Le Docteur Schaepman

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Le Docteur Schaepman
Revue des Deux Mondes5e période, tome 13 (p. 918-924).
Le docteur Schepman


Le docteur Schaepman vient de mourir à Rome d’une maladie de cœur dont il était atteint depuis de longues années déjà. Avec lui disparaît un des types les plus caractéristiques et en lui s’éteint un des hommes les plus représentatifs de la Hollande contemporaine. Son nom, peu répandu à l’étranger, même en France où il se plaisait et à Paris où il lit de fréquens séjours [1], ne dit que très imparfaitement la place considérable qu’il prit de bonne heure et qu’il tint durant plus d’un quart de siècle dans l’histoire politique et aussi dans l’histoire littéraire de son pays. Prêtre catholique, professeur au séminaire de Rijsenburg, député à la Seconde Chambre des États-Généraux, chef du parti ou d’une fraction importante du parti catholique, le docteur Schaepman était à la fois un grand théologien, un grand orateur, un grand tacticien parlementaire ; et, quoique l’on en discutât, comme c’est le lot de tous ceux qui font preuve de talens très éminens en des genres très divers, il passait en outre pour être un grand poète, l’un des plus grands que les Pays-Bas aient eus depuis Vondel.

Il savait bien que la jeune école souriait de cette réputation qu’une plus vieille lui avait faite, niais il s’en consolait en riant largement des sourires de la jeune école. Il n’en continuait pas moins de marcher, dans sa force, et l’on eût dit que c’était la Hollande même qui marchait. Physiquement et moralement, il en symbolisait, il en traduisait, il en exprimait la solidité simple et saine. De haute taille, un peu pesant ; les cheveux rares, de nuance indécise entre le blond et le roux ; les yeux clairs, sous leurs gros sourcils, ni bleus ni verts derrière les lunettes à branches d’or, couleur d’eau de mer, si j’ose ainsi parler ; le nez puissant, charnu, aux ailes ouvertes et mouvantes ; la bouche hardiment fendue pour la tribune et pour la table ; la lèvre supérieure épaisse, tendue, creusée, au milieu, d’un pli profond ; deux autres plis aux deux coins de la lèvre inférieure, proéminente, éloquente jusque dans le silence et gourmande même au repos ; puis, terminant et achevant la figure, et comme la marquant du sceau canonical, la chute douce et molle d’un double ou triple menton : tête au front osseux, aux joues pleines, posée droit sur les épaules carrées ; de longs bras, de longues jambes, tout un long corps s’avançant avec le dandinement, le balancement cliché dans les moelles, imprimé aux muscles de la race par l’hérédité d’on ne sait combien de générations de matelots ; tel apparaissait le docteur Schaepman, et tel il se retrouve dans le beau portrait qu’a fait de lui l’habile dessinateur et graveur Jan Veth. Ces traits nettement accusés, et comme soulignés d’un accent si franc, si originaux et si nationaux tout ensemble, étaient populaires dans les rues de La Haye ou d’Utrecht, non moins que le chapeau plat de feutre noir souvent cabossé et la redingote ecclésiastique du docteur (je ne l’ai vu en soutane qu’une seule fois, au couronnement de la reine Wilhelmine) ; chacun le connaissait, le reconnaissait, et le saluait ; au surplus, quiconque eût eu l’envie de lui manquer de respect, eût bien l’ait de ne pas lui en manquer de trop près. Un jour, quelque anticlérical du trottoir s’amusait à le suivre, en l’apostrophant : « Hé, petit père ! » A la fin, impatienté, le docteur Schaepman se retourna : « Père, dit-il, oui, sans doute ; mais pas petit ! » Et de sa lourde main il joignit à la leçon un soufflet qui dut la faire parvenir à destination.

Sa vie politique fut très laborieuse et remplie de discours et d’actes. Un fait, il n’est pas excessif de dire un événement, la domine toute : l’entente, l’accord entre le théologien, l’orateur, le tacticien catholique qu’était le docteur Schaepman et cet autre théologien, orateur et tacticien, cet agitateur et cet organisateur incomparable, — mais protestant, calviniste, celui-là, — qu’est le docteur Kuijper ; l’alliance que leurs adversaires communs ont pu qualifier de » monstrueuse, » Monster-Verbond, mais dont il ne serait pas difficile de dégager les principes et qui, à y regarder mieux, n’est pas si monstrueuse, mais, au contraire, la plus naturelle, la plus rationnelle que l’un et l’autre pussent conclure, s’ils ne s’alliaient pas pour faire de la théologie, mais pour faire de la politique. Préoccupés l’un et l’autre des questions sociales, hostiles l’un et l’autre au « libéralisme » entendu comme peuvent l’entendre des théologiens d’une Église quelle qu’elle soit et considéré, à travers toutes ses transformations ou tous ses travestissemens, comme l’esprit de la Révolution française, — c’est-à-dire, pour des croyans, des traditionalistes et des autoritaires, comme l’Esprit même du Mal déchaîné dans le monde moderne, — ce qui les séparait était peu de chose auprès de ce qui les portait à s’unir ; et, puisqu’il s’agit ici de deux théologiens, d’un prêtre et d’un pasteur, je me garderai d’ajouter que le succès les a justifiés, cette sorte de justification ne suffisant pas pour eux ; mais pourtant le succès vint démontrer bien vite qu’au moins au point de vue purement politique, ils ne s’étaient pas trompés.

Comment ne me rappellerais-je pas l’après-midi du 25 octobre 1890 où, dans son cabinet de Prins-Hendrikskade, à Amsterdam, le docteur Kuijper me tint un langage assurément nouveau pour un Français de la troisième République ? Élu député peu auparavant, il s’était aperçu, dès son entrée au Parlement, que son heure n’était pas encore venue et n’avait pas tardé à s’en retirer afin de continuer et de redoubler sa propagande par l’enseignement et par la presse. Il se contentait donc de soutenir du dehors le premier ministère anti-révolutionnaire, mêlé de calvinistes et de catholiques, formé par le baron Mackay, et dont M. De Savornin-Lohman, alors son confident intime, était le membre le plus influent. Comme je lui demandais, non sans quelque ingénuité, si le mouvement religieux qu’il avait provoqué et qu’il dirigeait était tout à fait exempt d’une arrière-pensée politique : « Nous sommes, répondit vivement le docteur Kuijper, comme les huguenots du XIVe siècle ; nous, calvinistes, nous avons toujours été en même temps des hommes dé foi et des hommes politiques. Notre centre d’action étant dans le peuple et notre force dans les petits, dans les humbles, nous ne craignons pas de faire route, au besoin, avec les radicaux et même avec les socialistes ; car enfin tous ces ouvriers, tous ces paysans de Hollande, qui valent mieux que beaucoup de comtes et de barons, nous ne pouvons pas les laisser croupir éternellement dans la misère : cela ne se doit ni ne se peut, cela n’est ni juste ni possible. Cependant nous sommes et nous nous disons anti-révolutionnaires, ce qui signifie, à la lettre : « opposés à l’esprit de la Révolution. » Non pas que nous n’acceptions ce qu’il y a de bon dans l’esprit de la Révolution française, mais nous ne l’acceptons qu’en le faisant dériver d’une autre source que la source révolutionnaire. En notre qualité de calvinistes, nous sommes des hommes d’ordre et de progrès, et, à cet égard, vous ne saurez jamais tout ce que la France a perdu par la révocation, de l’Édit de Nantes. Il est de l’essence de notre foi, qui s’appuie sur le libre examen des textes, de développer l’indépendance personnelle, de donner plus de ressort à l’esprit et plus de trempe au caractère. Mais si nous sommes des hommes de progrès, nous sommes aussi des hommes d’ordre. Il y a, au-dessus de toutes les divisions, des choses sur lesquelles il ne faut pas permettre de porter la main ; et c’est pourquoi nous sommes, ici, alliés avec les catholiques, qui, d’ailleurs, ne sont pas les mêmes en Hollande qu’en d’autres pays ; qui, vivant au milieu de nous, se sont pénétrés de nos mœurs, et ne ressemblent nullement, par exemple, aux catholiques belges. » — Ainsi parla le docteur Kuijper, accoudé sur le grand pupitre, recouvert d’une riche étoffe, où la Sainte Bible était posée. Quelques jours après, à La Haye, le Dr Schaepman me tenait, dans le parloir, dans la Sprechtkamer de la Seconde Chambre, quoique sur un autre ton, un langage à peu près pareil : « C’est en 1853, me dit-il, que la hiérarchie catholique a été rétablie dans le royaume des Pays-Bas. Les évêques sont alors rentrés et ils sont restés, malgré la véritable tempête d’intolérance qui s’est déchaînée contre eux. Les catholiques ont recommencé à sentir leurs forces, qu’une circonstance est venue du reste les aider à organiser et à discipliner. L’enseignement des Universités, des anciennes facultés de théologie protestantes, avait versé dans le rationalisme allemand, notamment à Groningue, à Leyde et à Utrecht. On y subissait très docilement l’influence des écrits du docteur Strauss et des exégètes ses disciples. Néanmoins, tant que ce rationalisme fut modéré, les catholiques ne récriminèrent point, et tous les protestans se résignèrent ou se turent. Mais il s’accentua bientôt, et si fort que, d’un côté et de l’autre, on convint qu’il ne pouvait plus être supporté. Il se forma donc comme une : union spontanée, et toute naturelle, des catholiques et des protestans non rationalistes. D’un côté et de l’autre, on se dit qu’après tout, on avait un fonds de croyances commun, et que, ce fonds commun, il le fallait préserver de toute atteinte. Les choses allèrent donc ainsi, par une sorte d’entente tacite, et comme d’elles-mêmes, jusqu’à la révision constitutionnelle de 1887. C’est à ce moment-là que l’on ouvrit, entre catholiques et protestans, des pourparlers. Réduits à leurs seules forces, les catholiques eussent été battus presque partout, hors dans les deux provinces catholiques, où ils peuvent, en toute circonstance, compter sur seize ou dix-sept sièges. Et quant aux protestans, à eux seuls, eux non plus ils n’eussent pas eu de bien grandes chances de succès. Comme les élections approchaient cependant, il devenait urgent d’adopter un plan de campagne et de décider sur qui, de catholique à protestant anti-révolutionnaire ou de catholique à libéral imbu de l’esprit révolutionnaire, et inversement, on reporterait ses voix en cas de ballottage. Chaque parti ayant fait ses déclarations, on releva les points sur lesquels U n’y avait pas de divergence ; on résolut de faire front contre l’ennemi commun de la croyance commune, cet esprit révolutionnaire en quoi se résumait et se condensait tout le libéralisme, rose ou rouge ; et, à la suite du docteur Kuijper et de M. De Savornin-Lohman, leur théologien et leur juriste, les calvinistes sous le nom, relevé et renouvelé, de parti protestant anti révolutionnaire, opérèrent leur jonction avec les catholiques démocrates ou sociaux qui voulaient bien me suivre. L’alliance, officieuse à son origine, ne tarda pas à devenir officielle. Le résultat de cette action concertée fut, en effet, que nous obtînmes une majorité de dix voix (sur cent membres) dans la Seconde Chambre, et qu’en conséquence, sous la direction du baron Mackay, un cabinet prit le pouvoir, dont on dit que c’est un cabinet anti-révolutionnaire, mais où les catholiques ont plusieurs portefeuilles. »

C’est dans ces conditions que fut conclu ce Monster-Verhond qui, pour la seconde fois, après un interrègne libéral, rempli par les ministères Van Tienhoven-Tak van Poortvliet et Roëll-Van Houten, vient de ramener au gouvernement les anti-révolutionnaires, avec leur chef lui-même, et qui dure depuis lors, à travers tant d’épreuves, sans que sa stabilité ait été ébranlée. A la prompte conclusion et au long maintien du traité, a certainement et grandement contribué la vive estime que s’étaient vouée réciproquement le docteur Schaepman et le docteur Kuijper. Il se pouvait que la sincérité n’en exclût pas la clairvoyance et que la chaleur des sentimens s’accompagnât et dût s’accommoder de la liberté du jugement. Il se pouvait que le docteur Schaepman, dans l’intimité, reprochât au docteur Kuijper son goût pour les vastes programmes, et que le docteur Kuijper répliquât non moins amicalement : « Le docteur Schaepman ? c’est un poète ! » L’un et l’autre sentait et savait pourtant combien ils étaient nécessaires l’un à l’autre, et en quelque façon, étant donnée la situation des partis en Hollande, complémentaires l’un de l’autre. Au surplus, cette estime affectueuse et confiante, non seulement les amis politiques du docteur Schaepman la lui avaient vouée, mais ses adversaires mêmes ne la lui marchandaient pas. Au premier dîner où il m’invita, — un de ses dîners fameux de chez Van der Pijl, — se coudoyaient fraternellement, sous la paternité du bon docteur, M. De Savornin-Lohman, ministre de l’Intérieur et l’un des chefs des anti-révolutionnaires, M. Van Houten, chef de l’un des groupes libéraux ; et je ne suis pas bien sûr que, ce soir-là, le chef des radicaux, M. Kerdijk, ne fût pas des nôtres ; nous eûmes, en tout cas, une autre occasion de nous rencontrer. Imaginez, en France, M. Méline, M. Clemenceau, et M. Jaurès, par exemple, assis à la table de M. l’abbé Lemire, et y devisant des affaires du jour ! — La grande affaire du jour était la maladie du Roi et la proclamation de la régence.

Je ne revis le docteur Schaepman qu’au mois de février 1894, lors de la discussion de la réforme électorale. Cette discussion n’était pas sans lui causer quelques embarras ou même quelques inquiétudes. Personnellement, il pensait qu’il y avait au moins une raison décisive d’étendre largement le droit de suffrage : et c’est qu’il est d’une sage politique de céder avec grâce ce que l’on se ferait arracher de force en résistant. Il y en avait, ajoutait-il, une autre raison meilleure encore, et c’est qu’au fond de tout ce débat, et derrière toutes ces questions, on retrouvait toujours une seule et même question, la question sociale. Catholique démocrate ou catholique social, il ne pouvait pas hésiter, et, dès lors que le droit de suffrage était susceptible de préparer des solutions justes, légales et pacifiques à la question sociale, il devait être pour le droit de suffrage. Mais il s’en fallait de beaucoup que tous les catholiques le suivissent ; et, d’autre part, du camp libéral, on insinuait, non sans fondement peut-être, que sa position dans l’Église et devant le clergé était compromise, difficile depuis la mort de son cousin, l’archevêque d’Utrecht, qui jusque-là avait couvert, sinon encouragé ou approuvé ses hardiesses. Il en était de même, disait-on, de sa position politique. « Une circonscription purement catholique n’élirait jamais le docteur Schaepman, excepté dans l’Over-Yssel, son pays natal, où il passe pour le plus grand homme qui ait existé depuis deux siècles ; » mais c’était sans doute quelque chose, d’être prophète en son pays ! Pour qu’il le fût davantage, avec plus d’éclat, et incontestablement aux yeux de tous, pour qu’il eût ailleurs, et au centre même de l’Église catholique, le point d’appui qui lui manquait en Hollande, le docteur Kuijper désirait, — est-ce commettre une indiscrétion que de le révéler maintenant ? — que le docteur Schaepman fût créé cardinal. « Éminence, » il ne le serait jamais ; mais plus tard, du moins, il fut « Monseigneur, » et ce titre le revêtit, dans la hiérarchie, d’une autorité extérieure égale à celle d’autres prêtres qui étaient loin d’avoir, dans la politique, son autorité personnelle.

A ce moment, en 1894, le docteur Schaepman refusait de signer le manifeste des députés catholiques, et s’expliquait en ces termes dans une note rédigée à Paris, en français, et qui ne fut peut-être pas publiée, mais dont il m’avait remis et dont j’ai conservé la minute originale : « Le docteur Schaepman a refusé de signer ce "manifeste parce que, pendant la révision constitutionnelle de 1887, il avait reconnu que l’article 80, tout en excluant le suffrage universel proprement dit, permettait une extension du droit électoral qui y confinerait. Pendant la discussion sur les lois électorales du ministre Tak, il avait déclaré à la Chambre à plusieurs reprises, et notamment encore le 6 mars dernier, que les projets n’étaient pas en désaccord avec la Constitution. Pendant tout le débat, il a été partisan d’une conciliation. C’est à cause de cela qu’il a voté un amendement qui levait chez beaucoup de membres, même parmi les catholiques, leurs scrupules constitutionnels. Après la dissolution, le temps des conciliations et des compromis était passé. Il fallait dire pour ou contre. Le docteur Schaepman, ne pouvant dire contre, a dit « carrément » pour. Il ne pouvait faire autrement, s’il ne voulait renier une conviction bien fondée et sérieuse. »

Le différend, heureusement, s’arrangea ; et quand j’allai enfin revoir le docteur Schaepman, lors du couronnement de la reine Wilhelmine, dans l’été de 1898, il me parut rasséréné, rajeuni, réchauffé de toute la ferveur orangiste, rayonnant de toute la joie patriotique. Il venait d’écrire sa cantate à la « Dame des Pays-Bas » et s’épanouissait dans sa victoire. Surtout, il avait foi dans le triomphe futur et prochain de ses idées ; et il ne cessait de me le répéter, pendant nos longues promenades à travers cette admirable banlieue d’Utrecht, toute verte et toute fleurie en cette admirable saison. Plus favorisé que tant d’autres, il aura vu ce triomphe avant de mourir ; mais il est mort prématurément de toute manière ; et sa perte pourrait n’être pas sans conséquences graves pour la fortune de son parti et pour les destinées de son pays.


CHARLES BENOIST.

  1. Le dernier, pour assister au congrès organisé par M. Etienne Lamy, et y défendre la liberté d’association.