Le Diable dupé par les femmes/Histoire de Mousille et de Léonide
HISTOIRE
DE
MOUSILLE ET DE LÉONIDE

VANT d’entrer en matière, mon
cher Grimouille, je crois qu’il est
à propos, tant pour justifier ma
flamme, que pour te prouver ma délicatesse,
de te donner d’abord une légère idée de
celle qui m’a vu gémir sous ses chaînes ; et,
pour trancher court, Léonide est, parmi les
belles, ce que la rose est parmi les fleurs.
Elle est d’une taille avantageuse, l’air aisé, les yeux vifs, la tête régulièrement belle, un teint où les roses et les lis ont répandu leurs plus vives couleurs, et avec ces avantages, un certain je ne sais quoi que l’on sent beaucoup mieux qu’il n’est possible de l’expliquer. Une chose seulement qui peut rendre son portrait défectueux, c’est qu’elle souffrirait plutôt la torture que de passer un ïota de la pudeur et qu’elle n’a d’yeux que pour son mari.
Cependant elle est d’un accès d’autant plus facile, qu’elle est la femme du monde la plus prévenante et la plus honnête. Pour moi, elle ne m’eut pas plutôt admis dans ses entretiens, qu’épris également de son esprit et de sa douceur, elle m’inspira d’abord assez de confiance pour lui faire un aveu de ma flamme naissante.
Accoutumée à ces sortes de déclarations, elle me paya d’abord par un regard capable d’embraser le cœur le plus froid : puis ayant jeté un profond soupir :
— S’il est vrai, dit-elle d’un air un peu embarrassé, que vous soyez aussi amoureux, que vous le dites, vous saurez me fournir les moyens de vous donner des témoignages assurés de mon estime.
Ce compliment fut accompagné de plusieurs paroles si honnêtes que, ne doutant plus de son amour, je crus véritablement qu’elle m’était déjà asservie.
Tel fut d’abord, cher Grimouille, le succès de mes premières visites chez cette beauté incomparable.
Alors, mettant en usage le mensonge et les ruses, — car ces deux choses sont inséparables des amants, — je ne m’appliquai plus qu’à lui donner une idée avantageuse de mes prétendues facultés. Je me proposai donc de lui en imposer du côté de ma naissance, et comme l’expérience m’a souvent fait connaître qu’un amant encensé par lui-même est toujours suspect, je m’avisai d’un moyen qui eut tout le succès que j’en pouvais attendre.
Ce fut qu’ayant revêtu un crocheteur du plus riche de mes habits, et moi sous une livrée hétéroclite que j’avais louée aux halles, nous fûmes ensemble chez Léonide dans un fiacre, lui dedans et moi derrière, et là, copiant l’homme de conséquence, il se mit à demander à cor et à cri le baron de Diaboque, « car, disait-il, je lui avais donné rendez-vous pour me joindre. »
Léonide qui, jusqu’alors, avait ignoré mes titres, répondit au crocheteur gentilhomme, « qu’elle ne connaissait aucun baron de ce nom-là, et qu’à moins que ce ne fût un certain officier déferré d’un œil, et d’une jambe, qui lui avait rendu visite le même jour, elle n’avait aucune instruction à lui donner. »
Le crocheteur répliqua brusquement que c’était moi-même ; sur quoi s’étant tout à coup jeté sur l’éloge de mon œil, puis perdant la tramontane et confondant les termes que je lui avais prescrits, il dît d’un ton déclamateur, « qu’un boulet de canon me l’avait fait sauter de la tête dans une procession, pour dire action, que j’avais pensé perdre les deux jambes dans un cloaque, au lieu du mot attaque, » et cent autres choses qui ne firent pas moins rire Léonide qu’elles étaient, dans le fond, ridicules.
Ce stratagème eut néanmoins cet effet que Léonide prit le crocheteur et moi pour quelques gentilshommes étrangers ; mais comme je n’avais pas tout à fait lieu d’être content de mon rustre, je crus qu’en lui donnant un demi-louis dont nous étions convenus, je pouvais sans scrupule augmenter son salaire d’une volée de coups de canne, qu’effectivement je lui servis avec tout le courage d’un Diable outragé.
Le lendemain je ne manquai pas de me rendre de grand matin chez Léonide.
Elle me fit d’abord part de tout ce qui s’était passé à mon égard, et je feignis de concevoir du chagrin de ce qu’on commençait à me connaître. Mon équipage n’était pas encore levé, disais-je, parce que je voulais auparavant savoir quel serait mon rang en Cour ; puis sortant de mon chagrin comme avec violence, je retombai insensiblement sur les charmes de la brune.
Comme le caractère de son esprit la porte naturellement à compatir à la peine de tous ceux qui l’approchent, elle se montra beaucoup moins sensible à mes compliments qu’à l’inquiétude où je lui parus être pour mes intérêts.
Je pensai même me repentir d’avoir poussé trop loin la feinte ; mais dès lors regardant son zèle comme un augure certain de ma victoire, je lui expliquai ma flamme avec des termes si pressants, qu’à la fin fatiguée de mes soupirs, elle me répondit d’une voix douce et agréable. « qu’il n’y avait rien en elle qui méritât les protestations qu’elle venait d’entendre ; qu’au reste elle m’était d’autant plus dévouée, qu’elle se faisait toujours un plaisir secret, non seulement d’estimer une personne de mon rang, mais aussi de lui céder son cœur, lorsqu’elle lui abandonnait le sien avec tant de générosité. »
Je pris à la lettre cet aveu, qui, au fond, n’était que des paroles de compliments et de bienséance : et ce fut ici, mon cher Grimouille, que je conçus le fatal dessein de lui proposer la collation.
Je le vois, tu t’imagines que ma témérité ne fut payée que de mépris et d’outrages : que Léonide, enfin, ne montra pas moins de vigueur à combattre mes offres criminelles qu’elles étaient d’ailleurs indignes de son attention.
Non, non, cher Grimouille, sa politique donne ici lieu à d’autres conjectures et lui va faire tout autrement jouer son rôle. Comme elle avait eu l’adresse et qu’elle avait trouvé quelque plaisir de m’engager, il fallait aussi que je lui servisse de plaisant et de tambourinet, et qu’en étant devenu amoureux, j’en devinsse en même temps le martyr.
À peine donc lui eus-je porté la parole que tu as entendue, que me regardant d’une manière à rassurer le cœur le plus timide :
— Ah ! monsieur, s’écria-t-elle en versant quelques larmes, si vous n’avez pitié de ma faiblesse, je suis une femme perdue. Ciel faut-il que j’aie un mari !
— Madame, lui repartis-je, ce n’est nullement l’usage qu’une belle, résolue de disposer de son cœur, vienne jamais aux suffrages et qu’elle en demande permission à un époux : habile, au contraire, à se ménager des plaisirs qu’une folle naïveté lui pourrait disputer, elle regarde d’abord si celui à qui elle se dévoue est véritablement capable de secret et d’intrigues ; ensuite elle procède à tromper la vigilance inutile d’un mari suspect, et cela, en sauvant les apparences par une conduite purement extérieure, mais d’ailleurs édifiante.
Enfin, madame, ajoutai-je, quand une belle aime véritablement, et avec choix, son amour la rend si féconde en stratagèmes et en ruses, qu’un mari, fût-il un Ulysse ou un autre Œdipe, il n’est toujours qu’un écolier et un sot, pour peu qu’une épouse se mette en devoir de lui en imposer.
Je n’en dis pas davantage à cause de la présence de son mari qui survint là-dessus. Il était entré dans sa chambre pour lui dire d’aller recevoir la femme d’un président qui était venue lui rendre visite.
Ils sortirent donc ensemble ; mais comme Léonide m’avait vu tout rêveur et occupé, elle retourna incontinent sur ses pas et vint me réveiller de mon assoupissement par ces douces paroles :
— Allez ! méchant que vous êtes, me dit-elle, allez graver sur vos tablettes la victoire que votre complaisance remporte aujourd’hui sur moi ; ménagez-vous un cœur qui ne peut plus vous résister et préparez-vous à me venir entretenir demain pendant que mon mari sera en campagne. Adieu !
Telles furent, mon cher Grimouille, les paroles obligeantes avec lesquelles Léonide me congédia ; je m’en retournai donc dans mon auberge, néanmoins plus rêveur que jamais ; car je ne pouvais comprendre comment la brune avait pu se résoudre si tôt à me déclarer sa flamme.
Cependant je passai le reste de ce jour dans des inquiétudes inconcevables ; la nuit suivante me parut encore plus longue, et je crus véritablement que le bel astre du jour s’était pour jamais enseveli dans l’onde amère.
Mais l’heureux moment du rendez-vous étant enfin arrivé, je fis porter chez Léonide tout ce que je trouvai de plus exquis, tant pour le vin que la bonne chère ; ensuite je me rendis chez elle avec toute la promptitude d’un Diable passionné ; et elle n’ouvrit pas plutôt sa belle bouche, que ce fut pour me demander « si j’étais toujours dans les mêmes sentiments. »
Je lui répondis par des soupirs, que m’ayant elle-même reconnu toujours sincère, elle avait tort de me faire une telle demande.
Elle parut très satisfaite de cette réponse ; c’est pourquoi, m’ayant, dans ce moment, présenté la main, elle me conduisit elle-même dans une salle dont les fenêtres étaient condamnées et qui n’était éclairée que de la lumière de deux lustres.
Au premier aspect, je découvris une grande table chargée d’une riche vaisselle d’argent qui couvrait ses bords ; de grandes coupes de vermeil rangées tout autour du buffet, et une troupe de domestiques qui commençaient déjà à servir.
Mais une chose qui me donna d’abord un peu à penser et qui fut pour moi un sujet d’étonnement, c’est que je trouvai dans la même chambre une compagnie de femmes magnifiquement parées, toutes intimes de la maison, et qui pensèrent m’étouffer de caresses à mon arrivée.
Persuadé néanmoins que ces belles n’étaient venues là que pour avoir part à la fête, je revins aussitôt de ma surprise et chacun se mit à table. Les conviées prirent place toutes ensemble, et Léonide et moi nous montâmes au haut bout.
Alors coupant au court sur les cérémonies ordinaires, nous nous jetâmes sur les mets les plus appétissants où nous fîmes une brèche irréparable. On buvait avec la même chaleur, et les domestiques n’avaient de voix que pour me crier que les carafes étaient vides.
À la vérité je ne pouvais comprendre comment des femmes pouvaient donner place à la quantité de boisson qui se consommait ; pourtant ayant depuis observé qu’elles trinquaient souvent leurs coupes vides, je ne fis pas difficulté de rejeter sur l’ivrognerie des domestiques ce que j’attribuais d’abord à l’intempérance de nos belles.
Je portai d’abord de tels jugements, cher Grimouille, parce que j’ignorais que Bacchus, d’accord avec l’Amour, persécutait en moi l’amant et le buveur : cependant je renvoyai chercher de nouvelles carafes et chacun commença à dire librement le mot pour rire.
Les maris dupés fournirent un ample sujet de railleries et de pointes aux plus spirituelles.
On se mit après à chanter les passages choisis des plus beaux opéras, des stances amoureuses, des récits de quelques passionnés bergers, et Léonide ne nous eut pas plutôt fait entendre sa belle voix que, lui répondant par des saillies qui servaient de ripostes aux coups qu’elle me portait, nous formions, par ce moyen, elle et moi, un cœur qu’Apollon eût volontiers accompagné de sa lyre.
Toute la compagnie témoigna prendre beaucoup de plaisir à m’entendre ; c’est pourquoi passant tout d’un coup à ce qui pouvait flatter ma flamme, je me mis à chanter avec autant de grâce que d’harmonie les paroles suivantes :
Amours qui présidez aux doux combats des cœurs
Munis de bouquets et de fleurs,
Venez de deux amants couronner le martyre.
À quoi bon qu’un amant pour sa maîtresse expire,
Si d’ailleurs sottement
Il cèle son tourment ?
Pourquoi donc résister au penchant de notre âme ?
Cédons, chère Cloris, cédons à notre flamme.
Cet air plusieurs fois réitéré, me donna l’applaudissement général de la compagnie. Mais, ô dieux ! quelle fut alors ma surprise, lorsque, sur les mêmes bouts rimes, j’entendis un chœur de voix d’hommes me répondre par ces vers :
Maraud qui vainement crois séduire ces cœurs,
Munis de verges, non de fleurs,
Nous allons de tes feux couronner le martyre.
Quoi donc ! permettons-nous que ce paillard expire ?
N’allons pas sottement
Borner là son tourment.
Pourquoi donc retarder les transports de notre âme ?
Alerte, compagnons, réduisons tout en flamme.
Alors, mon cher Grimouille, le mari de Léonide, à la tête de sept ou huit satellites, se jeta à corps perdu dans la salle ; les femmes, à cet aspect, se levèrent de table comme des furibondes et coururent, les unes s’assurer de la porte en la fermant à doubles verrous, les autres s’armer de verges, de bâtons et de cordes ; et Léonide, dans ce moment, se dépouillant de sa douceur :
— Allons, allons, monsieur le voluptueux, s’écria-t-elle, voyons s’il y a lieu de vous dédommager ici de vos dépenses.
— Non, non, madame, repartit la plus intime, c’est à moi qu’est due la gloire de l’attacher au piquet.
— Madame, reprit brusquement la plus vieille, mon âge, s’il vous plaît, me met en droit de paraître la première sur la scène, Qu’on me tire donc du feu cette poêle enflammée que j’en consume tout à l’heure cet impur.
Ce qui fut dit fut en même temps exécuté, et la vieille à l’instant me fit une application du fer étincelant sur le cœur.
Je fis alors des cris à ébranler le mont Caucase ; mais en vain je voulais adoucir le courroux de ces mégères, il fallut souffrir ici tout ce que la tyrannie put leur suggérer. Le ciel en colère me désarma de toute ma force, je sentis même que j’étais palpable comme le commun des hommes ; au moins étais-je beaucoup plus sensible qu’à l’ordinaire, en sorte que l’ardeur de la poêle à feu me fit effectivement trouver des douleurs qui véritablement eurent bientôt effacé tout ce que j’avais d’abord senti pour Léonide.
Encore si cette troupe se fût bornée à ce dernier coup de fureur ; mais résolue d’augmenter mon martyre par plusieurs supplices, les coiffures bas et les manches retroussées, elle fit tomber sur mon corps une grêle de coups, qui ne cessa qu’au défaut de verges ; après quoi, par le conseil de la plus jeune, je fus plongé plusieurs fois dans une chaudière d’eau bouillante.
« afin, disait-on, de me sauver d’une pleurésie froide qui m’aurait absolument menacé sans cette précaution. »
Nous en étions là, lorsque, sur la maudite pensée de Léonide de me laver la tête, on se présenta pour m’arracher un bonnet dont je m’étais secrètement coiffé avant de nous mettre à table.
Ô dieux ! que s’en fallut-il qu’on ne vît mes longues oreilles.
Dans cette crainte, m’étant jeté hors de la chaudière comme un furieux, je me fis jour de moi-même à travers la troupe qui m’environnait de toute part. Mais lorsque la porte, chancelante sur ses gonds, me promettait un large passage, mes bourreaux se rejettent sur moi et tentent de me remettre de nouveau dans le bain.
On sue à grosses gouttes en s’efforçant de me charger de cordes. Pendant qu’on travaille à m’attacher un bras, l’autre terrasse à mes pieds tout ce qu’il rencontre.
On crie, on jure, on tempête ; je gémis, je menace, je hurle. On met en pièces le bonnet que je défends d’une main. Léonide se présente en colère et crie de le mettre en morceaux : je résiste. On me porte des gourmades que je rends à celui-ci, à celle-là et de la manière que je peux.
Mais enfin, par un nouvel effort auquel je ne m’attendais plus, toute la troupe étant tombée sur mes bras et ayant, de cette sorte, étouffé le reste de leur vigueur par son propre poids, elle arracha sans peine le bonnet de ma tête où, certainement, elle eut aperçu mes tuyaux auriculaires, sans ma précaution à les couvrir du chapeau du mari de Léonide, qui se trouva sous mes mains.
La troupe chante victoire, arrose son butin du jus délicieux de mes carafes ; elle fait même un débris des cristaux et des verres, en signe de réjouissance ; mais tandis qu’elle s’occupait à considérer attentivement la bizarre structure de mon bonnet, je profitai de l’occasion pour me débarrasser de mes liens, et ne faisant qu’un saut à une corde qui pendait à une fenêtre voisine, je me glissai subtilement dans la cour et, de là, je courus dans l’auberge où j’ai actuellement mon domicile.
