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Le Dragon Impérial/XVI

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Armand Collin et Ccie (p. 185-202).

CHAPITRE XVI


KO-LI-TSIN TROUVE UN AMI DIGNE DE LUI


Une vapeur enveloppe le bateau comme d’une gaze légère, et une dentelle d’écume l’entoure, semblable à un rang de dents blanches.

La lune lentement s’élève en souriant à la mer, et la mer semble une grande étoffe de soie brodée d’argent.

Les poissons viennent souffler à la surface des globules qui sont autant de perles brillantes, et les flots clairs bercent doucement le Bateau des Fleurs.

Mon cœur se tord de douleur en le voyant si éloigné de moi et retenu au rivage par une corde de soie.

Car c’est là que fleurissent les fleurs les plus éclatantes ; c’est là que le vent est parfumé et que demeure le printemps.

Je vais chanter une chanson en vers, marquant la mesure avec mon éventail, et, la première hirondelle qui passera, je la prierai d’emporter là-bas ma chanson.

Et je vais jeter dans la mer une fleur que le vent poussera jusqu’au navire.

La petite fleur, quoique morte, danse légèrement sur l’eau ; mais moi, je chante avec l’âme désolée.


— Par tous les Mandarins de l’Enfer, s’écria Ko-LiTsin, l’eau est froide pendant le onzième mois comme la neige des montagnes de l’Ouest, et coupante, lorsqu’on tombe de si haut, comme mille lames d’acier. Mais les dalles des rues ou les dragons des toitures eussent été plus fâcheux encore.

Le poète secoua sa tête hors de l’eau et regarda de tous côtés la pâleur limpide du lac où se mirait la lune.

— Où suis-je ? dit-il ; que les rivages sont éloignés ! Je suis las et brisé de ma chute. Mes larges manches s’emplissent d’eau ; mes semelles pèsent comme des blocs de plomb, et il me semble que je traîne après moi un flot inerte de lourds cadavres.

Ko-Li-Tsin nageait péniblement et ne savait de quel côté se diriger ; il s’essoufflait de plus en plus.

— Après avoir volé dans l’espace comme les Sages immortels, disait-il, vais-je me noyer ici comme un chien blessé ?

Il luttait courageusement, mais devenait plus lourd à chaque mouvement. Ses tempes battaient ; il fixait des yeux hagards sur les reflets de la lune éparpillés à la surface de l’eau. Tout à coup une petite barque passa dans la clarté. Ko-Li-Tsin jeta un cri, battit l’eau de ses mains, puis, exténué de ce dernier effort, se laissa couler. Il n’avait pas encore perdu connaissance, lorsqu’il se sentit violemment saisi et enlevé par un poignet vigoureux. Après avoir toussé, éternué et frotté ses yeux pleins d’eau, il vit qu’il était assis dans un bateau en face d’un personnage de haute taille qui ramait. Ko-Li-Tsin se hâta de se lever et de saluer selon les règles.

— Mon noble sauveur, dit-il, excuse-moi de t’avoir détourné de ton chemin. Si je n’en avais pas été à mon suprême effort, je n’aurais pas crié pour attirer ton attention. Mon nom est Chen-Ton ; je suis poète, et je chanterai tes louanges.

L’homme quitta la godille, et, à son tour, salua :

— Mon nom est Lou ; je suis originaire du Pé-Tchi-Li. Ce jour est un des meilleurs de ma vie, car j’ai retardé le voyage au pays d’en haut d’un grand poète qui me sera un ami précieux. Mais tu ne peux rester ainsi imbibé d’eau. Quand j’ai entendu ton cri, j’allais au Bateau des Fleurs de la Mer du Nord. Veux-tu que je t’y conduise ? Là de gracieuses femmes te sécheront, te réchaufferont ; puis nous terminerons la nuit en buvant ensemble joyeusement.

— Merci, merci, seigneur Lou, dit le faux Chen-Ton ; c’est avec empressement que j’accepte ta proposition, car il y a bien longtemps que je n’ai bu des tasses de vin avec un ami et que je n’ai respiré les parfums du Bateau des Fleurs !

— Allons, allons, tu me conteras ton histoire, dit Lou en se remettant à godiller.

Il dirigea habilement son embarcation vers des lumières de toutes couleurs qui brillaient non loin du rivage, et pénétra bientôt dans une allée que forment sur le lac deux haies de grandes jonques pavoisées. À droite, à gauche, des coques peintes de tons brillants, couvertes d’emblèmes bizarres et de figures allégoriques, semblent d’immenses corbeilles de fleurs, avec leurs ponts chargés de plantes rares et somptueuses. Sur chaque navire, du milieu des pivoines et des lanternes multicolores s’élève élégamment une porte aux colonnettes dorées et enlacées de feuillage ou d’animaux sculptés, au toit frangé de monstres et surmonté de banderoles flottantes. Ce portique mène, par un étroit chemin ménagé entre les fleurs, jonché de roses et traversé de loin en loin par une tige fantasque de lianes et de jasmins, à une habitation construite en bambou, dont on aperçoit, à travers le feuillage, une rangée de coquettes fenêtres fermées de stores verts. Quatre bancs couverts de riches tapis s’appuient extérieurement à ses quatre faces. Un rideau de soie écarlate voile l’entrée des salles intérieures ; sans cesse gonflé de brises, il palpite comme le soulèvement égal d’un sein, laissant sortir de tendres soupirs de flûte, de doux frémissements de pi-pas, laissant entrer dans les chambres tièdes la fraîcheur embaumée du lac ; et, sur la terrasse qui domine la maisonnette, à demi couchés sur des lits de mousse ou accoudés à de fines balustrades de laque, des hommes de tout âge rêvent ou causent, mêlant l’odeur du tabac opiacé aux parfums chauds des floraisons.

Ko-Li-Tsin et son nouvel ami montèrent sur la plus brillante des jonques, marchant dans les fleurs, écartant les branches souples.

— Salut, salut ! seigneur Lou, crièrent du haut de la terrasse quelques fumeurs. Ne viens-tu pas rire avec nous ?

— Salut, salut ! répondit Lou. Je ne viens pas rire avec vous. Je suis aujourd’hui engagé avec un ami.

Et, soulevant le rideau de soie écarlate, il pénétra avec Ko-Li-Tsin dans l’appartement intérieur. Un parfum de musc et de camphre leur monta aux narines. Leurs pieds enfonçaient dans un tapis profond. Sous la clarté trouble et tendre des lanternes suspendues aux poutrelles d’un plafond doré, des femmes gracieuses, aux costumes éclatants, s’accroupissaient auprès de plusieurs jeunes hommes languissamment étendus sur des coussins ; elles mordillaient le bout d’une flûte de jade ou grattaient de l’ongle les cordes d’un pi-pa, ou parfois, en renversant la tête, laissaient échapper de leurs lèvres un long rire clair comme une cascade.

Le seigneur Lou traversa rapidement la salle, fit un signe de tête aux personnes qu’il connaissait, souleva un autre rideau de soie et, descendant quelques marches, introduisit Ko-Li-Tsin dans la seconde chambre.

Celle-ci était presque solitaire. Trois femmes, seules, sommeillaient dans les fleurs.

Au plafond, sous des treillis de bambou, brillent des miroirs d’acier poli qui reflètent avec mille brisures la chambre et les lumières. Accrochés aux murs, des tableaux peints sur papier de riz représentent des scènes amoureuses, et au fond un petit autel de jade vert supporte une frêle statue, couleur d’or, de la déesse Son-Tse-Pou-Sah, qui s’assied les jambes croisées, et montre sur sa main droite un enfant nouveau-né.

— Allons, s’écria Lou, jeunes oisillons paresseux, venez consoler et réchauffer mon pauvre ami qui sort de l’eau.

Les femmes se levèrent et s’approchèrent chancelantes sur leurs très petits pieds.

— Nous voici, dirent-elles. Où est le cœur endolori ? nous le guérirons par de tendres chansons ; où est le corps glacé par le froid ? nous le réchaufferons sous nos lèvres tièdes.

Leurs paroles s’égrenaient de leurs bouches comme des perles tombent d’un collier.

— Il suffit de vous entendre pour oublier toute tristesse, répondit Ko-Li-Tsin, et de vous voir pour se sentir envahi d’une douce chaleur, comme devant un feu de sarment.

— Il faut trouver des vêtements pour mon ami et lui retirer ses habits mouillés, dit Lou d’un ton impératif.

Puis, il sortit, et deux femmes le suivirent ; mais la troisième s’approcha du poète, l’enveloppant de son lent regard.

À peine comptait-elle seize ans ; elle avait déjà conquis tous les secrets des caressantes attitudes, toutes les grâces et toutes les mollesses des mouvements veloutés. Petite, gracieuse, elle marchait en faisant onduler son corps, et en s’étirant doucement comme lasse et ensommeillée. Ses yeux lourds, chargés de langueur, brillaient paresseusement entre ses grands cils : sa bouche mignonne se gonflait parfois d’une petite moue mutine qui s’affaissait bientôt dans un sourire ; souvent elle balançait la tête avec lenteur, faisant trembler les fleurs et les pierreries posées dans ses cheveux ; et nulle musique n’était plus douce que le si-so-si-so de sa double robe de satin brodée de perles.

Elle déshabilla Ko-Li-Tsin, avec mille minauderies tendres, et lui fit revêtir des robes parfumées et tièdes.

— Maintenant, viens, dit-elle en le tirant par sa manche, viens te reposer sur ces coussins de soie rose gonflés de plumes d’orfraie. Je te chanterai une chanson bien rythmée pour rendre le calme à ton esprit.

— Que parles-tu de me rendre le calme ? dit Ko-Li-Tsin en riant. Chacun de tes mouvements me retourne le foie ; quand tu me chanteras ta chanson, il sortira certainement de ma poitrine.

— Tu ne veux pas que je chante ? dit-elle, en faisant la moue. Alors je vais rejoindre le seigneur Lou.

— Oh ! non ! dit Ko-Li-Tsin, mon ami rit et fume avec tes compagnes ; reste près de moi, et chante pour me réjouir.

Le poète s’étendit sur les coussins, pendant que la jeune femme allait vers le mur pour y prendre son pi-pa. Elle feignit d’abord de ne pouvoir l’atteindre ; mais, faisant un petit saut, elle le décrocha avec un soupir. Puis elle vint s’asseoir aux pieds de Ko-Li-Tsin, et commença de faire vibrer les cordes.

— Je vais te chanter le chi-pa-mo, dit-elle, qui sont les dix-huit trésors d’une jeune femme.


Ses yeux sont comme deux étangs bordés de bambous noirs ; ses sourcils ressemblent à de jeunes épis de seigle.

Ai-yo, ai-yo ! j’aime les yeux de la belle fille.

Son front ressemble à du jade couvert de gelée blanche ; ses cheveux ont l’air de saules au printemps.

Ai-yo, ai-yo ! j’aime le front et les cheveux de la belle fille.

Sa bouche est une pivoine rouge près d’éclore ; ses joues sont des pivoines roses tout épanouies.

Ai-yo, ai-yo ! j’aime la bouche et les joues de la belle fille.

Ses seins sont comme des fleurs voilées de neige, ses épaules comme les ailes fermées d’une cigogne.

Ai-yo, ai-yo ! j’aime les seins et les épaules de la belle fille.

Ses pieds sont comme des nénuphars entr’ouverts sur l’eau et ses jambes comme deux pi-pas renversés.

Ai-yo, ai-yo ! j’aime les pieds et les jambes de la belle fille.

Son ventre est comme un lac où donne la lune…..


La jeune femme se renversa sur les genoux de Ko-Li-Tsin et se prit à rire.

— Eh bien ! dit-il en lui caressant les cheveux, tu ne continues pas ?

— Non, dit-elle, secouant la tête, je ne veux pas.

Elle jeta par terre sa guitare et fit semblant de pleurer.

Le poète l’attira dans ses bras et l’embrassa pour la consoler.

— Ai-yo, ai-yo ! dit-il, j’aime la belle fille tout entière.

Le seigneur Lou reparut dans sa chambre.

— Eh bien ! noble poète, t’es-tu assez reposé, et te plaît-il de venir boire et causer en ma compagnie ?

— Je suis, dit Ko-Li-Tsin en se levant, plus frais et plus dispos que je ne l’ai jamais été. Bonsoir, douce sarcelle, ajouta-t-il en saluant la jeune femme ; j’espère te revoir souvent.

Puis il monta avec Lou sur la terrasse pleine de buveurs et de fumeurs. Ils s’établirent en face l’un de l’autre.

— Que le Pou-Sah du souvenir vienne à mon aide, pensa Ko-Li-Tsin en regardant pour la première fois son ami bien en face. Il me semble que j’ai déjà rencontré ce bienfaisant seigneur, qui tire les gens du lac, les fait somptueusement vêtir par de belles jeunes filles et leur offre des tasses de tiède vin de riz.

En ce moment aussi le seigneur Lou paraissait observer le faux Chen-Ton avec une sorte de curiosité inquiète.

— Ne m’accorderas-tu pas la confiance de me raconter ton histoire ? demanda-t-il dès qu’un jeune garçon eut déposé devant eux un grand bol plein de vin et deux tasses.

— Eh quoi ! ne l’ai-je point fait déjà ? dit Ko-Li-Tsin, embarrassé.

— Non. Par suite de quelles circonstances étais-tu dans le lac ?

— Voici. Je suis revenu d’un long voyage.

— Ah ! ah ! Où étais-tu allé ?

— À Kai-Fon-Fou. J’ai des parents dans le Ho-Nan. Ce soir, pour me divertir, pour comparer la lune à son reflet dans l’eau, j’ai détaché mon petit bateau, du saule qui le cache aux regards curieux ; mais pendant mon absence mon bateau avait sans doute reçu une blessure. Il sombra, et j’allais me noyer, quand tu m’es apparu. À ton tour, noble seigneur, parle-moi de ta personne vénérable. Quelle est ta glorieuse profession ?

— Mon père m’a laissé une fortune qui me suffit, dit Lou. Je ne suis encore que Tiu-jen, mais j’espère conquérir bientôt des grades plus élevés dans la littérature et dans les sciences.

Ko-Li-Tsin battit des mains.

— Tu es poète aussi ! s’écria-t-il. Que le Bouddha des rencontres soit loué !


Comme une épouse infidèle ouvre l’oreille aux paroles d’un riche marchand, qui lui offre des perles de Tartarie dans une coupe de jade vert ;

Ainsi ma jonque a laissé pénétrer en elle l’eau dangereuse du lac jaloux.

Mais, pour me sauver, mon frère m’a été envoyé dans un rayon de lune par les Pou-Sahs compatissants ;

Et maintenant j’entendrai les vers de mon frère caresser doucement mon oreille, parfumée encore du souffle d’une belle fille !


— Bien ! bien ! s’écria le seigneur Lou avec enthousiasme. Comment aurais-je pu me douter qu’il y eût un homme pareil dans la Patrie du Milieu ?

Et, faisant des gestes nombreux, il renversa sa tasse devant lui.

— Ah ! ah ! reprit-il.


J’ai rempli ma tasse d’un vin bien fabriqué ; mais, quand j’ai voulu boire, la tasse était vide, parce que l’étoffe de ma manche l’avait jetée à terre.

Quand il pleut, c’est que le vent renverse les tasses pleines des Sages immortels qui s’enivrent dans les nuages, au-dessus des montagnes ;

Mais la rosée des champs et l’humidité des fleurs, aspirées par le soleil, remplissent de nouveau les tasses des Génies ;

Et il reste assez de vin dans le Bateau des Fleurs de la Mer du Nord pour que je puisse boire encore en composant des vers à la louange de la lune et du poète Chen-Ton !


— Oh ! dit Ko-Li-Tsin ravi, quel ami glorieux j’ai rencontré ! Jamais aucun homme, depuis la mort de l’illustre Li-Tai-Pé et celle de Sou-Tong-Po, le voyageur, n’a enfermé de plus nobles pensées en des rythmes plus harmonieux. Mais, ajouta le poète après un silence, que disent donc ces seigneurs qui boivent à côté de nous ? Il me semble que j’entends parler de révolution et d’armées.

— Ils en parlent en effet, dit le seigneur Lou en fronçant les sourcils.

— Me permettras-tu de me dérober un instant aux charmes de la conversation afin d’écouter ce qu’ils racontent ? car j’arrive des champs et j’ignore ce qui se passe dans la Patrie du Milieu.

Le nouvel ami de Ko-Li-Tsin fit un geste d’assentiment.

— En moins d’une Lune, disait un jeune buveur, qu’à son costume et à ses deux sabres croisés derrière son dos il était aisé de reconnaître pour un pa-tsong, en moins d’une Lune la révolte a grossi dangereusement. Après avoir quitté Pei-King dans la compagnie de quelques bonzes, Ta-Kiang a couru les campagnes, soulevant les laboureurs ; plusieurs chefs d’armée, abandonnant le véritable Fils du Ciel, se sont soumis au rebelle, et maintenant une multitude formidable, commandée par le jeune homme de Chi-Tse-Po, campe devant la ville de Hang-Tcheou, dans le Tche-Kiang.

Ko-Li-Tsin eut grand’peine à retenir une exclamation de joie.

— Magnanime Ta-Kiang ! pensa-t-il.

— Croyez-vous, dit-il d’un ton indifférent, que le rebelle renversera la dynastie tartare ?

— Cela pourrait bien arriver.

— Renverser notre glorieux Kang-Shi ! s’écria un personnage obèse, décoré du globule de Mandarin. Qui a dit cela ?

— Kang-Shi est glorieux en effet. S’il était d’une dynastie chinoise, reprit le pa-tsong, il serait inébranlable sur son trône de bronze ; mais il est Tartare ; il se pourrait qu’il fût renversé.

— Je ne crois pas qu’il puisse l’être, dit le seigneur Lou en riant, car les Bouddhas le protègent. Ne savez-vous pas ce qui s’est passé tout récemment dans la Pagode de l’Agriculture ?

— Je le sais, et mieux que vous peut-être, repartit le jeune chef. C’était quelques jours après le siège et l’incendie de la pagode de Koan-In. Le bruit courait que les bonzes du Temple de l’Agriculture conspiraient pour le retour et le triomphe des rebelles enfuis ; mais le Fils du Ciel avait défendu qu’on les inquiétât. Or, un soir, le grand bonze entra seul dans le temple afin de s’y livrer à des méditations pieuses ; en passant à côté de la grande cloche du seuil, il lui sembla qu’elle vibrait sourdement. Une heure après, lorsqu’il sortit, la cloche rendit un son plus fort, et cette fois le bonze s’arrêta, plein de terreur.

— Que veut dire cela ? s’écria-t-il en tremblant. Le Ciel a-t-il quelque chose à me révéler ?

— Oui, dit la cloche d’une voix terrible et sonore.

— Parle ! Qui es-tu ? dit le prêtre en se prosternant.

— Je suis le Dragon, et je viens te réprimander de ta conduite criminelle.

Le prêtre frappait la terre de son front.

— Tu me trahis, continua la voix ; mais je te pardonnerai si tu consens à te repentir et à faire ce que je t’ordonnerai.

— Ordonne, dit le bonze épouvanté, et pardonne-moi mes erreurs.

— L’empereur aimé du ciel, reprit la voix, c’est Kang-Shi au règne glorieux. Votre empereur rebelle est envoyé par les mandarins de l’enfer. Cesse d’encourager la révolte que tu allumes dans la ville, et soumets-toi au vrai maître de l’Empire ; sinon d’affreux malheurs te tortureront. Voilà ce que j’avais à te dire. Retire-toi.

Le bonze fut entièrement converti, et le germe de la révolution fut étouffé dans la Capitale.

— Tu vois bien, dit le seigneur Lou, que j’avais raison de dire que les Bouddhas protègent l’empereur Kang-Shi.

— Tu aurais eu raison en disant que l’empereur se protège lui-même, reprit le pa-tsong. Vous n’ignorez pas, continua-t-il en s’adressant à tous les buveurs attentifs, que Kang-Shi se plaît à sortir quelquefois de son palais pour se promener seul et déguisé dans la ville et se mêler aux groupes des oisifs. Eh bien ! un soir, l’empereur est sorti de la Ville Rouge ; il s’est dirigé sans être vu vers le Temple de l’Agriculture ; il a attendu un instant où il ne passait personne ; alors, se faisant le plus petit qu’il a pu, il s’est blotti dans l’énorme cloche de bronze ; et voilà pourquoi il a été donné au grand bonze de converser avec le Pou-Sah de la cloche.

Les auditeurs éclatèrent de rire. Le seigneur Lou convint que cette histoire était tout à fait vraisemblable et digne de Kang-Shi, duquel on connaissait mille ruses analogues. Puis d’autres propos circulèrent.

— Sait-on, demanda quelqu’un, ce qu’est devenu le poète Ko-Li-Tsin, celui qui avait attenté audacieusement aux jours sacrés du Ciel ?

— Il est dans la prison, dit le pa-tsong ; on le réserve à un terrible supplice.

— Oh ! oh ! fit Ko-Li-Tsin.

— On raconte qu’il a subi la torture avec un courage admirable.

— Il est vrai, dit le seigneur Lou ; Kang-Shi serait heureux d’avoir de pareils serviteurs.

Ko-Li-Tsin fut sur le point de saluer celui qui parlait ainsi ; mais il se retint, heureusement. Il jugea même convenable de donner une direction nouvelle à la conversation.

— Ne faisons-nous plus de vers ? dit-il au seigneur Lou.

— J’allais te le demander, dit celui-ci. Choisis toi-même un sujet favorable.

— Te plairait-il de parler des Rêves en vers de sept caractères ?

— Cela me plairait, dit Lou en prenant un pinceau.

Les deux nouveaux amis se recueillirent un instant. L’œil de Ko-Li-Tsin pétillait de plaisir. Ils écrivirent sans s’interrompre et terminèrent en même temps.

— Voici, dit Ko-Li-Tsin, en offrant ses tablette au seigneur Lou, qui lui tendait les siennes.

Ko-Li-Tsin se hâta de lire les vers de son compagnon. Ils étaient conformes aux bonnes règles, et disaient :


Pendant le sommeil les pensées de l’homme, sortant de son esprit, se promènent devant ses yeux, et les rêves de la nuit comblent les désirs du jour.

Le pauvre se voit riche, et l’homme vil se voit glorieux.

Celui qui, pleurant sa bien-aimée absente, s’endort dans ses larmes refroidies, sent la tête de celle qu’il adore penchée vers son épaule.

Le poète converse avec Kong-Fou-Tzé ; le mandarin se croit empereur.

Mais l’empereur, sur son lit somptueux, froisse les coussins de son front plein de soucis, et, souvent, s’appuyant sur le coude, il parle au chef des Eunuques :

« De quel côté souffle le vent ? dit-il. Des nuages voilent-ils la lune implacable ? La brûlante sécheresse menace-t-elle toujours mon peuple ? »

Cependant il s’endort, et il rêve qu’une pluie abondante est descendue du ciel.


De son côté, le seigneur Lou admirait l’écriture irréprochable de Ko-Li-Tsin et lisait les vers suivants :


Le rêve ressemble à une ombre sur le sable. Mais quand on l’écrit sur des pages blanches, le rêve devient comme un corps au soleil.

Un jeune bonze de Na-Ian écrivait ses songes, sous les treillis du Pavillon Rouge. Sur la plus haute terrasse de la Tour à Neuf Étages une jeune fille écrivait aussi ses songes.

Le rêve du jeune prêtre était tendre ; celui de la jeune fille était doux.

J’ai conduit les deux rêves l’un vers l’autre, comme deux époux timides.


— Voici, s’écria Lou, le plus élégant poème que je connaisse, et j’annonce un glorieux avenir à celui qui l’a écrit.

— Ne parle pas de mes vers, dit Ko-Li-Tsin ; ils semblent être ceux d’un enfant auprès des tiens. Tu me vois encore immobile d’admiration.

— Non, dit Lou avec gravité ; ton poème vaut mieux que le mien, et si l’empereur l’avait sous les yeux il te ferait certainement un des premiers de l’Empire.

En parlant ainsi, le seigneur Lou regardait fixement Ko-Li-Tsin ; ses sourcils s’étaient dressés, son visage avait pris une expression de noblesse et de majesté peu conciliable avec sa condition modeste : Ko-Li-Tsin frissonna.

Lou prit sa tête dans ses mains et songea longuement.

— Où donc ai-je vu cet homme ? murmura-t-il.

Tout d’un coup il releva le front, bondit sur son siège et cria :

— Je me souviens ! c’est celui qui a voulu m’assassiner !

Mais Ko-Li-Tsin n’était plus en face de lui.

Pendant que le seigneur Lou songeait, le poète s’était silencieusement levé ; il avait descendu l’escalier de la terrasse, enfilé le couloir fleuri, traversé, en sautant de barque en barque, l’étroite rue liquide ; et maintenant il courait démesurément vite vers la maison de Yu-Tchin, située à peu de distance.

— C’était lui ! disait-il en haletant ; il allait me reconnaître ; j’étais perdu. Je ne croyais pas, en tombant dans ce lac, tomber dans un danger si grand. J’aurais dû le tuer ! Non, il venait de me sauver la vie. D’ailleurs je n’en aurais pas eu le courage après avoir ri et chanté avec lui.

Il atteignit la maison de son amie et frappa à coups redoublés. Yu-Tchin vint lui ouvrir, et, pleurant de joie, se jeta dans ses bras.

— Te voilà ! cria-t-elle ; je te croyais mort, et j’étais prête à mourir de chagrin. J’avais tout préparé pour notre mariage. Vois, je suis toute parée, les invités sont encore là ; viens vite.

— Il s’agit bien de se marier ! dit Ko-Li-Tsin rapidement. Bonne Yu-Tchin, prends une hache, une corde, une lanterne, et suis-moi.