Le Duc d’Alençon

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Œuvres complètes de VoltaireGarnierThéâtre - Tome 2 (p. 163-193).




LE

DUC D’ALENÇON

OU

LES FRÈRES ENNEMIS

TRAGÉDIE EN TROIS ACTES

(1751)

AVERTISSEMENT

l’ji 17.")l. pendant son séjour on l’russe. M. de Voltaire transforma sa traj, ’édie (ï Adélaïde en celle du Duc de Foix, et l’envoya à l’aris, où elle tut représentée l’année suivante. Il avait alors pour confident de ses travaux littéraires le roi de Prusse, qui, frappé du sujet de cette pièce, témoigna un vif désir de la voir représenter sur son théâtre de Potsdam, par les princes de.sa famille. C’était un de leurs délassements ordinaires. Souvent les acteurs, et surtout les actrices, ne se trouvant pas en nombre suffisant pour les pièces, le répertoire en était nécessairement borné. Pour surmonter cet inconvénient dans l’occasion dont il s’agit, le roi pressa M. de Voltaire d’arranger sa tragédie en trois actes, en retranchant les rôles de femmes. C’est ce qui fut oxf’cuté dans le Duc d’Alenç.on ou les Frères ermemis. La pièce fut ainsi représentée plusieurs fois à Potsdam, à la grande satisfaction de ce monarque. Les rôles furent très-bien remplis, et le prince Henri, son frère, s’y distinguait surtout par un talent rare, dont M. de Voltaire, nombre d’années après, parlait encore avec beaucoup d’intérêt.

La copie s’en est trouvée, avec celle d’Alnmire^, dans les papiers de l’auteur.

1. Cet Avertissement inédit est de feu Dccroix, qui me l’a fait passer avec un manuscrit, au texte duquel je me suis conformé. Le Duc d’Alençon a été imprimé, pour la première fois, à Paris, en 1821.

Le nombre dos vers du Dur, d’Alençon, qu’on retrouve dans Adélaïde et dans le Duc de Foix, est si considérable qu’il eût fallu mettre des astérisques à presque tous : c’est pourquoi on n’en a mis k aucun. (B).

Gct Avertissement en dit assez sur l’histoire de cette première variante d’Adé- laïde. Nous nous contenterons de faire observer que cette imitation n’est pas ici à son rang chronologique, car elle devrait venir après Oreste. (G A.)

2. Voyez la note de la page 7 ! l.
PERSONNAGES

LE DUC D’ALENÇON.

NEMOURS, son frère.

LE SIRE DE COUCY.

DANGESTE, frère d’Adélaïde du Guesclin.

UN OFFICIER.


La scène est dans la ville de Lusignan, en Poitou.
LE

DUC D’ALENCON

TRAGÉDIE

ACTE PREMIER.


Scène I.

DANGESTE, COUCY.


COUCY.

Soigneur, en arrivant dans ce séjonr d’alarmes, .le dérobe un instant au tumulte des armes. Frère d’Adélaïde, et, comnu’. elle, engagé Au parti du dauphin par le ciel protégé. Vous me voyez jeté dans le parti contraire ; Mais je suis votre ami plus que votre adversaire. Vous sûtes mes desseins, vous connaissez mon cœur ; \ ous m’aviez destiné vous-même à votre sœur. Mais il faut vous parler, et vous faire connaître L’ftme d’un ^rai soldat, digne de vous peut-être.

DANGESTE.

Seigneur, vous pouvez tout.

COLCY.

Mes mains, aux champs de Mars, Du prince d’Mençon portent les étendards. Je l’aimai dans la paix, je le sers dans la guerre ; Je combats pour lui seul, et non pour l’Angleterre, 168 LK DUC D’ALENr.ON.

Et, dans ces Iciiips allVoiix (]o discorde ot d’horreur, Je n’ai d’antre parli (|ue celui de mon cœur. Non (juc pour ce lieros mon Ame prévenue Prétende à ses défauts fermer toujours la vue : Je ne m’aveufi ; le pas ; je vois avec douleur De ses emportements l’indiscrète chaleur. Je vois ([ue de ses sens l’imp(tneuse ivresse L’abandonne aux excès d’une ardente jeunesse ; Et ce torrent foiip^ueux, que j’arrête avec soin, Trop souvent nu^ l’arrache, et rem])orte tro]) loin. Mais il a des vertus qui rachètent ses vices. Khi (|iii saurait, seigneur’où placer ses services, S’il ne nous fallait suivre et ne chérir jamais Que des cœurs sans faiblesse et des princes parfaits ? Tout mon sang est à lui ; mais enfin cette épée Dans le sang des Français ; ’i regret s’est trempée. Le dauphin généreux…

DANGESTE.

Osez le nommer roi.

COUCY.

Jusqu’aujourd’hui, seigneur, il ne l’est pas pour moi.

Je voudrais, il est vrai, lui porter mon liommage ;

Tous mes veux sont pour lui, mais l’amitié m’engage.

Le duc a mes serments : je ne peux, aujourd’hui,

Ni servir, ni traiter, ni changer qu’avec lui.

Le malheur de nos temps, nos discordes sinistres,

La cour abandonnée aux brigues des ministres.

Dans ce cruel parti tout l’a précipité.

Je ne peux à mon choix fléchir sa volonté ;

J’ai souvent, de son cœur aigrissant les blessures.

Révolté sa fierté par des vérités dures.

Votre sœur aux vertus le pourrait rappeler,

Seigneur, et c’est de quoi je cherche à vous parler.

J’aimais Adélaïde en un temps plus tranquille.

Avant que Lusignan fût votre heureux asile ;

Je crus qu’elle pouvait, a])prouvant mon dessein,

Accepter sans mépris mon hommage et ma main.

Bientôt par les Anglais elle fut enknée ;

A de nouveaux destins elle fut réservée.

Que faisais-je ? Où le ciel emportait-il mes pas ?

Le duc, plus fortuné, la sauva de leurs hras.

La gloire en est à lui, qu’il en ait le salaire : ACTE I, SCÈNE [. If/j

Il n par trop (\o droits inôrité do Ini phiiro.

Il est prince, il ost jiniiio, il est votre \(Mi<iei)r :

Ses hieiifaits et son nom, tout parle en sa la\(Mir.

I.a JMsIice et l’ainour la |)ressent de se rendre.

Je ne l’ai point vengée, et n’ai rien à prétendre ;

Je nie tais… Cependant, s’il faut la mériter,

A lont autre ([u’à Ini j’irai la disputer.

Je <’éderais à |)eine aux enfants des rois même ;

Mais ce prince est mon chef : il me chérit, je l’aime.

Concy, ni vertueux ni superhe à demi,

Aurait hravé le prince, et cède à son ami.

Je fais plus : de mes sens maîtrisant la faihiesso.

J’ose de mon rival appuyer la tendresse,

Nous montrer votre gloire, et ce que vous devez

Au héros qui vous sert et par qui vous vivez.

Je verrai, d’un œil sec et d’un cœur sans envie,

Cet hymen qui po^lvait empoisonner ma vie ;

Je réunis pour vous mon service et mes vœux :

Ce hras, ([ui fut à lui, combattra pour tous deux.

Amant d’Adélaïde, ami nol)le et iidèlc,

Soldat de son époux, et ])lein du même zèle.

Je servirai sous lui, comme il faudra qu’un jour.

Quand je commanderai, l’on me serve à mon tour.

Voilà mes sentiments ; si je me sacriiie.

L’amitié me l’ordonne, et surtout la patrie.

Songez que si l’hymen la range sous sa loi,

Si le prince la sert, il servira son roi,

DANGESTE.

Qu’avec étonnement, seigneur, je vous contemple ! Que vous donnez au monde un rare et grand exenq)le ! Quoi ! ce cœur (je le crois sans feinte et sans détour) Connaît l’amitié seule et peut braver l’amour ! Il faut vous admirer, quand on sait vous connaître ; \ ous servez votre ami, vous servirez mon maître. Un cœur si généreux doit penser comme moi ; Tous ceux de votre sang sont l’appui de leur roi ; Mais du duc d’Alençon la fatale poursuite… LE DUC D’ALENr.O.N.

SCÈNE II.

LE DUC D ALEXÇOX, COUCV, DAXGESTE.

LE DUC, à Dangoslo.

Kst-00 elle (jui m’écliappo ? est-co cllo (|iii in"(’\ito ?

Dangeste, demourcz. Vous connaissez tro|) l)i(’ii

Les transports doulourcMix d’un cœur toi ([iw le mion

\ous savez si je l’aime, et si je l’ai servie ;

Si j’attends d’un regard le destin de ma vie.

Ou’elle n’étende pas l’excès de son pouvoir

.lusquà porter ma flamme au dernier désespoir.

Je hais ces vains respects, cette reconnaissance.

Que sa froideur timide oppose à ma constance ;

Le plus léger délai m’est un cruel refus.

Un alTront que mon cœur ne pardonnera plus.

C’est en vain qu’à la France, à son maître lidèle,

Elle étale à mes yeux le faste de son zèle ;

Je prétends que tout cède à mon amour, à moi,

Qu’elle trouve en moi seul sa patrie et son roi.

Elle me doit la vie, et jusqu’à l’honneur même ;

Et moi, je lui dois tout, ])uisque c’est moi qui l’aime.

( nis par tant de droits, c’est trop nous séparer ;

L’autel est prêt, j’y ’cours ; allez l’y préparer.

SCÈNE III.

LE DUC D’ALEXÇON, COUCV.

COLCV ;

Seigneur, songez-A’ous hien que de cette journée Peut-être de l’État dépend la destinée ?

LE DUC.

Oui, vous me verrez vaincre, ou mourir son (’poux.

coucy. Le dauphin s’avançait, et n’est pas loin de nous,

LE DUC.

Je l’attends sans le craindre, et je vais le comhaltre.

Crois-tu que ma faiblesse ait pu jamais m’abattre ?

Ponsos-tii quo raniour, mon tyran, mon vainqueur,
De la gloire en mon âme ait étouiïé l’ardeur ?
Si ringrate me hait, je veux qu’elle m’admire :
Elle a sur moi sans doute un souverain empire,
Et n’en a point assez pour ilétrir ma vertu.
Ah : trop sévère ami, que me reproches-tu ?
Non, ne me juge point avec tant d’injustice.
Est-il quelque Français que l’amour avilisse ?
Amants aimés, heureux, ils vont tous aux combats,
Et du sein du bonheur ils volent au trépas.
Je mourrai digne au moins de l’ingrate que j’aime.

COUCY.

Que mon prince plutôt soit digne de Ini-même.
Le salut de l’Étal m’occupait en ce jour ;
Je vous parle du vôtre, et vous parlez d’amour.
Le Bourguignon, l’Anglais, dans leur triste alliance.
Ont creusé par nos mains les tombeaux de la France.
Aotre sort est douteux. Vos jours sont prodigués
Pour nos vrais ennemis, qui nous ont sul)jugués.
Songez qu’il a fallu trois cents ans de constance
Pour frapper par degrés cette vaste puissance.
Le dauphin vous offrait une honorable paix…

LE DUC.

Non, de ses favoris je ne l’aurai jamais.
Ami, je hais l’Anglais ; mais je hais davantage
Ces lâches conseillers dont la faveur m’outrage,
Ce fils de Charles Six, cette odieuse cour :
Ces maîtres insolents m’ont aigri sans retour ;
De leurs sanglants affronts mon âme est trop frappéé.
Contre Charle, en un mot, quand j’ai tiré l’épée.
Ce n’est pas, cher Coucy, pour la mettre à ses pieds,
Pour baisser dans sa cour nos fronts humiliés.
Pour servir lâchement un ministre arbitraire.

COUCY.

Non, c’est pour obtenir une paix nécessaire. Eh ! quel autre intérêt pourriez-vous écouter ?

LE DUC.

L’intérêt d’un courroux que rien ne peut dompter.

1. Ces vers ne sont pas dans Adélaïde. Voltaire semble faire allusion ici aux avanies qui l’avaient forcé à quitter la cour de Louis XV et la France en 1750. (G. A.) « 72 LK nn ; dalençon.

COI cv. Vous pniissoz à l’oxcos raniour et la colôro.

LE 1)1 C.

Jo le sais ; jo ? i"ai pu n(’cliir mou caractère.

cou G Y. On le (l(til, ou le [x’ut ; je ne vous flatte pas ; Alais, eu vous couflamuant, je suivrai tous vos pas ]| faut à sou ami inoutrer son injustice, L’éclairer, l’arrêter au bord du i)r(cipice. Je l’ai drt, je l’ai fait malgré votre courroux ; Vous y voulez tomber, et j’y cours avec vous.

LE DLC.

\mi, ([ue m’as-tu dit ?

SCENE JV.

LE DUC D’ALENÇON, COUCY, ux officikr.

l’officieu.

Seigneur, l’assaut s’apprête : (les murs sont entourés.

COUCY,

Marchez à notre tête.

LE DUC.

Je ne suis pas en peine, ami, de résister Aux téméraires mains qui viennent m’iusulter. De tous les ennemis qu’il faut combattre encore, Je n’en redoute (ju’un, c’est celui que j’adore.

FIN DU PREMIER ACTE. ACTE DEUXIRMK.

SCENE I.

LE DLC D ALEXGON, COUCV.

LE DLC.

La ^i(•l()il•(’ ost à nous, \os soins l’ont assinvc ; Vos conseils ont ^iiidc’ ma jeunesse égarée. C’est vous dont r(’s|)rit ferme et les \eux pénétrants Neillaient pour ma (h’fense en rent lieux diderents. Que n’ai-je, counne vous, ce tran([uille courage, Si froid dans le danger, si calme dans l’orage ! Coucy m’est nécessaire aux conseils, aux coud)ats. Et c’est à sa grande âme à diriger mon bras,

COLCV.

Prince, ce feu guerrier qu’en vous on voit paraître Sera uiaître de tout quand vous en serez maître. \’ous l’avez su régler, et vous avez vaincu ; Ayez dans tous les temps cette utile vertu ; Qui sait se posséder peut commander au monde. Pour moi, de qui le bras faiblement vous seconde, Je connais mon devoir, et l’ai bien mal suivi ; Dans l’ardeur du combat je vous ai peu servi ; Xos guerriers sur vos pas marcliaient à la victoire, Et suivre les Bourbons, c’est voler à la gloire. Ce cbef des assaillants, sur nos remparts monté, Par vos vaillantes mains trois fois |)récipité, Sans doute au pied des murs exhalant sa furie, A payé cet assaut des restes de sa ^ie.

LE DUC,

Quel est donc, cher ami, ce chef audacieux Qui, cherchant le trépas, se cachait à nos yeux ? Son casque était fermé : quel charme inconcevable Même en le combattant le rendait respectable ! 174 LE DUC DALENÇON.

Est-ce rimi(iiie ofTet de sa raro valoiir

Qui m’en impose encore, et i)arle en sa faveur ?

Tandis (|iie contre lui je niestu’ais mes ai’uies,

Jai senti malt ; ré moi de nouvelles alarmes ;

Un je ne sais (juel trouble en moi s’est éleA(,

Soit qne ce triste amour dont je suis capfiAé,

Sur mes sens ét ; arés ri’pandant sa tendresse,

Jusqu’au sein des combats m’ait i)iV’té sa lail)lesse,

Qu’il ait voulu mai’(|nei’ tontes nu’s actions

De la noble doucenr de ses im[)ressi()ns ;

Soit plutôt ([ne la voix de ma triste patrie

Parle encore en secret au cœur qui l’a trahie,

Ou (jue le trait fatal enfoncé dans mon cœur

Corrompe en tous les temps ma gloire et mon bonheur

COUCY.

Quant aux traits dont votre âme a senti la puissance,

Tous les conseils sont vains : agréez mon silence ;

Mais ce sang des Français f[ue nos mains font couler.

Mais l’État, la patrie, il faut vous en parler.

Je prévois que bientôt cette guerre fatale,

Ces troubles intestins de la maison royale.

Ces tristes factions céderont au danger

D’abandonner la France aux mains de l’étranger.

Ses droits sont odieux, sa race est peu chérie ;

On hait l’usurpateur, on aime la patrie^ ;

Et le sang des Capets est toujours adoré.

Tôt ou tard il faudra que de ce tronc sacré

Les rameaux divisés et courbés par l’orage,

Plus unis et plus beaux, soient notre unique ombrage.

Vous, placé près du trône, à ce trône attaché,

Si les malheurs des temps vous en ont arraché,

A des nœuds étrangers s’il fallut vous résoudre,

L’intérêt les forma, l’honneur peut les dissoudre :

Tels sont mes sentiments, que je ne peux trahir.

LE DUC.

Quoi ! tonjours à mes yeux elle craint de s’offrir ! Quoi ! lorsqu’à ses genoux soumettant ma fortune. Me dérobant aux cris d’une foule importune. Aux acclamations du soldat qui me suit, Je cherchais auprès d’elle un bonheur qui me fuit,

1. Ce beau vers ne se trouve pas non plus dans Adélaïde. ACTI- II, SCENK II. 175

A(l<lai(l(’ cDcoi-c v\\[i’ ma i)r(scncc ; Kilo iiisullc à ma llammc, à ma pcrsévéranco ; 8a IraïKiiiilIc licrlr, |)r()([iguant ses rigiuMirs, Jouit (le ma lalhlcssc et rit do iiios (loiiloiiisl Oli 1 si jo lo crojais, si col amour trop toiidi’o…

C0( cv. Soignour, à mon devoir il ost temps de mo rendre ; Je vais en votre nom, par des soins assidus, Honorer les vainqueurs, soulager les vaincus, Calmer les (liflercnds des.-Viiglais et des vôtres : \oilà vos intiMvts ; jo n’en connais point (["autres.

r.E DUC.

Tu ne nr((’oules [)as, tu |)ar]es de devoir Quand mon co’ur dans le tien r([)and son désespoir. Va donc, remplis des soins dont jo suis incapable ; Va, laisse un malheureux au dépit (pii laccable ; Je rougis dînant toi ; mais, sans me repentir, Jo chéris mes erreurs, et n’en veux point sortir. \i\, laisse-moi, te dis-je, à ma douleur profonde ; Ce que j’aime me fuit, et je fuis tout le monde ; Va, tu condamnes trop les transports de mon cœur.

COLCY,

Non, je plains sa faiblesse, et j’en crains la fureur.

SCENE IL

LE DUC DALExNÇON, seul.

ciel ! qu’il ost heureux, et que jo porte envie

A la libre licrté de cette âme hardie !

11 voit sans s’alarmer, il voit sans s’éblouir,

La funeste beauté que je voudrais haïr.

Cet astre impérieux qui préside à ma vie

N’a ni feux ni rayons que son œil ne défie ;

Et moi je sers en lâche, et j’offre à ses appas

Des vœux que je déteste, et qu’on ne reçoit pas !

Dan geste la soutient, et la rend plus sévère.

Que je les hais tous deux ! Fuyons du moins le frère !

Laissons là ce captif qu’il amène en ces lieux.

Tout, hors Adélaïde, ici blesse mes yeux. 17G LE DUC i>ALi : \( ; 0.\.

SCÈNE III.

Ll- DUC DE NE.MOURS, DAXGESÏE.

N i : MOL US.

Eiidii, après trois ans, tu me revois, Daiif^este ! Mais en ([uels lienv, ù ciel ! en quel état funeste !

DANGESTE.

Vos jours sont en péril, et ce sanj ; ’ at^ité…

NEMOURS.

Mes déplorables jours sont trop en sriret( ; Ma blessure est légère, elle m’est insensible ; Que celle de mon cœur est profonde et terrible !

DANGESTE.

Rendez grâces au ciel de ce qu’il a permis Que vous soyez tombé sous de tels ennemis, Non sous le joug affreux d’une main étrangère.

NEMOURS.

Qu’il est dur bien souvent d’être aux mains de son frère !

DAXGESTE.

Mais, ensemble élevés, dans des temps plus lieureux, La plus tendre amitié vous unissait tous deux.

NEMOURS.

Il m’aimait autrefois, c’est ainsi qu’on commence ; Mais bientôt l’amitié s’envole avec l’enfance. Ali I combien le cruel s’est éloigné de moi ! Infidèle à l’État, à la nature, au roi, ()[i dirait qu’il a pris d’une race étrangère La farouclie liauteur et le dur caractère ! Il ne sait i)as encor ce qu’il me fait soufl’rir. Et mon cœur décbiré ne saurait le baïr.

DANGESTE.

II ne soupçonne pas qu’il ait en sa puissance Lu frère infortuné qu’animait la vengeance.

NEMOURS.

—Non, la vengeance, ami, n’entra point dans mon co’ur ; Qu’un soin trop différent égara ma valeur ! —Ml ! parle : est-il bien vrai ce que la renommée

Aniioncail dans la France à mon àme alai’inée ; ACTE II. SCÈNE IV. i77

Kst-il vrai qu’un objet illustro, niallicuroux, l II cœur tn)|) dii^iio, liôlas ! do cai)tiver ses vœu.\, Adélaïde, enlin, le tient sous sa puissance ? Oua-t-on dit ? Que sais-tu de leur intelligence ?

D.\NGESTK.

Prisonnier comme vous dans ces murs odieux, Cos mystères secrets offenseraient mes yeux ; Et tout ce que j’ai su… Mais je le vois paraître.

NEMOURS.

honte ! ù désespoir dont je ne suis pas maître !

SCENE lY.

LE DUC D ALENÇON, NEMOURS, DANGESTE,

SUITE.

LE DUC, à sa suite.

Après avoir montré cette rare valeur,

Peut-il rougir encor de m’avoir pour vainqueur ?

Il détourne la vue.

NEMOURS.

sort ! ô jour funeste, Qui de ma triste vie arrachera le reste ! En quelles mains, ô ciel, mon malheur m’a remis !

LE DUC.

Qu’entends-je, et quels accents ont frappé mes esprits !

NEMOURS.

M’as-tu pu méconnaître ?

LE DUC.

Ah ! Nemours, ah ! mon frère.

NEMOURS.

Ce nom jadis si cher, ce nom me désespère. Je ne le suis que trop, ce frère infortuné. Ton ennemi vaincu, ton captif enchaîné.

LE DUC.

Tu n’es plus que mon frère, et mon cœur te pardonne Mais, je te l’avouerai, ta cruauté m’étonne. Si ton roi me poursuit, Nemours, était-ce à toi A briguer, à remplir cet odieux emploi ? Que t’ai-je fait ?

Théâtre. II. 12 78 LE DUC D’ALENÇOX.

m : \ioi r, s. Tu lais ](’ mallieiir do ma \Iq ; Jo voudrais (lu’jiujoui’d'liui ta uiaiu nie VvC\t ravie.

l.K Dl c.

De nos ti()ul)los civils ([uol effet malheureux !

NEMOURS.

Les troubles de mon cœur sont encor plus aflVeux.

LE DLC.

J’eusse aimé contre un autre à montrer mon courage : Hélas ! que je te plains !

NEMOURS.

Je te plains davantage De liaïr ton i)ays, de trahir sans remords Et le roi (jui t’aimait, et le sang dont tu sors.

LE DUC.

Arrête, épargne-moi l’infâme nom de traître ! A cet indigne mot je m’oublierais peut-être. Non, mon frère, jamais je n’ai moins mérité Ce reproche odieux de l’inlidclité. Je suis près de donner à nos tristes provinces, A la France sanglante, au reste de nos princes, L’exemple auguste et saint de la réunion. Après l’avoir (Ioihk’ de la division.

NEMOURS.

Toi ! tu pourrais…

LE DUC.

Ce jour, qui semble si funeste. Des feux de la discorde éteindra ce qui reste.

NEMOURS.

Ce jour est trop horrible !

LE DUC.

II va com])ler mes vœux.

NEMOURS.

Comment ?

LE DUC.

Tout est changé, ton frère est trop heureux.

NEMOURS.

Je te crois ; on disait que d’un amour extrême.

Violent, effréné (car c’est ainsi qu’on aime),

Ton cœur depuis trois mois s’occupait tout entier ?

LE DUC.

J’aime, oui, la renommée a j)u le i)ul)lier ; ACTE II, soi’ NE IV. 479

Oui, j’aime avec fureur : une telle alliance Sciublail jxtur mou bonheur attendre ta présence ; Oui, mes ressentiments, mes droits, mes alliés, Gloire, amis, ennemis, je mets tout ù ses pieds.

(A sa suite.)

Allez, et dites-lui que deux malheureux frères, Jetés par le destin dans des partis contraires, Pour marcher désormais sous le même étendard, De ses yeux souverains n’attendent (jii’iin regard.

(A Nemours )

Ne blâme point l’amour où ton frère est en proie : Pour me justifier, il suflit qu’on la voie. N E.MO uns.

(A part. ) (Au duc.)

r.ruel !… Elle vous aime !

LE DLG.

Elle le doit du moins, il n’était ([u’un obstacle au succès de mes soins : Il n’en est plus ; je veux que rien ne nous sépare.

NEMOURS, à part.

Ouels effroyables coups le cruel me prépare !

(.Haut.)

Écoute ! à ma douleur ne veux-tu qu’insulter ? Me connais-tu ? sais-tu ce que j’osais tenter ? Dans ces funestes lieux sais-tu ce qui m’amène ?

LE nrc. Oublions ces sujets de discorde et de haine ; Et vous, mon frère, et vous, soyez ici témoin Si l’excès de l’amour peut enq)orter plus loin ! Ce que votre reproche, ou bien votre prière. Le généreux Coucy, le roi, la France entière, Demanderaient ensemble, et ([u’ils n’obtiendraient pas, Soumis et subjugué, je l’offre à ses appas.

(.V Dangesto.)

De l’ennemi des rois vous avez craint l’hommage.

Vous aimez, vous servez une cour qui m’outrage.

Eh bien ! il faut céder : vous disposez de moi.

Je n’ai plus d’alliés ; je suis à votre roi.

L’amour qui, malgré vous, nous a faits l’un pour l’autre.

Ne me laisse de choix, de parti que le vôtre ;

Vous, courez, mon cher frère ; allez de ce moment

Annoncer à la cour un si grand changement.

Soyez libre : partez, et de mes sacrifices
Allez ollVir au roi les licureuses prémices.
Puissé-je à ses genoux présenter aujourcriiui
Celle qui m’a dompté, ([iii me ramène à lui,
Qui d’un prince ennemi l’ait un sujet fidèle,
Changé par ses regards, et vertueux par elle !

NEMOURS, A part.

Il fait ce que je veux, et c’est pour m’accabler,

(Haut)

O frère trop cruel !

LE DUC,

Qu’entends-je ?

NEMOURS.

Il faut parler.

LE DUC.

Que me voulez-vous dire ? et pourquoi tant d’alarmes ?
Vous ne connaissez pas ses redoutables charmes.

NEMOURS.

Le ciel met entre nous un obstacle éternel,

LE DUC.

Entre nous… c’en est trop. Oui vous Fa dit, cruel ?
Mais de vous, en effet, était-elle ignorée ?
Ciel ! à quel piège affreux ma foi serait livrée !
Tremblez !

NEMOURS.

Moi, que je tremble ! ah ! j’ai trop dévoré
L’inexprimable horreur où toi seul m’as livré ;
J’ai forcé trop longtemps mes transports au silence ;
Connais-moi donc, barbare, et remplis ta vengeance !
Connais un désespoir à tes fureurs égal :
Frappe ! voilà mon cœur, et voilà ton rival !

LE DUC.

Toi, cruel ! toi, A’emours !

NEMOURS.

Oui, depuis deux années
L'amour le plus secret a joint nos destinées.
C’est toi dont les fureurs ont voulu m’arracher
Le seul bien sur la terre où j’ai pu m’attacher ;
Tu fais depuis trois mois les horreurs de ma vie ;
Les maux que j’éprouvais passaient ta jalousie.
Par tes égarements, juge de mes transports.
A’ous puisâmes tous deux dans ce sang dont je sors

ACTE II, SCÈNE V. 181

L’excès des passions ([iii dévorent une ànie ;

La nature à tous deux fit un cœur tout de llanime ;

Mon frère est mon rival, et je l’ai combattu ;

J’ai fait taire le san^ ; -, peut-être la vertu ;

Furieux, aveuglé, plus jaloux que toi-même.

J’ai couru, j’ai volé, pour t’ôter ce que j’aime.

Bien ne m’a retenu : ni tes superbes tours,

î\i le peu de soldats cpie j’avais pour secours.

Ni le lieu, ni le temps, ni surtout ton courage :

Je n’ai vu ([ue ma flamme, et ton feu qui m’outrage.

Je ne te dirai point (jue, sans ce même amour,

J’aurais, pour te servir, voulu perdre le jour ;

Que, si tu succombais à tes destins contraires,

ïu trouverais en moi le plus tendre des frères ;

Que Nemours, qui t’aimait, eût immolé pour toi

Tout dans le monde entier, tout, bors elle et mon roi.

Je ne veux point en lAclie apaiser ta vengeance :

Je suis ton ennemi, je suis en ta puissance ;

L’amour fut dans mon cœur plus fort que l’amitié ;

Sois cruel comme moi, punis-moi sans pitié ;

\ussi bien, tu ne peux t’assurer ta conquête,

Tu ne peux l’épouser, qu’aux dépens de ma tête.

A la face des cieux je lui donne ma foi ;

Je te fais de nos vœux le témoin malgré toi.

Frappe, et qu’après ce coup ta cruauté jalbuse

Traîne au pied des autels ta sœur et mon épouse !

Frappe, dis-je : oses-tu ?

LE DUC.

Traître ! c’en est assez. Qu’on l’ôte de mes yeux : soldats, obéissez !

SCENE V.

LE DUC, NEMOURS, DANGESTE, COUCV, suite

COUCY.

J’allais partir, seigneur ; un peuple téméraire Se soulève en tumulte au nom de votre frère. Le désordre est partout : vos soldats consternés Désertent les drapeaux de leurs chefs étonnés ; LE DUC D’ALENÇCN.

Et pour coinl)l(’ (l(^ inaiiv. ^(’|•s la Aille alariiK’O, L’cniuMiii rassoiuhlé fait marcher son ai’niée.

LE DUC.

Allez, eriiel, allez ! vous ne jouirez pas Du fruil de votre haine et de vos attentats. Rentrez : aux factieux je vais montrer leur maître.

(A Coucy.)

Dangestc, suivez-moi ; vous, veillez sur ce traître.

SCENE \l.

NEMOURS, COUCY.

COUCY,

Le seriez-vous, seigneur ? auriez-vous démenti Le sang de ces héros dont vous êtes sorti ? Auriez-vous violé, par cette lâche injure, Et les droits de la guerre et ceux de la nature ? Un prince à cet excès pourrait-il s’ouhlier ?

NEMOURS,

Non ; mais suis-je réduit à me justifier ?

Coucy, ce peuple est juste, il t’apprend à connaître

Que mon frère est rehelle, et que Charle est son maître.

COUCY.

Écoutez ; ce serait le comhle de mes vœux

De pouvoir aujourd’hui vous réunir tous deux ;

Je vois avec regret la France désolée,

A nos dissensions la nature immolée,

Sur nos communs déhris l’Anglais trop élevé.

Menaçant cet État par nous-méme énervé.

Si vous avez un cœur digne de votre race,

Faites au hien puhlic servir votre disgrâce ;

Rapprochez les partis ; unissez-vous à moi

Pour calmer votre frère et fléchir votre roi,

Pour éteindre le feu de nos guerres civiles.

NEMOURS,

Ne vous en flattez pas : vos soins sont inutiles. Si la discorde seule avait armé mon hras, Si la guerre et la haine avaient conduit mes pas, Vous pourriez espérer de réunir deux frères L’un de l’autre écartés dans des partis contraires ; ACTK II, SCÈNE VI. 483

In obstaclo plus grand s’oppose à co retour.

coucv. Et quel est-il, seigneur ?

iN EMC 1RS.

Ah ! reconnais l’anioiir ; Reconnais la fuVeur ([ui de nous deux s’empare, Qui m’a fait tiMuéraire, et qui le rend ])arl)are.

coucv.- Ciel ! faut-il voir ainsi, par des caprices vains, Anéantir le fruit des plus nobles desseins ; L’amour subjuguer tout, ses cruelles faiblesses Du sang qui se révolte étouffer les tendresses, Des frères se haïr, et naître en tous climats Des passions des grands le mallieur des États ! Prince, de vos amours laissons là le mystère. Je vous plains tous les deux, mais je sers votre frère ; Je vais le seconder, je vais me joindre à lui Contre un peuple insolent, qui se fait votre appui. Le plus pressant danger est celui qui m’appelle ; Je vois qu’il peut avoir une fin hien cruelle ; Je vois les passions plus puissantes que moi, Et l’amour seul ici me fait frémir d’effroi. Mais le prince m’attend ; je vous laisse, et j’y vole ; Soyez mon prisonnier, mais sur votre parole ; Elle me suffira.

NEMOURS.

Je vous la donne.

COUCY.

Et moi. Je voudrais de ce pas porter la sienne au roi ; Je voudrais cimenter, dans l’ardeur de lui plaire, Du sang de nos tyrans une union si chère ; Mais ces fiers ennemis sont bien moins dangereux Que ce fatal amour qui vous perdra tous deux.

FIN DU DEUXIEME ACTE, ACTE TROISIÈME.

SCENE J. NEMOURS, DANGESTE.

NEMOURS.

Non, non, ce peuple en vain s’armait pour ma défense : Mon frère, teint de sang, enivré de vengeance, Devenu plus jaloux, plus lier, et plus cruel. Va traîner à mes yeux sa victime à l’autel. Je ne suis donc venu disputer ma conquête. Que pour être témoin de cette horrible fête ? Et dans le désespoir où je me sens plonger, Par sa fuite du moins mon cœur peut se venger. Juste ciel !

DANGESTE.

Ah ! seigneur, où l’avez-vous conduite ? Quoi ! vous l’abandonnez, vous ordonnez sa fuite ! Elle ne veut partir qu’en suivant son époux ; Laissez-moi seul du prince affronter le courroux,

NEMOURS.

Prisonnier sur ma foi, dans l’horreur qui me presse,

Je suis plus enchaîné par ma seule promesse

Que si de cet État les tyrans inhumains

Des fers les plus pesants avaient chargé mes mains.

Au pouvoir de mon frère ici l’honneur me livre.

Je i)uis mourir pour elle, et je n^peux la suivre.

On la conduit déjà par des détours obscurs,

Qui la rendront bientôt sous ces coupables murs :

L’amour nous a rejoint, que l’amour nous sépare.

DANGESTE.

Cependant vous restez au pouvoir d’un l)arbare. Seigneur, de ^otro sang l’Anglais est altéré ; Ce sang à votre frère est-il donc si sacré ? ACTK m, SCKNK II. IÇîi

Craindra-t-il (raccordor, dans son courroux funeste, Aux alliés (ju’il aime un rival qu’il déteste ?

NEMOURS.

11 n’oserait.

DANGESTE.

Son cœur ne connaît point de frein. 11 vous a menacé : menace-t-il en vain ?

NEMOURS.

Il treml)lera bientôt : le roi vient et nous venge ; La moitié de ce peuple à ses drapeaux se range. Ne craignons rien, ami… Ciel ! quel tumulte affreux !

SCENE II. LE DUC, NEMOURS, DANGESTE, gardes.

LE DUC.

Je l’entends. C’est lui-même. Arrête, malheureux ! Lâche qui me trahis, rival indigne, arrête !

NEMOURS.

H ne te trahit point, mais il t’olfre sa tête.

Porte à tous les excès ta haine et ta fureur.

Va, ne perds point de temps : le ciel arme un vengeur

Tremble ! ton roi s’approche ; il vient, il va paraître ;

Tu n’as vaincu que moi : redoute encor ton maître.

LE DUC.

Il pourra te venger, mais non te secourir ; Et ton sang…

DANGESTE.

Non, cruel, c’est à moi de mourir. J"ai tout fait, c’est par nu)i que ta garde est séduite ; J’ai gagné tes soldats, j’ai préparé sa fuite. Punis ces attentats et ces crimes si grands, De sortir d’esclavage et de fuir ses tyrans ; Mais respecte ton frère, et sa femme, et toi-même. Il ne t’a point trahi, c’est un frère qui t’aime : 11 voulaitje servir quand lu veux l’opprimer ; Est-ce à toi de punir quand le crime est d’aimer ?

LE DUC.

Qu’on les garde tous deux ; allez, qu’on m’ohéisse ! Allez, dis-je ; leur vue augmente mon supplice. 186 LE DUC D’ALENÇON.

NK M 01 : Il s.

(Iriicl. i\o notre saut ; — je connais les ardeurs : Toutes les passions sont en nous des fureurs. J’attends la mort de toi ; mais, dans mon malheur même. Je suis assez vengé : Ton te hait, et l’on m’aime.

SCENE IH.

LE DUC DALENÇON, COUCY.

LE DUC.

On t’aime, et tu mourras ! que d’horreurs à la fois ! L’amour, l’indigne amour nous a perdus tous trois !

COLCV.

Il ne se connaît plus, il succombe à sa rage.

LE DUC.

Eh bien ! souffriras-tu ma honte et mon outrage ? Le temps presse : veux-tu qu’un rival odieux Enlève la perfide, et l’épouse à mes yeux ? Tu crains de me répondre. Attends-tu que le traître Ait soulevé mon peuple, et me livre à son maître ?

COUCY.

Je vois trop en effet que le parti du roi

Dans ces cœurs fatigués fait chanceler la foi.

De la sédition la flamme réprimée

Vit encor, dans les cœurs en secret rallumée.

Croyez-moi, tôt ou tard on verra réunis

Les dél)ris dispersés de l’empire des lis ;

L’amitié des Anglais est toujours incertaine ;

Les étendards de France ont paru dans la plaine.

Et vous êtes perdu si le peuple excité

Croit dans la trahison trouver sa sûreté ;

^os dangers sont accrus.

LE DUC.

Cruel, que faut-il faire ? coucv. Les prévenir ; dompter l’amour et la colère. Ayons encor, mon prince, en cette extrémité, Pour prendre un parti sûr assez de fermeté. Nous pouvons conjurer ou braver la tempête ; Quoi que vous décidiez, ma main est toute prête. ACTE III. SCK.NH III. i87

Vous vouliez ce matin, par un hcurcuv Irailr, Apaiser avec gloire un monarque irrité. Ne vous rebutez pas ; ordonnez, et j’espôre Signer en votre nom celte paix salutaire. Mais s’il vous faut combattre et courir au trépas, Vous savez qu’un ami ne vous survivra pas.

Ami, dans le tombeau laisse-moi seul descendre ; Vis pour servir ma cause, et pour venger ma cendre. Mon destin s’accomplit, et je cours l’acliever. Qui cherche bien la mort est sûr do la trouver ; Mais je la veux terrible, et lorsque je succombe. Je veux voir mon rival entraîné dans ma tombe.

COI cv. Comment ! de quelle horreur vos sens sont possédés !

LK DlC.

Il est dans cette tour où vous seul commandez.

COLCY.

Quoi ! votre frère ?

LE DUC.

Lui ? Nemours est-il mon frère ? 11 brave mon amour, il brave ma colère ; Il me livre à son maître ; il m’a seul opprimé ; 11 soulève mon peuple ; enfin il est aimé : Contre moi dans un jour il commet tous les crimes ! Partage mes fureurs, elles sont légitimes ; Toi seul après ma mort en cueilleras le fruit ; Le chef de ces Anglais, dans la ville introduit, Demande au nom des siens la tête du parjure.

COUCY.

Vous leur avez promis de trahir la nature ?

LE DUC.

Dès longtemps du perfide ils ont proscrit le sang.

COUCY.

Et, pour leur obéir, vous lui percez le flanc !

LE DUC.

Non, je n’obéis point à leur haine étrangère : J’obéis à ma rage, et veux la satisfaire. Que m’importent l’État et mes vains alliés ?

COUCY.

Ainsi donc à l’amour vous le sacrifiez,

Et vous me chargez, moi, du soin de son supplice ! 188 LE DUC D’ALENÇON.

LE DUC.

Je nattciids pas de vous cette prompte justice.

Je suis bien malheureux, bien digne de pitié,

Tralii dans mon amour, trahi dans l’amitié.

Ah ! trop heureux dauphin, c’est ton sort que j’envie :

Ton amitié, du moins, n’a point été trahie.

Et Tangui du CliAtel, quand tu fus offensé.

T’a servi sans scrupule, et n"a pas balancé.

COUCY.

Il a payé bien cher cet affreux sacrifice.

LE DUC.

Le mien coûtera plus, mais je veux ce service. Oui, je le veux : ma mort à l’instant le suivra ; Mais, du moins, mon rival avant moi périra. Allez, je puis encor, dans le sort qui me presse. Trouver de vrais amis qui tiendront leur promesse. D’autres me serviront, et n’allégueront pas Cette triste vertu, l’excuse des ingrats.

COUCY, apriis un long silence.

\on, j’ai pris mon parti ; soit crime, soit justice, \ ous ne vous plaindrez pas qu’un ami vous trahisse, .le me rends, non à vous, non à votre fureur, Mais à d’autres raisons qui parlent à mon cœur : Je vois qu’il est des temps pour les partis extrêmes ; Que les plus saints devoirs peuvent se taire eux-mêmes. Je ne souffrirai pas que d’un autre que moi. Dans de pareils moments, vous éprouviez la foi ; Et vous reconnaîtrez, au succès de mon zèle. Si Coucv vous aimait, et s’il vous fut fidèle.

SCENE IV.

LE DUC D’ALENÇON, gardes.

LE DUC.

Non, sa froide amitié ne me servira pas ;

Non ; je n’ai point d’amis : tous les cœurs sont ingrats.

l’A un soldat. )

Écoutez : vers la tour allez en diligence…

( Il lui parle bas. )

Vous nVciitciidcz ; volez, et servez ma vengeance.

( Le soldat sort.) ACTE III, SCÈNE IV. 189

Sur rincertain Coiicy mon cœur a trop compté. Il a vu ma fureur avec tranquillité ; Ou ne soulage point des douleurs qu’on méprise ; 11 faut qu’en d’autres mains ma vengeance soit mise. Vous, que sur nos remparts on porte nos drapeaux ; Allez, qu’on se prépare à des périls nouveaux !

( Il reste seul.)

Eh bien ! c’en est donc fait : une femme perfide

Me conduit au tombeau, chargé d’un parricide !…

Qui, moi, je tremblerais des coups qu’on va porter !

Je chéris la vengeance, et ne puis la goûter ;

Je frissonne, une voix gémissante et sévère

Crie au fond de mon cœur : Arrête, il est ton frère !

Ah ! prince infortuné, dans ta haine afïermi,

Songe à des droits plus saints ; Nemours fut ton ami.

jours de notre enfance ! ù tendresses passées !

Il fut le confident de toutes mes pensées.

Avec quelle innocence et quels épanchements

Nos cœurs se sont appris leurs premiers sentiments !

Que de fois, partageant mes naissantes alarmes,

D’une main fraternelle essuya-t-il mes larmes !

Et c’est moi qui l’immole, et cette même main

D’un frère que j’aimai déchirerait le sein !

Funeste passion dont la fureur m’égare !

Non, je n’étais point né pour devenir barbare ;

Je sens combien le crime est un fardeau cruel…

xMais, que dis-je ? Nemours est le seul criminel.

Je reconnais mon sang, mais c’est à sa furie :

11 m’enlève l’objet dont dépendait ma vie ;

Jl aime Adélaïde… Ah ! trop jaloux transport !

Il l’aime, est-ce un forfait qui mérite la mort ?

Mais, lui-même, il m’attaque, il brave ma colère,

11 me trompe, il me hait… N’importe, il est mon frère.

C’est à lui seul de vivre : on l’aime, il est heureux ;

C’est à moi de mourir ; mais mourons généreux.

Je n’ai point entendu le signal homicide.

L’organe des forfaits, la voix du parricide ;

Il en est temps encor. 190 LE DUC D’ALENÇON.

SCÈNE V.

LE DUC, UN OFFICIER.

LE DUC.

Que tout soit suspendu : Vole à la tour.

l’officier. Seigneur…

LE DlC.

De quoi f alarmes-tu ? Ciel ! tu pleures.

l’officieu. J’ai vu, non loin de cette porte, Un corps souillé de sang qu’en secret on emporte. C’est Coucy qui l’ordonne, et je crains que le sort…

LE DUC.

(On entend le canon. )

Quoi ! déjà ! dieux ! qu’entends-je ? ah ciel ! mon frère est mort !

Il est mort ! et je vis, et la terre entr’ouverte,

Et la foudre en éclats n’a point vengé sa perte !

Ennemi de l’État, factieux, inhumain.

Frère dénaturé, ravisseur, assassin,

ciel ! autour de moi j’ai creusé les alûmes.

Que l’amour m’a changé, qu’il me coûte de crimes !

Le voile est déchiré, je m’étais mal connu.

Au comhle des forfaits je suis donc parvenu !

Ah, Nemours ! ah, mon frère ! ah, jour de ma ruine !

Je sais que tu m’aimais, et mon bras t’assassine !…

Mon frère !

l’officier. Adélaïde, avec empressement. Veut, seigneur, en secret vous parler un moment.

LE DUC.

Chers amis, empêchez que la cruelle avance ; Je ne puis soutenir ni souffrir sa présence ; Je ne mérite pas de périr à ses yeux. Dites-lui que mon sang… (ii tire son (f’péc.) ACTE III, SCÈNE VI. 191

SCÈNE Yl.

LE DUC D’ALENÇON, COUCV, gardes.

COLCY.

Quels transports furieux !

LE DLC.

Laissez-moi me punir et me rendre justice.

( \ Cûucy. )

Ouoi ! d’un assassinat tu t’es fait le complice ! Ministre de mon crime, as-tu pu m’obéir ?

COUCY.

Je vous avais promis, seigneur, de vous servir.

LE DLC.

Malheureux ([ue je suis ! ta sévère rudesse A cent fois de mes sens combattu la faiblesse : Ne devais-tu te rendre à mes tristes souhaits Que quand ma passion t’ordonnait des forfaits ? Tu ne m’as obéi c|ue pour perdre mon frère !

COUCY,

Lorsque j’ai refusé ce sanglant ministère. Votre aveugle courroux n’allait-il pas soudain Du soin de vous venger charger une autre main ?

LE DLC.

L’amour, le seul amour, de mes sens toujours maître,

En m’ôtant la raison, m’eût excusé peut-être…

Mais toi, dont la sagesse et les réflexions

Ont calmé dans ton sein toutes les passions ;

Toi, dont j’avais tant craint l’esprit ferme et rigide,

Avec tranquillité permettre un parricide !

COLCY.

Eh bien ! puisque la honte, et que le repentir,

Par qui la vertu parle à qui peut la trahir.

D’un si juste remords ont pénétré votre âme ;

Puisque, malgré l’excès de votre aveugle flamme.

Au prix de votre sang vous voudriez sauver

Ce sang dont vos fureurs ont voulu vous priver.

Je peux donc m’expliquer ; je peux donc vous apprendre

Que de vous-même enfin Coucy sait vous défendre ; 192 LE DUC IVALENÇON.

Coimaissez-iiioi, seigneur, ot calmez vos douleurs.

^Dan^’cstc entre.)

(A Dangestc.)

Mais gai’dez vos remoi’ds ; et vous sf’cliez vos pleurs. Oue ce jour à tous trois soit un jour salutaire : Venez, paraissez, prince ; embrassez votre frère !

(Le duc do Nemours paraît.)

SCENE VII.

LE DUC. NEMOURS, COUCV, DANGESTE.

DANGESTE.

Seigneur…

LE DUC.

Mon frère…

DANGESTE.

Ah ! ciel !

LE DUC.

Qui l’aurait pu penser ?

NEMOURS, s’avançant du fond du théâtre.

.J’ose encor te revoir, te plaindre et t’embrasser.

LE DUC.

Mon crime en est plus grand, puisque ton cœur l’oublie.

DANGESTE.

Coucy, digne héros, qui lui donnes la vie…

LE DUC.

(1 la donne à tous trois.

COUCY.

Un indigne assassin Sur Nemours à mes yeux avait levé la main : J’ai frappé le barbare ; et prévenant encore Les aveugles fureurs du feu qui vous dévore, J’ai fait donner soudain le signal odieux, Sûr que dans quelque temps vous ouvririez les yeux.

LE DUC.

Après ce grand exemple et ce service insigne.

Le prix que je t’en dois, c’est de m’en rendre digne.

NEMOURS.

Tous deux auprès du roi nous voulions te servir.

Quel est donc ton dessein ? .., parle.



LE DUC.

Do me punir ;
De nous i’cikIi’o à Ions trois nnc ét ; ;i le justice ;
l)"(’\|)i(’r (l(’\ant \()ns, j)ar le plus ^rand snp[)lico,
Le plus grand dos jorfaits où la l’alalito,
I.’amour ot le courroux m’avaient prôcipitc.
J’aimais Adôlaïdo, ot ma flamme cruollo
Dans mon cœur désolé s’irrite oncor pour elle.
Coucy sait à (jnel point j’adorais ses appas,
Onand ma jalouse rage ordonnait ton trépas ;
Toujours persécuté du feu qui me possède,
Je l’adore oncor plus, et mon amour la code.
Je m’arrache le cœur en vous rendant heureux :
Aimez-vous, mais au moins pardonnez-moi tous deux.

NEMours.

Ah ! ton frère à tes pieds, digne de ta clémence.
Égale tes bienfaits par sa reconnaissance,

DAN G ESTE,

Oui, seigneur, avec lui j’embrasse vos genoux ;
La plus tendre amitié va me rejoindre à vous :
Vous nous payez trop bien de nos douleurs souffertes.


LE DUC.

Ah ! c’est trop me montrer mes malliours et mes pertes ;
Mais vous m’apprenez tous à suivre la vertu.
Ce n’est point à demi que mon cœur est rendu,

(A Nemours.)

Je suis en tout ton frère ; et mon âme attendrie
Imite votre exemple ot chérit sa patrie.
Allons apprendre au roi, pour qui vous combattez.
Mon crime, mes remords, et vos félicités.
Oui, je veux égaler votre foi, votre zèle.
Au sang, à la patrie, à l’amitié fidèle.
Et vous faire oublier, après tant de tourments,
A force de vertus, tous mes égarements.


FIN DU DUC D’ALENCON.