ne m’en empêches point, souviens-toi de la réponse que nous fit le muletier, quand nous avions pitié de son mulet. — » À quoi Melisso répondit : « — Je suis dans ta maison où je n’entends pas m’élever contre ton bon plaisir. — »

« Joseph, ayant trouvé un bâton rond, fait d’une tige de jeune chêne, monta à la chambre où la dame, après s’être levée de table, s’en était allée en grommelant de dépit, et l’ayant prise par les cheveux, il la jeta par terre et se mit à lui donner une fière volée de son bâton. La dame commença par crier, puis en vint aux menaces ; mais voyant que malgré tout cela Joseph ne s’arrêtait point, elle se mit, déjà toute meurtrie, à demander grâce pour Dieu, le priant de ne pas la tuer, disant qu’elle ne ferait jamais rien désormais contre sa volonté. Malgré cela, Joseph ne s’arrêtait pas ; au contraire, il frappait avec plus de furie, la battant tantôt sur les côtes, tantôt sur les hanches, tantôt sur les épaules, et lui rabattait les coutures. Il ne s’arrêta que lorsqu’il fut fatigué, et quand il n’y eut plus sur le dos de la bonne dame un endroit qui ne fût meurtri. Cela fait, il s’en revint vers Melisso et lui dit : « — Demain nous verrons quel résultat aura produit le conseil d’aller au Pont aux Oies. — » Et après s’être un peu reposé et lavé les mains, il soupa avec Melisso, et, le moment venu, ils allèrent se reposer.

« La malheureuse femme eut grand’peine à se lever de terre, et se jeta sur son lit où elle se reposa du mieux qu’elle put ; le lendemain, s’étant levée de bonne heure, elle fit demander à Joseph ce qu’il voulait qu’elle fit pour déjeuner. Celui-ci, ayant ri de cette demande avec Melisso, ordonna le déjeuner, et quand l’heure en fut venue, étant rentrés à maison, ils trouvèrent toute chose exactement faite suivant l’ordre donné, pour quoi ils louèrent beaucoup le conseil qu’ils avaient mal compris tout d’abord. Quelques jours après, Melisso ayant pris congé de Joseph, et étant retourné chez lui, répéta à un homme qui passait pour sage la réponse qu’il avait eue de Salomon. Ce sage lui dit : « — Il ne pouvait te donner un conseil plus juste ni meilleur. Tu sais bien que tu n’aimes personne, et que les politesses et services que tu rends, tu les rends non par l’amitié que tu portes aux autres, mais pour ostentation. Aime donc, comme Salomon te l’a dit, et tu seras aimé. — » Ainsi fut châtiée la femme acariâtre, et ainsi le jeune homme en aimant fut aimé. — »



NOUVELLE X


Maître Jean, sur les instances de son compère Pierre, fait un enchantement pour changer la femme de celui-ci en jument. Quand il en vient à appliquer la queue, compère Pierre, disant qu’il n’y voulait pas de queue, gâte toute l’opération.


La nouvelle dite par la reine donna quelque peu à murmurer aux dames et à rire aux jeunes gens ; mais quand les uns et les autres se furent arrêtés, Dioneo commença à parler ainsi : « — Charmantes dames, parmi de blanches colombes un corbeau noir paraît bien plus beau qu’un cygne immaculé ; de même, parfois, au milieu de nombreux sages, un moins sage non seulement augmente en valeur et en éclat au contraste de leur maturité, mais encore y trouve soulagement et plaisir. Pour quoi, comme vous êtes toutes très discrètes et modestes, je dois vous être plus cher, moi qui, ayant peu d’esprit, fais briller d’autant votre mérite par mon infériorité, que si, par une plus grande valeur, je rendais votre mérite plus obscur. Par conséquent, je dois avoir une plus large liberté pour me montrer à vous tel que je suis, et je dois être, dans ce que je vais dire, supporté par vous plus patiemment que vous ne devriez faire si j’étais plus sage. Je vous dirai donc une nouvelle peu longue, dans laquelle vous verrez avec quel soin il convient d’observer les formalités imposées par ceux qui font œuvre d’enchantement, et combien la plus petite infraction à ces formalités gâte tout ce qu’a fait l’enchanteur.

« L’autre année, il y avait à Barletta un prêtre appelé maître Jean de Barolo, lequel, ayant une église trop pauvre, se mit, pour gagner sa vie, à colporter de côté et d’autre, sur une jument, des marchandises aux foires de la Pouille, à acheter et à vendre. Ainsi voyageant, il se lia intimement avec un certain Pierre de Tresanti, qui faisait le même métier avec un âne. En signe d’affectueuse amitié, suivant la coutume de Pouille, il ne l’appelait que compère Pierre, et chaque fois que celui-ci arrivait à Barletta, il l’emmenait à son presbytère, où il lui offrait l’hospitalité, lui faisant de son mieux les honneurs du logis. De son côté, compère Pierre qui était très pauvre et ne possédait à Tresanti qu’une petite cabane à peine suffisante pour lui, pour sa belle et jeune femme et pour son âne, menait maître Jean chez lui, toutes les fois que ce dernier passait à Tresanti, et le traitait le mieux qu’il pouvait, en reconnaissance de la réception qu’il en recevait à Barletta. Cependant, quant à la question du coucher, compère Pierre n’ayant qu’un petit lit dans lequel il dormait avec sa femme, il ne pouvait recevoir maître Jean comme il aurait voulu, mais il était obligé de l’envoyer coucher sur un peu de paille dans une petite écurie où la jument de maître Jean était remisée à côté de son âne. La femme, sachant la bonne réception que le prêtre faisait à son mari à Barletta, avait plus d’une fois voulu, quand maître Jean venait, aller dormir avec une de ses voisines nommée Zita Carapresa de Giudice Leo, afin que leur hôte pût reposer dans le lit avec son mari, et elle l’avait souvent proposé au prêtre ; mais celui-ci n’avait jamais voulu. Une fois, entre autres, il lui dit : « — Commère Gemmata, ne t’inquiète pas de moi ; je suis fort bien, parce que, quand cela me plaît, je change ma jument en une belle jeune fille et je couche avec elle. Puis, quand je veux, je la fais redevenir jument. C’est pourquoi je ne me séparerais pas d’elle. — » La jeune femme étonnée, le crut et le dit à son mari, ajoutant : « — S’il est ton ami autant que tu le dis, que ne te fais-tu enseigner cet enchantement ? Tu pourrais me changer en jument et faire tes affaires avec un âne et une jument. De la sorte, nous gagnerions le double. Quand nous serions de retour, tu pourrais me faire redevenir femme, comme je suis. — » Compère Pierre, qui était aussi simple que pas un, la crut, goûta le conseil et, du mieux qu’il sut, se mit à solliciter maître Jean de lui enseigner la chose. Maître Jean s’efforça de le détourner de cette sotte idée ; mais ne le pouvant, il dit : « — Eh bien, puisque vous le voulez absolument, nous nous lèverons demain matin, suivant notre habitude, avant le jour, et je vous montrerai comment on fait. À vrai dire, le plus malaisé en cette affaire c’est d’attacher la queue, comme tu verras. — » Compère Pierre et commère Gemmata, ayant à peine dormi de la nuit, tellement ils attendaient le moment désiré, se levèrent dès l’approche du jour et appelèrent maître Jean, lequel s’étant levé en chemise, vint dans la chambre de compère Pierre et dit : « — Je ne sais personne au monde pour qui je ferais cela, si ce n’est pour vous. Donc, puisque cela vous plaît, je le ferai ; mais il faut que vous fassiez tout ce que je vous dirai, si vous voulez que la chose réussisse. — » Ceux-ci dirent qu’ils feraient ce qu’il leur dirait. Sur quoi, maître Jean prit une chandelle, la mit dans la main de compère Pierre et lui dit : « — Regarde bien comme je ferai et rappelle-toi bien comment je dirai. Garde-toi, si tu as bon désir de ne pas gâter tout, quelque chose que tu entendes ou que tu voies, de dire une seule parole ; et prie Dieu que la queue s’attache bien. — » Compère Pierre prit la chandelle et dit qu’il le ferait bien. Alors maître Jean fit mettre commère Gemmata nue comme à sa naissance, et la fit placer les mains et les pieds par terre, comme se tiennent les juments, la prévenant aussi qu’elle n’eût à dire mot, quoiqu’il advînt. Puis, avec les mains, il se mit à lui toucher la figure et la tête et commença par dire : « — Que ceci soit belle tête de jument. — » Il lui toucha les cheveux et dit : — Que ceci soit belle crinière de jument. — » Lui touchant les bras, il dit : « — Et que ceci soit belles jambes et beaux pieds de jument. — » Passant ensuite au sein et le trouvant ferme et rond, il sentit se réveiller et se lever quelque chose qui n’avait pas été appelé, et il dit : « — Que ceci soit beau poitrail de jument. — » Il fit de même pour l’échine, le ventre, la croupe, les cuisses et les jambes. Enfin, ne restant plus à faire que la queue, il leva sa chemise, et prenant le plantoir avec lequel il plantait les hommes, il le mit prestement dans la gaîne pour ce faite, et dit : « — Et que ceci soit belle queue de jument. — » Compère Pierre, qui avait tout regardé fort attentivement, voyant cette dernière opération, et ne la trouvant pas de son goût, dit : « — Ô maître Jean, je n’y veux pas de queue, je n’y veux pas de queue ! — » Déjà l’humide radical, par lequel toutes les plantes prennent racine, était venu, quand maître Jean, retirant son outil, dit : « — Eh ! compère Pierre, qu’as-tu fait ? Ne t’ai-je pas dit de ne pas bouger, quoi que tu visses ? La jument allait être faite ; mais en parlant, tu as tout gâté, et il n’y a plus moyen de la refaire jamais maintenant — » Compère, Pierre dit : « — C’est bon ; je n’y voulais pas cette queue. Pourquoi ne me disiez-vous pas : fais-là, toi ? Et puis, vous l’attachiez trop bas. — » Maître Jean dit : « — Parce que tu n’aurais pas su l’attacher si bien que moi la première fois. — » La jeune femme, entendant cela, se leva sur ses pieds et dit naïvement à son mari : « — Bête que tu es ; pourquoi as-tu gâté tes affaires et les miennes ? Quelle jument as-tu jamais vu sans queue ? Que Dieu me soit en aide ; tu es pauvre, mais ce serait bien fait que tu le fusses encore davantage. — » Et voyant qu’il n’y avait plus moyen d’être changée de jeune femme en jument, elle se rhabilla mélancolique et toute marrie. Quant à compère Pierre, il s’en tint à son âne, ainsi qu’il en avait l’habitude, pour faire son métier. Il s’en alla avec maître Jean à la foire de Bitonto, et plus jamais il ne requit de lui semblable service. — »

Combien on rit de cette nouvelle, mieux comprise des dames que Dioneo ne voulait, celui-là se l’imagine qui en rira encore lui-même. Mais la nouvelle étant finie et le soleil commençant déjà à tiédir, la reine reconnut que la fin de son pouvoir était venue. S’étant levée, elle ôta la couronne de dessus sa tête et la mit sur celle de Pamphile, le seul de tous qu’il restât à honorer d’un tel honneur. Puis elle dit en souriant : « — Mon seigneur, grande charge t’incombe, étant, à défaut de moi et des autres qui ont déjà tenu la place que tu tiens, le dernier à être Roi. Pour quoi, Dieu te prête sa grâce, comme il me l’a prêtée. — » Pamphile, ayant joyeusement reçu cet honneur, dit : « — Votre mérite et celui de mes autres sujets, fera que je m’en tirerai moi-même avec gloire, comme les autres. — » Et, suivant l’habitude de ses prédécesseurs, ayant réglé avec le sénéchal toutes les choses opportunes, il se retourna vers les dames qui attendaient et dit : « — Amoureuses dames, la discrète Emilie, qui a été notre reine d’aujourd’hui, pour rendre quelque repos à vos forces, vous donna la permission de parler de ce qui vous plairait le plus. Pour quoi, comme vous êtes déjà reposées, je juge qu’il est bon de revenir à notre règlement ordinaire ; et je veux que demain chacune de vous songe à raisonner sur ceci, à savoir, ceux qui, par libéralité ou munificence, ont fait œuvre d’amour ou autre. Ce disant et faisant, vos esprits sans aucun doute se sentiront tout dispos à opérer vaillamment. Car c’est ainsi que notre vie, qui ne peut être que brève dans un corps mortel, se perpétuera grâce à la renommée louangeuse ; laquelle renommée, quiconque ne sert pas seulement son ventre, comme les bêtes font, doit non seulement désirer, mais poursuivre de tous ses efforts et travailler en conséquence. — » Le raisonnement plut à la joyeuse compagnie. Avec licence du nouveau roi, elle se leva toute de l’endroit où elle était assise, et se livra à ses jeux accoutumés, chacun allant là où son désir l’attirait le plus. Et ainsi ils firent, jusqu’à l’heure du dîner où ils se rendirent en fête, et où ils furent servis avec célérité et avec ordre. À la fin du repas, ils se levèrent pour baller comme d’habitude, et après qu’on eut chanté peut-être mille chansons, plus plaisantes de paroles que remarquables comme chant, le roi commanda à Néiphile d’en chanter une en son nom. Celle-ci, d’une voix claire et joyeuse, sans se faire prier et sans retard commença ainsi :


 Je suis toute jeunette et volontiers
   Je me réjouis et je chante en la saison nouvelle,
   Merci d’amour et de douces pensées.

 Je vais par les vertes prairies, regardant
   Les fleurs blanches, jaunes et vermeilles,
   Les roses sur les buissons et les lis blancs ;
   Et je les compare toutes, tant qu’elles sont,
   Au visage de celui qui, m’aimant,
   M’a prise et me gardera toujours, comme celle
   Qui n’a d’autre pensée que de satisfaire ses désirs.

 Et si parmi elles j’en trouve une qui soit,
   À ce qu’il me semble, bien semblable à lui,
   Je la cueille et je la baise, et je lui parle ;
   Et, comme je sais, je lui ouvre
   Toute mon âme et ce que mon cœur désire.
   Puis, avec les autres, j’en fais une guirlande,
   Que je lie de mes cheveux blonds et légers.

 Et ce même plaisir que la fleur naturelle
   Fait éprouver aux yeux, je l’éprouve
   Comme si je voyais la personne même
   Qui m’a allumé de son doux amour.
   Ce que son parfum me fait éprouver,
   Je ne puis l’exprimer avec la parole,
   Mais mes soupirs en sont un vrai témoignage.

 Ils ne s’échappent jamais de ma poitrine
   Comme ceux des autres femmes, âpres ni pesants ;
   Mais ils sortent tièdes et suaves,
   Et s’en vont à mon amour

   Qui sitôt qu’il les sent, vient de lui-même
   Me donner soulagement, et arrive juste au moment
   Où je suis prête à m’écrier : ah ! viens, ne me désespère pas !


Le roi et toutes les dames applaudirent beaucoup la chanson de Néiphile ; après quoi, la nuit étant déjà fort avancée, le roi commanda que chacun allât se reposer jusqu’au jour.