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Le Diable à Paris/Série 4/Les veuves du Diable

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Les veuves du Diable
Le Diable à ParisJ. HetzelVolume 4 (p. 31-48).
LES VEUVES DU DIABLE

En les voyant passer belles et fringantes, ne vous êtes-vous jamais demandé où elles vont et ce qu’elles deviendront un jour ?

Ce sont de charmantes femmes qui ne tiennent à la société que par des liens de fleurs. Laissant à d’autres les positions régulières, la félicité domestique, les vertus paisibles et les vices cachés, elles vivent sur l’aile du hasard, sans frein, sans mesure, montrant avec une égale franchise ce qu’elles ont de bien et ce qu’elles font de mal. Leur mission est toute de joie et d’inépuisable tendresse ; leur évangile enseigne l’amour du prochain, amour immodéré qu’elles pratiquent avec une dévotion sincère et ardente : — ce sont des sœurs de charité qui se consacrent à la consolation des riches et au soulagement des heureux.

Tant qu’elles restent jeunes, la vie leur est facile et riante. Elles n’ont qu’à se laisser aller au souffle de la fantaisie, au flot du plaisir, au doux murmure qui les invite et les caresse. Le souci du lendemain ne vient jamais troubler la sérénité de leur esprit. Elles marchent radieuses et légères, jetant au hasard leur regard, leur sourire, leur hameçon. Chaque jour leur amène de nouvelles fêtes et une fortune nouvelle. Chaque page de leur roman est un nouveau chapitre dominé par un personnage imprévu. Le héros d’hier disparaîtra ce soir et sera remplacé demain. Et dans ces mille révolutions, elles demeurent invariablement fidèles à l’amour, au plaisir, au luxe, à la mode, à toutes les vanités qui remplissent et gouvernent la tête et le cœur d’une femme.

Mais tout passe et tout finit en ce monde ; Un beau jour, la jeunesse fait mine de s’en aller ; elle annonce sa retraite par un de ces riens foudroyants qui sèment la désolation sur leur passage : — un cheveu blanc, — une ride, — la piqûre du ver sur la fleur épanouie. À peine a-t-elle dit adieu, qu’elle est déjà bien loin, emportant dans sa fuite les grâces et les attraits qui formaient son bagage.

Et alors, quand la jeunesse et la beauté sont passées, quand les amours et la fortune s’envolent, que deviennent ces femmes qui exploitaient si richement l’art de plaire, et qui dépensaient en même temps les revenus et le capital ?…

Deux messieurs d’un certain âge, cinquante à soixante ans, étaient assis sous un marronnier du jardin des Tuileries par une belle matinée du printemps dernier. L’un d’eux adressait à son compagnon ces réflexions philosophiques et cette question assez embarrassante, qu’il répéta avec une remarquable opiniâtreté :

« Que deviennent-elles, je vous prie, ces souveraines détrônées par le temps, et où pourrais-je les retrouver ?

— Je n’en sais rien, répondit l’autre d’un air insouciant et calme ; je n’en sais absolument rien ; mais que vous importe, mon cher Palémon ?

— Il m’importe beaucoup, comme vous allez le voir, mon cher Benoît. Vous avez toujours été, vous, un homme grave, paisible, étranger aux passions, et je vous retrouve tel que je vous ai laissé il y a vingt ans. Moi, au contraire, j’ai eu une jeunesse très-active et toute remplie de charmantes aventures. Peu de temps après ma sortie du collège, l’héritage d’un oncle m’ayant rendu assez riche pour vivre selon mes goûts, je dis adieu à la province et je revins à Paris, où je retrouvai Robert, notre ancien camarade de Sainte-Barbe. Il y avait entre nous deux ce qui fait les amitiés vraies et solides : nous nous ressemblions par les sentiments et les goûts, nous différions par l’esprit et le caractère. Libres tous deux et pleins d’ardeur, nous avions la ferme résolution d’employer gaiement nos belles années et de profiter de nos avantages. Nous voilà donc lancés sur le champ de bataille parisien. Nos débuts furent signalés par de nombreux succès ; et comment n’aurions-nous pas réussi avec de la bonne volonté, des loisirs, de la fortune, de la jeunesse et de la figure ? car, je puis le dire maintenant, et vous vous le rappelez peut-être, nous étions l’un et l’autre d’assez jolis garçons. Rien ne nous résistait ; il est vrai que nous n’attaquions guère les citadelles où la vertu tenait garnison. Dans cette carrière de conquêtes agréables et faciles, Robert, je dois l’avouer, me surpassait de beaucoup. Je le considérai toujours comme mon maître. C’était un véritable héros, irrésistible dans l’attaque, superbe dans le triomphe. On l’avait surnommé le Diable, à cause de ses prouesses ; le monde galant et frivole dans lequel nous vivions ne l’appelait pas autrement que Robert le Diable ; et ce ne fut pas pour mon vieil ami une médiocre émotion lorsque, plus tard, il vit paraître sous le même titre le célèbre opéra de Scribe et Meyerbeer. Nous avons mené notre joyeuse vie pendant une vingtaine d’années ; que ne peut-on, la mener toujours ! Mais, par malheur, nous autres hommes, nous avons une fin, comme les femmes. La satiété, l’incapacité, les infirmités nous mettent à la retraite. — Ce dénoûment nous arriva plus tôt que nous ne l’aurions souhaité. Robert possédait à soixante lieues de Paris le domaine de Margaillac, charmante habitation, avec de riants jardins, un beau parc et de pittoresques environs ; c’est là que nous nous retirâmes tous deux pour nous reposer de nos fatigues et terminer doucement notre carrière. Nous avions de bons livres, de bons vins, de bons souvenirs : n’est-ce pas là tout ce qui fait le bonheur au déclin de la vie ? Combien de douces heures se sont écoulées dans ces entretiens abondants qui nous ressuscitaient le passé ! Robert avait un préjugé : il se figurait que les femmes dont il s’était fait aimer jadis lui avaient élevé un autel dans leur cœur. Ce fut sous l’empire de cette idée flatteuse qu’il fit son testament, l’hiver dernier, lorsqu’il sentit l’atteinte mortelle de la maladie qui l’a enlevé. « Mon cher Oscar, me dit-il, c’est toi que je charge d’être l’exécuteur de mes volontés suprêmes. Je te lègue notre manoir de Margaillac. Sur le reste de mes biens, que je laisse à mes neveux, j’ai prélevé une somme de cent mille francs que je te charge de distribuer à mes veuves. » Il appelait ainsi les tendres objets de ses anciennes passions. — « Parmi les femmes charmantes qui ont embelli mes jours heureux, continua Robert, il en est dix qui occupent le premier rang. Voici leurs noms inscrits sur cet album : Athénaïs, Colombe, Antonia, Rosine, Suzanne, Flora, Olympe, Armide, Arthémise, Rosalba. Tu les as connues, et tu trouveras à la suite de leurs noms tous les détails que ma mémoire a pu recueillir. Je veux léguer à ces femmes d’élite un gage de ma reconnaissance, et les récompenser une dernière fois de l’amour qu’elles ont eu pour moi et du souvenir qu’elles m’auront conservé. À chacune d’elles j’ai donné jadis mon portrait ; le legs doit être partagé entre celles qui ont gardé cette image et qui pourront te la présenter. Si, par hasard, quelques-unes ont disparu de la scène du monde, ou bien si quelques oublieuses ne possèdent plus le portrait, leur part reviendra aux autres. C’est une tontine. Telle est, mon cher Oscar, la mission que je confie à ton dévouement éprouvé, je suis sûr que tu la rempliras en conscience ; mais, comme je ne veux pas abuser de ton zèle, je ne te demande que trois mois de recherches, après lesquels tu fermeras le concours. » Deux jours après m’avoir donné ces instructions, Robert est mort ; fidèle à la promesse que je lui avais faite, et muni des cent mille francs qu’il m’avait remis, je suis venu à Paris chercher ses légataires. Voici déjà trois semaines que je suis arrivé, et jusqu’à présent toutes mes démarches ont été infructueuses. Je ne me reconnais plus dans ce Paris, où je n’avais pas mis le pied depuis vingt ans : c’est pour moi un pays nouveau ; je m’y perds, et je ne sais vraiment à qui m’adresser pour apprendre où je pourrais retrouver les femmes qui vivaient jadis avec le Diable. »

Au moment où M. Oscar Palémon achevait son discours, une main sèche, rugueuse et noire se tendit vers lui : c’était la loueuse de chaises qui réclamait son salaire.

« Voulez-vous de la monnaie, mon cher Palémon ? dit M. Benoît.

— Monsieur Palémon !… répéta la loueuse de chaises… voilà un nom qui ne m’est pas inconnu.

— Vraiment, bonne femme, reprit avec un dédaigneux sourire l’exécuteur testamentaire du Diable.

— Eh ! eh ! continua la vieille, il n’y aurait pas de quoi rougir pour vous, mon beau monsieur ; on valait quelque chose dans son temps, et il y avait plus d’un mirliflore qui se trouvait flatté de connaître particulièrement Rosalba Delorme.

— Quoi ! vous seriez ?… En voilà donc une ! s’écria M. Palémon ; vous êtes Rosalba Delorme, cette jolie petite blonde ?…

— Oui, monsieur, j’étais blonde, malheureusement ! car les blondes durent moins longtemps que les brunes ; si j’avais été brune, je me serais conservée trois ou quatre ans de plus et je ne serais pas réduite où vous me voyez. J’allais faire fortune lorsque j’ai perdu ma fraîcheur. La raison me venait, j’étais bien décidée à économiser pour mes vieux jours, et il y avait un Russe qui m’avait promis de me combler de richesses à son retour de Saint-Pétersbourg, où il était allé recueillir un héritage ; mais quand il est revenu, ce n’était plus ça : j’étais fanée, et pourtant je n’avais que vingt-neuf ans. Les brunes se maintiennent jusqu’à trente et quelques. Ah ! pourquoi n’étais-je pas brune ?

— Ainsi, reprit Palémon, vous vous rappelez mon nom ? Moi, je me souviens de vous comme si cela ne datait que d’hier. Nous nous sommes connus indirectement ; vous étiez très-liée avec un de mes amis, que vous n’avez sans doute pas oublié : Robert, surnommé le Diable.

— Robert le Diable ! c’est une pièce de théâtre.

— Oui, mais ce fut aussi un beau jeune homme, qui vous adorait, et que vous avez payé de retour.

— C’est bien possible… j’en ai une idée confuse… mais il y en a eu tant, que pour se souvenir de tous il faudrait une mémoire d’ange.

— Robert vous avait donné son portrait.

— Ah !… j’en ai eu beaucoup aussi des portraits, mais je n’en ai plus un seul. Quand on se trouve dans le malheur, vous concevez, on se défait de ces colifichets. Les portraits ont filé avec les bijoux et les parures… Mais vous me faites causer, et pendant ce temps, voila un monsieur là-bas qui s’en va sans avoir payé sa chaise. »

La loueuse courut à la poursuite du délinquant, et M. Palémon se leva en disant :

« Allons, le début n’est pas heureux : voilà déjà un nom à rayer de ma liste, et dix mille francs à répartir entre les autres légataires de Robert. »

Une heure après cette rencontre, M. Palémon, en rentrant chez lui, trouva une lettre qui contenait l’invitation suivante :

« Madame la baronne de Firbach prie M. Oscar Palémon de lui faire l’honneur de venir passer la soirée chez elle le samedi 30 avril. »

« Quelle est cette baronne ? D’où me connaît-elle ? À quel titre suis-je invité ? Comment se fait-il qu’elle m’envoie seulement ce matin une invitation pour ce soir ? Ordinairement on s’y prend plusieurs jours d’avance. Une baronne devrait mieux savoir les usages ; mais n’importe, je suis venu à Paris pour remplir une mission, et je rencontrerai peut-être chez la baronne quelque élégant viveur d’autrefois qui pourra me remettre sur la trace de ce que je cherche. »

Tout en faisant ces réflexions, qui l’occupèrent pendant le reste de la journée, M. Palémon se rendit à neuf heures chez la baronne, rue de la Michodière.

La maison était de mince apparence, l’escalier peu éclairé, l’appartement assez vaste, mais enfumé, mal entretenu : des meubles qui dataient du temps de l’Empire, des draperies flétries, des dorures écaillées. Dans l’antichambre, un domestique en livrée bleu de ciel, tachée d’huile et galonnée d’argent noirci, ouvrit la porte du salon et annonça d’une voix rauque M. de Palémon.

Quatre groupes étaient réunis autour de quatre tables de jeu. — Une dame d’un âge respectable, d’une taille élevée et d’une figure qui visait à la majesté, s’approcha de M. Palémon et le remercia de ce qu’il avait bien voulu accepter son invitation ; puis la baronne le prit par le bras, le conduisit dans une embrasure de fenêtre, le fit asseoir et lui dit de l’air le plus gracieux :

« Je reçois chez moi des hommes très comme il faut et de jolies femmes. J’ai pensé que mon salon vous serait agréable, si, comme je le suppose, vous avez conservé vos goûts et vos habitudes d’autrefois.

— Comment donc, madame, reprit M. Palémon étonné, j’ai donc eu jadis l’honneur d’être connu de vous ?

— Certainement, et j’ai été charmée de trouver votre nom sur la liste des étrangers nouvellement arrivés à Paris.

— Ah !… j’ignorais que l’on publiât cette liste…

— On ne la publie pas ; ce sont des renseignements particuliers.

— Et vous avez eu la bonté de vous souvenir de moi ?

— Oui, vraiment. Vous avez un de ces noms que l’on n’oublie pas et qui vous frappent nécessairement lorsqu’on les retrouve.

— Très-flatté, madame la baronne, reprit M. Palémon, qui se crut obligé de saluer ce compliment ; — mais, ajouta-t-il, je dois vous avouer que ma mémoire est moins heureuse, et j’en suis confus autant que surpris, car, sans parler des agréments de votre personne, vous avez aussi un de ces noms qui commandent le souvenir.

— C’est que peut-être je n’ai pas toujours porté ce nom, dit la baronne en souriant ; ne vous rappelez-vous pas Olympe Dujardin ?

— Ah ! s’écria M. Palémon, voilà une heureuse journée ! Votre nom est écrit sur mes tablettes, madame, et vous êtes une des personnes que je désirais le plus revoir à Paris. Je suis charmé de vous retrouver dans une position brillante et aristocratique… Un mariage, sans doute ? Vous méritiez bien cela ! Mais comment ne vous ai-je pas reconnue tout de suite ? vous n’êtes pas changée du tout.

— Vous trouvez, reprit la baronne en minaudant… Oui, on prétend que je suis encore passable. Toutes les femmes n’ont pas ce privilège ; et tenez, vous souvenez-vous de la petite Antonia, qui avait jadis quelque réputation dans le monde, et qui s’entendait si bien à ruiner les Anglais ?

— Antonia !… mais elle est aussi sur mes tablettes !

— La voilà. Cette énorme dame en chapeau bleu, assise près de la cheminée. On l’appelle maintenant Mme d’Outremer. La jeune personne qui est à côté d’elle est sa nièce ; une débutante. Je vais vous présenter. »

Mme d’Outremer fit à M. Palémon un accueil empressé. — J’aime les anciens, lui dit-elle, ma nièce aussi ; elle est gentille et bien élevée ; elle se plaît beaucoup dans la société des hommes mûrs. Nous serons enchantées de vous recevoir. Je demeure rue de Bréda ; un bon quartier : j’en connais le personnel, et, si vous désiriez quelques renseignements, s’il vous faut une personne sûre, active et discrète pour quelque négociation délicate, je suis tout à votre service.

M. Palémon remercia, puis il mit la conversation sur le chapitre de Robert. On ne se le rappela pas d’abord ; cependant, à force de moxas, la mémoire des deux dames finit par se réveiller ; mais ni l’une ni l’autre n’avaient conservé le précieux portrait.

Sur ces entrefaites, la porte du salon s’ouvrit ; un commissaire de police, revêtu de son écharpe, entra, suivi de son secrétaire et escorté de deux gardes municipaux, qui se placèrent en sentinelles pour couper la retraite à ceux qui auraient voulu s’esquiver. Les cartes et les enjeux furent saisis au nom de la loi, et chacun des assistants se vit contraint de décliner ses noms et qualités, que l’on inscrivit sur un procès-verbal détaillé. Cette scène ne se passa pas sans de vives réclamations : la baronne de Firbach était furieuse.

« Je sais d’où part le coup, dit-elle à M. Palémon consterné ; j’ai été dénoncée par une femme qui était ma rivale autrefois, qui est mon ennemie aujourd’hui, et qui est venue se loger dans cette maison pour mieux m’épier. On m’avait bien dit qu’elle était attachée à la police, et j’avais la faiblesse de ne pas le croire. Oh ! je la démasquerai maintenant, et tout le monde saura qu’Arthémise Muller est une espionne, une vile moucharde !

— Arthémise Muller !… Encore une de celles que je cherche, » dit M. Palémon.

Le procès-verbal terminé, les invités de la baronne eurent la permission de se retirer, avec la perspective de comparaître comme témoins dans une séance de la police correctionnelle.

Ému de la scène qui avait terminé une journée pleine de rencontres, M. Palémon ressentit une violente migraine, et, voulant rester chez lui, il envoya chercher au cabinet de lecture un roman nouveau.

C’était un in-octavo crasseux qui avait été feuilleté par des milliers de doigts ; — un de ces livres que les femmes du monde, délicates et distinguées, admettent chez elles après qu’il a passé par la mansarde, l’antichambre, la loge du portier, le corps de garde et diverses autres localités fâcheuses ; — car, à Paris, on n’achète pas les livres, on les loue ; toutes les classes de la société sont inscrites sur le registre du cabinet de lecture ; le même volume va de la grisette à la marquise, du laquais à la merveilleuse, et ainsi de suite. M. Palémon ouvrit le livre, et il se mit à lire le roman nouveau, qui, dès les premières pages, lui parut singulièrement fade et parfaitement filandreux. Après avoir bâillé plusieurs fois, il allait fermer le volume, lorsque tout à coup son nom lui apparut, placé en vedette dans le sommaire du troisième chapitre :

— « Où le lecteur fera connaissance avec un nouveau personnage, M. Oscar Palémon. » Était-ce le hasard qui avait fourni ces deux noms à l’auteur ? Voyons ! — Mais non ; c’est un véritable portrait. Le Palémon du roman est bien celui qui menait joyeuse vie à Paris il y a vingt ans ; et pour que le moindre doute ne soit pas permis, l’auteur a complaisamment décrit la figure, la tournure, le caractère, les habitudes du personnage, et il l’a placé dans une intrigue historique dont les mystérieux détails n’avaient jamais été ébruités. Quel était donc le romancier qui connaissait si bien M. Palémon et ses aventures les plus secrètes ? — Cet auteur était une femme, et se nommait Mme Bougival.

M. Palémon consulta son excellente mémoire ; il parcourut les sentiers fleuris de ses souvenirs, cultivés avec tant de soin, mais ce fut vainement qu’il chercha ce nom parmi les doux fantômes qui lui souriaient dans le paradis du passé.

« Il faut absolument que je remonte à la source de cette étrange révélation, et j’y parviendrai, dussé-je porter plainte au procureur du roi ; car il n’est pas permis d’imprimer ainsi tout vif un honnête homme et d’en faire un héros de roman sans sa permission. »

Disant cela, M. Palémon, dégagé de sa migraine, s’habilla en toute hâte, prit un cabriolet et courut chez l’éditeur du roman, qui lui donna l’adresse de la femme de lettres.

Un quart d’heure après, il grimpait au cinquième étage d’une maison du faubourg Saint-Denis, et il tirait à trois reprises un vieux ruban jaune servant de cordon de sonnette. La station dura cinq minutes, puis la porte s’ouvrit, et M. Palémon se trouva en présence d’une femme de cinquante ans, grosse et courte, au teint bourgeonné, enveloppée d’une vieille robe de chambre en mérinos écarlate, et coiffée d’un foulard mal attaché sur ses cheveux en désordre.

« Mme Bougival, s’il vous plaît ?

— C’est moi, monsieur. »

L’interrogation était de pure forme et la réponse devait être prévue. Il n’y avait pas moyen de s’y tromper. La femme de lettres avait le physique de l’emploi, le costume du rôle et ses accessoires. La main droite, qu’elle tenait appuyée sur le bouton de la porte, était tachée d’encre, et, pour répondre, elle ôta de sa bouche une plume qu’elle plaça derrière son oreille.

« Entrez, monsieur, reprit Mme Bougival, et excusez-moi si je vous ai fait attendre ; mais j’avais commencé d’écrire une phrase, et j’ai voulu la finir avant de me déranger, parce que, sans cela, j’aurais perdu le fil… Et ce satané fil, quand une fois on l’a perdu, il faut se tordre la cervelle pour le retrouver… C’est comme le fil de Marianne, vous savez, la femme au labyrinthe, dans la mythologie… Pas par là, monsieur, vous allez à la cuisine… ; par ici, je vous prie, dans mon cabinet de travail. »

Le cabinet de la femme de lettres servait en même temps de salon, de salle à manger et de chambre à coucher. Le lit était à demi caché derrière un paravent déchiré. Le principal meuble de cet appartement complet était une vaste table chargée de toutes sortes d’objets ; on y voyait pêle-mêle des livres, du papier, un corset, une écritoire, une bouteille de vin, un peigne, des verres, des plumes, du linge, des assiettes.

« Donnez-vous la peine de vous asseoir, monsieur, » dit la romancière en se plongeant dans un vaste fauteuil placé devant son bureau.

M. Palémon ne demandait pas mieux que d’obtempérer à cette invitation, mais les trois chaises qui garnissaient le local étaient occupées toutes trois, l’une par un jupon, l’autre par un saladier, la troisième par un chat.

Mme Bougival remarqua l’embarras de la situation et elle s’écria :

« À bas ! Sylvio, faites place à monsieur. »

Sylvio, — c’était le chat, — se dressa sur ses pattes, prit son élan, sauta sur la table et se coucha dans le corset de sa maîtresse.

« Maintenant que vous voilà casé, monsieur, continua le bas-bleu, voulez-vous me dire ce qui me procure l’avantage de vous recevoir ?

— Madame, je viens ici à propos d’un roman.

— Monsieur est libraire ?

— Non, madame.

— Journaliste, peut-être ?

— Pas davantage. Voici le fait : j’ai lu votre roman.

— Lequel ?

— Celui qui est intitulé Noces et Festins.

— C’est un de mes meilleurs.

— Dans ce roman, il y a un personnage…

— Il y en a trente-deux, monsieur, et tous assez crânement posés, j’ose le dire ; des caractères un peu ficelés, et une action dans le grand genre, des événements en veux-tu, en voilà, et un dénoûment qui a dû vous faire verser toutes les larmes de votre corps, si vous avez pour deux liards de sensibilité.

— Oui,., oui !… je rends hommage au mérite de votre œuvre… Mais le personnage dont je veux parler est celui que vous avez nommé Oscar Palémon.

— Ah ! ah !… un farceur ! un coureur !… un aimable vaurien… En usez-vous ? monsieur, ajouta la romancière en présentant à son interlocuteur une vaste tabatière de corne noire dans laquelle elle avait puisé une copieuse, prise de tabac.

— Volontiers, madame, je vous remercie ; mais revenons, s’il vous plaît, à cet Oscar Palémon.

— Le personnage vous a frappé, n’est-ce pas ? c’est qu’il est d’une vérité !… Je l’ai peint d’après nature. Oui, monsieur, cet homme a existé.

— Je crois bien ! et il existe encore.

— Vous le connaissez ?

— Beaucoup, car c’est moi.

— Allons donc ! vrai ? c’est là, vous, le petit Oscar ? Dieu du ciel ! quel déchet ! Comme ce scélérat de temps nous arrange !… Mais en y regardant bien, pourtant, on vous retrouve au milieu de tout ça. Et moi, vous ne me remettez pas ?… Dans le temps que je vous ai connu, on me nommait Athénaïs Babichard.

— Quoi ! Athénaïs, la reine de nos bals et de nos soupers, la fringante danseuse, l’égrillarde convive, qui avalait si lestement ses trois bouteilles de Champagne dans une seule séance !

— Elle est devant vos yeux !… Mais elles sont passées ces nuits de fête ! Maintenant j’ai adopté la tempérance et le pseudonyme ; je suis Mme Bougival, écrivant des romans de mœurs et des livres d’éducation pour les jeunes demoiselles. »

M. Palémon n’en revenait pas : — Athénaïs Babichard femme de lettres ! C’était bizarre en effet, mais nous en avons quelques-unes de la même espèce. Elles se font bas-bleus quand nul ne se soucie plus de voir la couleur de leurs jarretières.

« Mais, objecta M. Palémon, puisque vous avez daigné me conserver une place dans votre mémoire, à plus forte raison devez-vous avoir gardé le souvenir de Robert et son image.

— Robert ! reprit la femme de lettres ; où prenez-vous ce Robert ? »

Là, comme ailleurs, le souvenir s’était effacé et le portrait était perdu.

Peu de jours après, M. Palémon fit une autre rencontre. Il était allé au spectacle ; en se retirant avant la fin de la dernière pièce, il causa avec l’ouvreuse qui lui rendait son paletot. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il reconnut dans cette pauvre femme une actrice jadis célèbre par sa beauté !

C’était Suzanne, l’ancienne actrice des Variétés ; Suzanne, qui avait toujours de si belles toilettes, et qui excellait dans les rôles travestis ; Suzanne, l’idole des avant-scènes et la passion de l’orchestre. Aucune actrice n’avait contribué plus qu’elle à la fortune du théâtre. Ses appointements de mille écus, qu’elle ne recevait pas, mais au contraire qu’elle comptait au directeur pour avoir le droit de se montrer sur la scène. Le Chiffre de ses amendes s’élevait chaque mois à cinq ou six cents francs, que payaient volontiers ceux qui lui avaient fait manquer la répétition ou le spectacle. Une fois même, un prince russe paya un dédit de vingt mille francs pour rompre son engagement et l’emmener aux eaux de Bade. Deux mois après elle rentrait au théâtre, où bientôt commença pour elle une rapide décadence. Les attraits s’en allaient ; les rôles travestis perdaient leur charme, le pantalon collant n’était plus avantageux : Suzanne fut reléguée au second plan, puis elle tomba parmi les figurantes, puis enfin elle obtint par protection une charge d’ouvreuse. — Ainsi finissent les comédiennes qui font du théâtre une boutique où elles se montrent chaque soir à l’étalage, devant quelques centaines de chalands.

L’ouvreuse ne se rappelait ni Robert ni son portrait. — Il en fut de même chez Arthémise Muller, où M. Palémon se rendit, malgré la répugnance bien naturelle que lui inspirait une femme au service de la police.

Six noms étaient déjà rayés des tablettes ; M. Palémon, qui voulait remplir scrupuleusement sa mission, se rappela que, parmi les veuves de Robert, la plus belle, la plus aimée, la plus opulente, était Mlle Colombe, qui, dans le temps de sa splendeur, habitait un magnifique appartement rue de Provence. La retrouver au même logis n’était guère probable ; mais M. Palémon, qui ne voulait rien négliger, pensa que peut-être on pourrait le mettre sur sa trace. Il alla donc rue de Provence, et il demanda résolument et comme une chose toute simple :

« Avez-vous ici une jeune personne nommée Mlle Colombe ?… Quand je dis jeune… non ; il y a vingt-cinq ans de cela ; elle logeait à l’entre-sol.

— À l’entre-sol » répondit le concierge, nous avons M. Roland, le plus ancien locataire de la maison ; il habite le même appartement depuis plus de vingt ans.

— Peut-être ce monsieur me donnera-t-il quelque renseignement. »

Prompt à saisir un faible espoir, M. Palémon franchit l’escalier, et deux minutes après, M. Roland, à qui il avait expliqué le motif de sa visite, lui répondait :

« Ah ! monsieur, c’est un fort agréable souvenir que vous me rappelez là !… Oui, vraiment » j’ai remplacé dans ce logis une aimable personne qui avait fait beaucoup parler d’elle, mais dont la renommée commençait à décliner. Mlle Colombe était encore très-avenante à cette époque, mais elle avait cessé d’être à la mode, ses revenus baissaient de jour en jour ; ses moyens ne lui permettaient plus de garder cet appartement ni le riche mobilier qui le décorait : il fallait changer de train, changer de monde et se résigner à des amours plus modestes. C’est ce qu’elle fit, monsieur, avec un courage qui me toucha. J’achetai à fort bon compte une partie de ses meubles et j’allai lui en porter le prix dans son nouveau logement : deux chambres au troisième étage, rue Montmartre. J’y retournai plusieurs fois, puis je cessai de la voir. Vous dites qu’il s’agit pour elle d’un héritage ? Je souhaite vivement que vous la retrouviez, car elle doit en avoir besoin. »

M. Palémon prit le numéro de la maison et se rendit rue Montmartre. Là, par un hasard providentiel, il retrouva, — non pas Mlle Colombe, — mais son souvenir gravé dans la mémoire d’une vieille portière.

« C’était une bonne fille, monsieur ; aimant à rire, quoiqu’elle n’en eût pas toujours sujet ; aimant à donner, quoique sa bourse fût souvent vide. Elle est restée ici cinq ans, ni plus ni moins ; puis elle est partie pour cause de débine, partie sans déménager, vu que le propriétaire a fait saisir ses meubles pour ne pas tout perdre de six termes qu’elle lui devait. »

Guidé par les renseignements de la portière, M. Palémon alla de la rue Montmartre à la rue Traversière-Saint-Honoré, dans une triste maison où Colombe s’était arrêtée dans sa chute. — Après avoir passé trois ans dans ce repaire, elle était allée se percher dans une mansarde, rue des Vieilles-Étuves, près de la halle aux blés, — M. Palémon continua de suivre l’itinéraire de la pauvre fille.

Au fond d’un sombre et fétide couloir était une misérable porte, éclairée par une brèche du toit ; sur cette porte il y avait un écriteau, et sur cet écriteau :

« Madame Pigoche, nécromancienne. »

M. Palémon frappa ; la porte, mal close, céda sous sa main, et il se trouva face à face avec une vieille petite femme, affublée d’oripeaux bizarres et de haillons prétentieux.

Jamais l’art de Mlle Lenormand n’avait été exercé dans un logis si sordide et par une sorcière si déguenillée.

« Monsieur veut-il que je lui fasse le grand jeu ? demanda la vieille d’un air grave. ;

— Non, madame, je ne viens pas consulter les cartes.

— Que voulez-vous donc alors ?

— Il s’agit d’une affaire importante dont je désire entretenir une personne qui se nommait, il y a vingt-cinq ans, Mlle Colombe.

— Colombe ! s’écria la sibylle, d’une voix profondément émue ; vous demandez cette pauvre Colombe ?

— Oui, madame ; est-ce qu’elle ne loge plus ici ?

— Elle loge au cimetière, monsieur.

— Morte !

— Il y a longtemps. Morte ici, dans cette chambre, à la place même où vous êtes. Cela vous étonne, n’est-ce pas, qu’une femme, après avoir été si brillante, vienne finir ses jours dans un pareil taudis ?… Oui, c’est là votre pensée ; je la vois dans vos yeux… Il n’y a rien de caché pour moi : je lis dans le passé comme dans l’avenir. Vous avez connu Colombe lorsqu’elle était jeune et belle ; alors elle habitait un appartement meublé comme le palais d’une reine ; elle avait des diamants, des chevaux, des voitures ; elle jetait l’argent par les fenêtres. Vous avez vu tout cela, et vous ne comprenez pas qu’elle soit venue finir ici ? C’est pourtant l’histoire de plus d’une. Et moi aussi, monsieur, telle que vous me voyez, j’ai mené ce train-là, j’ai été jeune, jolie, riche et brillante comme Colombe…

— Vous êtes sa sœur, peut-être ?

— Non, monsieur, j’étais son amie seulement, sa meilleure amie. Ah ! nous avons fait bien des folies ensemble ! C’était le bon temps, alors ; nous avions vingt ans, comme dit la chanson. Mais, par malheur, ça ne dure pas toujours. Les mauvaises années arrivent, et alors, avec l’âge, tout change pour les pauvres femmes qui vivent de ce que la nature leur a prêté. Le commencement est toujours beau, la fin toujours amère. Au début, les amants nous poursuivent ; plus tard, on les attend ; puis enfin il faut les aller chercher et les arrêter au passage. Telle est son histoire à cette pauvre Colombe : quand l’abandon et la misère l’ont accablée, elle a perdu la tête ; elle a voulu en finir tout de suite, et elle s’est détruite.

— Un suicide ! s’écria M. Palémon, frappé d’une terreur douloureuse.

— Oui, monsieur, avec quatre sous de charbon, ses derniers quatre sous, dont trois qu’elle m’avait empruntés sans me dire ce qu’elle voulait en faire, la malheureuse ! Il a fallu enfoncer sa porte en présence du commissaire. On l’a trouvée là, roide morte. Je la vois encore ! Pour brûler le charbon qui l’a tuée, elle s’était servie de ce réchaud, que j’ai conservé et sur lequel je fais mon café, tous les matins, en souvenir d’elle.

— Pauvre Colombe !… Personne ne l’a donc prise en pitié dans sa détresse ?

Et qui voulez-vous qui la secourût ? ses anciens amants peut-être ? Ah ! bien oui ! Les hommes, voyez-vous, sont tous des… mais vous en êtes un, je m’arrête. Les hommes, tant qu’ils sont amoureux, sont des niais stupides qui n’ont rien à eux, des oies que l’on peut plumer à discrétion ; mais dès qu’on ne leur inspire plus rien, ce sont des cancres, des cœurs de pierre ; ils oublient tout ce qu’on a fait pour eux, et ils nous laisseront mourir de faim sans nous donner une pièce de trente sous. Colombe s’est plus d’une fois adressée à quelques-uns de ses anciens, qui nageaient dans l’opulence et qui lui ont refusé une aumône. Moi, j’étais aussi pauvre qu’elle et je ne pouvais pas l’aider.

— Et sa sœur, que j’ai vue aussi belle et brillante, qu’est-elle devenue ?

— Flora ? ne m’en parlez pas ! elle a été encore plus malheureuse… Lorsque le temps lui eut enlevé ses moyens, elle se fit marchande à la toilette. Ce commerce plaît aux femmes qui ont pratiqué la galanterie : elles ne se séparent pas des vanités de ce monde ; elles continuent à vivre au milieu des intrigues et des dentelles, au milieu des rubans et des attraits, qui se fanent si vite. Mais tout n’est pas roses et profits dans ce métier ; on est en rapport avec une clientèle fallacieuse qui vous donne plus de belles paroles que d’argent comptant. Victime de plusieurs faillites, Flora, pour se rattraper, eut la mauvaise idée d’employer des moyens malhonnêtes. On lui avait confié un cachemire pour le vendre ; elle le vendit et garda l’argent. Ce n’était peut-être qu’un abus de confiance ; mais la police correctionnelle jugea que c’était un vol et condamna la pauvre femme à six mois de prison. Il n’y avait plus de commerce possible après un pareil malheur. En sortant de prison, Flora, sans ressource, perdue, flétrie, retomba plus bas qu’elle n’avait jamais été ; elle vécut dans le vagabondage et finit par s’associer avec un homme qui n’avait d’autre profession que le crime. Arrêtée en flagrant délit, traduite à la cour d’assises au milieu d’une bande de malfaiteurs, elle fut condamnée à sept ans de travaux forcés et à l’exposition. Oui, j’ai vu cette malheureuse amie attachée au poteau, elle que j’avais vue si pimpante dans sa calèche et dans sa loge à l’Opéra, avec de beaux messieurs qui sont aujourd’hui des pairs de France !… Le ciel a eu pitié d’elle : au bout d’un an elle est morte dans la maison centrale où elle subissait sa peine.

— Tout cela est fort triste, objecta mélancoliquement M. Palémon… Mais vous, madame, vous qui avez été l’amie de ces deux sœurs, comment vous nommez-vous ?

— Maintenant, comme vous avez pu le lire sur ma porte, je m’appelle Mme Pigoche, du nom du seul homme que j’aie aimé. Autrefois, dans mon beau temps, je me nommais Rosine de Sélicour… c’était plus poétique.

— Rosine Sélicour ! Vous êtes sur ma liste ! s’écria Palémon en ouvrant son portefeuille.

— C’est possible, reprit tranquillement la sibylle.

— Vous rappelez-vous ?…

— Non, monsieur, je ne vous remets pas du tout, mais il n’y a pas d’affront ; vous ne m’avez pas reconnue non plus, et si je suis changée, de votre côté vous n’avez pas, je pense, la prétention d’être resté tel et quel vous pouviez être dans votre printemps.

— Il ne s’agit pas de moi, mais d’un ami qui se nommait Robert.

— Je ne me remémore nullement ce nom-là, et ce n’est guère étonnant : tant de noms m’ont passé par la tête ! Ah ! oui ; et tant de billets de banque m’ont passé par les mains, qui n’y sont pas restés non plus, hélas ! Si l’on pouvait garder ce qu’on gagne, Colombe et Flora vivraient, et nous serions trois grandes dames aujourd’hui, comme nous avons été trois jolies pécheresses dans notre beau temps. Si vous nous avez connues, vous vous en souvenez peut-être, monsieur, nous étions presque tous les jours ensemble ; on nous appelait les trois Grâces… Vous voyez ce qu’il en reste !

— Il y a quelque chose qui pourrait vous aider à vous rappeler Robert, reprit M. Palémon.

— Quoi donc, s’il vous plaît ?

— Son portrait, dont il vous fit hommage.

— Il m’avait donné son portrait, le pauvre cher homme ? Ah ! bien, je n’ai pas plus gardé ça qu’autre chose ; tout a filé dans la débâcle. Je ne possède plus d’autres images que les figures peintes sur ces cartes qui me font vivre tant bien que mal dans mon pauvre état… Allons, monsieur, étrennez-moi, faites-vous faire le grand jeu. Nous avons parlé du passé, causons un peu de l’avenir.

— Non, madame, non ; vous m’avez dit tout ce que je voulais savoir ; mais il est juste que je vous paye la séance comme si vous m’aviez fait les cartes. »

M. Palémon tira de sa bourse une pièce de vingt francs, qu’il glissa dans la main de la sibylle, puis il se hâta de sortir pour se dérober à l’expression d’un étonnement trop joyeux et d’une reconnaissance trop vive ; car il y avait longtemps que la pauvre vieille n’avait été l’objet d’une pareille libéralité.

« Cette épreuve sera la dernière, dit M. Palémon en sortant de chez la sorcière ; il y a bien encore de par le monde une veuve au portrait, mais j’y renonce… »

Les trois mois que lui avait demandés Robert étaient écoulés ; il avait fait droit à la requête de l’amitié, son devoir était rempli ; sa conscience lui permettait de retourner à Margaillac et lui commandait de restituer aux neveux de son ami les cent mille francs qui n’avaient pas trouvé leur destination.

Pendant qu’il faisait ses préparatifs de départ, un voisin de Margaillac lui écrivit pour le prier de se charger, à son retour, d’un rouleau de papiers que lui remettrait M. Rondin, rentier, demeurant aux Batignolles. M. Palémon prit l’omnibus et se rendit à l’adresse indiquée.

« Monsieur est sorti, lui dit la servante du logis ; mais vous pouvez parler à madame. »

M. Palémon se fit annoncer et il entra dans le salon où se trouvaient l’épouse du rentier et sa fille, jeune personne de seize ans, fraîche et charmante. — Le vieux garçon exécuta son salut le plus gracieux ; puis s’étant approché de Mme Rondin, il jeta un cri de surprise et d’émotion.

« Qu’avez-vous donc, monsieur ? demanda l’épouse du rentier, très-intriguée de l’effet qu’elle produisait.

— Rien, rien, madame… je voudrais vous expliquer… mais il faudrait que nous fussions seuls »

— Laissez-nous, Caroline, » dit Mme Rondin.

Et lorsque la jeune personne fut sortie :

« Maintenant, monsieur, parlez… Quel est le sujet de votre étonnement ?

— Ce que vous avez là, madame, sur votre poitrine.

— Ce médaillon ?

— Oui, ce portrait, qui est bien celui de mon ami Robert, n’est-ce pas ? Jules-Edmond-Florestan Robert, surnommé le Diable. »

C’était en effet le portrait tant cherché. M. Palémon avait devant lui Armide, la dixième des légataires inscrites sur ses tablettes. — Lorsque Mme Rondin se fut remise de son trouble, elle raconta comment après de nombreuses aventures elle avait fait une fin honnête en épousant M. Rondin. « Mon mari ne sait rien de ma vie passée, et je compte sur votre discrétion, » dit la veuve du diable en achevant son récit.

Une heure après cette scène, M. Palémon dînait avec monsieur, madame et mademoiselle Rondin.

« C’est un ancien ami de mes frères, avait dît la femme du rentier, et Caroline a été témoin de son émotion lorsqu’il vu ce médaillon et reconnu les traits de mon pauvre Charles, mort si jeune !

— Vous en verrez bien d’autres, reprit en riant le bon M. Rondin ; ma femme a la manie des portraits ; elle possède trois oncles, quatre frères et cinq cousins en bracelets et broches, et sur tabatières. »

M. Palémon n’était pas à la conversation ; il ne pouvait se lasser de contempler les grâces naïves et les attraits ravissants de la jeune fille placée en face de lui. Mlle Caroline était aussi modeste que jolie ; elle sortait de pension ; elle avait reçu une éducation excellente. Après le dîner, elle se mit au piano ; elle chanta avec un goût exquis et d’une voix adorablement perlée. Le vieux garçon était dans l’extase, et lorsqu’il prit congé de la famille Rondin, à onze heures du soir, il promit de revenir le lendemain.

Cependant l’impression produite sur son cœur ne l’empêcha pas de faire quelques réflexions philosophiques, éveillées en lui par l’événement de la journée.

« Voilà donc, se disait-il, ce que deviennent les veuves du diable ! On en trouve une, par hasard, qui finit bourgeoisement dans un honnête mariage ; les autres sont loueuses de chaises, ouvreuses de loges, teneuses de brelans, entremetteuses, sorcières, bas-bleus éraillés, mouches de la police… à moins que tombées dans le crime elles meurent en prison, ou bien encore qu’elles aient recours au suicide pour se délivrer du fardeau de la vie !

« Mais n’est-il pas étrange, ajoutait le philosophe, que de toutes ces femmes, la seule qui ait conservé le souvenir et le portrait de ses anciens amants soit précisément celle qui s’est relevée dans l’estime du monde, celle qui occupe une position honorable et qui se pare du titre d’épouse et de mère ! »

M. Palémon fut fidèle à sa promesse de revenir aux Batignolles ; il y revint tous les jours, car il ne songeait plus à quitter Paris. Il avait parlé à Mme Rondin du legs de Robert. « Les cent mille francs vous reviennent de droit, disait-il.

— Oui, mais comment les prendre ? À quel titre les accepter ? Quel motif donner à mon mari ?

— Il y a un moyen de tout arranger, répondit M. Palémon. Accordez-moi la main de votre charmante fille, je l’épouse sans dot, et je lui reconnais par contrat de mariage un apport de cent mille francs. »

Mme Rondin n’avait rien à refuser à M. Palémon ; M. Rondin ne refusait rien à sa femme, et d’ailleurs le sans dot et les cent mille francs étaient d’un grand poids dans la balance du rentier.

La jeune fille fut sacrifiée ; elle unit ses seize printemps aux soixante hivers de M. Oscar Palémon.

eugène guinot.

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