Le Département des estampes à la Bibliothèque nationale/02

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Le département des estampes à la Bibliothèque nationale
Henri Delaborde


LE
DEPARTEMENT DES ESTAMPES
A LA BIBLIOTHEQUE NATIONALE

II.
LE CABINET DES ESTAMPES DEPUIS LE REGNE DE LOUIS XV JUSQU’A LA FIN DU XVIIIe SIECLE. [1]


I

Depuis le jour où, grâce au zèle et à l’influence de l’abbé Bignon, la Bibliothèque du roi s’était vu assurer la possession sans trouble des lieux dont on avait d’abord travaillé si activement à l’évincer, — depuis que, maîtresse à l’hôtel de Nevers d’elle-même et de la place, elle n’avait plus qu’à poursuivre au grand jour les travaux d’installation presque furtivement commencés, le cabinet des estampes, plus qu’aucun des autres départemens peut-être, se trouvait en présence de graves difficultés à résoudre et d’un arriéré considérable à régler. Non-seulement sa récente indépendance lui imposait le devoir de substituer, dans la théorie aussi bien que dans la pratique, des lois fixes aux usages ou aux expédiens qui avaient pu suffire jusqu’alors, mais, avant même qu’elle fût séparée du département des imprimés, la collection des estampes s’était accrue de certaines séries dont il avait fallu, en raison des circonstances, ajourner le classement ou tout au moins la communication au public. C’est ainsi qu’une belle et volumineuse suite de dessins de botanique, transportée depuis 1718 du palais de Versailles à la Bibliothèque, attendait encore vers 1724 qu’une place lui fût faite parmi les recueils en état d’être journellement consultés. Et pourtant, par la perfection du travail comme par l’intérêt scientifique qu’ils présentaient, ces dessins méritaient bien qu’on les mît au plus tôt en pleine lumière.

Après avoir appartenu à Gaston d’Orléans, aux frais de qui Nicolas Robert et quelques autres habiles peintres de fleurs les avaient exécutés en prenant pour modèles les plantes cultivées dans le jardin du château de Blois, ils étaient devenus en 1660 la propriété du roi, et depuis lors, par une sorte de droit d’habitude, la propriété temporaire de son premier médecin. Fagon, qui, comme dit Saint-Simon, « aimait la botanique et la médecine jusqu’au culte, » et qui en outre n’était pas d’humeur à « lâcher facilement ce qu’il tenait, » Fagon avait fini par user si bien et si complètement de ce privilège, que, même après la mort de Louis XIV, par conséquent après la fin de ses propres fonctions à la cour, il crut pouvoir transporter avec lui au Jardin des Plantes, dont il était resté le directeur, tous les dessins autrefois légués au roi par Gaston d’Orléans. Il continua d’en disposer pour ses études personnelles ou pour celles de ses amis sans s’émouvoir, à ce qu’il semble, des réclamations qu’on lui adressait parfois de Versailles, encore moins des plaintes provoquées dans le monde des savans et des artistes par cette longue confiscation. Sa mort seule put changer l’état des choses, mais le public en réalité n’y gagna rien, bien qu’après un court séjour dans le palais de Versailles la collection dont il s’agit eût été envoyée en 1718 par le roi à la bibliothèque. Ce ne fut guère qu’à l’époque où le cabinet des estampes cessa d’occuper dans l’hôtel de Nevers les chambres où on l’avait d’abord relégué que chacun put librement examiner ces précieux dessins, dont le roi voulut en outre que la plus grande partie fût reproduite par la gravure. Plus tard, d’autres pièces du même genre, provenant de la collection du père Plumier, s’ajoutèrent à la-série, et servirent à leur tour de modèles aux graveurs pour les grands ouvrages sur la botanique publiés sous le règne de Louis XV.

Ainsi, dans un nouvel ordre d’intérêts scientifiques, s’amassèrent à la Bibliothèque des documens aussi abondans, aussi sûrement instructifs que ceux dont les libéralités de Clément et de Gaignières avaient eu pour objet de populariser l’étude. Le cabinet des estampes, assez bien approvisionné déjà pour subvenir aux recherches archéologiques, se trouvait maintenant en mesure de pourvoir à d’autres besoins, et, quoiqu’une partie de ses collections primitives sur l’histoire naturelle ait cessé de lui appartenir depuis la fin du siècle dernier [2], ce qui lui reste sur la matière, tant en dessins qu’en recueils gravés, suffit pour le maintenir de ce côté encore au niveau, sinon au-dessus, des plus riches dépôts publics.

Cependant la part faite à la science dans les accroissemens du cabinet des estampes ne s’élargissait pas si bien que l’art proprement dit dût en subir quelque préjudice. Tandis qu’en vue d’études toutes spéciales des séries nouvelles étaient constituées, celles qui existaient déjà s’augmentaient en proportion, se complétaient par l’adjonction de certaines pièces à l’œuvre d’un maître, quelquefois même par tout un ensemble d’estampes réunies ailleurs à force de soins et à grands frais. C’est ainsi qu’en 1731 la plus nombreuse collection de gravures qu’un curieux eût formée à Paris depuis Marolles, la collection du marquis de Béringhen, vint ajouter un appoint magnifique à la somme des richesses amassées déjà sur les rayons de la Bibliothèque, et renouveler à plus d’un demi-siècle d’intervalle l’admiration qu’avaient suscitée les raretés ou les chefs-d’œuvre livrés pour la première fois par Colbert aux regards des connaisseurs et du public.

Il semble d’ailleurs que la nouvelle collection qui prenait place parmi les recueils du cabinet du roi eût été, dans la pensée du premier possesseur, prédestinée de tout temps à ce voisinage. Sauf une centaine de portefeuilles ou de paquets contenant quelques milliers de pièces volantes, tout ce qui avait fait partie du cabinet de Béringhen se trouvait, au moment même où la Bibliothèque en reçut livraison, revêtu par avance de l’étiquette royale et pour ainsi dire de la livrée officielle. Quoi de plus simple dès lors et de plus facile que de ranger ces 579 volumes in-folio, reliés en maroquin rouge et aux armes de France, à la suite des volumes absolument pareils dans lesquels on avait réuni les estampes acquises de l’abbé de Marolles ? Telle était, entre autres considérations, celle que Bignon faisait valoir avec une insistance particulière auprès du cardinal de Fleury, alors premier ministre, pour le déterminer à accepter l’offre de cession faite par l’évêque du Puy, fils et héritier de Béringhen. Quant à Béringhen lui-même, en habillant ainsi les recueils qui lui appartenaient, avait-il voulu épargner dans l’avenir à la Bibliothèque une dépense de temps et d’argent, — ou bien n’avait-il fait qu’user, pour l’ornement d’objets à son propre usage, du droit que lui conférait son rang dans la maison du roi, son titre de premier écuyer ? Quoi qu’il en soit, ces volumes dont Bignon pressait le cardinal de Fleury d’ordonner l’acquisition se trouvaient prêts pour une mise en service immédiate et comme consacrés en fait par leurs dehors. Restait à en utiliser le contenu, les conditions d’achat une fois réglées, et à proposer environ 80,000 pièces à l’étude sans encourir le reproche d’un double emploi avec celles que le cabinet des estampes possédait déjà.

Un pareil reproche eût en réalité porté à faux, le caractère des pièces composant la collection de Béringhen n’ayant en général aucune analogie avec le genre d’intérêt qu’offre la collection de l’abbé de Marolles. Il semble même que le successeur de celui-ci, en se hasardant à son tour dans la carrière de curieux, ait eu à cœur d’éviter tout ce qui aurait pu servir de prétexte à une comparaison entre l’entreprise de l’abbé de Marolles et la sienne, et laisser soupçonner chez lui une arrière-pensée de rivalité. Rien de plus naturel d’ailleurs que cette diversité des résultats. Elle s’explique de reste, en dehors de tout parti-pris systématique, par la différence même des milieux où vécurent les deux iconophiles et par les inclinations propres à chacun d’eux.

Le premier écuyer du roi, ou, comme on disait par abréviation, « M. le premier, » n’avait ni les goûts ni les coutumes d’un érudit de profession. Saint-Simon, qui raconte tout au long sa querelle avec « M. le grand, » au sujet de la dépouille de la petite écurie et le procès qui s’ensuivit devant le conseil de régence, par le de lui comme d’un homme « aimé, estimé, considéré de tout temps et ayant beaucoup d’amis ; » mais il ne donne nulle part à entendre qu’il cherchât dans l’étude du passé autre chose que des argumens favorables aux privilèges de sa charge et au succès de ses affaires présentes. Aussi Béringhen, en rassemblant des estampes à ses momens de loisir, ne songeait-il guère à faire acte d’archéologue. Il se préoccupait uniquement des jouissances que pouvait lui procurer l’art de son temps, soit qu’il satisfît en lui la curiosité du dilettante, soit que, par l’exacte représentation des personnages ou des choses, il alimentât ou ravivât les souvenirs de l’homme de cour. De là tant d’images des princes, des prélats, des grands seigneurs ou des gentilshommes français au XVIIe siècle, tant d’estampes sur des sujets de mœurs ou d’histoire recueillies à mesure qu’elles sortaient des ateliers des artistes, et pour ainsi dire à l’heure même où ceux-ci venaient de les achever ; de là aussi l’incomparable beauté des épreuves et l’éclat avec lequel tous les grands talens de l’époque sont représentés, depuis leurs débuts jusqu’à leurs derniers efforts, dans cette collection formée par un homme qui ne marchandait pas plus sur la quantité des objets dignes d’être acquis que sur le prix dont il fallait les payer.

Sauf un certain nombre d’estampes appartenant aux écoles étrangères et au XVIe siècle, on peut dire que les pièces provenant du cabinet de Béringhen résument tous les travaux, tous les progrès accomplis dans notre école sous le règne de Louis XIV et pendant les premières années- du règne de Louis XV. Elles permettent de suivre sans lacune comme sans équivoque l’histoire de cet âge ; d’or de la gravure nationale, et si quelques-unes d’entre elles ont en réalité une origine un peu antérieure, si les œuvres, par exemple, de Callot et de Michel Lasne figurent à côté de celles qu’ont signées plus tard Nanteuil et ses successeurs jusqu’à Drevet, le tout atteste d’autant mieux chez Béringhen la prédilection que lui inspirait à si juste titre l’habileté de nos graveurs.

Gardons-nous donc de voir dans les choix faits par Béringhen une preuve d’étroite intolérance. Ne devons-nous pas, après tout, à un amateur de cet ordre la même gratitude qu’à ceux dont les recherches ont été plus savantes ou les goûts plus éclectiques ? Sans la clairvoyance et le zèle de l’abbé de Marolles, les monumens primitifs de la gravure que la Bibliothèque possède ne nous auraient pas été conservés ; sans les soins pris par le marquis de Béringhen, sans sa bonne volonté tout au moins, les plus beaux spécimens de la gravure moderne auraient couru le risque d’être disséminés à leur tour ou de ne figurer dans la collection publique particulièrement intéressée à les mettre en lumière que sous des apparences imparfaites ou en nombre incomplet.

Les trente premières années du XVIIIe siècle, marquées coup sur coup par les donations ou les acquisitions auxquelles les noms de Clément et de Gaignières, de Gaston d’Orléans et de Béringhen, sont restés attachés, ces années, plus fécondes encore que les années précédentes, avaient été pour le cabinet des estampes une période trop favorisée pour qu’un temps de stérilité relative ne succédât pas forcément à tant d’abondance. C’est ce qui arriva en effet. Pendant un quart de siècle, non-seulement aucun événement renouvelé de ceux dont nous avons indiqué l’importance ne vint, du jour au lendemain, ajouter le surcroît de quelques milliers d’estampes aux séries déjà constituées ou peupler en bloc les rayons vides, mais les occasions d’acquisitions, même partielles, se présentèrent aussi peu que les occasions de recueillir les dons de la munificence royale ou de la générosité privée. Tandis que les autres départemens s’enrichissaient de collections achetées par le roi ou léguées dans leur ensemble par ceux qui les avaient formées, tandis que le cabinet des manuscrits de Colbert, payé 100,000 écus au petit-fils du grand ministre, entrait tout entier à la Bibliothèque, ou lorsqu’un peu plus tard le département des manuscrits recevait à titre gratuit les précieux documens sur l’histoire de France légués par Lancelot, et le département des imprimés 11,000 volumes ayant appartenu à un autre membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, le médecin Falconet, — le cabinet des estampes n’avait guère à enregistrer que des emplettes sans conséquence, ou les cadeaux plus modestes encore que quelque employé ou fonctionnaire lui faisait de loin en loin.

Hélas ! il faut bien ajouter que tout le mal pour le cabinet, des estampes ne venait pas de ce temps d’arrêt dans les libéralités du dehors. Ce qui se passait à l’intérieur compromettait plus gravement le présent et l’avenir, puisqu’ici le déficit portait sur les biens acquis, sur les collections déjà formées, et que l’appauvrissement. du cabinet était l’œuvre frauduleuse de celui-là même qui avait le devoir d’en conserver et d’en augmenter les richesses.

L’homme coupable de cette indignité se nommait Claude de Chancey. Prêtre du diocèse de Lyon et prieur de Sainte-Madeleine, il avait été nommé en 1731 garde des planches gravées et estampes, nous ignorons en récompense de quels services ou en vertu de quelles recommandations. Ce que nous savons seulement, c’est que quatre ans plus tard, le 2 juin 1735, on l’enfermait à la Bastille, sous l’accusation « d’avoir diverti quantité de planches et d’estampes, » et de les avoir « vendues à vil prix à différens particuliers en France et à l’étranger, » qu’au mois d’août suivant une décision souveraine convertissait cette détention préventive en un emprisonnement. définitif, — qu’enfin le 13 novembre 1736 le prisonnier sortait de la Bastille, non pour recouvrer la liberté, mais pour être transféré aux Petites-Maisons.

Le choix d’un pareil lieu de réclusion n’explique-t-il pas jusqu’à un certain point les méfaits commis, et ne semble-t-il pas en caractériser le mobile ? Peut-être cet abbé de Chancey n’avait-il été un voleur que parce qu’il était en réalité un fou. L’effronterie même avec laquelle il trafiquait presque publiquement du dépôt confié à ses mains permettrait de supposer qu’il n’avait pas plus conscience du châtiment qui pouvait l’atteindre que de sa propre déloyauté. Quoi qu’il en soit, et pour en finir avec ce triste épisode d’une histoire où nous n’aurons plus, Dieu merci, aucun souvenir de même sorte à consigner, on répara le mieux qu’on put les pertes subies, soit en saisissant les objets volés chez ceux qui s’en étaient faits les receleurs, soit en remplaçant par des acquisitions nouvelles les estampes isolées ou les recueils qu’on n’avait pas réussi à retrouver. Sauf un certain nombre de cuivres provenant originairement de la succession de Callot et vendus par l’abbé de Chancey en Angleterre, d’où ils passèrent, vers la fin du XVIIIe siècle, dans les mains de divers marchands du continent qui les firent grossièrement retoucher, — sauf aussi quelques eaux-fortes hollandaises, — la plupart des planches gravées ou estampes si impudemment dérobées ne tardèrent pas à être réintégrées dans les collections de la Bibliothèque. Quant à la place devenue vacante par la révocation de l’abbé de Chancey, elle fut donnée à un homme que sa probité, heureusement beaucoup plus sévère que son talent, rendait digne de l’occuper, — au peintre Charles-Antoine Coypel, déjà garde des dessins du roi, et qui se trouva ainsi cumuler avec ses anciennes fonctions celles que lui imposait son nouveau titre.

C’était la première fois d’ailleurs qu’un artiste de profession était appelé à prendre la direction du cabinet des estampes. Depuis 1720, époque de la constitution de ce cabinet en un département séparé de ceux qui comprenaient les livres imprimés et les manuscrits, trois gardes, — Le Hay, Ladvenant et l’abbé de Chancey, — s’étaient succédé dans la charge confiée maintenant à Coypel ; mais, comme Clément, qui l’avait remplie avant eux, bien qu’avec des attributions un peu différentes et dans des conditions d’indépendance moins formelles, comme tous les fonctionnaires attachés au service des autres départemens, ils avaient été choisis en considération de certains mérites d’un ordre purement scientifique ou littéraire [3]. Aucun d’eux ne possédait, au moment de sa nomination, l’expérience de l’art, j’entends les connaissances spéciales que donne la pratique. Si des études préalables avaient familiarisé chaque nouveau titulaire avec les questions de chronologie et d’histoire, ce qui concernait expressément la partie technique, l’authenticité ou la valeur intrinsèque des monumens recueillis, pouvait bien, le cas échéant, trouver sa clairvoyance en défaut.

Or Coypel, en sa double qualité de peintre et de graveur, offrait à cet égard des garanties dont on avait raison de tenir compte, quelque peu conformes aux traditions des maîtres que fussent d’ailleurs ses œuvres personnelles et sa manière. Ajoutons que le peintre d’Adrienne Lecouvreur et des Aventures de don Quichotte s’était donné à ses heures les apparences d’un homme de lettres, et qu’une vingtaine de tragédies, de comédies ou de poèmes sortis de sa plume pouvaient à la rigueur lui servir de laisser-passer dans la docte compagnie que présidait l’abbé Bignon. Il ne paraît pas néanmoins que le séjour de Coypel à la Bibliothèque ait rien produit du bien que l’on s’en promettait. Soit que les occupations ordinaires du garde des dessins aient nui forcément à la tâche que devait accomplir le garde des estampes, soit que les efforts pour effacer les traces des dilapidations commises par l’abbé de Chancey aient absorbé tout le temps et tout le zèle de son successeur, celui-ci ne laissa pas après lui le souvenir d’une réforme quelconque, d’une tentative de progrès même partielle. Coypel, avec son inconstance ordinaire, se dégoûta-t-il des fonctions dont il s’était trouvé inopinément revêtu ? Quelque difficulté administrative survint-elle, qui troubla ou compromit la bonne intelligence entre lui et ses collègues ? Toujours est-il qu’après une seule année d’exercice, il se démettait de sa charge, et, comme si l’épreuve une fois faite on eût craint de la renouveler, ce ne fut pas un artiste qui recueillit son héritage. Par un retour aux anciennes coutumes, on fit choix d’un érudit, d’un simple bibliophile même, employé depuis quelques mois au cabinet des estampes, et les choses n’en allèrent ni pis ni mieux. Delacroix, qui avait remplacé Coypel au commencement de 1737, se contenta de maintenir les collections du cabinet dans l’état où elles se trouvaient au moment où il en reçut la garde. Bien que sa gestion ait duré plus de treize années, les résultats en demeurèrent à peu près nuls, ou se réduisirent tout au plus à quelques améliorations de détail, à quelques innovations timides dans le classement des recueils et dans l’organisation du service.

Ce n’est qu’à partir de l’époque où Hugues-Adrien Joly entre en fonctions (mai 1750) que la vie semble se réveiller là où Coypel et Delacroix l’avaient, volontairement ou non, laissée s’engourdir. Une ère de progrès continu s’ouvre alors pour le cabinet des estampes sous la direction la plus féconde dont nous ayons, dans l’histoire de ce cabinet, à enregistrer les souvenirs, et bientôt des acquisitions judicieusement faites, des donations habilement provoquées, viennent accroître la collection royale, tandis que de sages mesures, en modifiant certains règlemens intérieurs, achèvent d’assurer le classement exact des pièces, d’en faciliter la communication et d’établir partout le bon ordre.


II

Le nouveau garde des estampes n’était pourtant ni un artiste initié par ses propres travaux à tous les secrets du métier, ni un savant rompu de longue main aux difficultés archéologiques. Homme du monde tout juste assez lettré peut-être pour rédiger en termes à peu près corrects une lettre officielle ou un rapport, mais très certainement homme de goût et d’esprit, Joly avait dû sa nomination à la bienveillance générale qu’inspirait sa personne, à l’amitié particulière de Coypel et à ses relations avec quelques personnages en haute situation à la cour. Restait maintenant pour lui à justifier par son zèle une faveur d’autant plus exceptionnelle que la jeunesse même de celui qui l’obtenait en dissimulait moins l’origine et le caractère [4]. C’est ce à quoi Joly s’appliqua tout d’abord avec un plein succès. Nous avons dit dans la première partie de ce travail que, grâce à lui, les planches gravées et les estampes furent transportées de la salle à rez-de-chaussée, où elles se détérioraient depuis douze ans, dans un local plus vaste et plus salubre. En même temps une impulsion nouvelle était donnée aux travaux des graveurs chargés au nom du roi de reproduire les dessins de botanique qui avaient appartenu à Gaston d’Orléans, — en attendant que les planches déjà gravées, et « retenues, écrivait Joly, on ne sait pourquoi à l’imprimerie royale, » fussent, en 1768, réintégrées à la Bibliothèque, « leur véritable chef-lieu. » Les prêts au dehors, qui d’abus en abus avaient fini par être accordés presque à tous les solliciteurs, furent restreints à un petit nombre d’écrivains, de savans ou d’artistes, parmi lesquels il suffira de citer Buffon, Diderot, Daubenton et le peintre Bachelier. Un peu plus tard, il est vrai, Joly se verra obligé de satisfaire aux demandes d’autres emprunteurs, et de prêter tantôt « à M. le chevalier de La Ferrière, sous-gouverneur, des enfans de France, et pour les princes deux volumes de portraits des anciens philosophes, » tantôt « à Mlle d’Ossun, sœur de M. l’ambassadeur d’Espagne, deux figures pour aider au costume dans la tragédie de Tancrède, que doit faire représenter cet ambassadeur, » — tantôt enfin « à M. le chevalier de Tourampré huit dessins des Modes de France pour une comédie anglaise à laquelle s’intéresse Mgr le duc d’Orléans ; » mais, tout en s’exécutant de bonne grâce, tout en répondant avec déférence à certain billet entre autres par lequel Madame Victoire, fille de Louis XV, lui demande sans marchander d’envoyer à Versailles « toutes les estampes qu’il pourra trouver » pour l’amusement de son neveu malade, le jeune duc de Bourgogne, Joly prend minutieusement ses précautions pour assurer à la Bibliothèque la prompte restitution des objets prêtés, et, contrairement aux usages passés, il exige de ceux à qui il en fait la remise des reçus détaillés portant avec la description des pièces l’engagement de les rendre « au garde du cabinet, à sa première réquisition. »

La série de ces récépissés conservés aujourd’hui dans les papiers du département des estampes n’atteste pas seulement l’active sollicitude et la vigilance personnelle de Joly : elle constate aussi et photographie en quelque sorte le mouvement des esprits dans chacune des périodes dont se compose la seconde moitié du XVIIIe siècle. Au commencement, c’est-à-dire à l’époque où les encydopédistes sont à l’œuvre et où l’Essai sur les mœurs a déjà paru, les demandes de prêt, — qu’elles viennent de la cour ou de la ville, — expriment en général le goût des recherches scientifiques et une ardente curiosité pour tout ce qui se rattache à l’histoire de la philosophie et des philosophes. C’est à qui se munira avec le plus d’empressement de documens propres à élucider les questions techniques ou à consacrer la mémoire des savans, des moralistes, des métaphysiciens de tous les temps. Puis, quand le succès de la Nouvelle Héloïse et les premiers essais de jardins anglais ont popularisé du même coup le culte de la « passion » et celui de la « nature, » l’intérêt se détourne des images austères pour se concentrer sur les œuvres qui retracent les aventures des « amans illustres » ou les scènes de la campagne. Aux portraits d’Archimède et de Galilée, de Socrate et de Leibniz, succèdent les portraits, vrais ou supposés, d’Héloïse et d’Abeilard, de Laure et de Pétrarque ; les recueils de pièces sur l’Art de fondre les statues équestres et sur l’Art de tourner, voire sur le Métier à bas, qu’avait tour à tour consultés Diderot, la Physique sacrée et les Coutumes des nations anciennes, que l’on expédiait naguère à Versailles, demeurent maintenant sur les rayons, d’où l’on retire incessamment, pour la satisfaction des grands seigneurs et des grandes dames, force paysages ou pastorales. Viennent les années voisines de la révolution et les tragédies patriotiques de Marie-Joseph Chénier, ce n’est pas seulement Talma qui, pour les besoins du théâtre, demande au cabinet des estampes le prêt des « figures représentant le roi Charles IX » ou « les habillemens du roi Henry VIII ; » bien d’autres ennemis de la tyrannie veulent avoir sous les yeux les images des oppresseurs du peuple ou celles de ses libérateurs, et des graveurs à court de travaux, des marchands en quête d’une bonne opération commerciale, se disputent, suivant les cas, les modèles dont ils pourront se servir pour raviver, aussi bien que les odieux souvenirs de Sylla et des organisateurs de la Saint-Barthélémy, les souvenirs bienfaisans des Gracques et de Rienzi, de Guillaume Tell surtout, le mieux famé, le plus classique à ce moment des héros de la démocratie. Il va sans dire que, lorsque la terreur règne, les cliens du cabinet des estampes comme les œuvres qu’ils empruntent représentent de moins en moins des idées d’art et d’étude désintéressée. Tout se borne à quelques informations sollicitées ou fournies sur les personnages politiques contemporains, et le « citoyen garde, » qui, bien entendu, n’est plus Joly, n’a encore affaire aux amateurs ou aux curieux que pour leur livrer tantôt les portraits de Marat et de ses pareils, qu’il inscrit sur son registre comme ayant été « tirés du portefeuille des Hommes de la révolution, » tantôt le portrait de d’Espréménil, qu’un classement conforme à la justice de l’époque avait naturellement relégué dans le portefeuille des Scélérats [5].

Il serait trop long de relever ici toutes les innovations utiles, toutes les prudentes mesures qui signalèrent l’administration du successeur de Delacroix ; nous nous contenterons de choisir et d’indiquer celles qui eurent pour effet un accroissement notable des richesses du cabinet. L’acquisition en 1753 de la collection Lallemant de Betz mérite à ce titre d’être mentionnée, et, vu sa date même comme en raison de son importance, elle doit l’être en premier lieu.

La collection dont il s’agit est aujourd’hui généralement connue sous le nom de Collection d’Huxelles, bien qu’aucune preuve historique, que je sache, aucune probabilité même, ne justifie cette désignation. Leprince, il est vrai, dans son Essai sur la Bibliothèque du roi, publié en 1782, dit en parlant des estampes cédées trente ans auparavant à cet établissement par Lallemant de Betz, qu’elles « avaient appartenu au maréchal d’Uuxelles ; » mais comment concilier une pareille assertion avec l’avis très explicite imprimé lors de la mise en vente de ces estampes en 1727, — avis portant en propres termes que la collection proposée aux amateurs avait été « formée par M. Rousseau, auditeur des comptes, » et qu’elle était « restée dans la bibliothèque du même M. Rousseau jusqu’à sa mort ? » D’où vient enfin que Joly, lorsque la Bibliothèque fut mise en possession de cette collection, dont il devait assurément connaître l’origine et l’histoire, ait écrit en tête du catalogue qu’il en dressa une note constatant que « M. Lallemant de Betz l’avait achetée 20,000 livres de M. Rousseau, » et qu’il n’ait dit mot du maréchal ?

Peu importe au surplus. Que la tradition, à tort ou à raison, ait fait intervenir en ceci le nom du maréchal d’Huxelles, ce qui demeure hors de doute, c’est la cession directe au cabinet des estampes ou plutôt le don par Lallemant de Betz des recueils qui lui avaient appartenu, c’est par conséquent le droit que l’on a, quant à l’exposé des choses, de s’en tenir à ce souvenir principal. Cependant, comme les mœurs du temps ne permettaient pas qu’un cadeau fût offert au souverain par un de ses sujets autrement qu’à titre de legs, on convint que la donation proposée prendrait les apparences d’un échange, et que le donateur recevrait, en compensation des objets dont il faisait l’abandon, « le recueil des figures du cabinet du roi, » plus quelques exemplaires « des éditions imprimées au Louvre. « Il y avait loin du chiffre que représentaient alors ces ouvrages à la somme de 20,000 livres payée autrefois par Lallemant de Betz pour acquérir l’ensemble de sa collection, et si l’on songe que celui qui sacrifiait ainsi ses déboursés était un fermier-général, un homme accoutumé par état au respect superstitieux de l’argent, on ne peut qu’honorer davantage le désintéressement singulier dont il iitpreuve et la libéralité de son procédé.

Les 80 volumes in-folio cédés au roi par Lallemant de Betz ont été conservés tels qu’ils étaient à l’époque où ils vinrent prendre place suivies rayons de la Bibliothèque. Ils ne contiennent pas moins de 7,390 estampes distribuées en deux séries, l’une de « portraits des hommes illustres qui ont vécu depuis le paganisme jusques et y compris l’an 1660, » — l’autre de pièces géographiques ou topographiques sur « les quatre parties du monde, » depuis les « états du Turc de Perse » et ceux du « Turc d’Afrique » jusqu’aux « antiquités et singularités » des diverses villes de France et de la « généralité de Paris. »

La première de ces deux suites, on le voit, ne faisait qu’ajouter un supplément à la série du même genre que Clément avait léguée au cabinet vers le commencement du siècle ; mais la seconde lui apportait un ensemble de documens absolument nouveaux recueillis en vue d’études toutes différentes de celles qu’avait entendu favoriser Gaignières lui-même, et par conséquent d’autant plus précieux. Aujourd’hui, à côté des riches collections topographiques que possède le département des estampes, et dont nous aurons l’occasion de parler plus loin, à côté de ces 5 ou 600 volumes dans lesquels on n’a cessé, depuis plus de cinquante ans, d’introduire des dessins ou des gravures de tout âge et sur tous les pays, la collection Lallemant de Betz peut paraître un peu chétive dans quelques-unes de ses parties, tout à fait insuffisante dans certaines autres. A l’époque où elle fut formée, elle avait au moins ce mérite de présenter réunis, suivant un classement méthodique, tous les élémens d’information dont les publications antérieures permettaient de disposer, tous les renseignemens plus ou moins sûrs qu’avaient légués à la génération présente les savans ou les artistes appartenant aux deux siècles précédens. Les cartes géographiques de Nicolas Sanson et de ses descendans, la Cosmographie d’André Thevet ou, dans l’ordre de la topographie et de l’architecture, les suites de pièces publiées par Châtillon et par Ducerceau, par Mérian et par Israël Silvestre, quelques autres recueils encore édités en Allemagne, dans les Pays-Bas ou en Italie, — tels étaient, il est vrai, en tant que corps d’ouvrages, les seuls travaux à peu près que l’on pût utiliser ; mais en ajoutant aux estampes détachées de ces ouvrages celles qui, aux différentes époques, avaient paru isolément, en les rapprochant les unes des autres conformément à la nature des lieux ou au caractère des monumens représentés, le créateur de la collection avait à la fois singulièrement élargi sa tâche et résolu, dans la mesure que comportaient le temps et le milieu où il vivait, un problème dont personne avant lui ne s’était même avisé de poser les termes.

Est-ce assez d’ailleurs de ne reconnaître aux pièces rassemblées ici que cette valeur et cette importance relatives ? Quelque incomplète qu’on la juge et qu’elle soit en effet à certains égards, la collection Lallemant de Betz n’en fournit pas moins, même aujourd’hui, sur plusieurs points des éclaircissemens qu’on chercherait vainement dans des collections beaucoup plus vastes, et nous pourrions citer telles estampes rares, comme la Grand’Salle du Palais, à Paris, et la Cité de Lyon, gravées par Ducerceau, telles autres à peu près introuvables, comme les Tableaux astrologiques d’Antonio Carrarino, dont les épreuves se sont conservées dans ces volumes au grand profit de l’érudition moderne, ou tout au moins de notre curiosité.

Les études scientifiques, auxquelles la collection Lallemant de Betz ne devait cependant pourvoir qu’en attendant mieux, ont trouvé depuis et trouvent encore tout l’aliment nécessaire dans l’immense série de pièces historiques réunies par Fevret de Fontette, et lorsqu’en 1770 ces pièces, au nombre de plus de douze mille, devinrent la propriété du cabinet des estampes, elles y constituèrent d’emblée un fonds d’enseignement assez riche pour que les acquisitions faites depuis, — excepté, bien entendu, en ce qui concerne les événemens de la fin du dernier siècle, — ne l’aient pas très sensiblement augmenté.

Comme dans les recueils qui avaient appartenu à Lallemant de Betz, la part des portraits est considérable dans la collection de Fontette, sauf cette différence pourtant que les images admises ici sont exclusivement celles de personnages français. Quoi de plus naturel, puisque c’est l’histoire nationale, non pas une histoire universelle, que Fontette prétendait raconter aux yeux, pour ainsi dire, en la composant de la série chronologique des divers documens figurés ? Les portraits de tous les hommes ayant joué un rôle quelconque dans cette histoire de notre pays, les estampes reproduisant tous les événemens militaires ou politiques, les faits épisodiques même, se rattachant au règne de chacun de nos rois, tels étaient les souvenirs qu’il voulait consacrer et les élémens qu’il se proposait de mettre en œuvre. Le plan arrêté par lui différait donc complètement de celui qu’avaient successivement adopté Clément et le premier possesseur de la collection Lallemant de Betz ; il ne se rapprochait pas davantage du projet qu’avait réalisé Gaignières de dresser avec le crayon et le pinceau une sorte d’inventaire des monumens de la sculpture ou de la peinture nationale actuellement existans dans les églises ou dans les palais. D’une part, Fontette s’en tenait aux œuvres de la gravure ; de l’autre, les progrès ou les variations de l’art français avaient beaucoup moins d’intérêt à ses yeux que les annales de la France même, que l’histoire de sa vie générale, de sa civilisation, de ses mœurs. En un mot, tout en cherchant ses informations et ses preuves ailleurs que dans les documens écrits, il procédait à la manière des bénédictins de Saint-Maur, et renouvelait sous une autre forme quelque chose de l’entreprise accomplie par les savans éditeurs de la Collection des historiens de France et de la Gallia christiana.

Par ses origines comme par ses aptitudes personnelles et les habitudes laborieuses de toute sa vie, Charles-Marie de Fontette était mieux que personne en mesure de mener à bonne fin une pareille tâche. Né à Dijon en 1710 dans une famille où se perpétuait depuis, plus d’un siècle la tradition des études sérieuses et du généreux emploi de la richesse [6], pourvu dès l’âge de vingt-six ans d’une charge de conseiller qui, en le maintenant au rang qu’avaient occupé ses pères, lui imposait aussi le devoir d’allier à leur exemple les mérites de l’érudit et du lettré aux mœurs sévères du magistrat, enfin possesseur d’une admirable bibliothèque et doué d’une imperturbable mémoire, — il n’avait, pour édifier le monument auquel il devait attacher son nom, qu’à combiner les matériaux placés les uns à portée de sa main, les autres à des distances d’où sa fortune, aussi bien que son propre savoir, lui permettait de les attirer à lui.

Fontette toutefois, en composant sa collection, ne se bornait pas à rassembler des estampes et à les classer dans un ordre chronologique. A ces pièces historiques, collées sur des feuilles de papier portant chacune l’indication et la date du fait représenté, il ajoutait, en forme de commentaires, des observations manuscrites dont les termes peuvent quelquefois paraître un peu surannés, mais qui le plus souvent révèlent chez l’annotateur un jugement aussi sain qu’une connaissance approfondie des choses ou des personnages en cause. De plus, tout en poursuivant ce vaste travail d’iconologie, il préparait une nouvelle édition de la Bibliothèque historique du père Lelong, il en complétait ou en modifiait le texte suivant ce qu’il avait lui-même appris ou découvert, et, après quinze années d’application et de recherches, il publiait le premier volume de ce grand ouvrage ainsi refondu, — sauf à regretter modestement dans la préface, à s’accuser presque de n’avoir pas su faire mieux. Cette extrême probité scientifique ou plutôt cette humilité est au reste une des qualités distinctives de Fontette, une de celles qui caractérisent en toute occasion ses travaux. Il y a quelque chose de touchant dans la simplicité avec laquelle l’inscription placée par lui en tête de sa collection d’estampes rappelle l’honnête passion de l’homme et le dévoûment patriotique du savant. En parlant de son amour, de sa « tendresse » pour l’histoire de France et des « longs efforts » que son travail lui a coûtés, Fontette ne songe qu’à l’utilité des résultats, au profit qu’en pourra tirer autrui. Comme un de ses plus illustres devanciers dans la double carrière de magistrat et d’érudit, comme Etienne Pasquier lorsqu’il publiait ses Recherches au XVIe siècle, il aurait pu dire : « J’écris ici pour ma Fiance et non pour moi, » et certes ces deux mots « ma France » n’eussent fait qu’indiquer avec une stricte justesse l’objet des constantes préoccupations de sa pensée, des plus chères affections de son cœur.

Faut-il conclure de là que tout mérite la même confiance dans les documens dont se compose la collection de Fontette ? Nous ne le prétendons nullement. Si les pièces gravées à partir de la seconde moitié du XVIe siècle et représentant des faits ou des personnages contemporains ont par cela même une autorité, une authenticité incontestable, celles qui retracent des événemens survenus à des époques bien antérieures ne peuvent guère être considérées que comme des œuvres de fantaisie, des allusions plus ou moins ingénieuses aux sujets dont elles sont censées consacrer les souvenirs. Il est évident par exemple qu’une vignette exécutée à douze cents ans d’intervalle en mémoire du baptême de Clovis ne saurait nous renseigner fort utilement sur la vraie physionomie de la scène, ou qu’un portrait de saint Remy, donné pour tel par Grispin de Passe, n’est bon tout au plus qu’à nous apprendre comment au temps du graveur un évêque était vêtu. En outre, systématiquement ou non, Fontette supplée parfois au témoignage direct par l’interprétation détournée, au document qu’il n’a pu se procurer sur tel point historique par quelque équivalent de rencontre. C’est ainsi qu’une estampe de Goltzius représentant en réalité le Jugement de Salomon devient, faute de mieux, « Clotaire, roi de Soissons, faisant massacrer les enfans de Clodomir, son frère, » et que l’image anonyme d’un guerrier allemand du XVIe siècle se convertit en un portrait de Samon, marchand franc, natif de Sens, « lequel, ajoute philosophiquement Fontette, élu roi des Sclavons en 650, renonça à la religion chrétienne pour s’accommoder au goût de ses nouveaux sujets. »

On pourra çà et là, surtout en ce qui concerne les premiers siècles de la monarchie française, rencontrer d’autres témoignages erronés ou suspects, mais on sera d’autant plus mal venu à s’y arrêter que les conséquences en sont naturellement moins dangereuses. Personne ne sera tenté d’ajouter plus de foi qu’il ne convient à des compositions qui n’ont d’historique que le titre, à ces fantaisies de l’imagination ou du goût moderne sur des sujets empruntés tantôt aux âges légendaires, tantôt à des époques où, l’art de la gravure n’étant pas né encore, aucune information authentique, aucune image contemporaine ne pouvait être transmise à la postérité. En revanche, les renseignemens que la collection de Fontette contient à partir du règne de François Ier sont de nature à persuader les plus incrédules, à contenter les plus curieux. Estampes reproduisant les événemens de la place publique ou les cérémonies de la cour, sujets de guerre ou scènes de mœurs, satires politiques ou pièces d’imagerie populaire, tout ce qui peut faire revivre le passé et en divulguer jusqu’aux moindres secrets se trouve ici en pleine lumière et à sa juste place. Lorsque, près de cent ans plus tard, une autre collection formée sur un plan plus rigoureux encore et d’ailleurs riche de toutes les pièces postérieures au règne de Louis XV, lorsque la collection Hennin sera venue s’ajouter à celle-ci, il n’y aura plus dans l’Histoire de France par estampes constituée à la Bibliothèque aucun fait de quelque importance, aucun souvenir de quelque intérêt dont le public ne puisse trouver une image instructive ou tout au moins une utile mention.


III

L’entrée au cabinet des estampes des recueils qui avaient appartenu à Fevret de Fontette est un des épisodes les plus notables de l’histoire de ce cabinet au XVIIIe siècle ; mais la mémoire doit être conservée d’autres bienfaits et d’autres bienfaiteurs, de Michel Bégon particulièrement, dont le nom mérite d’être associé à celui que nous avons rappelé dans les pages qui précèdent. Le rapprochement d’ailleurs est d’autant plus légitime que la collection Bégon et la collection Fontette prenaient place presque simultanément en 1770 sur les rayons de la Bibliothèque, et que les deux hommes qui les avaient possédées l’une et l’autre, qui maintenant en dotaient leur pays avec la même libéralité, s’étaient trouvés dès leur jeunesse également sollicités aux studieuses recherches par leurs propres goûts et par les traditions de leurs familles.

L’origine de la collection dont Bégon se séparait ainsi au grand profit du cabinet des estampes remontait à une époque assez éloignée déjà. « A force de mettre tous les jours quelque chose de nouveau dans mon cabinet, je m’aperçois qu’il commence fort à se remplir et que j’ai bien des choses fort belles, » écrivait en 1689 l’aïeul de celui qui devait un jour transmettre à la Bibliothèque ces mêmes « belles choses, » devenues successivement la propriété de son père et la sienne [7]. Pendant vingt années encore, le premier possesseur de ce cabinet s’occupa sans relâche d’en augmenter les richesses, et après lui son fils et son petit-fils s’y étaient à leur tour si bien appliqués que, suivant l’état dressé au mois de mars 1770, Michel Bégon se trouvait en mesure de « transporter à la Bibliothèque du roi 24,746 pièces, dans le cas où sa majesté agréerait l’offre qu’il lui avait fait faire » par l’intermédiaire du comte de Saint-Florentin, et surtout à l’instigation de Joly. Le roi, bien entendu, n’eut garde de refuser ; mais, pour sauver les apparences et pour procéder comme on avait agi déjà dans des circonstances à peu près pareilles, il voulut qu’une pension annuelle de 2,000 livres fût, aux termes d’un brevet en date du 4 mai 1770, a accordée audit sieur Bégon non à titre de paiement de sa collection, mais comme une récompense due au mérite et à la vertu. »

Les 25,000 pièces à peu près provenant de la collection Bégon n’ont pas été, comme les estampes qui avaient appartenu à Lallemant de Betz et à Fontette, conservées à la Bibliothèque dans leur ordre primitif, c’est-à-dire à l’état de série une fois constituée et formant un tout par elle-même. Distribuées aujourd’hui dans les œuvres des différens maîtres, elles sont reconnaissables encore à l’estampille que porte chacune d’elles et qui reproduit les trois premières lettres du nom du donateur ; mais, sauf ce certificat d’origine, rien ne les signale à l’attention plus particulièrement que les gravures au milieu desquelles on les a introduites. Qui pourrait regretter d’ailleurs cette répartition de la collection Bégon dans les divers recueils dont se compose la collection générale ? Les pièces qu’avait réunies Bégon, aussi bien que celles qui appartenaient autrefois à Béringhen, intéressent surtout notre école et l’histoire des talens qui l’ont honorée. Rapprochées des autres témoignages de ces talens en raison des lacunes qu’il s’agissait de combler, elles ont ainsi complété ou utilement accru l’œuvré de chaque peintre, de chaque graveur, tandis qu’elles seraient restées à peu près perdues pour une étude suivie comme à peu près stériles pour la gloire des maîtres, si on les avait isolées des travaux dus aux mêmes mains et signés des mêmes noms.

Parmi les portefeuilles ou les volumes que Bégon cédait au roi, plus d’un néanmoins contenait autre chose que des planches gravées par des artistes français d’après les tableaux de leurs compatriotes. C’est ainsi que, par le fait même de cette cession, la Bibliothèque s’enrichissait d’une bien précieuse suite de dessins « tirés par les soins de M. de Nointel, ambassadeur du roi à la Porte, d’après les bas-reliefs du temple de Minerve, à Athènes, dans le temps que ce temple, renversé depuis par une bombe des Vénitiens, était encore dans son entier [8] : » recueil inestimable non pas, tant s’en faut, à cause de l’habileté du dessinateur employé par M. de Nointel, mais en raison des renseignemens qu’on ne trouverait nulle part ailleurs sur certaines figures ou certains groupes aujourd’hui anéantis et sur la disposition architectonique des sculptures qui décoraient le Parthénon avant que ce chef-d’œuvre fut ruiné au XVIIe siècle par la guerre, au XIXe par ce que Byron a justement appelé un acte de « rapacité sacrilège [9]. »

Si exceptionnelle qu’en fût l’importance, le don de ces dessins n’était pas d’ailleurs le premier que le cabinet des estampes eût reçu dans l’ordre des raretés archéologiques, le seul dont pussent profiter dès cette époque les artistes ou les amateurs spécialement voués à l’étude de l’antiquité. Depuis plusieurs années déjà, la libéralité du comte de Caylus avait assuré à la Bibliothèque la possession d’un grand nombre d’objets précieux. Tandis que le cabinet des médailles héritait en 1765 de la plupart des monumens que le savant antiquaire avait réunis dans sa riche collection, le cabinet des estampes, outre beaucoup de pièces isolées, recevait du même bienfaiteur certains beaux recueils formés ou acquis par lui. Les dessins d’après les sculptures du Parthénon entrés au cabinet des estampes avec l’ensemble de la collection Bégon s’ajoutaient donc en réalité à plus d’un document de même espèce. Si le moment n’était pas arrivé encore où le goût de quelques-uns pour l’art antique deviendrait, sous l’influence de David, une passion générale et presque une religion d’état, si, vers la fin du règne de Louis XV, les occasions d’étudier les exemples grecs ou romains ne laissaient pas, à la Bibliothèque comme ailleurs, de demeurer assez rares, ces occasions du moins ne faisaient pas complètement défaut, et même de ce côté le cabinet des estampes était en mesure de fournir des renseignemens utiles aux artistes ou aux curieux.

Cependant la vente prochaine de la plus belle collection de gravures que depuis l’abbé de Marolles et Béringhen un amateur eût réussi à se former, la vente, annoncée pour le mois de novembre 1775, de la célèbre collection Mariette préoccupait trop justement le garde du cabinet des estampes pour qu’il pût songer dès lors à élargir beaucoup la nouvelle voie ouverte aux études par les dons de Bégon et de Caylus. Il s’agissait en effet d’empêcher au profit de la France, et, comme l’écrivait Joly, « pour l’honneur de la nation, » la dispersion des trésors accumulés pendant plus d’un siècle par trois générations d’iconophiles, dont le dernier, Pierre-Jean Mariette, mérite encore aujourd’hui le renom du connaisseur le plus délicat, de l’écrivain technique le plus savant que notre pays ait vu naître. Il fallait toutefois convaincre qui de droit de la nécessité d’un gros sacrifice pécuniaire, combattre d’avance la fin de non-recevoir que les ministres d’alors pourraient, à l’imitation du cardinal de Fleury, opposer aux sollicitations [10] ; Joly ne manqua pas de s’y employer de tout son cœur. Mémoires adressés au ministre de la maison du roi sous le titre de « raisons puissantes pour acquérir le cabinet de feu M. Mariette et le réunir à celui de sa majesté, » — rapports à Turgot, qui venait d’être nommé contrôleur-général des finances, — conférences quotidiennes avec le directeur de la Bibliothèque pour entretenir ou stimuler son zèle, — démarches personnelles auprès de Pierre, premier peintre du roi, auprès de Cochin et du graveur Lempereur, chargés tous trois d’examiner la collection et d’entrer en pourparler avec les héritiers de Mariette, — tout ce qu’il est possible d’écrire, de dire ou de faire en vue d’une heureuse solution, Joly le fait, le dit ou l’écrit, non sans quelque excès parfois de lyrisme dans l’expression ou tout au moins d’indépendance grammaticale, mais toujours avec une ardeur intelligente et une conviction qui rachètent amplement les imperfections de la forme. « On peut, écrivait-il au ministre Lamoignon de Malesherbes, on peut acquérir un diamant, une statue, un tableau, mais on ne pourra jamais, même à prix d’argent, rassembler un cabinet de dessins et d’estampes tel que celui de M. Mariette. S’il venait à être divisé ou transféré chez une puissance étrangère, la France perdrait pour toujours ce que le hasard, la fortune et le goût avaient pris plaisir à recueillir… Enfin, ajoutait Joly, quant à ce qui constitue la gravure, ses progrès, sa conservation, en un mot ce qu’elle a d’unique et de rare, M. Mariette a rassemblé ces miracles. Son cabinet passant dans celui du roi, il faudrait, pour ainsi dire, ne le communiquer que par permission expresse de sa majesté. » Par malheur, ni le roi, ni le garde du cabinet des estampes, n’eut à prendre ces précautions. Il fallut s’arrêter devant les prétentions des héritiers de Mariette que le succès d’une première vente composée seulement des doubles de la collection avait mis en goût de rêver, quant au prix qu’ils tireraient de cette collection même, fort au-delà du vraisemblable et du juste, et bien qu’au dernier moment les mandataires du ministre eussent été jusqu’à offrir la somme énorme pour l’époque de 300,000 livres, la vente en détail qu’on avait voulu prévenir fut irrévocablement décidée [11].

L’unique ressource était donc l’obtention d’un crédit qui permît à la Bibliothèque de s’approprier au moins une partie des pièces les plus importantes et d’enlever aux compétiteurs ces chefs-d’œuvre de la gravure, comme de son côté l’administration du Louvre devait s’efforcer de conquérir les principaux dessins. En réponse aux pressantes sollicitations de Joly, Turgot décida qu’une somme de 50,000 livres serait mise à la disposition du garde du cabinet des estampes, « afin d’augmenter ce cabinet des morceaux de première rareté qui se trouveraient manquer ou de ceux qui mériteraient d’être acquis à cause de la beauté supérieure des épreuves ; » mais, quelque diligence qu’il crût avoir faite, Turgot accordait cette autorisation trop tard. Lorsque Joly reçut la lettre qui lui en donnait avis, huit jours s’étaient écoulés déjà depuis l’ouverture de la vente, et l’on devine avec quelle douleur le pauvre homme, durant ces huit premières vacations, avait vu adjuger à autrui, sans pouvoir même en disputer une seule, tant d’estampes précieuses dont il s’était promis d’enrichir notre dépôt national. Ce qui lui échappe ainsi pendant ces jours funestes, c’est un exemplaire, unique dans les conditions où il se trouve, des Triomphes de l’empereur Maximilien, « ce chef-d’œuvre, écrit tristement Joly, de la gravure en bois par le célèbre peintre Albert Dürer, » et qui n’est vendu que 900 livres ; c’est un œuvre de Marc-Antoine, composé de plus de 700 estampes, « toutes de la plus grande beauté et en perfection d’épreuves ; » ce sont encore bien d’autres morceaux de choix pointés d’avance sur le catalogue comme le butin réservé au cabinet des estampes, et que le hasard des enchères dispersait maintenant entre toutes mains.

Passe encore lorsque ces admirables pièces ne quittaient la salle de vente que pour entrer dans quelque collection particulière. Tout espoir de les reconquérir un jour n’était point par cela même absolument perdu, et plus d’une fois en effet, avant la fin du dernier siècle comme dans le cours de celui-ci, certains monumens anciens de la gravure provenant du cabinet de Mariette ont pris à la Bibliothèque la place dont un fâcheux concours de circonstances les avait d’abord éloignés [12] ; mais pour les estampes devenues le lot de quelques grandes collections publiques, pour toutes celles par exemple qui, au lendemain de la vente, étaient allées s’immobiliser dans les musées de Dresde et de Vienne, qu’attendre de la fortune et de l’avenir ? Le mal de ce côté restait sans remède, le préjudice irréparable. Bien qu’une fois maître du crédit que Turgot lui avait tardivement ouvert Joly se soit efforcé de regagner quelque chose du temps et des occasions perdus, bien que, entre autres acquisitions précieuses, il ait assuré à la Bibliothèque la possession de magnifiques épreuves, retouchées par le peintre lui-même, des principales planches gravées d’après les tableaux de Rubens [13], — la privation de l’ensemble des trésors qu’avait laissés Mariette n’en est pas moins la plus cruelle déception, la plus grande mésaventure dont le souvenir se rattache à l’histoire du cabinet des estampes. Si l’on jette les yeux sur le catalogue dans lequel figurent tant d’articles d’élite, tant de belles œuvres ou de raretés dignes de s’ajouter à celles qu’avait autrefois recueillies l’abbé de Marolles, on appréciera l’étendue de ce que Joly pouvait sans exagération appeler un « déplorable malheur pour le pays. »


IV

A défaut d’une compensation aussi introuvable d’ailleurs dans l’avenir que dans le présent, y eut-il du moins pour le cabinet des estampes vers la fin du XVIIIe siècle, des dédommagemens à la perte qu’il venait de subir ? Sans doute l’acquisition si involontairement manquée de la collection Mariette ne découragea pas Joly à ce point qu’il négligeât les occasions favorables qui pouvaient encore se présenter ; mais ces occasions devenaient de plus en plus rares, et les résultats, si bons qu’ils fussent, de moins en moins comparables aux éclatans succès passés. Sauf 44 gravures italiennes du XVe siècle qu’un amateur, M. Bourlat de Montredon, avait eu l’heureuse fortune de découvrir à Constantinople, et qui, mises en vente après sa mort, furent acquises pour la Bibliothèque presque en même temps que la collection de plantes dessinées connue sous le titre de Hortus Cellensis, et plusieurs suites d’estampes ou de miniatures ayant appartenu au duc de La Vallière, — sauf encore un recueil des eaux-fortes de Rembrandt composé de plus de 700 épreuves, et acheté en 1784 au Peintre Peters pour la somme de 24,000 livres, — on ne trouverait guère à citer des pièces d’un haut intérêt ou des œuvres d’art d’un grand mérite parmi celles qui entrèrent au cabinet des estampes depuis l’année 1776 jusqu’à la fin du règne de Louis XVI.

A plus forte raison, les années qui suivirent ne devaient-elles pas faciliter les transactions ou stimuler les libéralités privées. Le gouvernement d’alors, il est vrai, ne se fit pas faute de suppléer aux unes et aux autres par les confiscations et les saisies ; mais on eut beau, à l’intention du cabinet des estampes, faire main basse sur les recueils, presque tous lacérés d’ailleurs, qui se trouvaient aux Tuileries ou à Versailles, sur 10,000 ou 12,000 gravures provenant des émigrés, et sur plus de 40,000 autres conservées dans divers couvens de Paris [14], — le tout n’arriva guère qu’à encombrer de doubles ou d’ouvrages sans valeur l’établissement qu’on prétendait enrichir.

Il en fut à peu près de même de ce que les victoires sur l’étranger lui procurèrent pendant les dernières années du siècle. Si plusieurs belles pièces faisant partie du cabinet du stathouder et rapportées de Hollande en 1795 ajoutèrent momentanément un appoint assez notable aux œuvres de certains maîtres, parmi les 21,700 estampes ayant appartenu aux jésuites établis à Cologne et les 3,000 estampes envoyées d’Italie, à peine, — suivant le témoignage de Joly fils, qui à cette époque avait succédé à son père, — s’en trouva-t-il quelques centaines qu’on pût considérer comme ne faisant pas double emploi avec celles que le cabinet possédait de longue date. Encore ces pièces d’élite ou du moins relativement utiles étaient-elles souvent en aussi mauvais état que le reste, c’est-à-dire « tachées, déchirées ou très faibles d’épreuve. » On ne saurait donc regretter beaucoup pour le cabinet des estampes l’obligation que les événemens lui imposèrent, vingt ans plus tard, de restituer à leurs anciens propriétaires les biens dont les conquêtes de nos armées l’avaient pendant quelque temps rendu détenteur. Sans parler de la question d’équité, il y avait là en réalité plutôt un allégement qu’un préjudice, la plupart des. objets réclamés n’ayant guère fait qu’envahir la place réservée jusqu’alors aux œuvres d’un intérêt sérieux ou aux belles œuvres.

Pour nous en tenir d’ailleurs à ce que le département des estampes possède encore du contingent fourni par les réquisitions pendant la période révolutionnaire, deux collections seulement parmi toutes celles dont l’entrée remonte à cette époque nous semblent exiger une attention particulière, ou mériter au moins une mention. L’une, qui avait appartenu à l’ancien ministre émigré Bertin et que celui-ci avait exclusivement composée de pièces chinoises ou japonaises, est devenue le fonds d’une importante série à laquelle d’autres dessins ou d’autres gravures en bois originaires des mêmes pays ont ajouté et ajoutent encore d’année en année des supplémens précieux. L’autre, plus considérable par le nombre, puisqu’elle ne comprenait pas moins de 33,000 pièces, avait été formée par un conseiller au parlement de Paris, M. Nicolas de Tralage, et léguée par lui à la bibliothèque de Saint-Victor, où on l’avait prise avec le reste à l’époque de la suppression des couvens. Transportée au cabinet des estampes, cette volumineuse collection y introduisait un principe nouveau en ce sens que la classification en avait été faite non, comme d’ordinaire, au point de vue de l’art, de l’archéologie ou de l’histoire, mais dans l’intérêt des études relatives à la mythologie. Toute image de dieu, de déesse ou de héros fabuleux, qu’elle procédât du génie antique ou de la fantaisie d’un maître moderne, toute représentation allégorique, quels qu’en fussent la date, les mérites ou les formes, avait sa place dans ce vaste répertoire des fictions figurées, dans ce dictionnaire pittoresque de la fable, conçu à peu près et, sauf la différence des élémens, établi sur le même plan que le recueil historique de Fontette. En rassemblant ainsi des documens de toute provenance et d’une autorité fort inégale, la main de Tralage, il est vrai, se montrait plus active qu’intelligente, et préparait en réalité pour l’avenir une provision de matériaux bien plutôt qu’elle n’édifiait un monument ; mais le travail accompli n’en avait pas moins une utilité véritable. La part une fois faite des doctrines plus impartiales que de raison qui Vont inspiré, ce n’est que justice de reconnaître ce qu’il a en soi de profitable à un certain ordre d’études, et quels secours il offre encore aujourd’hui à ceux qui savent en interroger les résultats avec discernement.

Tout ne s’était pas borné pourtant, durant la période révolutionnaire, à ces mesures prescrites par les lois nouvelles, à ces confiscations et à ces envois du dehors. Les terribles secousses qui, sur le sol de la France entière, venaient de jeter bas tant d’hommes et de choses, avaient eu leur contre-coup à l’intérieur de la Bibliothèque, et parmi les anciens fonctionnaires de l’établissement restés à leur poste comme parmi ceux qu’installait à tour de rôle l’administration girondine ou montagnarde, plus d’un était tombé victime de son passé ou de la situation que les événemens récens lui avaient faite. Tandis que Chamfort et le conventionnel Carra, revêtus tous deux après le 10 août du titre de bibliothécaire national, payaient de leur vie, au bout d’une année seulement d’exercice, la modération relative de leurs opinions ou de leurs actes [15], tandis qu’à la même époque Girey-Dupré, sous-garde au département des manuscrits, était condamné à mort par le tribunal révolutionnaire, — le docte ; Van-Praët, alors au début de sa carrière, l’illustre abbé Barthélémy lui-même, malgré l’éclat de ses services et la majesté de ses soixante-dix-sept ans, son neveu, Barthélémy de Courçay, adjoint à la garde du cabinet des médailles, d’autres employés supérieurs encore étaient jetés en prison. Plus tard, c’est l’orientaliste Lefèvre de Villebrune, nommé bibliothécaire national sur la recommandation de Robespierre, que la chute de son sinistre patron et ses propres essais à la Bibliothèque de dictature terroriste entraînent à une démission trop bien justifiée aux yeux de tous, en attendant l’arrêt de proscription qui devait le frapper sous le directoire. Partout l’instabilité dans les procédés administratifs aussi bien que dans l’influence des hommes appelés à les employer, partout. un régime d’anarchie, de violences contre les individus, remplaçant la sage discipline de l’ancien temps, et au milieu de ces perturbations ou de ces vengeances quelques efforts seulement tentés par d’obscurs survivans du passé pour défendre ce qui peut être préservé encore, pour maintenir un reste d’ordre à mesure que la tyrannie, ou la sottise démagogique tend à bouleverser chaque service, à le désorganiser de plus en plus.

Il va sans dire que le département des estampes et le digne chef qui le dirigeait depuis près d’un demi-siècle ne pouvaient échapper ni aux agitations, ni aux périls survenus à cette époque dans les autres départemens et pour les autres fonctionnaires de la Bibliothèque. Naturellement désigné aux défiances du nouveau pouvoir par l’indépendance de son caractère comme par ses liaisons avec plusieurs personnages de l’ancienne cour, Joly avait été frappé l’un des premiers, et il n’eût pas même été besoin pour cela qu’un ingrat et un lâche attaché depuis quelque temps, grâce à lui, au cabinet des estampes, qu’un employé nommé Tobiezen-Duby prît la peine de le dénoncer. Ses antécédens bien connus suffisaient ; mais le délateur avait ses raisons pour travailler à précipiter les choses. En provoquant dès le mois de septembre 1792, par une lettre adressée à Mme Roland, la destitution de Joly « comme un juste châtiment de son aristocratie, » il n’entendait pas, une fois le coupable puni, se contenter de cette satisfaction stérile. Il fallait pour achever la justice que la place devenue vacante lui fût donnée, à lui, et non à un autre. « Vertueuse citoyenne, écrivait-il, cette place m’appartient de droit. Je suis orphelin,… je suis marié ; mais je n’ai pour tout bien que 300 livres de rente et mon emploi de 800 livres. Mon père a été interprète à la Bibliothèque nationale… et je suis le continuateur et l’éditeur de plusieurs ouvrages nationaux qu’il a laissés… Enfin je suis patriote avant le 10 août, Brissot le sait. Citoyenne, avec ces titres, mériterais-je le passe-droit dont je suis menacé ? »

Il ne paraît pas que la valeur de ces titres ait été jugée, par la femme du ministre de l’intérieur ou par ses amis, aussi rare que l’aurait voulu faire croire celui qui les présentait. D’ailleurs le plus considérable des ouvrages « nationaux » dus à la plume de Tobiezen-Duby le père et aux soins de son fils n’était autre qu’un livre publié deux ans auparavant par le solliciteur lui-même sur les monnaies des barons et des prélats de France. Peut-être n’y avait-il pas là de quoi démontrer très clairement le républicanisme prématuré d’un patriote qui se vantait d’avoir fait ses preuves au temps de la royauté. Quoi qu’il en soit, ce triste intrigant n’obtint que la moitié du succès qu’il s’était promis. Il réussit bien à faire expulser Joly, il eut la consolation encore de voir le fils de cet « aristocrate » perdre, en sa qualité de complice des crimes reprochés à son père, la place d’adjoint à la garde du cabinet des estampes qu’il occupait depuis plusieurs années et même aller grossir le nombre des prisonniers de la Conciergerie ; quant à lui, il n’en demeura pas moins, malgré tout, simple employé comme devant. Pour se dédommager de sa déconvenue, Tobiezen-Duby ne manqua pas, il est vrai, d’injurier dans d’igunbles pamphlets la « vertueuse citoyenne » dont il avait en vain recherché la protection, et qui maintenant n’était plus pour lui que « la femme Roland ; » mais la succession de Joly et même celle de Joly fils, sur laquelle Tobiezen-Duby s’était rabattu en désespoir de cause, furent recueillies par d’autres mains que les siennes. Voila en somme à quels résultats tous ses efforts avaient abouti, et, pour comble d’infortune, l’héritier qu’on lui préférait appartenait comme lui à la classe des employés inférieurs de la Bibliothèque, sans se recommander d’ailleurs par des aptitudes personnelles beaucoup plus remarquables, ni par de plus brillans états de service.

Le nouveau garde toutefois avait sur son compétiteur évincé l’avantage d’être un honnête homme. Si, pendant les trente mois à peu près que dura la gestion de Bounieu, le successeur de Joly, on ne trouve à relever aucun progrès notable, aucune tentative même digne d’être mentionnée, on ne peut non plus y découvrir l’indice d’une témérité ou d’une négligence quelconque dans l’administration et dans la surveillance du dépôt « confié par la nation. » Le soin scrupuleux au contraire avec lequel Bounieu inscrit sur son registre, jour par jour et presque heure par heure, jusqu’aux moindres incidens qui se produisent, jusqu’à la plus minime dépense qu’exigent les besoins du département, — d’autres témoignages matériels encore attestent chez lui, à défaut des hautes qualités de l’intelligence, beaucoup de bon vouloir et de bonne foi. A peine pourrait-on lui reprocher le naïf mouvement d’amour-propre qui le porte, aussitôt qu’il est entré en fonctions, à faire rechercher et acquérir pour en composer son œuvre une douzaine de mauvaises estampes en manière noire d’après ses propres tableaux : à cela près, tout, pendant ces deux ans et demi de direction négative ou, si l’on veut, d’interrègne, se borna fort heureusement au maintien des choses, telles que l’ancien régime les avait établies. Jusqu’aux ornemens et aux emblèmes réputés ailleurs séditieux, jusqu’à ces reliures aux armes que dans d’autres collections publiques on avait commencé. de détruire avant qu’un décret de la convention défendît « de mutiler les livres imprimés ou manuscrits sous prétexte de faire disparaître les signes de la royauté ou de la féodalité [16], » — tout fut préservé, tout demeura dans son état normal et à sa place. Aussi lorsqu’en 1795 Joly fils, par une sorte de restauration domestique, se vit appelé au poste que son père, déjà presque octogénaire et à demi frappé de cécité, ne pouvait plus reprendre, il se trouvait et il retrouvait le département lui-même dans les conditions matérielles où ils eussent été l’un et l’autre si nul changement politique ne fût survenu. Il semblait que ce qui s’était passé dans l’intervalle n’avait eu d’autre résultat que de substituer une nouvelle étiquette à l’inscription autrefois placée sur la porte du cabinet des estampes du roi, et quand deux ans plus tard, en 1797, Joly acquérait, pour la somme de 3,000 livres, l’œuvre fort peu démocratique assurément du graveur Jacques-Philippe Lebas, que faisait-il, sinon continuer l’application des principes dont il avait depuis sa jeunesse reçu la tradition ?

Cependant cette même année 1797 allait être marquée par un événement tout autrement mémorable, par une découverte aussi importante pour l’histoire de l’art lui-même que pour l’honneur du cabinet des estampes. On sait avec quelle passion l’Allemagne et l’Italie se disputaient la gloire d’avoir donné naissance à l’inventeur de la gravure, et dans combien d’écrits, surtout depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle, ces revendications en sens contraire s’étaient poursuivies sans néanmoins aboutir à aucun résultat décisif, à la production d’aucune preuve. Forts du témoignage de Vasari, les érudits italiens tenaient pour l’orfèvre florentin Maso Finiguerra, et pour la tradition qui lui attribuait la découverte de l’art [17]. De leur côté, les Allemands, et Heinecke avec plus de hauteur que personne, s’étonnaient qu’on défendît une pareille cause sans pouvoir avec certitude « présenter au public la moindre estampe de ce fameux Finiguerra, » tandis qu’on n’avait en Allemagne que l’embarras du choix entre les pièces authentiques gravées par Martin Schoëngauer et par quelques-uns de ses contemporains ou de ses prédécesseurs. La question était de savoir toutefois si ces estampés, dont les plus anciennes portent le millésime 1466, avaient en réalité précédé les estampés italiennes non datées, et si quelques-unes de celles-ci ne devaient pas, eh raison des caractères mêmes du travail ou par le rapprochement de certains témoignages historiques, faire justice des prétentions de l’Allemagne.

Les choses en étaient là lorsque, au commencement de son séjour à Paris en 1797, le garde du cabinet de Parme, le savant abbé Zani, crut reconnaître parmi quelques vieilles estampes italiennes conservées dans notre Bibliothèque nationale une épreuve sur papier d’une plaque d’argent, d’une paix [18] représentant le couronnement de la Vierge, gravée et niellée par Maso Finiguerra pour le baptistère de Saint-Jean, à Florence. Or cette paix, — les registres du baptistère en font foi, — avait été livrée en 1452 par l’orfèvre florentin, qui avait reçu alors le prix fixé pour la rémunération de son travail. Zani se rappelait le fait, et de plus il avait eu l’occasion de voir assez récemment à Livourne, dans la collection Seratti, une contre-empreinte en soufre de la composition gravée sur la plaque originale. L’épreuve sur papier qui venait de frapper ses regards avait donc, à quelques jours près, le même âge que cette épreuve en soufre. Il fallait nécessairement que Finiguerra l’eût tirée avant l’opération de la niellure, c’est-à-dire avant l’introduction dans les tailles de l’émail noir qui devait s’y incruster ; il fallait qu’il l’eût prise au moment où les travaux de gravure proprement dite étaient seuls terminés, par conséquent à une époque antérieure à la fin de cette année 1452, signalée dans les archives du baptistère comme la date de l’achèvement et de la livraison de l’ouvrage. Il fallait enfin que cette petite feuille de papier, déjà vieille de plus de trois siècles, eût été imprimée à Florence quatorze ou quinze ans plus tôt que l’estampe allemande au burin la plus ancienne, de l’aveu même de Heinecke et des siens.

On devine l’empressement de Zani à rechercher tout ce qui pouvait convertir ses suppositions en argumens positifs et sa secrète espérance en certitude. Quelle joie pour lui, qui n’avait cessé de soutenir la cause de Finiguerra avec plus de zèle et de conviction qu’aucun de ses compatriotes, mais avec une conviction tout instinctive, quel surcroît d’honneur pour l’Italie, s’il arrivait à produire la preuve irrécusable de la justesse de ses pressentimens et de la vanité des prétentions élevées par les Allemands ! Le moyen pourtant dans une conjoncture aussi grave de se fier uniquement à ses souvenirs ? D’ailleurs, crier victoire avant l’heure, n’eût-ce pas été s’exposer au danger de recevoir plus tard quelque péremptoire démenti ou de céder involontairement ses droits à quelque survenant en humeur de se faire valoir ? Zani sut attendre en silence le jour où il pourrait sans péril proclamer sa découverte ; mais lorsque ce jour fut arrivé, lorsqu’un dessin fait sur sa demande à Florence d’après la paix même du baptistère lui eût permis de constater l’identité absolue de l’épreuve avec l’œuvre originale, — sauf la reproduction de celle-ci en sens inverse et par conséquent dans le sens nécessaire d’une impression directe, — adieu la possession de son secret et de soi-même, adieu toute précaution conseillée d’abord par la prudence, toute crainte de susciter des compétiteurs ou d’être arrêté par une objection ! Rien de plus naïvement enthousiaste, mais d’un enthousiasme bien légitime après tout, que le récit fait par Zani lui-même de ses émotions au moment où, toutes les preuves recueillies, il se sentit enfin en mesure de divulguer sa découverte. « Ma plume, dit-il, est impuissante à décrire ce que j’éprouvai pendant cet instant fortuné… Mon cœur nageait dans un océan de félicité inconcevable… Je fis part de ma trouvaille à M. Joly, l’homme le plus aimable que je connaisse et le très digne garde du cabinet de Paris, aux employés sous ses ordres, à plusieurs amis parmi lesquels se trouvait le célèbre M. Denon, qui voulut dessiner mon portrait dans l’attitude même où il m’avait vu, la loupe à la main et les yeux fixés sur cette chère petite feuille de papier [19]. »

Un employé alors très jeune du département des estampes, qui devait, quarante-trois ans plus tard, en devenir le conservateur, M. Duchesne, assistait à cette scène des confidences finales, et il l’a racontée à son tour. « Il serait difficile, écrivait-il dans son Essai sur les nielles, de peindre la joie de l’estimable abbé Zani au moment où, ayant acquis la certitude de sa découverte, il s’empressa de nous en faire part. Cet excellent homme était tellement sourd qu’il entendait à peine les complimens qu’on lui faisait ;… s’exprimant avec beaucoup de difficulté en français, il cherchait par momens à se faire mieux comprendre en parlant italien ; puis, pour s’exprimer mieux encore, il se servait de phrases latines que sa prononciation rendait presque inintelligibles, ou d’expressions techniques,… niello, niellare, niellatore, dont le sens ne nous était pas connu, — le tout entremêlé d’exclamations joyeuses… L’agitation dans laquelle était l’abbé Zani devait paraître d’autant plus singulière que depuis six mois qu’il venait, tous les jours, travailler à la même place, son infirmité le rendait semblable à un terme, et l’empêchait de prendre part à rien de ce qui se passait autour de lui… Je n’oublierai jamais la scène que produisit l’état d’enthousiasme où se trouvait ce digne abbé Zani. Elle m’a frappé si fortement qu’après plus de vingt-cinq ans elle est encore parfaitement présente à mon esprit. »

Un pareil événement était en effet de nature à laisser de profonds souvenirs. Grâce à la découverte de Zani, cette question de priorité, si longtemps débattue, se trouvait définitivement tranchés, et la renommée légendaire de Finiguerra désormais fondée sur un témoignage irréfragable. Dira-t-on que, depuis le jour où le chef-d’œuvre conservé au cabinet des estampes a reçu cette consécration éclatante, deux ou trois autres découvertes ont été faites, qui tendraient à dédommager l’Allemagne de l’échec qu’elle avait subi ? Nous ne songeons nullement à nier que la gravure, eu tant que procédé matériel, ait pu être pratiquée par des artisans de Nuremberg ou d’Augsbourg à l’époque ou même un peu avant l’époque où Finiguerra travaillait à Florence. Certains essais de grossière imagerie assez récemment remis en lumière [20] ne laissent pas en ce sens de mériter quelque attention ; mais qu’y a-t-il là qui intéresse l’art à proprement parler ? La curiosité tout au plus ou le rigorisme archéologique y trouverait son compte. Qu’importent donc les trouvailles de cette espèce faites ou à faire, les démentis que la production de quelque méchante image antérieure à l’année 1452 aura pu ou pourra donner en apparence à la gloire du maître florentin et à la sagacité de Zani ? L’épreuve de la paix que possède la collection de France n’en est et n’en demeurera pas moins le plus ancien monument de l’art, comme Finiguerra est en réalité l’inventeur de la gravure, puisqu’il a su le premier en deviner, en révéler les ressources et élever un simple procédé industriel à la hauteur d’un moyen d’expression pour le beau. Que la paix de Florence, si l’on n’a égard qu’à la stricte chronologie, ne doive pas être considérée comme une œuvre absolument sans précédens, comme le spécimen unique des essais primitifs du métier, cela est possible ; toujours est-il qu’aucune des tentatives antérieures ou contemporaines, aucune pièce, allemande ou non, appartenant à l’époque des incunables, ne permettrait de soupçonner ce que nous montre cette estampe si justement célèbre. Donc celui qui l’a faite, loin de rien usurper, a légitimement tout conquis.

En ôtant ainsi tout prétexte aux hostilités présentes aussi bien qu’aux contestations futures, Zani ne faisait pas seulement que rétablir les titres d’un grand artiste, ou qu’assurer à notre collection nationale un privilège dont aucune collection rivale n’arriverait jamais à la déposséder. Grâce à lui, les pièces analogues par le caractère du travail à cette estampe précieuse entre toutes se trouvaient désormais former une classe à part dans la série des monumens anciens de la gravure, et les nielles, confondus jusqu’alors au cabinet des estampes avec les premiers ouvrages exécutés suivant les procédés de la taille-douce, devenaient pour les artistes comme pour le public un objet d’études toutes nouvelles, une source de révélations d’autant plus intéressantes que, depuis l’abbé de Marolles jusqu’à Mariette lui-même [21], aucun curieux, aucun, érudit, ne s’était avisé de porter son attention sur ce point. La lumière une fois faite, n’était-ce pas un devoir pour le garde du cabinet de distraire des divers recueils où elles figuraient ces pièces de nature homogène, de les rassembler comme on avait déjà rapproché les unes des autres les vieilles pièces xylographiques ou les estampes en camaïeu ?

Delà l’inappréciable suite qui, avec les acquisitions faites plus tard, ne comprend pas aujourd’hui moins de 136 nielles. Composée en majeure partie de ceux qui avaient appartenu à Marolles et dans lesquels il n’avait pas su reconnaître les produits d’un art particulier, augmentée depuis le commencement du siècle où nous sommes par les soins de M. Duchesne, qui s’était spécialement appliqué à la recherche et à l’étude de ces œuvres primitives, enfin enrichie tout récemment de plusieurs pièces dignes d’avoisiner les délicates raretés recueillies à d’autres époques, — la collection des nielles conservés à la Bibliothèque nationale est sinon la plus nombreuse, au moins la plus belle et la plus variée que l’on ait encore réunie. Même sans compter la paix de Finiguerra, qui suffirait à elle seule pour mettre hors pair le cabinet où elle se trouve, une pareille série défie toute comparaison avec les collections du même genre que l’on a formées ailleurs, à l’imitation de la nôtre et à la lumière des enseignemens publiquement fournis par Zani après sa découverte. Ce n’est pas un mince honneur pour le cabinet de France d’avoir été à la fois le théâtre prédestiné à cette découverte et le premier centre des efforts qui devaient la féconder.

Les dernières années du XVIIIe siècle, bien qu’elles n’aient été signalées par aucune acquisition importante au dehors, marquent donc dans l’histoire du département des estampes une phase de progrès et en un certain sens d’accroissement, puisque des richesses si longtemps ignorées ou négligées viennent, à partir de ce moment, s’ajouter à celles dont le prix et l’utilité avaient été reconnus dès l’origine. Est-ce pour compléter de ce côté les récentes conquêtes, est-ce dans l’espoir de découvrir encore quelque filon caché que Joly fils entreprit de dresser à nouveau un inventaire détaillé de tout ce que possédait le département ? Toujours est-il que le remaniement des anciens répertoires, inventaires ou catalogues, et la vérification rigoureuse de chaque recueil à porter sur le nouvel état occupèrent à peu près exclusivement le temps qui s’écoula depuis la réintégration de Joly jusqu’aux premières années de l’empire. Quelque profitable au bon ordre que pût être une pareille besogne, elle ne suffisait pas cependant pour prévenir désormais toute incertitude dans les procédés de répartition et par conséquent dans les recherches. Restait à établir un classement méthodique permettant de grouper, en raison des services particuliers, qu’ils étaient appelés à rendre, les ouvrages de chaque espèce actuellement existans et de rattacher à telle série fixe les volumes ou les pièces qui pourraient survenir. Sans doute on n’avait pas attendu ce moment pour subordonner à certaines règles la distribution des différens recueils composant l’ensemble de la collection. Pour ne parler que des tentatives les plus récentes, on avait senti, vers 1783, la nécessité de mettre en pratique les principes posés par Heinecke dans son livre sur la matière [22], et Hugues-Adrien Joly avait essayé à cette époque de faire prévaloir dans le département qu’il administrait un système de classification moins arbitraire ou moins équivoque que celui dont ses prédécesseurs et lui-même s’étaient à peu près contentés ; mais, à peine entreprise, la réforme n’avait pu être poursuivie, et il avait fallu que vingt années se passassent avant qu’elle arrivât à produire tous ses fruits. Par une coïncidence singulière, c’est précisément avec le XIXe siècle que s’ouvre pour le département des estampes cette ère de perfectionnement, d’achèvement en quelque sorte, et que la réorganisation dont nous avons à indiquer l’esprit vient compléter, au point de vue de la discipline intérieure et du service, les progrès qui avaient eu jusqu’alors pour effet principal l’accroissement numérique ou la richesse intrinsèque des collections.


HENRI DELABORDE.


  1. Voyez la Revue du 1er novembre.
  2. Conformément à un décret de la convention en date du 10 juin 1793,46 volumes de plantes peintes sur vélin et 620 feuilles représentant des types zoologiques furent, au mois d’août de la même année, livrés au Muséum d’histoire naturelle. En outre, quarante ans plus tard (le 22 octobre 1834), le même établissement acquit, par voie d’échange avec la Bibliothèque, la collection presque tout entière du père Plumier.
  3. Avant de prendre la direction du cabinet des planches gravées et estampes, — le premier en 1720, le second en 1723, — Le Hay avait appartenu au département des imprimés, et Ladvenant était commis, sous les ordres de de Boze, au cabinet des médailles, alors établi dans le palais de Versailles. Quant à l’abbé de Chancey, il est présumable qu’il ne fit partie du personnel de la Bibliothèque qu’à partir de 1731, époque de sa nomination aux fonctions de garde du cabinet des estampes.
  4. Joly, né en 1718, n’était âgé que de trente-deux ans lorsqu’il fut nommé garde du cabinet.
  5. Le prêt au dehors des recueils ou des pièces appartenant au cabinet des estampes continua d’être autorisé pendant les premières années du XIXe siècle. Vers la fin du premier empire, il devint le privilège exclusif de cinq ou six saisies ou hauts fonctionnaires. Aux termes des règlemens actuels, il est absolument interdit.
  6. Le bisaïeul de Fontette était ce Charles Fevret, conseiller au parlement de Bourgogne, dont un livre, le Traité de l’abus, est resté célèbre. Le fils de Charles Fevret, conseiller au parlement de Bourgogne comme son père et sous-doyen de sa compagnie, fonda la bibliothèque publique de la ville de Dijon.
  7. Ce premier des Bégon, intendant de la marine à Rochefort, comme son fils le fut plus tard au Havre et son petit-fils à Dunkerque, ne consacrait pas seulement à la recherche des belles estampes les loisirs que lui laissaient ses fonctions. Il travaillait tout aussi activement à rassembler des médailles, des spécimens botaniques ou minéralogiques, bien d’autres curiosités encore, à ce point même que les événemens les moins propres en apparence à entretenir sa manie devenaient pour lui des occasions de la contenter. « Une femme, écrivait-il en 1695, étant accouchée d’une fille à deux têtes, je l’ai fait apporter ici et accommoder de manière qu’elle se conservera longtemps. J’en ai fait faire une figure de cire très ressemblante à l’original. » C’était, on en conviendra, pousser loin l’impartialité scientifique et le zèle pour toutes les raretés.
  8. Tels sont les termes d’une note manuscrite en tête du volume dans lequel ces dessins sont conservés. — Le marquis de Nointel remplit les fonctions d’ambassadeur du roi de France près la Porte de 1670 à 1678. On sait que la dévastation du Parthénon par les troupes vénitiennes que commandait le comte de Kœnigsmark eut lieu en 1687.
  9. Les spoliations auxquelles lord Elgin a eu le malheur d’attacher son nom ont été commises en 1814.
  10. Lorsque, trente-cinq ans auparavant, l’achat pour le roi de la magnifique collection de dessins anciens formée par Crozat avait été proposé au cardinal de Fleury, celui-ci s’était contenté de répondre avec autant de naïveté au moins que de mauvaise humeur : « Le roi a bien assez de fatras ; je n’irai pas encore en accroître la quantité. »
  11. La vente des doubles, qui eut lieu en janvier et en mai 1775, ne produisit pas moins de 69,000 livres. Quant à l’ensemble des dessins et des estampes que les héritiers de Mariette avaient refusé de céder au roi pour la somme de 300,000 livres, la vente qui en fut faite à partir du 15 novembre 1775 ne produisit qu’un chiffre inférieur de 11,500 livres à cette somme.
  12. Ainsi en 1784 la mise en vente de la bibliothèque du duc de La Vallière permit au cabinet des estampes d’acquérir ce bel exemplaire des Triomphes de Maximilien, que Joly, huit ans auparavant, se lamentait d’être condamné à laisser passer. De nos jours encore, bon nombre d’estampes ayant appartenu à Mariette, et dont la provenance est constatée par la signature apposée sur le verso de chacune d’elles, ont été et continuent d’être ressaisies pour le cabinet des estampes au fur et à mesure des occasions. Toutefois combien d’autres pièces de même origine transportées en 1775 à l’étranger n’ont fait depuis lors ou ne feront que changer de destination sur place et ne repasseront jamais nos frontières !
  13. Les acquisitions faites à la vente Mariette par le cabinet des estampes donnèrent un total de 12,504 pièces.
  14. Nous ne comprenons pas dans ce chiffre les estampes formant la collection que M. de Tralage avait léguée à la bibliothèque de l’abbaye de Saint-Victor, et dont la translation à la Bibliothèque nationale sera mentionnée un peu plus loin.
  15. Chamfort, arrêté une première fois en 1792 et relâché après une détention de quelques jours, fut de nouveau décrété d’accusation l’année suivante. A la vue des gendarmes chargés de s’emparer de sa personne, Chamfort, sous prétexte de quelques préparatifs, passe dans une pièce reculée de son appartement et décharge à bout portant sur son front un pistolet dont la balle lui fracasse une partie du crâne et lui crève un œil sans atteindre la cervelle. Désespéré de vivre encore, il se saisit alors d’un rasoir et se déchire la gorge à coups redoublés ; mais la mort continue de se refuser à l’appel de ses mains furieuses. Elle ne vint pour lui qu’au bout de trois mois d’horribles souffrances. — Quant à Carra, on sait que, traduit devant le tribunal révolutionnaire avec vingt de ses collègues appartenant comme lui au parti de la Gironde, il les suivit sur l’échafaud, où ils montèrent le 31 octobre 1793.
  16. Loi du 24 octobre 1793.
  17. Il va sans dire qu’il n’est question ici que de l’impression des planches gravées en creux. Le secret de tirer des épreuves sur un bloc de bois gravé en relief était populaire dès les premières années du XVe siècle, ainsi que le prouvent, entre autres monumens datés, la Vierge de 1418, à la bibliothèque de Bruxelles, et le Saint Christophe de 1423 dans la collection de lord Spencer.
  18. Il est d’usage de désigner ainsi une plaque de métal que, dans les messes solennelles, le célébrant, pendant qu’on chante l’Agnus Dei, donne à baiser aux membres du clergé et aux fidèles en adressant à chacun d’eux ces paroles : Pax tecum.
  19. Materiali per servire alla storia dell’ incisione, p. 49 et suiv.
  20. Une Flagellation par exemple, portant la date de 1446, décrire par M. Renouvier, et une Vierge de 1451, qui faisait partie de la collection Weigel, vendue il y a quelques mois à Leipzig.
  21. La correspondance de Mariette avec le chevalier Gaburri nous apprend qu’il faisait de son mieux pour se procurer quelques renseignemens sur Finiguerra et sur ses travaux, mais elle ne prouve pas qu’il songeait à établir une distinction entre les épreuves de nielles et les épreuves tirées sur des planches formellement gravées en vue de l’impression.
  22. Idée générale d’une collection d’estampes, Leipzig 1771.