Le Diable dupé par les femmes/Première partie

PREMIÈRE PARTIE
UI, cher Grimouille, je suis amoureux,
et ce qui rend aujourd’hui
ma flamme inutile, c’est que la
prudence de la personne aimée a prévalu
sur mes ruses. On ne parle même plus de
mon martyre que pour en divertir les
cercles, et il n’est pas jusqu’aux Socrates
du temps, les plus sombres, qui n’aient ri de
tout leur cœur, en apprenant les circonstances
de ma défaite.
Effectivement un Diable amoureux qui voit succéder à ses dépenses et à ses soins la honte de se voir chargé d’opprobres et de coups : des événements si peu ordinaires à des gens de notre étoffe, ne sont pas tout à fait indignes de l’attention des sages, lesquels, ne doutant plus de notre insuffisance, ne manqueront pas de se divertir de nos artifices, et de publier que l’amour et les femmes nous rendent impotents, sans jambes, sans yeux et peut-être sans oreilles.
Il est vrai que ma frayeur ne m’a permis de m’arracher qu’à moitié d’entre les mains de la fière Léonide et que ma précipitation à fuir, m’a déterminé, plutôt que de tout risquer, à laisser ma jambe de bois chez elle. Mais enfin le sort du combat a autrement disposé de mes oreilles, quoique franchement on ne les a pas plus épargnées que tout le reste de ma figure ; et si mon adresse ne m’eût heureusement dérobé à la fureur de la troupe mutinée, peut-être bien qu’il me serait effectivement arrivé quelque chose de pis.
Bien t’a pris, ma foi, de ce qu’à la faveur de ta perruque blonde, on ne t’a pas reconnu pour le Midas des sombres demeures, car la brune venant à te reconnaître pour tel, dès tes premières visites, je veux croire que la scène de la bastonnade n’eût jamais passé jusqu’au second acte.
Loin de lui découvrir le pot aux roses, je donnais, au contraire, tous mes soins à éloigner de sa mémoire tout ce qui pouvait la porter au soupçon et à la défiance.
Elle avait lu dans de fameuses pasquinades, qu’un Diable, marqué au B en plusieurs endroits, avait depuis peu formé quelques habitudes dans Paris ; mais persuadé que je n’étais pas le seul dans cette grande ville en qui la nature se voit ainsi tronquée, j’allais hardiment mon grand chemin, sans craindre d’être découvert.
D’une jambe à simple structure que je traînais à la faveur d’une béquille, je m’en fis construire une autre sur le naturel et dont le principal ressort me fut donné par un fameux mécanicien de cette ville ; — car en matière de mécanique, les Français sont plus Diables que nous, — lequel me rendant ce service, crut, en me voyant couvert d’un habit bleu, obliger quelque officier réformé ou quelque plaideur illustre nouvellement arrivé par les coches d’Évreux.
Un large plumet flottant sur les bords d’un grand castor, une perruque à la financière, tapée sur mon large estomac, une épée relevée d’or et d’agate à mon côté, un beau bas d’Angleterre tiré sur ma jambe artificielle, je peux dire que tout était dans l’ordre. D’ailleurs je sus toujours si bien accorder ma contenance au bruit que j’avais fait répandre de ma prétendue noblesse, que Léonide donnant à pleines voiles dans le piège, devint la plus opiniâtre de toutes à me rendre les honneurs légitimement dus aux nobles de la première classe.
Je n’ignore rien de tout ce que tu as fait pour te mériter l’estime de cette belle. Je sais même que pour soutenir heureusement ton faste, sans beaucoup t’intéresser au malheur d’une troupe de pauvres domestiques injustement accusés, tu n’as pas fait difficulté de forcer les coffres d’un riche agioteur et de saigner, tout d’un coup, son trésor et son dieu, de douze sacs de mille écus d’or de bon aloi.
Je sais encore que deux habits chargés d’un galon d’or et d’argent le plus fin, s’éclipsèrent, le même jour, aux yeux d’un pauvre valet de chambre à qui on retint les gages de vingt années. Je ne suis, dis-je, que trop instruit de tout cela, et il ne me reste plus rien à savoir de ce qui te concerne, sinon un précis de ton entrée et de ta disgrâce chez ta belle.
C’est, mon cher Grimouille, me demander, en peu de paroles, un long discours. Mais comme tu es celui de tous les Diables que je crois le plus digne de mes confidences, asseyons-nous un moment sous cet étal, et voyons par le récit de mes aventures, si l’on peut encore compter quelque chose sur l’amitié apparente des femmes.
