Le Docteur Lerne, sous-dieu/III

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Société du Mercure de France (p. 65-83).

iii

LA SERRE


Dehors, à découvert, il me sembla que tout m’épiait et je me jetai précipitamment dans un petit bois attenant à la serre. Puis, à travers l’obstacle des ronces nouées de lianes, je me dirigeai sur mon objectif.

Il faisait très chaud. J’avançais à grand’peine, avec mille précautions pour éviter les égratignures et les accrocs révélateurs.

Enfin la serre bomba devant moi son dôme central et l’une de ses croupes rebondies. Elle se présentait de côté. Je crus circonspect de l’observer d’abord sans sortir du bois.

Ce qui me frappa tout de suite, ce fut son aspect de propreté, son état de parfait entretien ; pas un pavé du trottoir environnant qui fût déchaussé ; pas une brique du soubassement qui fût brisée ; les stores, bien ajustés, avaient toutes leurs lattes, et, dans les intervalles de leurs fines jalousies, les vitres flamboyaient au soleil.

J’écoutai. Nul bruit ne me parvint du château ni des bâtiments gris. Dans la serre, silence. On n’entendait que l’immense grésillement d’une après-midi brûlante.

Alors je m’enhardis. M’étant approché furtivement, je soulevai l’un des stores de bois et tentai de regarder à travers les carreaux. Mais je ne pus rien voir : on les avait enduits, à l’intérieur, d’une substance blanchâtre. Il était de plus en plus probable que Lerne avait détourné la serre de sa destination primitive et s’y livrait aujourd’hui à toute autre culture qu’à celle des fleurs. L’idée de bouillons à microbes, mijotant sous la lumière chaude, me parut assez heureuse.

Je contournai la maison de verre. Partout le même enduit interceptait la vue — plus ou moins épais, à ce qu’il me sembla. — Les vasistas bâillaient hors de mon atteinte, très haut. Les ailes n’avaient pas de porte et l’on ne pénétrait pas dans le centre par derrière.

Comme je tournais toujours, scrutant la brique et le vitrail non moins opaque, je fus bientôt du côté du château, en face de mon balcon. La situation, trop inabritée, était périlleuse. Il fallait, de guerre lasse, réintégrer ma chambre et abandonner le prétendu palais des bacilles sans en avoir visité la façade. Je bornai donc mes investigations au coup d’œil le plus déçu, lequel me fit savoir à l’improviste que le mystère s’ouvrait à moi

La porte n’était que poussée contre la cloison, et le pène, sorli de toute sa longueur, témoignait qu’un étourdi avait cru la fermer à double tour. Ô Wilhelm ! précieux hurluberlu !

Dès l’entrée, mes hypothèses bactériologiques se trouvèrent détruites. Une bouffée de senteurs florales m’accueillit, — une bouffée humide et tiède, avec une pointe de nicotine.

Je m’arrêtai sur le seuil, émerveillé.

Aucune serre — même royale — ne m’a donné cette impression de luxe effréné que d’abord je ressentis. Dans cette rotonde, au milieu du rond de ces plantes somptueuse, la première sensation était l’éblouissement. Toute la gamme des verts jouait sa chromatique aux touches des feuilles parmi les tons multicolores des fleurs et des fruits, et, sur des gradins montant vers la coupole, ces splendeurs s’étageaient magnifiquement.

Les yeux toutefois s’y accoutumaient, et mon admiration s’atténua quelque peu. Certes, pour que ce jardin d’hiver l’ait ainsi forcée du premier coup, il fallait qu’il fût composé de plantes bien remarquables par elles-mêmes, car, en réalité, nulle recherche d’harmonie n’avait commandé à leur agencement. Elles étaient groupées selon l’ordre de la discipline et non suivant un esprit d’élégance, comparables à quelque eldorado confié aux soins d’un gendarme… : leurs assemblages se séparaient brutalement l’un de l’autre comme autant de catégories, les pots s’alignaient militairement, et chacun portait une étiquette qui relevait de la botanique plutôt que du Jardinage et dénonçait moins l’art que la science. — Cette considération donnait à méditer. Du reste, pouvais-je admettre un seul instant que Lerne fût encore jardinier pour son plaisir ?

Poursuivant l’information, je promenai mon regard charmé sur toutes ces merveilles, incapable dans mon ignorance de les nommer chacune. Je l’essayai néanmoins, machinalement, et alors cette luxuriance, qu’un examen d’ensemble m’avait montrée comme un caractère de rareté, d’exotisme peut-être, commença de m’apparaître ce qu’elle était vraiment…

Incrédule et saisi d’une fiévreuse curiosité, j’avisai un cactus, — malgré ma nullité, je ne pouvais m’y tromper. Mais sa fleur rouge me déroutait… Je l’envisageai minutieusement, et ma perplexité ne fit que s’accroître…

Il n’y avait pas d’hésitation possible : cette fleur énergumène aux regards insolents, cette fusée d’artifice qui s’élançait verte pour éclater en étoiles de feu, c’était une fleur de géranium !

Je passai à la plante voisine : — trois tiges de bambou montaient du terreau, et leurs colonnettes, en guise de chapiteaux, étaient coiffées de dahlias !

Presque effrayé, respirant d’une haleine courte des parfums dénaturés, j’interrogeai le lieu autour de moi, et son incohérence mirifique se dégagea tout à fait.

Le printemps, l’été, l’automne y régnaient de compagnie, et Lerne, sans doute, avait supprimé l’hiver qui souffle les fleurs comme des flammes. Toutes elles étaient là, près de tous les fruits, mais pas une, mais pas un n’avait poussé sur sa plante où son arbre naturels.

Des bluets en colonie garnissaient une hampe abdiquée par des roses trémières et qui se brandissait, thyrse désormais bleu. Un araucaria modelait au bout de ses branches hérissées les clochettes indigo de gentianes. Et, le long d’un espalier, parmi les feuilles de la capucine et sur le réseau de sa tige serpentine, des camélias devenaient les frères de tulipes bariolées.

Vis-à-vis la porte d’entrée, un massif s’élevait contre la verrière. L’arbuste qui le dominait m’attira. Il y pendait quelques poires et c’était un oranger. Derrière lui, pampres dignes de Chanaan, deux ceps enguirlandaient une treille ; leurs grappes géantes différaient selon le pied : celui-ci les portait jaunes et celui-là vineuses, chaque grain était ici une mirabelle et là une norberte.

Puis, aux branchages d’un chêne minuscule où plusieurs glands insoumis s’entêtaient à éclore, on voyait des noix et des cerises voisiner. L’un de ces fruits avortait : ni brou ni griotte, il formait une tumeur glauque marbrée de rose, monstrueuse et répugnante.

Au lieu de pommes résineuses, un sapin se constellait de marrons ainsi que d’astres rayonnants, et, de plus, il arborait ce contraste : l’orange, globe d’or, soleil des vergers d’Orient, et la nèfle, qui semble le fruit posthume d’un arbre mort de froid.

Non loin, se pressaient des miracles plus achevés, Flore y coudoyant Pomone, eût écrit le bon Demoustiers. La plupart des plantes constitutives m’étaient étrangères et je n’ai retenu que les plus communes, celles dont le premier venu sait la liste. Je revois encore un saule étonnant, porteur d’hortensias et de pivoines, de pêches et de fraises. Mais le plus joli de tous ces hybrides, n’était-ce pas ce rosier fleuri de reines-marguerites et fruité de pommes d’api ?

Au centre de la rotonde, un buisson mélangeait les feuillages disparates du houx, du tilleul et du peuplier. Les ayant écartés, je pus contrôler qu’ils émanaient tous trois d’une souche unique.

C’était le triomphe de la greffe, une science que Lerne avait, depuis quinze ans, poussée jusqu’au prodige, si avant, même, que le spectacle des résultats présentait quelque chose d’inquiétant. — Lorsqu’il retouche la vie, l’homme fabrique des monstres. — Une sorte de malaise me troublait.

« De quel droit déranger la création ? pensais-je. Est-il permis d’en bousculer jusqu’à ce point les vieilles lois ? et peut-on jouer à ce jeu sacrilège sans commettre un crime de lèse-Nature ?… Si encore ces sujets truqués flattaient le bon goût ! Mais, dénués de vraie nouveauté, ce sont des alliances bizarres et rien de plus, des façons de chimères végétales, des Faunes floraux, moitié ceci et moitié cela… D’honneur ! que cette tâche soit gracieuse ou non, elle est impie, et voilà tout ! »

Quoi qu’il en fût, le professeur s’était livré, pour la mener à bien, au travail le plus acharné. Cette collection en répondait, et d’autres indices rappelaient aussi le labeur du savant : sur une table, j’aperçus nombre de fioles et force greffoirs et outils jardiniers qui étincelaient à l’égal d’instruments de chirurgie. Leur trouvaille me fit revenir aux fleurs, et, de près, j’en connus toute la misère.

Elles étaient badigeonnées avec diverses colles, entourées de ligatures — presque des pansements — et criblées d’entailles — presque des blessures — d’où suintait une liqueur douteuse,

Il y avait une plaie à l’écorce de l’oranger aux poires. Elle dessinait un œil et pleurait lentement.

Je m’énervais… Le croirait-on ? je fus assailli par une angoisse ridicule en regardant le chêne opéré… à cause des cerises… elles me donnaient l’impression de gouttes rouges… Ploc ! Ploc ! Deux d’entre elles, mûries, tombèrent à mes pieds comme clapote un début de pluie…

Je ne possédais plus, déjà, le calme indispensable pour consulter les étiquettes. Elles m’enseignèrent seulement quelques dates, et que Lerne les avait couvertes de termes franco-allemands, indéchiffrables, encore obscurcis de ratures.

L’oreille aux aguets, le front dans les mains, je dus prendre un instant de répit afin de réunir mon sang-froid, et j’ouvris la porte de l’aile droite.

Une petite nef s’allongea devant moi. Sa voûte vitrée tamisait le jour et l’atténuait jusqu’à une pénombre bleutée, singulièrement fraîche. Mes pas sonnèrent sur un dallage.

Dans cette chambre miroitaient trois aquariums, trois cuves d’un cristal si limpide, que leur eau semblait se tenir toute seule en trois blocs géométriques.

Les deux aquariums latéraux contenaient des plantes marines. Ils ne paraissaient pas se différencier beaucoup l’un de l’autre. Cependant la rotonde m’avait appris avec quelle méthode Lerne classifiait toute chose, et je ne pouvais croire qu’il eût séparé en deux bassins des identités absolues. J’observai donc attentivement les algues.

Leurs touffes combinaient de part et d’autre le même paysage sous-marin. À droite comme à gauche, des arborescences de toutes les couleurs incrustaient aux rochers leurs rameaux rigides et bifurqués ; le fond de sable était jonché d’étoiles analogues aux edelweiss, et, par-ci par-là, jaillissaient des faisceaux de baguettes crayeuses au bout desquelles une espèce de Page:Renard - Le Docteur Lerne sous-dieu, 1908.djvu/77 Page:Renard - Le Docteur Lerne sous-dieu, 1908.djvu/78 Page:Renard - Le Docteur Lerne sous-dieu, 1908.djvu/79 Page:Renard - Le Docteur Lerne sous-dieu, 1908.djvu/80 Page:Renard - Le Docteur Lerne sous-dieu, 1908.djvu/81 Page:Renard - Le Docteur Lerne sous-dieu, 1908.djvu/82 Page:Renard - Le Docteur Lerne sous-dieu, 1908.djvu/83 Page:Renard - Le Docteur Lerne sous-dieu, 1908.djvu/84 Page:Renard - Le Docteur Lerne sous-dieu, 1908.djvu/85 Page:Renard - Le Docteur Lerne sous-dieu, 1908.djvu/86 m’environnaient toujours, à travers la fumée maintenant éclaircie je les distinguais plus nettement. Et comme l’un d’eux avait une frimousse agréable et des seins de jeune femme, je m’endormis tout de même en souriant.