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Le Diable dupé par les femmes/L’auteur à sa femme

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L’AUTEUR À SA FEMME

Ma petite femme.

Voici deux Diables, qui, bien que zélés défenseurs de votre sexe, ne peuvent néanmoins se résoudre à paraître en public, sans vous avoir auparavant demandé l’honneur de votre suffrage.

J’ose me persuader que vous les recevrez d’autant plus volontiers, qu’ils m’assurent n’avoir d’autre intention, dans leur visite, que de vous entretenir un moment de leurs aventures, lesquelles vous trouverez, je m’assure, d’autant plus singulières, qu’il est effectivement difficile d’en pouvoir faire accroire à des esprits de cette trempe. On sait assez qu’un grand nombre de belles ont un secret tout particulier pour se faire des maris commodes, et que sans savoir ni grec, ni latin, elles trompent et enchantent les plus éclairés philosophes.

Mais, ma petite femme, triompher du Diable et de ses ruses, c’est, à mon sens, une victoire qui vous met au-dessus des Achille et des Alexandre. Ne présumez pas de là pourtant que la nouveauté d’un tel spectacle doive être indifféremment reçue du public.

— Quelle folie ! quelle puérilité ! s’écriera ce critique censeur, un homme a-t-il bien le front d’oser avancer pour système, que le Diable est susceptible d’amour ?

Mais ce vieux misanthrope ne remarque peut-être pas qu’il est lui-même ce Diable qu’il censure, et que les particularités qu’il lui débite, ne sont que les plus faibles ébauches de ses anciennes folies. Celui-ci en rejettera les paroles et les conceptions, comme aidant de paradoxes opposés à la bonne morale ; cet autre, à la vérité, un peu plus traitable, mais d’ailleurs écolier superstitieux de la grammaire, fera remarquer des barbarismes et des incongruités jusqu’aux moindres points et virgules.

Enfin, ma petite femme, notre pauvre Diable, partout en butte aux affronts et aux outrages, deviendra la risée générale de la cohue, et le triste et malheureux jouet des guêpes du Sacré Vallon. En vain pour le défendre, j’alléguerai l’allusion ou la métaphore. Le Diable dupé sera écouté comme un fourbe, et la fidélité des femmes renvoyée aux livres trivials des histoires apocryphes.

— Mais, me direz-vous, s’il est vrai que nos Diables doivent subir un si triste sort, vous auriez raison de nous épargner la folle dépense de les mettre sous presse.

L’avis est, à la vérité, digne d’une femme de votre économie. Mais si vous saviez que c’est la manie des sages de vouloir connaître les ouvrages condamnés par les sots, vous jugeriez, sans doute, plus favorablement des aventures que je vous présente. Que dis-je ? Il y aura même peu de femmes qui, flattées d’une victoire attachée à votre sexe, ne mettent volontiers cinq ou six sous[1] à un Diable qu’elles pourront partout citer comme garant de leur fidélité.

Vous concevez, sans doute, que bientôt assaillis de curieux et d’acheteurs, l’imprimeur sera contraint de relever les formes, et le libraire d’augmenter le prix des exemplaires.

Vous riez ? Je crois qu’effectivement je me trompe, et qu’au lieu de voir nos Diables marcher en triomphe dans les rues, nous aurons, vous et moi, la triste satisfaction de les voir pourrir dans un cabinet.

J’espère tout néanmoins de la bienveillance des lecteurs, et suis avec la sincérité que je vous dois,

Ma petite femme.

Votre très humble, fidèle et affectionné mari.


  1. C’est le prix que se vendait la première partie de cet opuscule.
    Note des Éditeurs.