Le Diable à Paris (1845)/1/Coup d’œil général sur Paris

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Femme regardant Paris au loin

COUP D’ŒIL GÉNÉRAL SUR PARIS.


Tu m’as fait promettre, honnête Flammèche, de te dire aussi mon mot sur Paris ; et, comme un diable candide et bénin que tu es, tu as insisté au point de rendre un refus impossible. Prends garde de te repentir de ta politesse ; car, en vérité, tu ne pouvais t’adresser plus mal. Personne ne connaît Paris moins que moi. On ne connaît que ce qu’on aime, on ignore presque toujours ce qu’on hait ; et, je te l’avoue, je hais Paris au point de passer tout le temps que je suis forcé d’y demeurer à fermer mes yeux et mes oreilles, pour tâcher de ne pas voir et de ne pas entendre ce qui fait, au dire des riches et des étrangers, le charme et le prix de cette riante capitale. C’est une aversion passée à l’état de monomanie ; si bien que j’ai oublié Paris, comme j’ai oublié mes existences antérieures. Je ne saurais donc te peindre que les misères du coin du feu, et valent-elles la peine d’être dites ? Le seul moyen d’y échapper, c’est, diras-tu, de sortir de chez soi. Où aller dans Paris, à moins qu’on n’y soit forcé ? où trouver le ciel qu’on puisse regarder sans heurter les passants et sans se faire écraser par les voitures, pour peu qu’on n’ait pas la faculté de regardera la fois en l’air et devant soi ? où respirer un air pur ? où entendre des harmonies naturelles ? où rencontrer des figures calmes et des allures vraies ? Tout ce qui n’est pas maniéré par l’outrecuidance, ou stupide comme la préoccupation du gain, est triste comme l’ennui, ou affreux comme le malheur. Tout ce qui ne grimace pas pleure, et ce qui par hasard ne grimace ni ne pleure est tellement effacé ou hébété, que les pavés usés par les pas de la multitude ont plus de physionomie que ces tristes faces humaines. Que se passe-t-il donc dans cette ville riche et puissante, pour que la jeunesse y soit flétrie, la vieillesse hideuse, et l’âge mûr égaré ou sombre ? Regarde ces masures décrépites et puantes auprès de ces palais élevés d’hier. Regarde ce monde d’oisifs qui marche dans l’or, dans la soie, dans la fourrure et dans la broderie ; et, tout à côté, vois se traîner ces haillons vivants qu’on appelle la lie du peuple ! Écoute courir ces légers et brillants équipages ; entends ces cris rauques du travail et ces voix éteintes de la misère ! La plus nombreuse partie de la population condamnée au labeur excessif, à l’avilissement, à la souffrance, pour que certaines castes privilégiées aient une existence molle, gracieuse, poétique et pleine de fantaisies satisfaites ! Oh ! pour voir ce spectacle avec indifférence, il faut avoir oublié qu’on est homme, et ne plus sentir vibrer en soi ce courant électrique de douleur, d’indignation et de pitié qui fait tressaillir toute âme vraiment humaine, à la vue, à la seule pensée du dommage ou de l’injure ressentis au dernier, au moindre anneau de la chaîne.

Mais où donc, me diras-tu, espérer de fuir ce monstrueux contraste ? Oh ! je sais bien qu’il est partout, et que d’ailleurs le devoir n’est pas de fuir la souffrance et d’apaiser son cœur dans le repos de l’égoïsme. S’il existait sur la terre un sanctuaire réservé, une société d’exception, où, dans quelque île enchantée, on pût aller s’asseoir au banquet de la fraternité, ce serait peut-être là qu’il faudrait faire un pèlerinage une ou deux fois dans sa vie, pour s’instruire et se retremper ; mais ce ne serait pas là que l’on devrait aller vivre à jamais. Car on s’y endormirait dans les délices, et on y oublierait tout ce qui cherche, lutte et gémit sur la face de la terre. Ou bien, si on n’y devenait pas insensible aux malheurs de l’Humanité, on se sentirait profondément malheureux d’être ainsi associé aux suprêmes jouissances du petit nombre, et de ne pouvoir plus rien tenter pour sauver le reste des hommes. Eh bien, voilà précisément ce qu’on éprouve à Paris, quand on n’est pas desséché par l’égoïsme. C’est que Paris me présente, au premier chef, la réalisation de cette fiction, dont la seule pensée épouvante mon esprit : tout d’un côté, rien de l’autre. C’est le résumé de la société universelle, vouée au désordre, au malheur et à l’injustice, avec une petite société d’exception incrustée au centre, et qui réalise en quelque sorte l’Eldorado que je supposais tout à l’heure dans des régions fantastiques. Seulement, ce n’est pas au nom du principe divin de l’égalité chrétienne que cette petite société vide incessamment la coupe des voluptés humaines. Ce n’est pas même en vertu d’une loi d’égalité relative, semblable à celle qui constituait les anciennes sociétés de Sparte, d’Athènes et de Rome. Il y a bien encore une caste de citoyens privilégiés entée et assise sur un peuple d’esclaves méprisés ou d’affranchis méprisables ; mais ce n’est plus même le hasard de la naissance, ou l’orgueil des services rendus au pays, qui préside à ces priviléges. C’est le hasard de la spéculation, c’est souvent le prix du vol, de l’usure ; c’est la protection accordée aux vices contempteurs de toute religion, aux crimes commis contre la patrie et l’Humanité tout entière.

Il y a donc au sein de Paris une société libre et heureuse d’un certain bonheur sans idéal, réduite à la jouissance de la sensation. On appelle cela le monde. Que dis-tu de ce nom ambitieux et outrecuidant, toi, libre voyageur parmi les sphères de l’infini, à qui la terre tout entière apparaît comme un point perdu dans l’espace ? Eh bien ! dans les imperceptibles détails de cet atome, il existe une petite caste qui a donné à ses frivoles réunions, à ses fêtes sans grandeur et sans symbole, le nom de monde, et dont chaque individu dit, en montant dans sa voiture pour aller parader parmi quelques groupes d’oisifs pressés dans certains salons de la grande ville de travail et de misère : Je vais dans le monde ; je vois le monde ; je suis homme du monde.

Étrange dérision ! vous êtes du monde, et vous ne savez pas qu’au sein de votre petit monde terrestre, vous devenez un monstre et un non-sens, dès que vous vous isolez de la race humaine dans le moindre de ses membres ? Vous êtes du monde, et vous ne savez pas qu’il y a un monde céleste et infini au milieu duquel vous vous agitez sans but et sans fruit, en contradiction que vous êtes avec toutes ses lois divines et naturelles ? Vous êtes du monde, et vous ne savez pas que votre devoir est de travailler comme homme, comme créature de Dieu, à transformer ce monde par le travail, par la religion, par l’amour, au lieu d’y perpétuer le mensonge et le forfait de l’inégalité ? Non, vous n’êtes pas homme du monde ! car vous ne connaissez ni le monde ni l’homme.

Suis-les, lutin investigateur ; monte dans leur carrosse, et entre avec eux dans ces hôtels, dans ces salons où brille et sourit froidement ce qu’ils appellent leur monde. Je suppose que, de la région céleste où tu déployais ton vol, tu fusses tombé tout à coup au milieu d’un bal aristocratique, sans avoir eu le temps de jeter un regard sur les plaies de la pauvreté : le spectacle qui se fût déployé alors sous tes yeux t’eût fait croire à l’âge d’or de nos poëtes. Si tu n’avais pas eu la faculté surnaturelle de plonger dans les cœurs, et d’y lire l’ennui, le dégoût, la crainte, les souffrances de l’amour-propre, les rivalités, l’ambition, l’envie, toutes ces mauvaises passions, tous ces remords mal étouffés, toutes ces appréhensions de l’avenir, toute cette peur de la vengeance populaire, qui expient le crime de la richesse ; si, enfin, tu t’étais arrêté à la surface, n’aurais-tu pas cru contempler une fête véritable, et assister à la communion des membres de la famille humaine, au sein des joies conquises par le travail, par les arts et par les sciences ? Car, en vérité, toutes ces joies sont légitimes en elles-mêmes. Ces palais, ces buissons de fleurs au milieu des glaces de l’hiver, ces jets d’eau qui reflètent la lumière des lustres, ces globes de feu qui effacent l’éclat du jour, ces tentures de velours et de moire, ces ornements où l’or brille sur tous les lambris, ces parquets où le pied vole plutôt qu’il ne marche, cette douce chaleur qui transforme l’atmosphère et neutralise la rigueur des saisons, tout ce bien-être… c’est l’œuvre du travail intelligent ; et ce n’est pas seulement pour l’homme un droit, mais un devoir résultant de son organisation inventive et productive, que de créer à la famille humaine des demeures vastes, nobles, saines et riches. Ces tableaux, ces statues, ces bronzes, cet orchestre, ces belles étoffes, ces gracieux ornements de pierreries au front des femmes, tout ce luxe, c’est l’œuvre de l’art : et l’art est une mission divine que l’Humanité doit poursuivre et agrandir sans cesse. Ces artistes, qui cherchent là des jouissances exquises, échange bien légitime des jouissances données par eux-mêmes à la société, ils ont le droit d’aimer le beau, et ils obéissent à leur instinct supérieur en cherchant à s’y retremper sans cesse. Oui, l’Humanité a droit à ces richesses, à ces aises, à ce luxe, à ces plaisirs, à ces satisfactions matérielles et intellectuelles. Mais c’est l’Humanité, entendez-vous ? c’est le monde des humains, c’est tout le monde qui doit jouir ainsi des fruits de son labeur et de son génie, et non pas seulement votre petit monde qui se compte par têtes et par maisons. Ce n’est pas votre monde de fainéants et d’inutiles, d’égoïstes et d’orgueilleux, d’importants et de timides, de patriciens et de banquiers, de parvenus et de pervertis ; ce n’est pas même votre monde d’artistes vendus au succès, à la spéculation, au scepticisme et à une monstrueuse indifférence du bien et du mal. Car tant qu’il y aura des pauvres à votre porte, des travailleurs sans jouissance et sans sécurité, des familles mourant de faim et de froid dans des bouges immondes, des maisons de prostitution, des bagnes, des hôpitaux auxquels vous léguez quelquefois une aumône, mais dans lesquels vous n’oseriez pas entrer, tant ils diffèrent de vos splendides demeures, des mendiants auxquels vous jetez une obole, mais dont vous craindriez d’effleurer le vêtement immonde ; tant qu’il y aura ce contraste révoltant d’une épouvantable misère, résultat de votre luxe insensé, et des millions d’êtres victimes de l’aveugle égoïsme d’une poignée de riches, vos fêtes feront horreur à Satan lui-même, et votre monde sera un enfer qui n’aura rien à envier à celui des fanatiques et des poëtes.

Mais, diras-tu, faut-il mettre le feu aux hôtels ou fermer la porte des palais ? faut-il laisser croître la ronce et l’ortie sur ces marbres, aux marges de ces fontaines ? faut-il que la beauté revête le sac de la pénitence, que les artistes partent pour la Terre-Sainte, que les arts périssent pour renaître sous une inspiration nouvelle, que la société tombe en poussière afin de se relever comme la Jérusalem céleste des prophètes ? Tout cela serait bien inutile à conseiller, lutin, et encore plus inutile à entreprendre sans lumière et sans doctrine. Un élan nouveau et subit de l’aumône catholique ne remédierait à rien, pas plus que certains essais de transaction pratique entre l’exploitateur et le producteur, conseillés aujourd’hui par les prétendues intelligences du siècle. L’aumône, comme la transaction, ne sert qu’à consacrer l’abandon du principe sacré et imprescriptible de l’égalité. Ce sont des inventions étroites et grossières, au moyen desquelles on apaise hypocritement sa propre conscience, tout en perpétuant la mendicité, c’est-à-dire l’abjection et l’immoralité de l’homme ; tout en prolongeant l’inégalité, c’est-à-dire l’exploitation de l’homme par l’homme. La doctrine est faussée par ces tentatives ; il faut une autre science, basée sur la doctrine. Mais ce n’est pas toi, Flammèche, qui aideras à la chercher ; et je ne suppose pas que ton Roi des Enfers, à moins qu’il ne soit l’ange méconnu que j’ai rêvé et dépeint quelque part, s’y intéresse véritablement. Tel que tu nous l’as montré, spirituel railleur, à moins que tu ne te sois joué de nous, le souverain qui t’a dépêché vers nous est un bon diable, blasé dans ses émotions, et curieux plutôt qu’amoureux de nos nouveautés philosophiques. Je laisserai donc à d’autres le soin de l’amuser ; je ne me sens pas divertissant, et je t’ai promis de répondre seulement à une question formulée, je crois, à peu près ainsi : Pourquoi n’aimes-tu pas Paris, le berceau de ton être intellectuel et moral, le milieu où ton existence gravite mêlée à celle de tes semblables ? Je t’ai répondu : Je hais Paris, parce que c’est la ville du luxe et de la misère, en première ligne. Je ne m’y amuse point, parce que je n’y vois rien que de triste et de révoltant. Je ne saurais m’y plaire, parce que je rêve le règne de l’égalité, et que je vois ici le spectacle et la consécration insolente et cynique de l’inégalité poussée à l’extrême. J’ai les tristesses d’un philosophe, bien que je sois un pauvre philosophe. J’ai les besoins d’un poëte, bien que je sois un poëte fort mince. Mais, si petit que l’on soit, on peut grandement souffrir, et ce que mes yeux voient ne porte pas la joie dans mon cœur ni l’enivrement dans mon cerveau. Deux ou trois fois dans ma vie, je me suis glissé en clignotant, comme tu pourrais le faire, dans ce monde qui se croit si beau. J’ai vu des lumières qui m’ont donné la migraine, des murs habillés de pourpre et d’or comme des cardinaux, des femmes couronnées, demi-nues comme des bacchantes, des hommes tout noirs et tout d’une pièce, des artistes qui s’évertuaient à faire de l’effet sur des gens qui faisaient semblant d’être émus, des fleurs qui avaient l’air de souffrir et de pleurer dans cette atmosphère âcre et chaude ; j’ai trouvé de nobles amphitryons, de belles femmes, des hommes de talent, des œuvres d’art, des arrangements d’un goût recherché dans les décors, dans la musique, dans les choses et dans les personnes ; mais je n’ai trouvé ni poésie élevée, ni inspiration véritable, ni politesse partant du cœur, ni bienveillance générale, ni sympathies partagées, ni échange d’idées et de sentiments ; pas de lien commun entre tous ces êtres, pas d’abandon, pas de grâce, pas de pudeur, et encore moins de sincérité. Voilà ce que j’ai vu avec les yeux et entendu avec les oreilles, et mon cœur s’est retiré en moi tout contristé et tout épouvanté ; car le son de ces instruments n’empêchait pas le cri de la détresse, et le râle de l’agonie du peuple de monter jusqu’à moi. Et je me demandais, en regardant ces riches décorations, ces tables et ces buffets, ce que le fournisseur avait volé au consommateur et au producteur pour produire toutes ces merveilles ; et il me semblait voir mêlés ensemble dans une sorte de cave, située sous les pieds des danseurs, les cadavres des riches qui se brûlent la cervelle après s’être ruinés, et ceux des prolétaires qui sont morts de faim à la peine d’amuser ces riches en démence.

Et je rentrai dans ma chambre silencieuse et sombre, et je me demandai pourquoi, comme tant d’autres artistes insensés, qui croient s’assurer une méditation paisible, un travail facile et agréable, et donner une couleur poétique à leurs rêves, en faisant quelques frais d’imagination et de goût pour enjoliver modestement leur demeure, j’avais eu quelque souci moi-même de me clore contre le froid, contre le bruit, et de placer sous mes yeux quelques objets d’art, types de beauté ou gages d’affection. Et je me répondis que je ne valais donc pas mieux que tant d’autres, qu’il était donc bien plus facile de dire le mal que de faire le bien. Et j’eus une telle horreur de moi-même, en pensant que d’autres avaient à peine un sac de paille pour se réchauffer entre quatre murs nus et glacés, que j’eus envie de sortir de chez moi pour n’y jamais rentrer. Et s’il y avait eu, comme au temps du Christ, des pauvres préparés à la doctrine du Christ, j’aurais été converser et prier avec eux sur le pavé du bon Dieu. Mais il n’y a même plus de pauvres dans la rue ; vous leur avez défendu de mendier dehors, et l’homme sans ressource mendie la nuit, le couteau à la main. Et d’ailleurs mon désespoir n’eût été qu’un acte de démence : je n’avais ni assez d’or pour diminuer la souffrance physique, ni assez de lumières pour répandre la doctrine du salut. Car si l’on ne fait marcher ensemble le salut de l’âme et du corps, on tombera dans les plus monstrueuses erreurs. Je le sentais bien, et je demeurai triste, élevant vers le ciel une protestation inutile, j’en conviens, Satan ; mais tu serais venu en vain m’enlever, pour me montrer d’en haut les royaumes de la terre, et pour me dire, « Tout cela est à toi si tu veux m’adorer, » je t’aurais répondu : « Ton règne va finir, tentateur, et tes royaumes de la terre sont si laids qu’il n’y a déjà plus de vertu à les mépriser. »

GEORGE SAND.
Vue sur Paris, Mansarde en premier plan, personnage et fleurs, des toits, balcon avec personnage accoudé. Au fond de petits immeubles.