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Le Diable dupé par les femmes/Texte entier

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L’AUTEUR À SA FEMME

Ma petite femme.

Voici deux Diables, qui, bien que zélés défenseurs de votre sexe, ne peuvent néanmoins se résoudre à paraître en public, sans vous avoir auparavant demandé l’honneur de votre suffrage.

J’ose me persuader que vous les recevrez d’autant plus volontiers, qu’ils m’assurent n’avoir d’autre intention, dans leur visite, que de vous entretenir un moment de leurs aventures, lesquelles vous trouverez, je m’assure, d’autant plus singulières, qu’il est effectivement difficile d’en pouvoir faire accroire à des esprits de cette trempe. On sait assez qu’un grand nombre de belles ont un secret tout particulier pour se faire des maris commodes, et que sans savoir ni grec, ni latin, elles trompent et enchantent les plus éclairés philosophes.

Mais, ma petite femme, triompher du Diable et de ses ruses, c’est, à mon sens, une victoire qui vous met au-dessus des Achille et des Alexandre. Ne présumez pas de là pourtant que la nouveauté d’un tel spectacle doive être indifféremment reçue du public.

— Quelle folie ! quelle puérilité ! s’écriera ce critique censeur, un homme a-t-il bien le front d’oser avancer pour système, que le Diable est susceptible d’amour ?

Mais ce vieux misanthrope ne remarque peut-être pas qu’il est lui-même ce Diable qu’il censure, et que les particularités qu’il lui débite, ne sont que les plus faibles ébauches de ses anciennes folies. Celui-ci en rejettera les paroles et les conceptions, comme aidant de paradoxes opposés à la bonne morale ; cet autre, à la vérité, un peu plus traitable, mais d’ailleurs écolier superstitieux de la grammaire, fera remarquer des barbarismes et des incongruités jusqu’aux moindres points et virgules.

Enfin, ma petite femme, notre pauvre Diable, partout en butte aux affronts et aux outrages, deviendra la risée générale de la cohue, et le triste et malheureux jouet des guêpes du Sacré Vallon. En vain pour le défendre, j’alléguerai l’allusion ou la métaphore. Le Diable dupé sera écouté comme un fourbe, et la fidélité des femmes renvoyée aux livres trivials des histoires apocryphes.

— Mais, me direz-vous, s’il est vrai que nos Diables doivent subir un si triste sort, vous auriez raison de nous épargner la folle dépense de les mettre sous presse.

L’avis est, à la vérité, digne d’une femme de votre économie. Mais si vous saviez que c’est la manie des sages de vouloir connaître les ouvrages condamnés par les sots, vous jugeriez, sans doute, plus favorablement des aventures que je vous présente. Que dis-je ? Il y aura même peu de femmes qui, flattées d’une victoire attachée à votre sexe, ne mettent volontiers cinq ou six sous[1] à un Diable qu’elles pourront partout citer comme garant de leur fidélité.

Vous concevez, sans doute, que bientôt assaillis de curieux et d’acheteurs, l’imprimeur sera contraint de relever les formes, et le libraire d’augmenter le prix des exemplaires.

Vous riez ? Je crois qu’effectivement je me trompe, et qu’au lieu de voir nos Diables marcher en triomphe dans les rues, nous aurons, vous et moi, la triste satisfaction de les voir pourrir dans un cabinet.

J’espère tout néanmoins de la bienveillance des lecteurs, et suis avec la sincérité que je vous dois,

Ma petite femme.

Votre très humble, fidèle et affectionné mari.


LE
DIABLE DUPÉ
PAR LES FEMMES

PREMIÈRE PARTIE

Mousille.


O UI, cher Grimouille, je suis amoureux, et ce qui rend aujourd’hui ma flamme inutile, c’est que la prudence de la personne aimée a prévalu sur mes ruses. On ne parle même plus de mon martyre que pour en divertir les cercles, et il n’est pas jusqu’aux Socrates du temps, les plus sombres, qui n’aient ri de tout leur cœur, en apprenant les circonstances de ma défaite.

Grimouille.

Effectivement un Diable amoureux qui voit succéder à ses dépenses et à ses soins la honte de se voir chargé d’opprobres et de coups : des événements si peu ordinaires à des gens de notre étoffe, ne sont pas tout à fait indignes de l’attention des sages, lesquels, ne doutant plus de notre insuffisance, ne manqueront pas de se divertir de nos artifices, et de publier que l’amour et les femmes nous rendent impotents, sans jambes, sans yeux et peut-être sans oreilles.

Mousille.

Il est vrai que ma frayeur ne m’a permis de m’arracher qu’à moitié d’entre les mains de la fière Léonide et que ma précipitation à fuir, m’a déterminé, plutôt que de tout risquer, à laisser ma jambe de bois chez elle. Mais enfin le sort du combat a autrement disposé de mes oreilles, quoique franchement on ne les a pas plus épargnées que tout le reste de ma figure ; et si mon adresse ne m’eût heureusement dérobé à la fureur de la troupe mutinée, peut-être bien qu’il me serait effectivement arrivé quelque chose de pis.

Grimouille.

Bien t’a pris, ma foi, de ce qu’à la faveur de ta perruque blonde, on ne t’a pas reconnu pour le Midas des sombres demeures, car la brune venant à te reconnaître pour tel, dès tes premières visites, je veux croire que la scène de la bastonnade n’eût jamais passé jusqu’au second acte.

Mousille.

Loin de lui découvrir le pot aux roses, je donnais, au contraire, tous mes soins à éloigner de sa mémoire tout ce qui pouvait la porter au soupçon et à la défiance.

Elle avait lu dans de fameuses pasquinades, qu’un Diable, marqué au B en plusieurs endroits, avait depuis peu formé quelques habitudes dans Paris ; mais persuadé que je n’étais pas le seul dans cette grande ville en qui la nature se voit ainsi tronquée, j’allais hardiment mon grand chemin, sans craindre d’être découvert.

D’une jambe à simple structure que je traînais à la faveur d’une béquille, je m’en fis construire une autre sur le naturel et dont le principal ressort me fut donné par un fameux mécanicien de cette ville ; — car en matière de mécanique, les Français sont plus Diables que nous, — lequel me rendant ce service, crut, en me voyant couvert d’un habit bleu, obliger quelque officier réformé ou quelque plaideur illustre nouvellement arrivé par les coches d’Évreux.

Un large plumet flottant sur les bords d’un grand castor, une perruque à la financière, tapée sur mon large estomac, une épée relevée d’or et d’agate à mon côté, un beau bas d’Angleterre tiré sur ma jambe artificielle, je peux dire que tout était dans l’ordre. D’ailleurs je sus toujours si bien accorder ma contenance au bruit que j’avais fait répandre de ma prétendue noblesse, que Léonide donnant à pleines voiles dans le piège, devint la plus opiniâtre de toutes à me rendre les honneurs légitimement dus aux nobles de la première classe.

Grimouille.

Je n’ignore rien de tout ce que tu as fait pour te mériter l’estime de cette belle. Je sais même que pour soutenir heureusement ton faste, sans beaucoup t’intéresser au malheur d’une troupe de pauvres domestiques injustement accusés, tu n’as pas fait difficulté de forcer les coffres d’un riche agioteur et de saigner, tout d’un coup, son trésor et son dieu, de douze sacs de mille écus d’or de bon aloi.

Je sais encore que deux habits chargés d’un galon d’or et d’argent le plus fin, s’éclipsèrent, le même jour, aux yeux d’un pauvre valet de chambre à qui on retint les gages de vingt années. Je ne suis, dis-je, que trop instruit de tout cela, et il ne me reste plus rien à savoir de ce qui te concerne, sinon un précis de ton entrée et de ta disgrâce chez ta belle.

Mousille.

C’est, mon cher Grimouille, me demander, en peu de paroles, un long discours. Mais comme tu es celui de tous les Diables que je crois le plus digne de mes confidences, asseyons-nous un moment sous cet étal, et voyons par le récit de mes aventures, si l’on peut encore compter quelque chose sur l’amitié apparente des femmes.



HISTOIRE
DE
MOUSILLE ET DE LÉONIDE

Séparateur


Mousille.


A VANT d’entrer en matière, mon cher Grimouille, je crois qu’il est à propos, tant pour justifier ma flamme, que pour te prouver ma délicatesse, de te donner d’abord une légère idée de celle qui m’a vu gémir sous ses chaînes ; et, pour trancher court, Léonide est, parmi les belles, ce que la rose est parmi les fleurs.

Elle est d’une taille avantageuse, l’air aisé, les yeux vifs, la tête régulièrement belle, un teint où les roses et les lis ont répandu leurs plus vives couleurs, et avec ces avantages, un certain je ne sais quoi que l’on sent beaucoup mieux qu’il n’est possible de l’expliquer. Une chose seulement qui peut rendre son portrait défectueux, c’est qu’elle souffrirait plutôt la torture que de passer un ïota de la pudeur et qu’elle n’a d’yeux que pour son mari.

Cependant elle est d’un accès d’autant plus facile, qu’elle est la femme du monde la plus prévenante et la plus honnête. Pour moi, elle ne m’eut pas plutôt admis dans ses entretiens, qu’épris également de son esprit et de sa douceur, elle m’inspira d’abord assez de confiance pour lui faire un aveu de ma flamme naissante.

Accoutumée à ces sortes de déclarations, elle me paya d’abord par un regard capable d’embraser le cœur le plus froid : puis ayant jeté un profond soupir :

— S’il est vrai, dit-elle d’un air un peu embarrassé, que vous soyez aussi amoureux, que vous le dites, vous saurez me fournir les moyens de vous donner des témoignages assurés de mon estime.

Ce compliment fut accompagné de plusieurs paroles si honnêtes que, ne doutant plus de son amour, je crus véritablement qu’elle m’était déjà asservie.

Tel fut d’abord, cher Grimouille, le succès de mes premières visites chez cette beauté incomparable.

Alors, mettant en usage le mensonge et les ruses, — car ces deux choses sont inséparables des amants, — je ne m’appliquai plus qu’à lui donner une idée avantageuse de mes prétendues facultés. Je me proposai donc de lui en imposer du côté de ma naissance, et comme l’expérience m’a souvent fait connaître qu’un amant encensé par lui-même est toujours suspect, je m’avisai d’un moyen qui eut tout le succès que j’en pouvais attendre.

Ce fut qu’ayant revêtu un crocheteur du plus riche de mes habits, et moi sous une livrée hétéroclite que j’avais louée aux halles, nous fûmes ensemble chez Léonide dans un fiacre, lui dedans et moi derrière, et là, copiant l’homme de conséquence, il se mit à demander à cor et à cri le baron de Diaboque, « car, disait-il, je lui avais donné rendez-vous pour me joindre. »

Léonide qui, jusqu’alors, avait ignoré mes titres, répondit au crocheteur gentilhomme, « qu’elle ne connaissait aucun baron de ce nom-là, et qu’à moins que ce ne fût un certain officier déferré d’un œil, et d’une jambe, qui lui avait rendu visite le même jour, elle n’avait aucune instruction à lui donner. »

Le crocheteur répliqua brusquement que c’était moi-même ; sur quoi s’étant tout à coup jeté sur l’éloge de mon œil, puis perdant la tramontane et confondant les termes que je lui avais prescrits, il dît d’un ton déclamateur, « qu’un boulet de canon me l’avait fait sauter de la tête dans une procession, pour dire action, que j’avais pensé perdre les deux jambes dans un cloaque, au lieu du mot attaque, » et cent autres choses qui ne firent pas moins rire Léonide qu’elles étaient, dans le fond, ridicules.

Ce stratagème eut néanmoins cet effet que Léonide prit le crocheteur et moi pour quelques gentilshommes étrangers ; mais comme je n’avais pas tout à fait lieu d’être content de mon rustre, je crus qu’en lui donnant un demi-louis dont nous étions convenus, je pouvais sans scrupule augmenter son salaire d’une volée de coups de canne, qu’effectivement je lui servis avec tout le courage d’un Diable outragé.

Le lendemain je ne manquai pas de me rendre de grand matin chez Léonide.

Elle me fit d’abord part de tout ce qui s’était passé à mon égard, et je feignis de concevoir du chagrin de ce qu’on commençait à me connaître. Mon équipage n’était pas encore levé, disais-je, parce que je voulais auparavant savoir quel serait mon rang en Cour ; puis sortant de mon chagrin comme avec violence, je retombai insensiblement sur les charmes de la brune.

Comme le caractère de son esprit la porte naturellement à compatir à la peine de tous ceux qui l’approchent, elle se montra beaucoup moins sensible à mes compliments qu’à l’inquiétude où je lui parus être pour mes intérêts.

Je pensai même me repentir d’avoir poussé trop loin la feinte ; mais dès lors regardant son zèle comme un augure certain de ma victoire, je lui expliquai ma flamme avec des termes si pressants, qu’à la fin fatiguée de mes soupirs, elle me répondit d’une voix douce et agréable. « qu’il n’y avait rien en elle qui méritât les protestations qu’elle venait d’entendre ; qu’au reste elle m’était d’autant plus dévouée, qu’elle se faisait toujours un plaisir secret, non seulement d’estimer une personne de mon rang, mais aussi de lui céder son cœur, lorsqu’elle lui abandonnait le sien avec tant de générosité. »

Je pris à la lettre cet aveu, qui, au fond, n’était que des paroles de compliments et de bienséance : et ce fut ici, mon cher Grimouille, que je conçus le fatal dessein de lui proposer la collation.

Je le vois, tu t’imagines que ma témérité ne fut payée que de mépris et d’outrages : que Léonide, enfin, ne montra pas moins de vigueur à combattre mes offres criminelles qu’elles étaient d’ailleurs indignes de son attention.

Non, non, cher Grimouille, sa politique donne ici lieu à d’autres conjectures et lui va faire tout autrement jouer son rôle. Comme elle avait eu l’adresse et qu’elle avait trouvé quelque plaisir de m’engager, il fallait aussi que je lui servisse de plaisant et de tambourinet, et qu’en étant devenu amoureux, j’en devinsse en même temps le martyr.

À peine donc lui eus-je porté la parole que tu as entendue, que me regardant d’une manière à rassurer le cœur le plus timide :

— Ah ! monsieur, s’écria-t-elle en versant quelques larmes, si vous n’avez pitié de ma faiblesse, je suis une femme perdue. Ciel faut-il que j’aie un mari !

— Madame, lui repartis-je, ce n’est nullement l’usage qu’une belle, résolue de disposer de son cœur, vienne jamais aux suffrages et qu’elle en demande permission à un époux : habile, au contraire, à se ménager des plaisirs qu’une folle naïveté lui pourrait disputer, elle regarde d’abord si celui à qui elle se dévoue est véritablement capable de secret et d’intrigues ; ensuite elle procède à tromper la vigilance inutile d’un mari suspect, et cela, en sauvant les apparences par une conduite purement extérieure, mais d’ailleurs édifiante.

Enfin, madame, ajoutai-je, quand une belle aime véritablement, et avec choix, son amour la rend si féconde en stratagèmes et en ruses, qu’un mari, fût-il un Ulysse ou un autre Œdipe, il n’est toujours qu’un écolier et un sot, pour peu qu’une épouse se mette en devoir de lui en imposer.

Je n’en dis pas davantage à cause de la présence de son mari qui survint là-dessus. Il était entré dans sa chambre pour lui dire d’aller recevoir la femme d’un président qui était venue lui rendre visite.

Ils sortirent donc ensemble ; mais comme Léonide m’avait vu tout rêveur et occupé, elle retourna incontinent sur ses pas et vint me réveiller de mon assoupissement par ces douces paroles :

— Allez ! méchant que vous êtes, me dit-elle, allez graver sur vos tablettes la victoire que votre complaisance remporte aujourd’hui sur moi ; ménagez-vous un cœur qui ne peut plus vous résister et préparez-vous à me venir entretenir demain pendant que mon mari sera en campagne. Adieu !

Telles furent, mon cher Grimouille, les paroles obligeantes avec lesquelles Léonide me congédia ; je m’en retournai donc dans mon auberge, néanmoins plus rêveur que jamais ; car je ne pouvais comprendre comment la brune avait pu se résoudre si tôt à me déclarer sa flamme.

Cependant je passai le reste de ce jour dans des inquiétudes inconcevables ; la nuit suivante me parut encore plus longue, et je crus véritablement que le bel astre du jour s’était pour jamais enseveli dans l’onde amère.

Mais l’heureux moment du rendez-vous étant enfin arrivé, je fis porter chez Léonide tout ce que je trouvai de plus exquis, tant pour le vin que la bonne chère ; ensuite je me rendis chez elle avec toute la promptitude d’un Diable passionné ; et elle n’ouvrit pas plutôt sa belle bouche, que ce fut pour me demander « si j’étais toujours dans les mêmes sentiments. »

Je lui répondis par des soupirs, que m’ayant elle-même reconnu toujours sincère, elle avait tort de me faire une telle demande.

Elle parut très satisfaite de cette réponse ; c’est pourquoi, m’ayant, dans ce moment, présenté la main, elle me conduisit elle-même dans une salle dont les fenêtres étaient condamnées et qui n’était éclairée que de la lumière de deux lustres.

Au premier aspect, je découvris une grande table chargée d’une riche vaisselle d’argent qui couvrait ses bords ; de grandes coupes de vermeil rangées tout autour du buffet, et une troupe de domestiques qui commençaient déjà à servir.

Mais une chose qui me donna d’abord un peu à penser et qui fut pour moi un sujet d’étonnement, c’est que je trouvai dans la même chambre une compagnie de femmes magnifiquement parées, toutes intimes de la maison, et qui pensèrent m’étouffer de caresses à mon arrivée.

Persuadé néanmoins que ces belles n’étaient venues là que pour avoir part à la fête, je revins aussitôt de ma surprise et chacun se mit à table. Les conviées prirent place toutes ensemble, et Léonide et moi nous montâmes au haut bout.

Alors coupant au court sur les cérémonies ordinaires, nous nous jetâmes sur les mets les plus appétissants où nous fîmes une brèche irréparable. On buvait avec la même chaleur, et les domestiques n’avaient de voix que pour me crier que les carafes étaient vides.

À la vérité je ne pouvais comprendre comment des femmes pouvaient donner place à la quantité de boisson qui se consommait ; pourtant ayant depuis observé qu’elles trinquaient souvent leurs coupes vides, je ne fis pas difficulté de rejeter sur l’ivrognerie des domestiques ce que j’attribuais d’abord à l’intempérance de nos belles.

Je portai d’abord de tels jugements, cher Grimouille, parce que j’ignorais que Bacchus, d’accord avec l’Amour, persécutait en moi l’amant et le buveur : cependant je renvoyai chercher de nouvelles carafes et chacun commença à dire librement le mot pour rire.

Les maris dupés fournirent un ample sujet de railleries et de pointes aux plus spirituelles.

On se mit après à chanter les passages choisis des plus beaux opéras, des stances amoureuses, des récits de quelques passionnés bergers, et Léonide ne nous eut pas plutôt fait entendre sa belle voix que, lui répondant par des saillies qui servaient de ripostes aux coups qu’elle me portait, nous formions, par ce moyen, elle et moi, un cœur qu’Apollon eût volontiers accompagné de sa lyre.

Toute la compagnie témoigna prendre beaucoup de plaisir à m’entendre ; c’est pourquoi passant tout d’un coup à ce qui pouvait flatter ma flamme, je me mis à chanter avec autant de grâce que d’harmonie les paroles suivantes :

Amours qui présidez aux doux combats des cœurs
Munis de bouquets et de fleurs,
Venez de deux amants couronner le martyre.
À quoi bon qu’un amant pour sa maîtresse expire,
Si d’ailleurs sottement
Il cèle son tourment ?
Pourquoi donc résister au penchant de notre âme ?
Cédons, chère Cloris, cédons à notre flamme.

Cet air plusieurs fois réitéré, me donna l’applaudissement général de la compagnie. Mais, ô dieux ! quelle fut alors ma surprise, lorsque, sur les mêmes bouts rimes, j’entendis un chœur de voix d’hommes me répondre par ces vers :

Maraud qui vainement crois séduire ces cœurs,
Munis de verges, non de fleurs,
Nous allons de tes feux couronner le martyre.
Quoi donc ! permettons-nous que ce paillard expire ?
N’allons pas sottement
Borner là son tourment.
Pourquoi donc retarder les transports de notre âme ?
Alerte, compagnons, réduisons tout en flamme.

Alors, mon cher Grimouille, le mari de Léonide, à la tête de sept ou huit satellites, se jeta à corps perdu dans la salle ; les femmes, à cet aspect, se levèrent de table comme des furibondes et coururent, les unes s’assurer de la porte en la fermant à doubles verrous, les autres s’armer de verges, de bâtons et de cordes ; et Léonide, dans ce moment, se dépouillant de sa douceur :

— Allons, allons, monsieur le voluptueux, s’écria-t-elle, voyons s’il y a lieu de vous dédommager ici de vos dépenses.

— Non, non, madame, repartit la plus intime, c’est à moi qu’est due la gloire de l’attacher au piquet.

— Madame, reprit brusquement la plus vieille, mon âge, s’il vous plaît, me met en droit de paraître la première sur la scène, Qu’on me tire donc du feu cette poêle enflammée que j’en consume tout à l’heure cet impur.

Ce qui fut dit fut en même temps exécuté, et la vieille à l’instant me fit une application du fer étincelant sur le cœur.

Je fis alors des cris à ébranler le mont Caucase ; mais en vain je voulais adoucir le courroux de ces mégères, il fallut souffrir ici tout ce que la tyrannie put leur suggérer. Le ciel en colère me désarma de toute ma force, je sentis même que j’étais palpable comme le commun des hommes ; au moins étais-je beaucoup plus sensible qu’à l’ordinaire, en sorte que l’ardeur de la poêle à feu me fit effectivement trouver des douleurs qui véritablement eurent bientôt effacé tout ce que j’avais d’abord senti pour Léonide.

Encore si cette troupe se fût bornée à ce dernier coup de fureur ; mais résolue d’augmenter mon martyre par plusieurs supplices, les coiffures bas et les manches retroussées, elle fit tomber sur mon corps une grêle de coups, qui ne cessa qu’au défaut de verges ; après quoi, par le conseil de la plus jeune, je fus plongé plusieurs fois dans une chaudière d’eau bouillante.

« afin, disait-on, de me sauver d’une pleurésie froide qui m’aurait absolument menacé sans cette précaution. »

Nous en étions là, lorsque, sur la maudite pensée de Léonide de me laver la tête, on se présenta pour m’arracher un bonnet dont je m’étais secrètement coiffé avant de nous mettre à table.

Ô dieux ! que s’en fallut-il qu’on ne vît mes longues oreilles.

Dans cette crainte, m’étant jeté hors de la chaudière comme un furieux, je me fis jour de moi-même à travers la troupe qui m’environnait de toute part. Mais lorsque la porte, chancelante sur ses gonds, me promettait un large passage, mes bourreaux se rejettent sur moi et tentent de me remettre de nouveau dans le bain.

On sue à grosses gouttes en s’efforçant de me charger de cordes. Pendant qu’on travaille à m’attacher un bras, l’autre terrasse à mes pieds tout ce qu’il rencontre.

On crie, on jure, on tempête ; je gémis, je menace, je hurle. On met en pièces le bonnet que je défends d’une main. Léonide se présente en colère et crie de le mettre en morceaux : je résiste. On me porte des gourmades que je rends à celui-ci, à celle-là et de la manière que je peux.

Mais enfin, par un nouvel effort auquel je ne m’attendais plus, toute la troupe étant tombée sur mes bras et ayant, de cette sorte, étouffé le reste de leur vigueur par son propre poids, elle arracha sans peine le bonnet de ma tête où, certainement, elle eut aperçu mes tuyaux auriculaires, sans ma précaution à les couvrir du chapeau du mari de Léonide, qui se trouva sous mes mains.

La troupe chante victoire, arrose son butin du jus délicieux de mes carafes ; elle fait même un débris des cristaux et des verres, en signe de réjouissance ; mais tandis qu’elle s’occupait à considérer attentivement la bizarre structure de mon bonnet, je profitai de l’occasion pour me débarrasser de mes liens, et ne faisant qu’un saut à une corde qui pendait à une fenêtre voisine, je me glissai subtilement dans la cour et, de là, je courus dans l’auberge où j’ai actuellement mon domicile.



LE
DIABLE DUPÉ
PAR LES FEMMES

SECONDE PARTIE

Mousille.


V OILA, mon cher Grimouille, ce que m’a valu la ruse des femmes. Trop heureux encore si, à la vue des rigueurs de Léonide, je pouvais faire succéder la haine à l’amour ; mais parce qu’elle a un sort particulier pour se gagner les cœurs, nonobstant tout ce que tu as entendu, je ne puis encore penser à elle sans méditer les moyens de pouvoir m’en rapprocher.

Grimouille.

Vrai, après un événement si particulier, tu aurais raison de confier l’histoire de tes amours à quelque docte pour en divertir la postérité ; au moins en tirerait-elle cet avantage, que, voyant un Diable amoureux maltraité des belles, peut-être les esprits apporteraient plus de modération à décider de leur mérite.

On verrait sans doute moins de partisans s’élever contre un sexe dont les vertus passent souvent dans leur bouche pour des ridicules et des défauts. On n’entendrait plus de faux réformateurs lui prescrire des règles de fidélité ; un grand nombre de maris seraient plus prévenus en faveur de la foi conjugale et, pour tout dire en deux mots, le mérite serait plus connu et la vertu traitée avec plus d’honneur.

Mousille.

Effectivement, après ce qui m’est arrivé, on ne doit plus juger des effets par les apparences : car tel croyant trouver une colombe en une femme, se voit assailli par un tigre pour peu qu’il s’émancipe.

À voir la conduite de Léonide, on estimerait lui faire une injustice notable en la croyant capable de la plus faible résistance. Rien de plus doux, de plus prévenant ; ses gestes mêmes semblent sentir ce qu’ils inspirent. Elle caresse, elle flatte, elle soupire ; mais on ne la touche pas du bout du doigt, que c’est un Diable qui crie, qui égratigne, et qui fait trouver la mort à ses pieds.

Grimouille.

Ainsi, cher Mousille, la rose, riante dans sa pourpre, repousse par ses épines la main qui la cueille avec trop d’ardeur. Le papillon se laisse éblouir à la clarté de la lumière ; mais il ne s’en approche pas plutôt qu’il y périt et s’y brûle. Il en est très souvent des belles comme de cette clarté dont les caresses et les douceurs sont des pièges où les sots se laissent prendre.

Ce n’est pas qu’une trop grande affabilité soit toujours louable en une femme ; mais j’en connais mille qui ne parlant que de ris et d’amours, ont cent fois plus de fermeté que certaines vestales qui se font un bouclier de leur sévérité.

Pour moi, je le confesse, je ne fis jamais de plus faibles conquêtes qu’auprès d’une femme galante. Son âme aguerrie à toutes sortes d’attaques me donne incomparablement plus de soin que les sacrées grimaces d’une fausse prude ; celle-ci souvent se dérangera à la vue d’un mitron mal peigné, pendant que celle-là sera ferme à tout le genre humain ; et la conduite de l’une et de l’autre sera d’autant plus trompeuse que celle-ci demeurera souvent attachée à la vertu en se prêtant aux hommes, et cette autre aux vices les plus honteux en renonçant, en apparence, à toute société civile.

Mousille.

On peut, en effet, dire du beau sexe qu’il sait également dissimuler le bien et le mal dont il est capable, et certes Protée, dans tous ses caprices, me donnerait beaucoup moins de gêne que les grimaces trompeuses des femmes de ce siècle.

Couvrir ses défauts d’un visage emprunté de pudeur et de piété, ne parler de prières et de mortifications, que pour traiter avec plus de licence de débauches et d’intrigues, je sais que c’est là le train ordinaire de l’hypocrisie ; mais lorsque l’esprit de la femme sera assez supérieur pour servir à l’innocence et aux hommes tout ensemble, c’est véritablement ce qui me passe, et ce que tout autre, cent fois plus Diable que moi, ne comprendra jamais.

Grimouille.

Tout beau, camarade, ne nous emportons point : deux mots de réflexions vont trancher le nœud qui t’embarrasse. Je t’ai déjà dit, et je te le répète encore, qu’une affabilité affectée chez les femmes n’est pas toujours de saison ; elle n’est pas même de bon exemple. J’ajoute à cela que cette même affabilité n’est pas un témoignage assuré de leur pudeur, comme il est vrai de dire que ce ne fut jamais par cette voie qu’elles s’acquirent le trésor d’une parfaite innocence ; mais je n’infère pas de là que toute femme enjouée est ordinairement vicieuse.

Quant au troisième chef, c’est une vérité constante, que la femme est naturellement née pour la société, et qu’il lui est aussi difficile de se refuser le plaisir de converser, qu’il est peu naturel aux oiseaux de se dompter sur leur ramage. Il n’est pas moins probable que la conversation ne subsiste que par le secours d’une grande affabilité, que l’honnêteté, la politique, la déférence, la politesse et la douceur, y eurent de tout temps préséance, et en furent comme le fondement et la base.

Or la France étant le climat du monde où toutes ces qualités soient le mieux établies, il ne faut pas s’étonner si la galanterie, qui est le principal caractère de cette nation, fait aujourd’hui voir chez les femmes qui la composent, ces dehors et ces manières aisées, qui naissent ordinairement avec elles.

Il s’en trouve effectivement qui ne sont pas fâchées de se voir amuser par les vagues protestations d’un amour étranger ; mais ce sera dans ces conjonctures mêmes, que, se parant de rubis et de fleurs, elles donneront tous leurs soins pour se rendre agréables aux yeux de ceux qui les approchent ; mais l’enfant de Cythère ne montre pas plutôt ses flèches, que changeant aussitôt de décoration et de conduite, elles lui feront sentir par les verges, qu’il n’est qu’un étourdi et un enfant, et à l’amant un impertinent et un téméraire.

Mousille.

C’est, mon cher Grimouille, le problème que je me formais, il y a quelques jours, à savoir : si les coquettes sont les plus susceptibles, et si c’est ordinairement de cette affection que procèdent les galanteries communes des femmes.

Grimouille.

Un Diable peut-il former des doutes de cette outrance ! Non, non, pauvre Mousille, ne donne pas dans cette erreur. Nérine, par exemple, aurait, il y a longtemps, rompu avec le jeune Alcippe, si son mari ambitieux ne lui avait expressément ordonné de l’amuser pendant que, de son côté, il travaillera à se revêtir de son emploi. Mais non.

À quoi bon, diras-tu, ces conférences et ces privautés entre la jeune Léonice et le vieux Tancrède ? Entre dans sa maison et prête un moment l’oreille aux plaintes que les deux époux forment le soir, enfermés dans leur chambre.

Bientôt, cher Mousille, tu apprendras que la triste Léonide cherche, dans son importun, le fond d’une affaire où l’honneur de son mari est secrètement effleuré : que Tancrède enfin, le plus passionné de ses prétendants, mais le plus dangereux, va pour jamais diffamer sa famille et ses enfants si malheureusement elle fait mine de le rebuter.

Il est vrai que la facilité de Lucile à recevoir indifféremment toutes sortes de visages, ne peut absolument avoir lieu entre les femmes d’une vraie probité.

Mais quoi ! Les brusqueries de son mari ont déjà fait tomber deux fois la boutique, et pour peu qu’elle adopte sa mauvaise humeur, il faut parler ou de prendre le chemin de la Conciergerie, ou de passer secrètement en Hollande.

On dit hautement que la maison de la sage Éléonore est un lieu où la jeunesse ne puise que de très mauvaises mœurs. C’est vrai ; mais si l’on était bien persuadé que ce sont les débauches de son mari qui attirent cette multitude de petits-maîtres qui tombent tous les soirs chez elle, je veux croire qu’on tiendrait sur cette beauté des propos plus judicieux.

Je tombe d’accord que le veuvage de Célise demanderait une vie plus régulière. Mais elle a deux filles à pourvoir et dont l’esprit est si émoussé, qu’elles ne savent pas souvent la différence d’un homme, d’une roue.

Cependant, elles crient qu’elles veulent un mari, et parce que personne ne se présente, la mère est obligée de prendre ce certain caractère qui donne lieu à tous ces contes que l’on publie de son enjouement. Ce n’est pas néanmoins qu’elle soit d’elle-même fort jalouse de la société des hommes, car la bonne dame n’en aima jamais qu’un, qui fut son mari ; encore fut-ce toujours avec cette restriction qu’en six ans qu’elle a vécu avec lui, elle a passé un lustre entier à désirer sa mort.

Enfin, mon pauvre Mousille, la plupart des femmes sont d’autant plus éloignées de ce que tu as cru, que leur conduite a pour l’ordinaire des objets fort différents et n’offrent des apparences que pour avoir le plaisir de se faire des esclaves et des dupes.

Mousille.

À t’entendre prononcer en faveur des femmes, je croirais volontiers que tu en affectionnes aussi quelqu’une en particulier. Au reste, mon cher Grimouille, je défère d’autant plus volontiers à tes sentiments que, n’y eût-il de femmes vertueuses que l’aimable Léonide, je suis toujours prêt de faire grâce à toutes les autres à sa considération.

Grimouille.

C’est fort bien fait, mais je ne conclus pas de là que la pudeur soit également reçue chez les belles. Heureuse, mon cher Mousille, trois et quatre fois heureuse, la ville où l’on ne compte aujourd’hui que quatre Messalines !

On sait assez qu’un grand nombre de femmes ne sont aujourd’hui fidèles que par arrêt. Que, dis-je ? Rien n’est capable de rompre leur libertinage, car comme a fort bien dit un satirique[2].

Dans le crime il suffit qu’une fois on débute
Une chute toujours attire une autre chute ;
L’honneur est comme une île escarpée et sans bords,
Où l’on ne rentre plus dès qu’on en est dehors.

En sorte que si elles cèdent en quelque chose à la voix supérieure qui menace, ce n’est véritablement que pour vivre avec plus de licence, et pour mieux couvrir les saletés de leurs désordres. N’en doutons point, cher Mousille.

La vertu pour agir ne veut être contrainte,
Elle tombe et languit sitôt qu’elle est en crainte ;
Et la volonté seule agissant sur les cœurs
Peut seule réformer ou corrompre les mœurs.

En vain, par les châtiments et les menaces, un mari prétendrait faire rentrer une femme dans la glissante lice de l’honneur, d’où elle est sortie, si par un repentir animé par la honte elle ne se porte volontairement à couper les racines de la passion qui domine.

En effet, que doit-on attendre du caprice d’un homme qui, à la vue d’un torrent répandu dans ses champs, irait, armé d’une verge, le menacer de sa colère si, prompt à lui obéir, il ne remonte incontinent sur ses digues ? N’est-ce pas comme s’il prétendait fixer le vol impétueux des aquilons lorsqu’ils se rendent maîtres de la campagne ? Et ne lui serait-il pas plus aisé, à ton sens, de réprimer le flux et le reflux du fier élément, pour ne lui pas faire ici cette question, savoir : s’il est en sa puissance de changer les saisons et les âges, et enfin s’il peut quelque chose sur la révolution régulière des astres ?

Non, non, cher Mousille, un esprit rétif ne se gouverne pas de la sorte, l’opiniâtreté ne se guérit point par l’opiniâtreté : et un axiome qui aura toujours son cours, c’est que la crainte ne sert d’ordinaire qu’à irriter les inclinations pour le mal, et qu’un moyen infaillible pour ébranler la vertu d’une femme, c’est souvent de lui recommander d’être fidèle.

Mousille.

Cependant je ne vois pas qu’une molle complaisance à tolérer lâchement les désordres d’une femme, puisse absolument avoir lieu. Le mal n’est point une voie légitime pour procurer le bien, et un mari qui autoriserait les débauches de sa compagne, deviendrait lui-même un vrai monstre d’iniquité.

Grimouille.

Ma pensée n’est pas d’établir une si pernicieuse maxime. Comme toi, je sais ce qui peut être dit et défendu sur ce sujet. Mais toutes réflexions à part, un homme allié à une femme entêtée de son libertinage, viendra plutôt à bout de se soumettre les peuples les plus barbares que de la pouvoir faire changer de sa propre autorité.

Mousille.

Je crois qu’effectivement la femme se rendrait beaucoup plus docile si le mari plus sage et plus tempéré apportait plus de modération dans le zèle qui l’anime. Car enfin, je crois qu’en effet, il en est de la raideur sur les esprits, comme du vinaigre dans les précieuses liqueurs, où l’amertume corrompt beaucoup plus qu’elle ne corrige.

D’ailleurs la femme est un animal qui devient souvent sourd à toute autre voix qu’à celle de la douceur ; sa pente naturelle à vouloir être en tout applaudie, l’excite volontiers à la révolte, pour peu qu’on lui résiste avec trop d’aigreur.

« — Oui, disait l’autre jour un mari à sa compagne, ou je vous ferai sentir le pouvoir que le ciel et mon sexe me donnent sur vous, ou vous changerez certainement de conduite.

« — Mon cœur, répondit ingénument la brune, votre résolution est digne d’un homme de votre zèle : mais si j’étais votre mari, comme je ne suis que votre femme, je ne voudrais pas m’engager par des serments faits à la hâte ; car enfin je pourrais être parjure.

« — Pourquoi cela ? reprit brusquement le mari étonné ?

« — C’est, repartit la femme en s’en allant, qu’une femme a sa tête comme un mari a ses volontés, et que le bonhomme n’est obéi qu’autant qu’on veut bien lui déférer. »

Grimouille.

Mon dessein était d’abord de te faire connaître, cher Mousille, que les maris ne sont effectivement les dupes de leurs propres soins que parce qu’ils donnent beaucoup moins à la douceur, qu’à l’autorité.

Au reste, je reconnais qu’il n’y a pas moins de lâcheté à permettre le crime, qu’il est honteux de le commettre, et que si le mari ou la femme a eu le malheur de faire quelque rupture dans le mariage, il est de la sagesse de l’autre de s’employer aussitôt à remettre les choses dans l’état où elles doivent être.

Mais quoi ? Parce que le pied d’une femme lui aura malheureusement glissé, un mari doit-il pour cela se munir de pierres pour la lapider ?

Ma foi, si tous les maris se gouvernaient avec cette chaleur, véritablement on verrait aujourd’hui le nombre des femmes étrangement diminué.

Mousille.

C’est qu’il faudrait, mon cher Grimouille, que tous les maris fussent une bonne fois convaincus de ce qu’un père disait, il y a quelques jours à son fils.

« — Mon fils, lui disait-il, si dans le mariage où vous vous êtes engagé, il est échappé une parole, une action indiscrète, que sert-il de la reprocher et de quereller à tout propos là-dessus. Apportez-y le remède que vous aurez le plus prompt, et s’il n’y en n’a point, ayez soin de l’étouffer dans le silence[3]. »

C’est, mon cher Grimouille, mot pour mot, le passage tel que je l’ai entendu.

Ma mémoire ne me dénierait pas le reste, si l’amour me permettait de m’étendre davantage. Mais il est de mon honneur, il est même de notre intérêt, de tenter de me regagner les bonnes grâces de la vertueuse Léonide.

D’ailleurs, je ne puis absolument vivre hors la présence de cette aimable personne. Ainsi, cher Grimouille, pardon s’il faut déjà parler de nous séparer, il s’agit d’aller moissonner des lauriers que ma trop grande crédulité m’a sottement fait perdre.

J’y cours, cher Grimouille, et j’espère une réussite d’autant plus heureuse, que je vais tout tenter pour pouvoir duper à mon tour Léonide et ses compagnes.

Adieu.

FIN.
  1. C’est le prix que se vendait la première partie de cet opuscule.
    Note des Éditeurs.
  2. Boileau.
  3. Sénèque. Épître 43.