Le Diable dupé par les femmes/Seconde partie

SECONDE PARTIE
OILA, mon cher Grimouille, ce
que m’a valu la ruse des femmes.
Trop heureux encore si, à la vue
des rigueurs de Léonide, je pouvais faire
succéder la haine à l’amour ; mais parce
qu’elle a un sort particulier pour se gagner
les cœurs, nonobstant tout ce que tu as
entendu, je ne puis encore penser à elle
sans méditer les moyens de pouvoir m’en rapprocher.
Vrai, après un événement si particulier, tu aurais raison de confier l’histoire de tes amours à quelque docte pour en divertir la postérité ; au moins en tirerait-elle cet avantage, que, voyant un Diable amoureux maltraité des belles, peut-être les esprits apporteraient plus de modération à décider de leur mérite.
On verrait sans doute moins de partisans s’élever contre un sexe dont les vertus passent souvent dans leur bouche pour des ridicules et des défauts. On n’entendrait plus de faux réformateurs lui prescrire des règles de fidélité ; un grand nombre de maris seraient plus prévenus en faveur de la foi conjugale et, pour tout dire en deux mots, le mérite serait plus connu et la vertu traitée avec plus d’honneur.
Effectivement, après ce qui m’est arrivé, on ne doit plus juger des effets par les apparences : car tel croyant trouver une colombe en une femme, se voit assailli par un tigre pour peu qu’il s’émancipe.
À voir la conduite de Léonide, on estimerait lui faire une injustice notable en la croyant capable de la plus faible résistance. Rien de plus doux, de plus prévenant ; ses gestes mêmes semblent sentir ce qu’ils inspirent. Elle caresse, elle flatte, elle soupire ; mais on ne la touche pas du bout du doigt, que c’est un Diable qui crie, qui égratigne, et qui fait trouver la mort à ses pieds.
Ainsi, cher Mousille, la rose, riante dans sa pourpre, repousse par ses épines la main qui la cueille avec trop d’ardeur. Le papillon se laisse éblouir à la clarté de la lumière ; mais il ne s’en approche pas plutôt qu’il y périt et s’y brûle. Il en est très souvent des belles comme de cette clarté dont les caresses et les douceurs sont des pièges où les sots se laissent prendre.
Ce n’est pas qu’une trop grande affabilité soit toujours louable en une femme ; mais j’en connais mille qui ne parlant que de ris et d’amours, ont cent fois plus de fermeté que certaines vestales qui se font un bouclier de leur sévérité.
Pour moi, je le confesse, je ne fis jamais de plus faibles conquêtes qu’auprès d’une femme galante. Son âme aguerrie à toutes sortes d’attaques me donne incomparablement plus de soin que les sacrées grimaces d’une fausse prude ; celle-ci souvent se dérangera à la vue d’un mitron mal peigné, pendant que celle-là sera ferme à tout le genre humain ; et la conduite de l’une et de l’autre sera d’autant plus trompeuse que celle-ci demeurera souvent attachée à la vertu en se prêtant aux hommes, et cette autre aux vices les plus honteux en renonçant, en apparence, à toute société civile.
On peut, en effet, dire du beau sexe qu’il sait également dissimuler le bien et le mal dont il est capable, et certes Protée, dans tous ses caprices, me donnerait beaucoup moins de gêne que les grimaces trompeuses des femmes de ce siècle.
Couvrir ses défauts d’un visage emprunté de pudeur et de piété, ne parler de prières et de mortifications, que pour traiter avec plus de licence de débauches et d’intrigues, je sais que c’est là le train ordinaire de l’hypocrisie ; mais lorsque l’esprit de la femme sera assez supérieur pour servir à l’innocence et aux hommes tout ensemble, c’est véritablement ce qui me passe, et ce que tout autre, cent fois plus Diable que moi, ne comprendra jamais.
Tout beau, camarade, ne nous emportons point : deux mots de réflexions vont trancher le nœud qui t’embarrasse. Je t’ai déjà dit, et je te le répète encore, qu’une affabilité affectée chez les femmes n’est pas toujours de saison ; elle n’est pas même de bon exemple. J’ajoute à cela que cette même affabilité n’est pas un témoignage assuré de leur pudeur, comme il est vrai de dire que ce ne fut jamais par cette voie qu’elles s’acquirent le trésor d’une parfaite innocence ; mais je n’infère pas de là que toute femme enjouée est ordinairement vicieuse.
Quant au troisième chef, c’est une vérité constante, que la femme est naturellement née pour la société, et qu’il lui est aussi difficile de se refuser le plaisir de converser, qu’il est peu naturel aux oiseaux de se dompter sur leur ramage. Il n’est pas moins probable que la conversation ne subsiste que par le secours d’une grande affabilité, que l’honnêteté, la politique, la déférence, la politesse et la douceur, y eurent de tout temps préséance, et en furent comme le fondement et la base.
Or la France étant le climat du monde où toutes ces qualités soient le mieux établies, il ne faut pas s’étonner si la galanterie, qui est le principal caractère de cette nation, fait aujourd’hui voir chez les femmes qui la composent, ces dehors et ces manières aisées, qui naissent ordinairement avec elles.
Il s’en trouve effectivement qui ne sont pas fâchées de se voir amuser par les vagues protestations d’un amour étranger ; mais ce sera dans ces conjonctures mêmes, que, se parant de rubis et de fleurs, elles donneront tous leurs soins pour se rendre agréables aux yeux de ceux qui les approchent ; mais l’enfant de Cythère ne montre pas plutôt ses flèches, que changeant aussitôt de décoration et de conduite, elles lui feront sentir par les verges, qu’il n’est qu’un étourdi et un enfant, et à l’amant un impertinent et un téméraire.
C’est, mon cher Grimouille, le problème que je me formais, il y a quelques jours, à savoir : si les coquettes sont les plus susceptibles, et si c’est ordinairement de cette affection que procèdent les galanteries communes des femmes.
Un Diable peut-il former des doutes de cette outrance ! Non, non, pauvre Mousille, ne donne pas dans cette erreur. Nérine, par exemple, aurait, il y a longtemps, rompu avec le jeune Alcippe, si son mari ambitieux ne lui avait expressément ordonné de l’amuser pendant que, de son côté, il travaillera à se revêtir de son emploi. Mais non.
À quoi bon, diras-tu, ces conférences et ces privautés entre la jeune Léonice et le vieux Tancrède ? Entre dans sa maison et prête un moment l’oreille aux plaintes que les deux époux forment le soir, enfermés dans leur chambre.
Bientôt, cher Mousille, tu apprendras que la triste Léonide cherche, dans son importun, le fond d’une affaire où l’honneur de son mari est secrètement effleuré : que Tancrède enfin, le plus passionné de ses prétendants, mais le plus dangereux, va pour jamais diffamer sa famille et ses enfants si malheureusement elle fait mine de le rebuter.
Il est vrai que la facilité de Lucile à recevoir indifféremment toutes sortes de visages, ne peut absolument avoir lieu entre les femmes d’une vraie probité.
Mais quoi ! Les brusqueries de son mari ont déjà fait tomber deux fois la boutique, et pour peu qu’elle adopte sa mauvaise humeur, il faut parler ou de prendre le chemin de la Conciergerie, ou de passer secrètement en Hollande.
On dit hautement que la maison de la sage Éléonore est un lieu où la jeunesse ne puise que de très mauvaises mœurs. C’est vrai ; mais si l’on était bien persuadé que ce sont les débauches de son mari qui attirent cette multitude de petits-maîtres qui tombent tous les soirs chez elle, je veux croire qu’on tiendrait sur cette beauté des propos plus judicieux.
Je tombe d’accord que le veuvage de Célise demanderait une vie plus régulière. Mais elle a deux filles à pourvoir et dont l’esprit est si émoussé, qu’elles ne savent pas souvent la différence d’un homme, d’une roue.
Cependant, elles crient qu’elles veulent un mari, et parce que personne ne se présente, la mère est obligée de prendre ce certain caractère qui donne lieu à tous ces contes que l’on publie de son enjouement. Ce n’est pas néanmoins qu’elle soit d’elle-même fort jalouse de la société des hommes, car la bonne dame n’en aima jamais qu’un, qui fut son mari ; encore fut-ce toujours avec cette restriction qu’en six ans qu’elle a vécu avec lui, elle a passé un lustre entier à désirer sa mort.
Enfin, mon pauvre Mousille, la plupart des femmes sont d’autant plus éloignées de ce que tu as cru, que leur conduite a pour l’ordinaire des objets fort différents et n’offrent des apparences que pour avoir le plaisir de se faire des esclaves et des dupes.
À t’entendre prononcer en faveur des femmes, je croirais volontiers que tu en affectionnes aussi quelqu’une en particulier. Au reste, mon cher Grimouille, je défère d’autant plus volontiers à tes sentiments que, n’y eût-il de femmes vertueuses que l’aimable Léonide, je suis toujours prêt de faire grâce à toutes les autres à sa considération.
C’est fort bien fait, mais je ne conclus pas de là que la pudeur soit également reçue chez les belles. Heureuse, mon cher Mousille, trois et quatre fois heureuse, la ville où l’on ne compte aujourd’hui que quatre Messalines !
On sait assez qu’un grand nombre de femmes ne sont aujourd’hui fidèles que par arrêt. Que, dis-je ? Rien n’est capable de rompre leur libertinage, car comme a fort bien dit un satirique[1].
Dans le crime il suffit qu’une fois on débute
Une chute toujours attire une autre chute ;
L’honneur est comme une île escarpée et sans bords,
Où l’on ne rentre plus dès qu’on en est dehors.
En sorte que si elles cèdent en quelque chose à la voix supérieure qui menace, ce n’est véritablement que pour vivre avec plus de licence, et pour mieux couvrir les saletés de leurs désordres. N’en doutons point, cher Mousille.
La vertu pour agir ne veut être contrainte,
Elle tombe et languit sitôt qu’elle est en crainte ;
Et la volonté seule agissant sur les cœurs
Peut seule réformer ou corrompre les mœurs.
En vain, par les châtiments et les menaces, un mari prétendrait faire rentrer une femme dans la glissante lice de l’honneur, d’où elle est sortie, si par un repentir animé par la honte elle ne se porte volontairement à couper les racines de la passion qui domine.
En effet, que doit-on attendre du caprice d’un homme qui, à la vue d’un torrent répandu dans ses champs, irait, armé d’une verge, le menacer de sa colère si, prompt à lui obéir, il ne remonte incontinent sur ses digues ? N’est-ce pas comme s’il prétendait fixer le vol impétueux des aquilons lorsqu’ils se rendent maîtres de la campagne ? Et ne lui serait-il pas plus aisé, à ton sens, de réprimer le flux et le reflux du fier élément, pour ne lui pas faire ici cette question, savoir : s’il est en sa puissance de changer les saisons et les âges, et enfin s’il peut quelque chose sur la révolution régulière des astres ?
Non, non, cher Mousille, un esprit rétif ne se gouverne pas de la sorte, l’opiniâtreté ne se guérit point par l’opiniâtreté : et un axiome qui aura toujours son cours, c’est que la crainte ne sert d’ordinaire qu’à irriter les inclinations pour le mal, et qu’un moyen infaillible pour ébranler la vertu d’une femme, c’est souvent de lui recommander d’être fidèle.
Cependant je ne vois pas qu’une molle complaisance à tolérer lâchement les désordres d’une femme, puisse absolument avoir lieu. Le mal n’est point une voie légitime pour procurer le bien, et un mari qui autoriserait les débauches de sa compagne, deviendrait lui-même un vrai monstre d’iniquité.
Ma pensée n’est pas d’établir une si pernicieuse maxime. Comme toi, je sais ce qui peut être dit et défendu sur ce sujet. Mais toutes réflexions à part, un homme allié à une femme entêtée de son libertinage, viendra plutôt à bout de se soumettre les peuples les plus barbares que de la pouvoir faire changer de sa propre autorité.
Je crois qu’effectivement la femme se rendrait beaucoup plus docile si le mari plus sage et plus tempéré apportait plus de modération dans le zèle qui l’anime. Car enfin, je crois qu’en effet, il en est de la raideur sur les esprits, comme du vinaigre dans les précieuses liqueurs, où l’amertume corrompt beaucoup plus qu’elle ne corrige.
D’ailleurs la femme est un animal qui devient souvent sourd à toute autre voix qu’à celle de la douceur ; sa pente naturelle à vouloir être en tout applaudie, l’excite volontiers à la révolte, pour peu qu’on lui résiste avec trop d’aigreur.
« — Oui, disait l’autre jour un mari à sa compagne, ou je vous ferai sentir le pouvoir que le ciel et mon sexe me donnent sur vous, ou vous changerez certainement de conduite.
« — Mon cœur, répondit ingénument la brune, votre résolution est digne d’un homme de votre zèle : mais si j’étais votre mari, comme je ne suis que votre femme, je ne voudrais pas m’engager par des serments faits à la hâte ; car enfin je pourrais être parjure.
« — Pourquoi cela ? reprit brusquement le mari étonné ?
« — C’est, repartit la femme en s’en allant, qu’une femme a sa tête comme un mari a ses volontés, et que le bonhomme n’est obéi qu’autant qu’on veut bien lui déférer. »
Mon dessein était d’abord de te faire connaître, cher Mousille, que les maris ne sont effectivement les dupes de leurs propres soins que parce qu’ils donnent beaucoup moins à la douceur, qu’à l’autorité.
Au reste, je reconnais qu’il n’y a pas moins de lâcheté à permettre le crime, qu’il est honteux de le commettre, et que si le mari ou la femme a eu le malheur de faire quelque rupture dans le mariage, il est de la sagesse de l’autre de s’employer aussitôt à remettre les choses dans l’état où elles doivent être.
Mais quoi ? Parce que le pied d’une femme lui aura malheureusement glissé, un mari doit-il pour cela se munir de pierres pour la lapider ?
Ma foi, si tous les maris se gouvernaient avec cette chaleur, véritablement on verrait aujourd’hui le nombre des femmes étrangement diminué.
C’est qu’il faudrait, mon cher Grimouille, que tous les maris fussent une bonne fois convaincus de ce qu’un père disait, il y a quelques jours à son fils.
« — Mon fils, lui disait-il, si dans le mariage où vous vous êtes engagé, il est échappé une parole, une action indiscrète, que sert-il de la reprocher et de quereller à tout propos là-dessus. Apportez-y le remède que vous aurez le plus prompt, et s’il n’y en n’a point, ayez soin de l’étouffer dans le silence[2]. »
C’est, mon cher Grimouille, mot pour mot, le passage tel que je l’ai entendu.
Ma mémoire ne me dénierait pas le reste, si l’amour me permettait de m’étendre davantage. Mais il est de mon honneur, il est même de notre intérêt, de tenter de me regagner les bonnes grâces de la vertueuse Léonide.
D’ailleurs, je ne puis absolument vivre hors la présence de cette aimable personne. Ainsi, cher Grimouille, pardon s’il faut déjà parler de nous séparer, il s’agit d’aller moissonner des lauriers que ma trop grande crédulité m’a sottement fait perdre.
J’y cours, cher Grimouille, et j’espère une réussite d’autant plus heureuse, que je vais tout tenter pour pouvoir duper à mon tour Léonide et ses compagnes.
Adieu.