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Le Député d’Arcis/Partie 2/Chapitre 11

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Librairie nouvelle (p. 204-214).


CHAPITRE XI

LA COMTESSE DE L’ESTORADE À MADAME OCTAVE DE CAMPS


Paris, mai 1839.

Chère madame, monsieur Dorlange vint hier soir pour nous faire ses adieux. Il part aujourd’hui pour Arcis-sur-Aube où il va faire l’inauguration de sa statue. C’est là aussi que les journaux de l’opposition le portent candidat. Monsieur de l’Estorade prétend que la localité ne pouvait pas être plus mal choisie et qu’elle ne laisse à sa nomination aucune chance : mais ce n’est pas là la question.

Monsieur Dorlange arriva chez moi de bonne heure ; j’étais seule ; monsieur de l’Estorade dînait chez le ministre de l’intérieur, et les enfants qui, dans la journée, avaient fait une grande promenade, avaient eux-mêmes demandé à devancer l’heure habituelle de leur coucher. Le tête-à-tête interrompu par madame de la Bastie se trouvait donc tout naturellement renoué, et j’allais demander à monsieur Dorlange la continuation de l’histoire dont il ne m’a encore dit que les derniers mots, quand survint notre vieux Lucas m’apportant une lettre.

Elle était de mon Armand ; il me faisait savoir que, depuis le matin, il était très-souffrant à l’infirmerie.

— Faites atteler, dis-je à Lucas, avec l’émoi que vous supposez.

— Mais, madame, me répond Lucas, monsieur a demandé la voiture pour huit heures et demie, et Tony est déjà parti.

— Alors avez-moi une citadine.

— Je ne sais pas si j’en trouverai, me dit notre vieux serviteur, qui est l’homme aux difficultés ; depuis un moment il tombe de l’eau.

Sans tenir aucun compte de cette remarque et sans plus penser à monsieur Dorlange, que je laisse assez empêché de se retirer avant d’avoir pris congé, je passe dans ma chambre à coucher pour mettre mon châle et mon chapeau.

Ma toilette lestement faite, je reviens au salon, où je retrouve mon visiteur.

— Vous m’excuserez, monsieur, lui dis-je alors, de vous quitter si brusquement : je cours au collège Henri IV. Jamais je ne saurais passer une nuit dans l’anxiété où vient de me jeter une lettre de mon fils, m’annonçant que depuis ce matin il est à l’infirmerie.

— Mais, me répond monsieur Dorlange, vous ne vous rendez pas seule, en voiture de louage, dans un quartier perdu ?

— Lucas m’accompagnera.

À ce moment rentre Lucas. Sa prédiction s’était réalisée ; pas une voiture sur les places ; il pleuvait à torrent.

Le temps s’écoulait ; déjà il était presque heure indue pour se présenter au collége, où, après neuf heures, tout le monde est couché.

— Il faut prendre un parti, dis-je à Lucas ; allez mettre des chaussures un peu fortes, et vous m’accompagnerez avec un parapluie.

Aussitôt, je vis la figure de Lucas s’allonger ; il n’est plus jeune, aime ses aises, et tous les hivers se plaint d’un rhumatisme. À plusieurs objections dont il s’avise coup sur coup : qu’il est bien tard ; que nous allons révolutionner le collége ; que je m’expose à prendre un rhume ; que monsieur Armand ne doit pas être bien malade puisqu’il a pu écrire lui-même, il est clair que mon plan de campagne n’agrée pas du tout à mon vieux compagnon.

M. Dorlange offre alors obligeamment de faire la course à ma place et de venir me rendre compte ; mais ce terme moyen n’arrangeait rien, j’avais besoin de voir moi-même pour être rassurée.

L’ayant donc remercié :

— Voyons, Lucas, dis-je avec autorité, allez vous disposer, et revenez vite, car une chose est vraie dans toutes vos remarques : il se fait tard.

Mais, se voyant ainsi acculé, Lucas lève résolûment l’étendard de la révolte :

— Il n’est pas possible — dit-il — que madame sorte à pied par un temps pareil, et je n’ai pas envie que monsieur me fasse une scène pour m’être prêté à une si singulière idée.

— Ainsi vous ne jugez pas à propos de m’obéir ?

— Madame sait bien que pour quelque chose d’utile et de raisonnable je serais à ses ordres, fallût-il passer au milieu du feu !

— Sans doute, la chaleur est recommandée pour les rhumatismes, mais la pluie leur est contraire. — Me tournant alors vers monsieur Dorlange, sans écouter la réponse du vieux réfractaire : Puisque, lui dis-je, vous vous offriez à entreprendre seul ce voyage, j’ose espérer que vous voudrez bien ne pas me refuser votre bras.

— Je suis comme Lucas, répondit-il, je ne trouve pas cette promenade absolument indispensable ; mais moi je n’ai pas peur d’être grondé par monsieur de l’Estorade, j’aurai donc l’honneur de vous accompagner.

Nous sortons ; et tout en descendant l’escalier, je pensais, à part moi, que la vie est pleine d’occurrences singulières. Voilà un homme dont je ne suis pas sûre, qui, deux mois avant, manœuvrait autour de moi avec tout l’air d’un forban, et auquel je suis amenée à me livrer en toute confiance et dans des conditions qu’oserait à peine rêver l’amant le plus favorisé.

La vérité est qu’il faisait un temps effroyable ; nous n’avions pas marché cinquante pas que, malgré le vaste parapluie de Lucas, tenu par monsieur Dorlange de manière à m’abriter à ses dépens, nous étions inondés.

Ici, nouvelle quoique heureuse complication. Une voiture vient à passer ; monsieur Dorlange interpelle le cocher ; elle était vide. Dire à mon cavalier que je n’entendais pas permettre qu’il y montât avec moi était presque impossible. Outre que cette défiance eût été du dernier désobligeant, n’était-ce pas moi-même beaucoup me descendre que de la témoigner ? Voyez pourtant, chère madame, comme il y a des pentes glissantes, et comme on peut dire que, depuis Énée et Didon, les averses ont toujours fait les affaires des amoureux !

En voiture, on cause mal ; le bruit des roues et des glaces fait qu’on est obligé d’élever la voix. D’ailleurs, monsieur Dorlange me savait sous le coup d’une vive préoccupation ; il eut donc le bon goût de ne pas prétendre à une conversation réglée, et de rompre seulement de temps à autre, par quelques phrases, un silence que la situation ne comportait pas non plus trop absolu.

Arrivés au collége, monsieur Dorlange, après être descendu pour me donner la main, comprend de lui-même qu’il ne doit pas entrer avec moi, et il remonte dans la voiture pour m’attendre. Monsieur Armand m’avait fait la grâce d’une sorte de mystification. Sa grande indisposition se réduisait à un mal de tête qui, depuis le moment où il m’avait écrit, s’était même dissipé. Pour ordonner quelque chose, le médecin qui l’avait vu dans la journée avait prescrit une infusion de tilleul en lui disant que le lendemain il serait en état de retourner à ses études. J’avais pris une massue pour tuer une puce, et commis une manière d’énormité pour venir, à l’heure où tout le personnel bien portant était au lit depuis longtemps, voir monsieur mon fils encore debout, et faisant gravement, avec un des infirmiers, une partie d’échecs.

Au sortir de ma belle expédition, la pluie avait entièrement cessé, et un beau clair de lune argentait le pavé des rues lavées à grande eau et ne conservant plus trace de boue. J’avais eu le cœur si serré, que j’éprouvais le besoin de respirer le grand air. J’engageai donc monsieur Dorlange à renvoyer la voiture et nous revînmes à pied.

C’était lui faire la partie belle ; du Panthéon à la rue de Varennes, on a le temps de se dire bien des choses ; mais monsieur Dorlange parut si peu disposé à abuser de la situation, que, prenant son texte de la frasque de monsieur Armand, il entama une dissertation sur le danger de gâter les enfants ; ce sujet ne m’est point agréable ; il aurait dû s’en apercevoir à la façon un peu rêche dont je me prêtais à la conversation.

Voyons, pensai-je, il faut pourtant en finir avec cette histoire toujours interrompue et qui ressemble à la fameuse histoire du chevrier de Sancho, laquelle avait pour spécialité de ne pouvoir être contée.

Coupant donc court aux théories d’éducation :

— La confidence que vous aviez commencé de me faire, dis-je à mon grave interlocuteur, le moment, il me semble, ne serait pas mal choisi pour la reprendre. Ici, nous sommes sûrs que personne ne viendra se jeter à la traverse.

— J’ai peur, me répondit monsieur Dorlange, d’être mauvais conteur ; l’autre jour, j’ai dépensé toute ma verve à faire à Marie-Gaston le même récit.

— Mais cela, remarquai-je en riant, est contre votre théorie du secret, où un tiers seulement est de trop.

— Oh ! Marie-Gaston et moi ne comptons que pour un ; d’ailleurs il fallait bien répondre aux bizarres idées qu’il s’était faites à votre sujet et au mien.

— Comment ! à mon sujet ?

— Oui, il prétendait qu’à trop regarder le soleil on reste ébloui de ses rayons.

— Ce qui veut dire, en parlant d’une manière moins métaphorique ?

— Qu’attendu les étrangetés dont a été entouré pour moi l’honneur de votre connaissance, je pourrais bien être exposé à ne pas garder auprès de vous, madame, toute ma raison et tout mon sang-froid.

— Et votre histoire répond à cette visée de monsieur Marie-Gaston ?

— Vous allez en juger, repartit monsieur Dorlange.

Alors, sans plus de préambule, il me fit un assez long récit que je ne vous transmets pas, chère madame, parce que, d’une part, il me paraît tout à fait indifférent à vos fonctions directoriales, et que, d’une autre, il implique un secret de famille qui engage ma discrétion beaucoup plus sérieusement que je ne l’avais d’abord supposé.

En somme, ce qui résulte de cette histoire, c’est que monsieur Dorlange est amoureux de la femme qui avait posé dans son imagination pour la sainte Ursule ; mais comme il faut ajouter que cette femme a bien l’air d’être à tout jamais perdue pour lui, il ne me sembla pas du tout impossible qu’à la longue il ne vînt à me transporter le sentiment qu’il paraît lui garder encore aujourd’hui. Aussi, quand après avoir fini son récit, il me demanda si je ne trouvais pas qu’il fût une réponse bien victorieuse aux appréhensions ridicules de notre ami :

— La modestie, lui répondis-je, me fait un devoir de partager votre sécurité ; cependant on prétend qu’à l’armée beaucoup de projectiles tuent les gens par ricochet.

— Ainsi, vous me croyez coupable de l’impertinence que Marie-Gaston me fait l’honneur de redouter pour moi ?

— Je ne sais pas si vous seriez un impertinent, repartis-je avec une pointe de sécheresse, mais pour peu que cette fantaisie vous tînt fort au cœur, je vous trouverais, je vous l’avoue, un homme fort à plaindre.

La riposte fut vive.

— Eh bien ! madame, me répondit monsieur Dorlange, ne me plaignez pas : selon moi, un premier amour est une vaccine qui dispense d’en gagner un second.

La conversation en resta là ; le récit avait pris du temps et nous étions arrivés à ma porte. Je dus engager monsieur Dorlange à monter, politesse qu’il accepta en remarquant que monsieur de l’Estorade serait sans doute rentré et qu’il pourrait prendre congé de lui.

Mon mari était en effet de retour. Je ne sais si, prenant les devants contre les reproches que j’étais en droit de lui adresser, Lucas s’était étudié à envenimer ma démarche, ou si, pour la première fois de sa vie, en présence de mon escapade maternelle, éprouvant un mouvement de jalousie, monsieur de l’Estorade se trouva d’autant moins maître de le cacher, que ce sentiment lui était moins familier. Toujours est-il qu’il nous fit la réception la plus verte, me disant qu’il était inouï qu’on eût l’idée de sortir à une pareille heure, par un pareil temps, pour aller prendre des nouvelles d’un malade qui, annonçant lui-même sa maladie, montrait par là même que son indisposition n’avait pas la moindre gravité.

Après l’avoir laissé pendant quelque temps être parfaitement inconvenant, trouvant qu’il était temps de couper court à cette scène :

— Enfin, lui dis-je d’un ton péremptoire, je voulais dormir cette nuit ; je suis donc allée au collège par une pluie battante ; m’en voilà revenue par un magnifique clair de lune et je vous prie de remarquer qu’après avoir bien voulu prendre la peine de m’accompagner, monsieur, qui nous quitte demain, a pris celle de remonter jusqu’ici afin de vous faire ses adieux.

J’ai habituellement trop d’empire sur monsieur de l’Estorade pour que ce rappel à l’ordre ne fît pas son effet, mais décidément je vis qu’il y avait dans son fait, du mari mécontent, car ayant voulu faire de monsieur Dorlange une diversion, bientôt je m’aperçus que j’en avais fait une proie pour la mauvaise humeur de mon ogre de mari qui se tourna tout entière de son côté.

Après lui avoir dit que chez le ministre où il venait de dîner il avait été fort question de sa candidature, monsieur de l’Estorade commença par lui distiller avec amour toutes les raisons qu’il avait de craindre pour lui un éclatant échec ; que le collège d’Arcis-sur-Aube était un de ceux où le ministère était le plus sûr de son fait ; qu’on avait envoyé là un homme d’une habileté rare, qui déjà, depuis plusieurs jours, travaillait l’élection et avait fait passer au gouvernement les nouvelles les plus triomphantes. Mais ce n’étaient là que des généralités auxquelles d’ailleurs monsieur Dorlange répondit avec une grande modestie et avec toute l’apparence d’un homme ayant d’avance pris son parti des fortunes diverses auxquelles pouvait être exposée son élection. Monsieur de l’Estorade lui gardait un dernier trait qui, dans la situation donnée, devenait d’un effet merveilleux, puisque du même coup il atteignait le candidat et le galant, en supposant que galant il y eût.

— Écoutez, mon cher monsieur, dit monsieur de l’Estorade à sa victime, quand on court la carrière électorale, il faut se représenter qu’on met tout en jeu : sa vie publique comme sa vie privée. Dans votre présent, dans votre passé, les adversaires fouillent d’une main impitoyable, et malheur, ma foi, à qui se présente avec le moindre côté véreux. Eh bien ! je ne dois pas vous le cacher : ce soir, chez le ministre, il a été fort question d’un petit scandale qui, très-véniel dans la vie d’un artiste, prend tout à coup dans celle d’un mandataire du pays une proportion beaucoup plus grave. Vous me comprenez : je veux parler de cette belle Italienne installée dans votre maison ; prenez-y garde, il pourrait bien vous être demandé compte par quelque électeur puritain de la moralité plus ou moins problématique de sa présence chez vous.

La réplique de monsieur Dorlange fut très-digne.

— À ceux, répondit-il, qui pourraient avoir la pensée de m’interroger sur ce détail de ma vie privée, je ne souhaite qu’une chose : c’est de n’avoir pas dans la leur un plus mauvais souvenir. Si déjà, durant notre trajet du collége ici, je n’avais pas assommé madame d’une interminable histoire, je vous conterais, monsieur le comte, celle de ma belle Italienne, et vous verriez que sa présence chez moi ne doit rien me faire perdre de l’estime que jusqu’ici vous avez bien voulu me témoigner.

— Mais, repartit monsieur de l’Estorade se radoucissant tout à coup en apprenant que notre longue course s’était employée à raconter des histoires, vous prenez mon observation bien au tragique ! Moi-même, je vous le disais tout à l’heure : qu’un artiste ait chez lui un beau modèle, il n’y a rien là que de très-naturel, mais ce n’est pas un meuble à l’usage de messieurs les hommes politiques.

— Ce qui paraît être mieux à leur usage, reprit avec une certaine animation monsieur Dorlange, c’est le parti que l’on peut tirer d’une calomnie acceptée avec un mauvais empressement et avant toute vérification. Du reste, loin de craindre une explication sur le sujet dont vous m’entretenez, je la désire, et le ministère me rendrait grand service en chargeant cet agent si merveilleusement habile, qu’il a placé sur mon chemin, de soulever devant les électeurs cette délicate question.

— Enfin, vous partez demain ? demanda monsieur de l’Estorade, voyant qu’il s’était engagé dans une voie où, au lieu de ménager de la confusion à monsieur Dorlange, il lui avait, au contraire, fourni l’occasion de répondre avec une certaine hauteur de ton et de paroles.

— Oui, et d’assez bonne heure, en sorte que je vais avoir l’honneur de prendre congé de vous, car j’ai encore quelques préparatifs à terminer.

Là-dessus, monsieur Dorlange se leva, et après m’avoir adressé un salut assez cérémonieux sans donner la main à monsieur de l’Estorade, qui de son côté ne la lui tendit pas, il sortit de l’appartement.

Pour éviter une explication qui entre nous était inévitable :

— Ah ça ! qu’avait donc Armand ? demanda monsieur de l’Estorade.

— Ce qu’avait Armand importe peu, répondis-je, et vous vous en êtes douté en me voyant revenir sans lui, et ne pas témoigner la moindre émotion. Mais ce qui serait plus intéressant à savoir, c’est ce que vous-même avez ce soir, car jamais je ne vous vis si à contre-temps, si aigre et si désobligeant.

— Quoi ! parce que j’ai dit à un candidat ridicule qu’il devait prendre le deuil de sa députation ?

— D’abord ce n’était pas un compliment à faire, et dans tous les cas le moment était mal choisi avec un homme auquel mon émoi maternel venait d’imposer une atroce corvée.

— Je n’aime pas les officieux, répliqua monsieur de l’Estorade en haussant beaucoup plus le ton qu’il ne le fait d’ordinaire avec moi. Après tout, si ce monsieur ne s’était pas trouvé là pour vous offrir son bras, vous n’eussiez pas fait cette inconvenante promenade.

— Vous vous trompez, et je l’eusse faite d’une façon plus inconvenante encore, car j’eusse été seule au collége, vos gens étant ici les maîtres et ayant refusé de m’accompagner.

— Mais enfin, vous admettez bien que si quelqu’un vous eût rencontrée à neuf heures et demie du soir, dans le quartier du Panthéon, bras dessus, bras dessous, avec monsieur Dorlange, la chose eût au moins paru singulière.

Ayant l’air de découvrir ce que je savais depuis une heure :

— Mon Dieu, monsieur, m’écriai-je, après quinze ans de mariage me feriez-vous pour la première fois l’honneur d’être jaloux ? Alors je m’explique que, malgré votre respect pour les convenances, vous ayez profité de ma présence pour entreprendre monsieur Dorlange sur le sujet assez peu convenable de cette femme que l’on croit sa maîtresse ; c’était de la bonne perfidie bien noire, et vous jouiez à le ruiner dans mon esprit.

Ainsi percé à jour, mon pauvre mari battit la campagne et n’eut enfin d’autre ressource que celle de sonner Lucas, auquel il fit une rude semonce ; cela mit fin à l’explication.

Toutefois quoiqu’ayant remporté cette facile victoire, les grands petits événements de cette soirée ne me laissent pas moins sous une détestable impression. Je revenais contente, je croyais savoir enfin à quoi m’en tenir avec monsieur Dorlange. Pour être franche, je ne dois pas vous cacher qu’au moment où il me jeta son fameux : Ne me plaignez pas, comme les femmes sont toujours un peu femmes, j’avais senti comme un petit froissement à mon amour-propre ; mais, tout en montant l’escalier, je m’étais dit que la manière vive et accentuée dont était partie cette parole devait lui prêter grande créance. C’était bien la naïve et franche explosion d’un sentiment vrai ; ce sentiment ne s’adressait pas à moi, il se portait énergiquement ailleurs. Je devais donc être pleinement rassurée.

Mais que pensez-vous de cette habileté conjugale qui, en voulant compromettre auprès de moi un homme dont je ne m’étais que trop occupée, lui fournit l’occasion de paraître dans un plus beau jour, et de s’y donner un nouveau relief ? Car, il n’y avait pas à s’y méprendre, l’espèce d’émotion avec laquelle monsieur Dorlange a repoussé l’insinuation dont il se voyait l’objet, était le cri d’une conscience qui vit en paix avec elle-même, et qui se sent le moyen de confondre la calomnie.

Alors, chère madame, je vous le demande, quel est donc cet homme dont on ne peut trouver le côté vulnérable, et qu’en deux ou trois circonstances nous avons vu héroïque, et cela presque sans qu’il ait l’air de s’en apercevoir, comme s’il n’habitait jamais que les hauteurs, et que la grandeur fût son élément ? Comment, en dépit de toutes les apparences contraires, cette Italienne ne lui serait rien ? Ainsi, au milieu de nos petites mœurs étiolées, il se trouverait encore des caractères assez forts pour courir sur le penchant des occasions les plus périlleuses sans jamais y tomber ! Quelle nature que celle qui peut ainsi traverser tous les buissons sans y rien laisser de sa laine ! Et de cet homme si exceptionnel je pensais à faire un ami !

Oh ! que je ne m’y jouerai pas ! qu’il vienne enfin à s’assurer, ce Dante Alighieri de la sculpture, que sa Béatrice ne lui sera jamais rendue et que, tout à coup, comme déjà il l’a fait une fois, il se retourne de mon côté ; mais que deviendrai-je ? Est-on jamais assurée contre la puissance de fascination que doivent exercer de pareils hommes ? Comme disait monsieur de Montriveau à la pauvre duchesse de Langeais, non-seulement : il ne faut pas toucher à la hache, mais il faut encore soigneusement s’en tenir à distance, de peur qu’un des rayons de ce fer poli et brillant ne vienne à vous frapper dans les yeux. Heureusement voilà monsieur de l’Estorade déjà mal disposé pour ce dangereux homme ; mais qu’il soit tranquille, monsieur le comte, j’aurai soin d’entretenir et de cultiver ce germe d’hostilité naissante. Après cela, si monsieur Dorlange venait à être nommé, lui et mon mari seront dans deux camps opposés, et la passion politique ; Dieu merci ! a souvent coupé court à des intimités plus anciennes et mieux installées que celle-ci. Mais il est le sauveur de votre fille ; mais vous aviez peur d’être aimée, et il ne songe pas à vous ; mais c’est un homme distingué par l’esprit et par la hauteur des sentiments et auquel vous n’avez pas un reproche à adresser ! Des raisons que tout cela ! chère madame, suffit qu’il me fait peur. Or, quand j’ai peur, je ne discute, ni ne raisonne, je regarde seulement si j’ai encore assez de jambes et d’haleine, et tout naïvement je me mets à fuir jusqu’à ce que je me sente en sûreté.