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Le Duc de Bourgogne en Flandre/04

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Le Duc de Bourgogne en Flandre
Revue des Deux Mondes5e période, tome 14 (p. 481-517).
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LE DUC DE BOURGOGNE
EN FLANDRE

I [1]
LE LENDEMAIN D’OUDENARDE


La défaite d’Oudenarde, que nous avons racontée, laissait l’armée française dans une situation fâcheuse sans doute, mais non point désespérée. Il semble que quelques résolutions vigoureuses auraient pu l’en tirer et rétablir les affaires. Ces résolutions ne furent point prises, et d’hésitations en hésitations, de contre-ordres en contre-ordres, la campagne commencée avec tant d’espoir devait aboutir à l’échec le plus sensible et le plus humiliant que la France eût connu depuis le commencement du règne : la perte de Lille et de toute la Flandre française. A qui incombe la responsabilité de ce désastre ? Les partisans du Duc de Bourgogne l’imputèrent à Vendôme, et les partisans de Vendôme au Duc de Bourgogne. Sans avoir la prétention de nous ériger en juge de ces questions militaires, toujours délicates, et qu’il faudrait un plus compétent que nous pour trancher, nous essayerons tout au moins de déterminer équitablement le rôle joué par chacun, mais surtout au point de vue moral, en nous bornant à raconter des opérations militaires ce qui sera strictement nécessaire à l’intelligence de notre récit.


I

Au lendemain de la journée d’Oudenarde, les deux armées française et anglo-hollandaise se trouvaient dans une situation singulière. Retranchée derrière le canal qui va de Gand à Bruges, dans une position par elle-même assez forte, » l’abri de toute attaque, l’armée française, dont le quartier général était établi au camp de Lovendeghern, se trouvait cependant coupée de sa base d’opérations, et avait à des la Hollande, c’est-à-dire un pays ennemi. L’armée anglo-hollandaise, campée autour d’Oudenarde, avait, au contraire, à dos la France, et une offensive vigoureuse, en la rejetant sur les places fortes qui défendaient la frontière, Ypres, Lille, Tournay, l’auraient mise dans une situation périlleuse. Ce qui rendait plus singulière encore la position respective des deux armées, c’est que ni le Duc de Bourgogne et Vendôme d’une part, ni Marlborough et le prince Eugène de l’autre, n’avaient sous la main toutes les forces dont, à un moment donné, ils pouvaient disposer. Ainsi que nous l’avons raconté, le prince Eugène, appelé par Marlborough, avait, à marches forcées, ramené son armée des bords de la Moselle jusqu’à Bruxelles, suivi parallèlement par Berwick, qui, voyant son adversaire se dérober, s’était attaché à surveiller sa marche, et avait, de son côté, ramené jusqu’à Tournay le corps qu’il commandait. Mais si le prince Eugène avait de sa personne rejoint Marlborough, et s’il n’avait pas peu contribué, par ses conseils et son action personnelle, à la victoire d’Oudenarde, il avait laissé à Bruxelles les troupes commandées par lui. Il en résultait que les armées du Duc de Bourgogne, de Marlborough, du prince Eugène, et de Berwick occupaient en quelque sorte les quatre coins d’un échiquier. L’avantage devait incontestablement appartenir au chef qui, le premier, rassemblerait toutes ses forces et prendrait une offensive hardie.

Au quartier général français, ni le Duc de Bourgogne ni Vendôme ne paraissent avoir eu le sentiment de cette situation. Vendôme, après avoir donné quelques jours à la mauvaise humeur et aux récriminations, s’endormait, comme c’était sa coutume, dans une sécurité trompeuse. Il s’obstinait dans l’idée que les ennemis ne tenteraient « rien de considérable ; » qu’il n’y avait autre chose à craindre de leur part qu’une attaque dirigée contre la forte position qu’occupait l’armée entre Gond et Bruges, et qu’il ne se pouvait « rien de meilleur » que de tenir dans cette position. « Nous retrancherons les bords du canal, depuis Gand jusqu’à Bruges, écrivait-il au Roi, car il y a beaucoup de vraisemblance à croire que les ennemis n’ont d’autre dessein que de nous déposter d’icy pour reprendre ces deux villes qui leur sont d’une si grande conséquence. » Et dans une autre dépêche : « Nous n’avons rien à craindre que quelques courses dans le Cambrésis et dans l’Artois. Ce ne sont point des choses décisives, et le maréchal de Berwick mesme est en état de s’y opposer. Il n’est donc question que de tenir icy, jusqu’à ce que les ennemis aient repassé l’Escaut. » Il avait su faire partager ce sentiment par les officiers généraux placés, sous ses ordres. Le maréchal de Matignon, qui commandait en troisième, et qui, malade, devait bientôt quitter l’armée, écrivait à Chamillart : « L’intention des ennemis, par tous les mouvemens qu’ils ont faits, a esté de nous faire abandonner Gand et Bruges, mais j’espère que nous ne ferons point de fausses démarches. » Et d’Artagnan, que le Roi lui-même avait placé auprès du Duc de Bourgogne, en 1703, et qui devait, quatre années plus tard, contribuer si efficacement au succès de la bataille de Denain, écrivait le même jour : « Je crois la situation des ennemis bien plus mauvaise que la nôtre [2]. »

Il aurait fallu, on en conviendra, de la part l’un prince aussi jeune que le Duc de Bourgogne, un singulier coup d’œil militaire pour discerner que Vendôme et les autres s endormaient dans une sécurité trompeuse, et que l’inaction apparente des ennemis cachait, au contraire, des desseins et des préparatifs redoutables. Si, à la suite du désastre d’Oudenarde, il avait obtenu du Roi, comme lui-même le disait dans une lettre à Madame de Maintenon, « la voix décisive, » ce n’était qu’en cas de partage des généraux servant sous ses ordres [3] ; mais tous semblaient du même avis, et, jeune et inexpérimenté comme il Tétait, il ne pouvait leur faire abandonner d’autorité une position sûre, que tous s’obstinaient à défendre sans qu’elle fût menacée, pour suivre un parti aventureux. Pareille détermination n’était ni de sa situation ni de son âge ; elle n’était pas non plus de son caractère. Dans les lettres qu’il adresse tantôt à Madame de Maintenon, tantôt à Beauvilliers, nous le voyons surtout préoccupé de touchans scrupules, soit qu’il se reproche d’avoir trop chargé Vendôme au lendemain d’Oudenarde, soit qu’il s’accuse « d’avoir mal répondu aux miséricordes infinies dont Dieu l’avait prévenu. » Il est vrai que c’est à une sorte de directeur spirituel qu’il écrit, mais la préoccupation de ses responsabilités militaires ne paraît venir qu’au second plan.

Les avertissemens judicieux ne faisaient cependant défaut ni au Duc de Bourgogne, ni à Vendôme. De Tournay, de Lille, de Douai, où il se portait tour à tour de sa personne, Berwick ne cessait, dans des dépêches qui font honneur à sa sagacité, de signaler à l’un et à l’autre les dangers de cette inaction. C’était vainement qu’il leur envoyait courrier sur courrier, pour les informer des mouvemens exécutés par l’armée ennemie qu’il surveillait, sans avoir les moyens de s’y opposer, et pour demander des ordres. Il ne pouvait obtenir aucune réponse précise, et il s’en plaignait à Chamillart : « Je vous avoue, lui écrivait-il, que je suis dans une inquiétude terrible, car, si l’on ne se presse pas de prendre un party, il peut arriver des choses très fâcheuses [4]. » Mais Chamillart, qui n’avait rien d’un Louvois et ne savait point commander, bornait ses honnêtes efforts à rétablir l’entente entre les deux chefs, qui, depuis Oudenarde, se tenaient à l’écart l’un de l’autre, tout en étant tous deux d’avis qu’il n’y avait pour l’instant rien à tenter, et réduisaient leurs relations au strict nécessaire. « M. De Vendôme s’est persuadé, écrivait-il au Duc de Bourgogne, que Monseigneur n’a pas en lui toute la confiance qu’il croit mériter. Je lui réponds, car il m’en escrit, qu’il n’a qu’un seul moyen pour y parvenir, c’est de ne rien proposer qui ne paraisse capable de déterminer un esprit aussy solide que celui de Monseigneur, qui connoit les choses par luy mesme, et décide par la supériorité de son esprit. » Et, le même jour, il écrivait à Vendôme, qui lui avait adressé une dépêche pleine de récriminations : « Dispensez-moi d’y entrer, car aux maux passés il n’y a point de remèdes, mais le plus grand de tous ceux qui pourroient arriver, et le plus préjudiciable au service du Roi, ce seroit de voir se continuer l’éloignement qui paroit estre entre M. le Duc de Bourgogne et vous. Les termes dont vous vous servez dans vostre lettre m’autorisent à vous parler librement, et je ne puis m’empescher en cette occasion de vous dire que vous devriez vous faire honneur d’instruire au métier de la guerre celuy qui, par luy mesme, n’auroit d’autre supérieur que le Roy, si Sa Majesté ne vous l’a voit pas confié. Lorsque vous lui parlerez solidement, il vous écoutera, et joindra à toutes les bonnes qualités que tout le monde lui connoît celle de la docilité [5]. »

Les exhortations de Chamillart ne servaient de rien, et un nouveau grief allait s’ajouter à ceux, encore vivaces, de Vendôme. Le passage d’un convoi de vivres et de munitions qui se dirigeait vers Oudenarde ayant été signalé, Vendôme proposait au Duc de Bourgogne de le faire attaquer ; mais celui-ci, ayant jugé trop hasardeux de détacher de l’armée un corps de troupes dont la retraite pouvait être coupée, s’y refusa. Vendôme, blessé, ne pensait plus qu’à dégager sa responsabilité de ce qui pourrait se passer à l’avenir. Le 23 juillet, il écrivait au Roi : « Je suppliay Monseigneur le Duc de Bourgogne, toutes les fois que je le vois d’un avis contraire au mien, ce qui arrive souvent, pour ne pas dire toujours, d’avoir la bonté d’en rendre compte à Votre Majesté, afin qu’Elle sache le peu de part que j’ay à tout ce qui se passe ici ; lorsqu’Elle en sera informée, je seray content [6]. » Ainsi, l’expérience n’avait servi de rien, et, au lendemain comme à la veille d’Oudenarde, l’aveuglement paresseux de Vendôme et la consciencieuse incertitude du Duc de Bourgogne laissaient aux ennemis un temps dont ils devaient malheureusement tirer un profit trop habile.


II

Autant la discorde s’était glissée et l’inertie l’emportait dans le camp français, autant l’union s’était maintenue et l’activité régnait dans le camp des ennemis. « J’ose dire, écrivait Marlborough, quelques jours après la bataille d’Oudenarde, qu’il n’y aura jamais de dispute entre le prince Eugène et moi quant au partage de nos lauriers [7]. » Le lendemain même de la bataille, Marlborough et Eugène avaient tenu conseil pour déterminer le parti qu’il y avait à tirer de leur victoire. Un dissentiment s’éleva cependant entre eux. Loin de songer, comme le croyait Vendôme, avenir attaquer l’armée française dans ses retranchemens, Marlborough aurait voulu, au contraire, pousser de l’avant, et, sans s’inquiéter du danger de laisser sur ses derrières une force ennemie considérable, il proposa de franchir la frontière entre Lille et Tournay et de porter la guerre au cœur de la France. Mais ce dessein parut trop téméraire au prince Eugène. Il lui sembla que l’entreprise était trop hasardeuse, et il soutint qu’il n’était pas possible de la tenter tant qu’ils ne seraient pas maîtres de quelque place d’où ils pourraient tirer leurs approvisionnemens, et qui, en cas d’échec, assurerait leur retraite. Les députés des États de Hollande qui étaient au camp de Marlborough, et qui opinaient toujours pour le parti le plus prudent, firent prévaloir le plan que proposait Eugène, et qui consistait d’abord à s’emparer de la ville et de la citadelle de Lille, la plus forte des places qui couvraient la frontière française. Marlborough se rallia sans récriminer à ce plan, et le prince Eugène partit aussitôt pour Bruxelles, où il devait reprendre le commandement de l’armée qu’il avait devancée de sa personne. Mais, avant son départ, il se donna l’orgueilleuse satisfaction de faire sentir aux prisonniers de guerre français de haut rang qui étaient restés en grand nombre entre les mains de l’armée anglaise combien le petit abbé de Carignan, qu’ils avaient connu autrefois, à la cour de France, un assez mince compagnon, était devenu un grand personnage et un redoutable ennemi. Parmi ces prisonniers se trouvait Biron, lieutenant général. Le lendemain du combat, Marlborough l’avait invité courtoisement à venir dîner à sa table avec le prince Eugène et quelques autres officiers, français ou anglais. La conversation roula en partie, comme il était inévitable, sur les événemens de la veille, et les deux généraux vainqueurs eurent la bonne grâce de faire l’éloge de la valeur qu’avaient déployée les troupes dont ils avaient triomphé. Ils louèrent en particulier les troupes suisses qui, de tout temps, servaient dans l’armée française sous un colonel général. « C’est une belle charge, dit alors Eugène. Mon père l’avait à sa mort. Nous espérions que mon frère la pourroit obtenir ; mais le Roi jugea plus à propos de la donner à un de ses enfans naturels que de nous faire cet honneur-là. Il est le maître, et il n’y a rien à dire ; mais aussi n’est-on pas fâché quelquefois de faire repentir du mépris [8]. » « Biron, ajoute Saint-Simon, ne répondit pas un mot, et le prince Eugène, content d’un trait si piquant sur le Roi, changea poliment de conversation. »

A Bruxelles, le prince Eugène devait retrouver sa mère, la vieille comtesse de Soissons, autrefois la belle Olympe Mancini, une des premières passions de Louis XIV, qui, compromise, quelque vingt années auparavant, dans l’affaire des poisons, avait dû s’enfuir de Paris, et qui languissait depuis lors, assez abandonnée de tous, dans la capitale des Pays-Bas. Son propre fils ne l’avait guère revue depuis le jour où lui-même avait quitté la cour de France, le cœur gros de rancune, car il n’avait servi depuis lors qu’en Allemagne et en Italie. C’était couronné de gloire qu’il la retrouvait, et s’il a tenu ce propos que lui prête un de ses biographes, que « ces quinze jours passés auprès d’elle furent les plus heureux de sa vie, » peut-être faut-il attribuer son bonheur plutôt au sentiment du contraste entre sa jeunesse et son âge mûr, qu’à une bien vive reprise d’amour filial. Mais le prince Eugène n’était pas homme à s’abandonner longtemps aux effusions du cœur. Avec une activité que redoublait chez lui la haine de la France, il faisait venir en toute hâte d’Anvers et de Maëstricht, par eau et par terre, les grosses pièces d’artillerie nécessaires au siège d’une place aussi importante que celle de Lille, tout en ayant soin de répandre des faux bruits, et de garder le secret sur le but véritable qu’il se proposait. Il fallait néanmoins le parti pris et l’insouciance de Vendôme pour ne pas pressentir qu’il préparait quelque entreprise considérable.

Pendant ce temps, Marlborough ne manquait pas à tirer parti de l’avantage que lui offrait une frontière ouverte. Il lançait le comte de Tilly, à la tête de douze bataillons et de cinquante escadrons, à travers l’Artois. Berwick, qui s’attendait d’un jour à l’autre à recevoir l’ordre de rejoindre avec son armée celle du Duc de Bourgogne, n’en osait rien détacher, pour couvrir la province sans défense. Un corps de cavalerie isolée, rencontré par Tilly dans la plaine de Lens, autrefois théâtre d’une des plus brillantes victoires de Condé, s’enfuyait en désordre, et la malheureuse province était mise, comme on disait alors, sous contribution, c’est-à-dire que les États rassemblés à la hâte étaient obligés de promettre le paiement d’une somme de deux millions de francs, pour éviter, comme Messieurs d’Artois le disaient assez piteusement dans une lettre à Chamillart, « les pillages, les incendies, les meurtres et les saccagemens ; » et ils ajoutaient : « Il a fallu subir cette loy par un ennemy qui avait l’épée et le flambeau à la main, pour exercer sur nostre province ce que la guerre a de plus rigoureux [9]. » L’ennemi allait même plus loin. Par bravade plutôt que dans la pensée d’y réussir, « il avait l’insolence de faire envoyer des mandemens pour la contribution en Picardie [10], » et Berwick, qui annonçait la nouvelle, proposait, « dans cette situation violente, de faire monter à cheval le ban et l’arrière-ban et de faire assembler toutes les milices de la Picardie et du Boulonnois [11] » pour défendre le cours de la Somme. Heureusement, ces mesures extrêmes ne furent pas nécessaires. Tilly poussa bien sa pointe aventureuse jusqu’à la place de Doullens, qu’il somma de se rendre, et qui répondit à coups de canon. Mais les bourgeois d’Amiens, plongés dans l’épouvante, évacuaient précipitamment les faubourgs pour se renfermer dans l’enceinte de la ville. De la province, l’émotion gagnait jusqu’à Paris où l’on se croyait revenu aux mauvais jours de l’invasion espagnole, au lendemain de Saint-Quentin ou de Corbie.

Durant ces jours d’incertitude et d’anxiété, le Roi ne perdit rien de sa dignité et de son sang-froid.. Ses dépêches, peu connues, témoignent de beaucoup plus de sagacité que celles de Vendôme, de beaucoup plus de résolution que celles du Duc de Bourgogne. Par ses conseils et ses ordres très judicieux, il s’efforçait de réparer la faute qu’il avait commise en associant deux hommes aussi différens. N’ayant voulu, au lendemain d’Oudenarde, donner tort ni à l’un ni à l’autre, il s’appliquait à rétablir le concert entre eux. Il n’avait pas voulu infliger à son petit-fils l’affront d’un rappel ; mais sollicité, au moins Saint-Simon l’assure, par ceux qui tenaient pour le Duc de Bourgogne, de remplacer Vendôme par le prince de Conti auquel on attribuait, non sans raison, des qualités militaires, il s’y refusa également. Démêlant cependant avec sagacité chez son petit-fils le grave défaut d’esprit qui paralysait de véritables qualités, et qui tenait à un excès de conscience et de scrupules : l’irrésolution, il le mettait en garde contre ce défaut par de sages avis : « Je suis obligé de vous dire, lui écrivait-il, quoique j’approuve les partis de sagesse et de précaution, qu’il y a de certains cas dans lesquels on se trouve dans la nécessité d’hazarder, et j’ay résolu de le faire si les ennemis se déterminent à faire le siège de Lille, comme il y a lieu de le croire. Il n’y a pas un moment à perdre pour faire, de concert avec M. le maréchal de Berwick, les dispositions pour vostre marche et pour vous joindre. » Et après avoir passé en revue, dans cette longue dépêche, les diverses mesures qu’il pouvait y avoir à prendre, il terminait en répétant : « Il n’y a que la seule ville de Lille qui puisse m’obliger à prendre le party de tenter tous les moïens pour empescher les ennemis de la prendre. C’est à vous, après avoir bien examiné ce que je vous mande, à prendre une dernière et prompte résolution [12]. »

Le dessein des ennemis, dans lequel ils n’avaient jamais varié, de mettre le siège devant Lille, apparaissait en effet de plus en plus clairement. Vendôme demeurait presque seul à n’en vouloir rien croire. « Il seroit à désirer, lui écrivait un peu ironiquement Chamillart, que les ennemis fussent persuadés, comme vous, de l’impossibilité de faire le siège de Lille [13]. » Bien que ses amis à la Cour affectassent la même incrédulité, l’inquiétude devenait générale devant une inaction dont personne ne pouvait comprendre le motif. Les courages s’abattaient, lorsqu’un vigoureux exemple vint les ranimer.

« Le Roi, après son lever, raconte Dangeau, donna audience au maréchal de Boufflers, qui la lui avait demandée, et après la messe, il alla chez Mme de Maintenon où M. De Chamillart vint lui parler ; ensuite, il fit entrer le maréchal de Boufflers qui, après cette seconde audience, monta dans sa chaise de poste… On sut aussi que le maréchal de Boufflers, dans sa première audience, avait demandé au Roi de s’en aller à Lille, dont il est gouverneur particulier, outre qu’il a le gouvernement général de Flandre. Il a fort pressé le Roi là-dessus, comptant qu’en l’état où est l’armée ennemie, sa présence y pourroit être utile au service du Roi, qui a fort loué son zèle et a consenti à son départ [14]. »

Que le gouverneur d’une place menacée d’un siège aille s’y enfermer, la chose paraîtrait de nos jours toute simple ; mais il n’en allait pas ainsi autrefois où ces gouvernemens de provinces, et surtout de places, étaient des charges surtout honorifiques qui assuraient un traitement plutôt qu’elles n’imposaient des obligations. Même lorsque leurs provinces étaient menacées, les gouverneurs ne se croyaient pas toujours obligés d’accourir à leur défense. « Les gouverneurs de ces provinces pourroient imiter l’exemple de M. le maréchal de Boufflers, » écrivait Berwick à Chamillart [15], lorsque l’Artois et la Picardie étaient menacés par des partis ennemis. Aussi Boufflers fut-il « fort loué de tout le monde, » et la manière simple et noble dont il accomplit sa résolution ajouta encore à l’admiration générale : « C’étoit, dit Saint-Simon, un homme fort court, mais pétri d’honneur, de valeur, de probité, de reconnoissance et d’attachement pour le Roi, d’amour pour la patrie [16]. » Cet homme fort court ne laissa pas que de se conduire avec une certaine grandeur. Il profita de la reconnaissance que lui témoignait le Roi pour lui demander la permission d’emmener avec lui deux officiers tombés en disgrâce, l’un, Surville, pour s’être obstiné dans un différend où le Roi lui avait donné tort ; l’autre, La Frezelière, pour avoir insolemment envoyé sa démission, à propos d’une question de préséance. Après avoir, sur le bureau même de Chamillart, écrit à ces deux officiers dont il jugeait que les services pouvaient lui être utiles, il monta dans sa chaise de poste et avant que personne eût été informé de son départ, sans s’attarder à passer par Paris pour embrasser sa femme et ses enfans qu’il aimait fort, il partait pour Lille où il arrivait le 28 juillet, n’ayant avec lui qu’un valet de chambre et un laquais. « La joie de la ville a paru très grande de me voir arriver ici, dans la conjoncture présente, écrivait-il au Roi, non seulement par l’amitié que j’ose dire que l’on y a pour moi, mais encore plus par les assurances que cela leur donne de l’attention et de la bonté de Vostre Majesté pour toute la ville, en leur envoyant un homme de rang et de caractère pour contribuer par son zèle, ses soins et ses ordres à leur conservation [17]. »

Boufflers s’occupait activement de mettre la ville en état de défense, et comme la pauvreté du Trésor le laissait aux prises avec des embarras d’argent, il était heureux de recevoir de Samuel Bernard, le grand financier, non pas Israélite, comme on le croit généralement, mais protestant, un billet de quelques lignes où celui-ci lui offrait tout l’argent nécessaire et qu’il terminait par ces mots : « Vous pouvez en disposer quand il vous plaira [18]. »

L’arrivée de Boufflers à Lille, qui fit grand bruit en Europe, et les avis presque quotidiens que Berwick, attentif à surveiller les mouvemens de Marlborough et d’Eugène, leur faisait, parvenir, ne suffisaient pas à ouvrir les yeux de Vendôme et du Duc de Bourgogne. Il semble que les incessantes et pressantes dépêches de Louis XIV auraient dû y parvenir. Le vieux Roi n’y épargnait pas ses efforts. Il s’adressait à tous les deux le même jour : « Je vous ay mandé, écrivait-il au Duc de Bourgogne, que j’estois déterminé à secourir Lille ou Tournay en cas de siège. La diligence des ennemis est extrême, et ils feront au-delà de ce qu’ils ont espéré s’ils ne trouvent rien qui les arreste ou qui les en empesche. » Et à Vendôme : « La grosse artillerie qu’ils ont tirée de Maëstricht doit être présentement à Bruxelles. Il seroit très avantageux de pouvoir tomber les plus forts sur les troupes qui l’escortent, et on ne peut prendre des mesures trop justes pour cela [19]. » Mais rien ne parvenait à ébranler l’orgueilleuse sécurité de Vendôme, ni à tirer le Duc de Bourgogne de ses perplexités consciencieuses. Ce n’était plus la désunion qui les paralysait. L’accord semblait au contraire rétabli entre eux, et le Duc de Bourgogne pouvait écrire au Roi : « Il me paraît que M. De Vendôme et moi agissons de plus en plus de concert en toutes choses, et j’espère que cela ira toujours également [20]. » Mais ce concert aboutissait à ne rien entreprendre, ou bien à combiner des plans auxquels il fallait ensuite renoncer. C’est ainsi que Saint-Hilaire recevait l’ordre de rassembler des pièces de grosse artillerie et de préparer le siège d’Ostende. Il commençait par présenter quelques objections, puis, en bon serviteur, il finissait par obéir, mais il ne pouvait se défendre d’écrire à Chamillart. « Pauvre petit subalterne que je suis, je n’ay pu insister davantage. Mais, Monseigneur, dans la conjoncture présente dont je ne doute cependant pas que vous soyez informé, je crois que vous ne désapprouverez pas mon petit raisonnement. » Et après avoir démontré la probabilité de siège par les ennemis de Lille ou de Tournay : « Je doubte fort que l’on préfère le siège d’Ostende et même la conservation de Gand et de Bruges à la conservation des frontières du royaume [21]. »

Pendant toute cette période, les dépêches de Vendôme, rares et courtes du reste, sont presque fanfaronnes. « J’espère, écrivait-il en réponse aux avertissemens du Roi, que nous ramasserons un corps assez formidable pour faire repentir les ennemis, en cas qu’ils soient assez hardys pour attaquer Lille ou Tournay, ce que j’ai toujours bien de la peine à croire. Je suppose avec vraisemblance qu’ils s’enfermeront dans des lignes [22]. » Rendant compte, quelques jours après, des ordres qu’il avait donnés pour faire rompre les digues de la Basse-Deule, petite rivière qui coule aux environs de Lille, il ajoutait : « Ainsi voilà Lille à couvert, de sorte qu’il faut qu’ils fassent de nécessité le siège de Mons, et je suis sûr qu’ils s’en repentiront, et que Mgr le Duc de Bourgogne s’y acquièrera beaucoup de gloire, car je ne doubte pas que Votre Majesté ne nous ordonne de la secourir [23]. »

Les dispositions du Duc de Bourgogne sont un peu différentes. Manifestement il ne partage point la confiance de Vendôme. Il se rend mieux que lui compte du danger, mais il lui paraît difficile de s’opposer aux entreprises de l’ennemi, quelles qu’elles soient : « Je crois, écrit-il au Roi, comme le juge Votre Majesté que, quand le convoy marchera, les ennemis l’escorteront, s’il est nécessaire, avec la moitié de leur grande année pour le conduire seurement au lieu pour lequel il sera destiné, et que, par conséquent, il nous sera comme impossible d’en empescher le passage. » Il est prêt cependant à exécuter avec docilité les ordres qu’il recevra, et il termine une longue dépêche par ce post-scriptum de sa main : « Je supplie Vostre Majesté d’estre persuadée qu’elle n’aura jamais de sujet plus zélé et plus obéissant pour l’exécution de ses ordres que moy qui, ayant l’honneur de luy appartenir de si près, suis encore plus engagé qu’un autre et par le devoir et par le cœur à contribuer en tout ce qui dépendra de moy a sa satisfaction jointe au bien de l’Etat. » Le même jour, en effet, il écrit à Chamillart en des termes qui témoignent à la fois de sa docilité et de son inquiétude : « Nous allons prendre des mesures pour exécuter les ordres du Roy. Il est certain que le jour où l’on y travaillera sera d’une grande décision. J’espère que l’on y réussira, mais il seroit bien dangereux d’y échouer [24]. »

Les lettres que, durant celle même période, il adresse à Beauvilliers sont touchantes par la constante préoccupation de bien faire, par l’absence de toute arrière-pensée personnelle, par l’humilité dont il y fait preuve. On voudrait cependant y trouver quelques accens plus mâles, et surtout que la résignation à la volonté de Dieu n’y soit pas poussée jusqu’à une sorte de fatalisme. De courts extraits donneront idée, mieux que tout ce que nous pourrions dire, des sentimens qui l’animaient alors : « Il est certain que nous ne devons mettre notre confiance qu’en Dieu, et quoique notre situation paraisse assez bonne présentement, il peut, s’il veut, achever de nous accabler par un dernier coup, ou nous relever d’une manière qui ne vienne que de lui… Humilions-nous de plus en plus, recourons à Dieu, mettons-nous bien avec lui et tout ira bien… » « Je continue à vous remercier de vos prières et à vous les demander. J’ai lâché de me renouveler hier dans le service de Dieu (il écrit le lendemain de son jour de naissance) et, le remerciant de m’avoir fait chrétien, lui demander les grâces nécessaires pour être bon chrétien, suivant mon état. Il me semble que, dans tout ceci, je pense comme je dois, que je ne veux point qu’on me donne raison en ce que j’aurais tort, ni garde aucune rancune contre ceux qui feront ou auront quelque chose contre moi. » « Je prie Dieu de pouvoir contribuer au salut des personnes dont je vous ai parlé, mais avant toutes choses, il faut faire le mien, et plus on est chargé d’affaires, plus les obstacles augmentent, et plus j’ai besoin de prières moi-même… Sur ce qui me regarde, l’ardeur et l’inquiétude où j’ai vu quelques gens sur les affaires présentes, m’a peut-être, par impatience, jeté dans une conduite contraire. Ce n’est pas que je ne voie et sente tout peut-être aussi bien qu’eux. Je profiterai de vos avis pour ménager la prudence et le courage, le tout avec la grâce de Dieu, pour sa gloire, car c’est-à lui de nous donner le courage et la victoire contre nos ennemis spirituels et temporels. Demandons-lui l’un et l’autre, et ensuite agissons en nous confiant en lui. Je sais à merveille que Dieu est le maître de la victoire, de la vie et de la mort ; aussi lui faut-il tout remettre entre les mains [25]. »

Nous n’avons point les lettres de Beauvilliers ; par celles de l’élève on peut deviner ce que devaient être celles du maître, et l’on souhaiterait aussi que le vieux gentilhomme eût fait parvenir au jeune prince des conseils qui ne fussent pas uniquement spirituels. Fénelon, ainsi que nous le verrons bientôt, lui écrivait d’un autre ton. Nous n’avons pas davantage, et la perte est plus grande encore, celles que lui adressait Madame de Maintenon. Avec sa bonté vraie, qualité souvent méconnue chez elle, elle avait bien compris qu’elle irait au cœur du Duc de Bourgogne en lui parlant de sa femme non moins que de Dieu. Le pauvre mari l’en remercie avec effusion, et nous le voyons, au milieu de ses peines, se réjouir de ce qu’elle lui mande, et s’excuser en même temps de l’entretenir sans cesse de l’objet cher à son cœur : « Je ne sais si je ne vous ennuierai point en vous parlant toujours de Madame la Duchesse de Bourgogne. Je comprends aisément l’inquiétude que lui donne monsieur son père, et pour le mal qu’il peut nous faire et pour celui qui pourrait arriver à sa personne [26]. Je suis charmé de plus en plus de ce que vous remarquez d’elle sur mon chapitre. Je souhaiterais qu’elle ne prenne pas les choses si à cœur, de crainte que sa santé n’en souffre, et cependant je suis transporté de sa sensibilité qui me fait connaître le fond de son cœur. » En même temps, il remerciait Madame de Main tenon des conseils que, plus clairvoyante ou plus ferme que Beauvilliers, elle n’hésitait pas à lui faire parvenir, et se défend avec douceur contre certains reproches qui ne lui semblent point mérités. « La franchise avec laquelle vous me parlez, ainsi que je vous en ai toujours supplié, m’a fait un très grand plaisir. Je répondrai à ce que vous me dites avec la vérité dont vous savez que je fais profession. Il est vrai qu’ayant acheté depuis un mois une lunette d’approche anglaise, j’en ai trois ou quatre fois regardé la lune ou quelque autre planète, et que j’ai ici un petit anneau astronomique avec lequel je règle ma montre sur le soleil, quand on le peut voir. Mais cette opération ne prend pas beaucoup de temps, et, pour l’ordinaire elle ne doit pas dépasser la minute… Sur ce que vous me dites des conversations avec les bons officiers, j’en chercherai des occasions pour m’instruire et savoir leurs pensées dans un temps où l’on a plus besoin que jamais de ne point faire de fautes. Il est certainement épineux. Mais j’espère en la miséricorde de Dieu qui, comme vous l’avez souvent remarqué, Madame, n’a jamais laissé aller les affaires de personne à une certaine extrémité, sans les relever ensuite par quelque consolation [27]. »

Les lettres de la Duchesse de Bourgogne ont été perdues également. Elle lui écrivait souvent, ce qui était un grand changement dans ses habitudes. Le marquis de Ruffey, qui avait été envoyé au camp de Marlborough pour traiter d’un échange de prisonniers, étant en même temps porteur d’une lettre de la Duchesse de Bourgogne pour son mari, nous savons, par les Archives de la Guerre, que Marlborough s’empressait de la lui faire parvenir avec une lettre respectueuse, et que le Duc de Bourgogne lui fit « une réponse honneste » où il croyait « n’avoir rien mis contre le service du Roi. » Ainsi, une certaine courtoisie, entre ceux qui tenaient dans les armées un rang élevé faisait contraste avec la dureté que, de part et d’autre, on apportait dans l’application des lois de la guerre.

Durant ces jours maladroitement perdus, une bonne nouvelle arrivait cependant au camp de Lovendeghem. Peu heureuses en France et en Savoie, les armées du Roi avaient triomphé en Espagne. Le duc d’Orléans avait repris sur les adversaires de Philippe V la forte place de Tortose. L’annonce de ce succès était apportée par un courrier, el le Duc de Bourgogne se faisait un devoir d’en rendre publiquement grâces à Dieu, en même temps qu’il implorerait son secours. Il décida donc qu’un Te Deum auquel il assisterait serait solennellement chanté dans la cathédrale de Gand. Sans doute aussi l’occasion lui parut bonne pour reconnaître l’attachement que les Gantois témoignaient à leur souverain légitime Philippe V, et le respect dont ils environnaient sa propre personne. Quelques jours auparavant, Contades, major général, rendait compte que quantité de bourgeois et de peuple de Gand étaient venus voir l’armée et le dîner du Duc de Bourgogne. Le prince avait bu à la santé du peuple de Gand, et le peuple avait fort crié : « Vive les Bois de France et d’Espagne ! » Il avait fait donner son fruit aux femmes et beaucoup de vin au peuple. « Ils s’en sont tous en allés charmés, ajoutait Contades, on criant qu’ils donneroient volontiers tout ce qu’ils ont au monde pour le service du Roi [28]. » A ces démonstrations populaires, le Duc de Bourgogne répondait par une visite officielle, et voici en quels termes le même Contades rendait compte de la cérémonie : « Monsieur le Duc de Bourgogne fut hier à Gand. Il fut reçu à la porte par les magistrats dont les six principaux portoient la poésie. Deux cents des principaux habitans marchoient devant lui, en tenant des flambeaux de cire blanche et allumée. Toute la bourgeoisie estoit sous les armes qui estoit en haye depuis la porte de Bruges par laquelle il entra jusqu’à la grande église où l’évêque l’attendoit à la porte et le receut, puis chanta une grand’messe et le Te Deum ; on suite de quoy Mgr le Duc de Bourgogne fut dîner à l’Hostel de ville [29]. » Quelques jours après, le Mercure de France complétait ce récit en racontant le dîner : « Le repas fut très magnifique. On servit de très beaux poissons et le fruit fut trouvé admirable. La symphonie se fit entendre pendant tout le repas et fut trouvée fort bonne [30]. »

Le lendemain même du jour où prenaient place à Gand ces festivités religieuses et populaires, une autre nouvelle se répandait à travers toute la Flandre, comme prend feu une traînée de poudre, et parvenait presque en même temps au camp français et à Versailles. Le prince Eugène était arrivé devant Lille, et en avait commencé l’investissement.


III

Le prince Eugène avait en effet mis à profit le temps que lui laissaient le Duc de Bourgogne et Vendôme. Il avait rassemblé à Bruxelles 80 canons de gros calibre, 20 mortiers, 3 000 chariots de munitions et 10 000 chevaux. Le convoi mis en marche devait former une colonne qui aurait 69 000 pas de longueur, et dont le défilé exigeait 14 heures. Pour en assurer la route, le prince Eugène ne disposait que de 53 bataillons et 102 escadrons [31], et il risquait, durant le long trajet de trente-cinq lieues qui séparait Bruxelles de Lille, d’être attaqué de flanc d’un côté par Berwick, de l’autre par Vendôme. Ce danger ne l’arrêta pas dans son audacieux dessein. Le 5 août, il fit sortir le convoi de Bruxelles par la chaussée qui va vers Mons, de façon à tromper l’ennemi sur sa direction véritable ; mais arrivée Soignies, il le faisait tourner brusquement à droite, et par des chemins que, quelques jours auparavant, dans une dépêche au Roi [32], Vendôme déclarait absolument impraticables à cause des pluies, il l’amenait jusqu’au bord de l’Escaut, c’est-à-dire à mi-chemin de Lille. Marlborough venait au-devant de lui, avec un détachement de son année, et le convoi, flanqué de droite et de gauche par des forces considérables, pouvait jeter trois ponts sur l’Escaut qu’il franchissait tranquillement et arriver le 12 devant Lille, « sans avoir, écrivait le prince Eugène dans un rapport à l’Empereur, rencontré le moindre obstacle de la part de l’ennemi, bien qu’il y eût lieu de craindre que la chose ne se passât pas avec autant de facilité [33]. » En effet ni Berwick, qui n’avait cessé de signaler jour par jour les étapes du convoi n’avait pu opposer à sa marche des forces suffisantes, ni Vendôme n’avait tenté le moindre effort pour se concerter avec lui, en vue d’une attaque simultanée. Averti du départ du convoi, Vendôme s’était obstiné à ne point s’alarmer. Il soutenait tantôt que le convoi n’était pas aussi considérable qu’on l’avait dit, tantôt que le prince Eugène menaçait Mons ou Tournay, mais non point Lille, et s’il parlait dans une lettre à Chamillart de lui « passer sur le ventre [34] » avec une armée supérieure, il s’en tenait à cette rodomontade et ne bougeait de son camp. Moins obstiné, le Duc de Bourgogne se préoccupait bien « d’inquiéter les ennemis, » en envoyant Albergotti et du Rosel surveiller leurs mouvemens du côté de Bruxelles, mais les forces qu’il mettait à leur disposition étaient insuffisantes, et le Roi était fondé à lui écrire avec un semblant d’ironie : « J’appréhende bien que les détachemens que vous avez faits pour donner de l’inquiétude aux ennemis du côté de Bruxelles, n’aient apporté aucun retardement à la marche de leurs convoys [35]. » L’investissement de Lille, prévu depuis si longtemps et non empêché, produisait avec raison une impression singulièrement défavorable tant au Duc de Bourgogne qu’à Vendôme. Saint-Simon, tout ému, demandait à Chamillart quelles étaient les causes de cette inaction. Chamillart, embarrassé remettait la réponse à plus tard, et finissait par n’en donner aucune [36]. Aussi, l’intendant de Flandres, Bernières, ne faisait-il que traduire l’opinion générale, lorsque, quelques jours plus tard, il écrivait à Chamillart : « Il paraîtra sans doute étonnant à la postérité, Monsieur, qu’une place de cette importance, de cette grandeur, enclavée au milieu de notre propre pays et de toutes nos places, soit attaquée par des forces que je ne crois pas supérieures à celles du Roi, que je crois même inférieures. Il ne paraîtra pas moins étonnant que tout ce qui est nécessaire-à cette entreprise soit venu du fond de la Hollande et de la Meuse, et ait été voiture tranquillement depuis Bruxelles [37]. » Ce jugement de l’honnête intendant a été ratifié par Feuquières, historien parfois sévère, mais souvent aussi avisé et sagace des opérations militaires du règne, qui dit dans ses Mémoires : « Comment peut-on comprendre que l’ennemi, dans une si grande étendue, ait pu si bien couvrir cette longue file, que ni l’armée de M. le duc de Berwick, ni celle de M. le Duc de Bourgogne n’aient rien entrepris, sur ce convoi ? C’est ce que personne de bon sens ne comprendra jamais [38]. »

Il semble que l’arrivée du prince Eugène devant Lille aurait dû piquer Vendôme au vif et le faire sortir de sa torpeur. Il n’en fût rien. Vainement le Roi faisait parvenir de nouveau à Lovendeghem les ordres plus précis ; vainement, le lendemain même du jour où la nouvelle de l’investissement de Lille était arrivée à Versailles, il écrivait au Duc de Bourgogne [39] : « Mon intention est qu’aussitôt ma lettre reçue vous disposiez toutes vos troupes, à l’exception de celles que vous laisserez à Bruges et à Gand, pour vous rapprocher de la place de la frontière que vous conviendrez avec le maréchal de Berwick, en prenant votre marche par le côté le plus assuré [40]. » Vainement, cinq jours plus tard, renouvelait-il encore l’ordre de mettre l’armée en marche dans un délai de quatre jours. Lever brusquement son camp et courir au secours de la place assiégée eût été pour Vendôme se donner un trop éclatant démenti. Aussi s’obstinait-il à ne faire aucun mouvement. Pour justifier son inaction prolongée, il donnait cette raison singulière, que l’armée ennemie, par les pertes qu’elle éprouverait nécessairement, s’affaiblirait au siège de Lille, et que la place pouvait tenir au moins trois semaines, ce qui laissait tout le temps. « Je croys, écrivait-il au Roi comme conclusion d’une longue dépêche, qu’il ne faut point nous ébranler d’icy que nous n’ayons entendu tirer le canon des ennemys pendant huit jours. » En même temps, il continuait d’afficher la plus grande sécurité : « L’armée de M. le Duc de Marlborough est moins forte de quatorze bataillons. Le prince Eugène n’a amené que trente-un bataillons et soixante-un escadrons, tous de mauvaises troupes, de sorte qu’on peut compter que les deux armées seront égales, et, s’il y a plus, ce sera de notre costé, mais Dieu mercy, la qualité des troupes est bien différente. » Persistant dans son aveuglement, il allait jusqu’à écrire le lendemain même du jour où le prince Eugène, après avoir complété l’investissement, ouvrait la tranchée : « Pour moy, je raisonne peut-estre mal, mais je ne voudrois pas encore assurer que les ennemis fassent le siège de Lille. » Ses lettres à Chamillart sont du même ton. « Ce qu’il y a, ce me semble, à conclure de tout cela, lui écrivait-il, c’est qu’il ne faut point nous presser. » Et dans une autre lettre : « Pour moy, j’avoue que la ténacité des ennemis me passe. Je croys estre aussi entreprenant qu’un autre, mais je permettrois qu’on me traitât de fol si j’avois formé un pareil dessein. » Aussi Chamillart lui répondait-il sur un ton un peu ironique : « Permettez-moi, Monseigneur de vous dire que, quelque confiance que j’aye en vos prédictions, j’y ajouteray beaucoup plus de foy lorsque vous serez à portée de secourir Lille [41]. »

Le Duc de Bourgogne paraît avoir eu un sentiment plus juste de la situation. C’est lui qui presse Vendôme de prendre un parti et de sortir de son inaction. Il répond au Roi : « M. De Vendosme voudroit voir le canon des ennemys tirer avant que de s’ébranler d’icy. Pour moy, je craindrois que ce ne fust s’y prendre un peu tard et je presseray nos dispositions sur l’ordre de Vostre Majesté, aussitost qu’il me sera possible. » Ce qui lui manque depuis le commencement de la campagne, c’est l’ardeur, et ce qu’il n’a jamais retrouvé depuis Oudenarde, c’est la confiance. Il semble qu’il soit surtout préoccupé des difficultés de l’entreprise, qu’il ne marche que par devoir et que les difficultés l’effrayent. Après avoir annoncé au Roi son intention de faire décamper son armée le 25 août, c’est-à-dire deux jours après le délai extrême fixé par le Roi, il continue : « Nous serons le 30 à Tournay et de là à portée de voir ce qui se pourra entreprendre pour sauver Lille, ce que nous tenterons, à moins d’y trouver une impossibilité morale… Nous ne perdrons pas un moment pour nous mettre à portée de connaître si Lille est secourable ou non, et comment il faut s’y prendre. Il est certain qu’on ne sauroit se conduire avec trop de prudence et de précautions dans cette affaire, et qu’on ne le peut faire qu’en voyant toutes choses de près et reconnoissant ce qui sera possible. » Et à Chamillart, il écrit le même jour : « Il faut prier Dieu que toutes choses se passent heureusement, car il n’y a que Dieu qui sache comment tout cecy finira [42]. »

Seules les dépêches du Roi sont du ton qu’il faut. Ses ordres sont formels et réitérés, ses instructions précises, et cependant il laisse à ceux qui ont le commandement de ses armées la liberté nécessaire dans le détail de l’exécution. Dans une longue dépêche du 22 août au Duc de Bourgogne, où il lui ordonne de diligenter sa marche le plus possible, et de faire une disposition générale, tant pour l’avancement des troupes et la distribution des officiers généraux que pour la marche et l’attaque, il continue : « Si vous estes pressé par le maréchal de Boufflers, vous pouvez, sans attendre mon approbation ny mon consentement, suivre ce que vous croirez le plus convenable à mes intérêts et le plus propre à délivrer la ville de Lille, ne doutant pas que vous ne preniez le meilleur des partis, accompagné de la prudence et des précautions nécessaires. » Dans la prévision d’une action imminente, il va jusqu’à tracer au Duc de Bourgogne la conduite que personnellement il doit tenir. Après lui avoir recommandé de ne pas se coin mettre ni s’exposer mai à propos dans des lieux où sa présence ne serait pas nécessaire, il ajoute : « Vous le pouvez et devez faire dans une occasion dans laquelle vous pouvez animer les officiers et les troupes par votre présence. » Et deux jours après il lui écrivait encore : « Votre véritable et unique objet est de conserver Lille [43]. »

Des instructions aussi formelles et aussi répétées finissaient par produire leur effet, et, le 27 août, le duc de Bourgogne se mettait d’accord avec Vendôme pour lever le camp, non sans avoir écrit une dernière fois au Roi que si les armées de Marlborough et d’Eugène se rejoignaient aux environs de Lille, « il faudrait s’avancer sur eux avec beaucoup de lenteur, d’ordre et de précaution, et bien et mûrement peser le parti qu’il y aurait à prendre. » Assez habilement, en prenant un assez long circuit, ils trouvaient moyen de dérober leur marche à Marlborough. Berwick, prévenu, venait au-devant d’eux, et les deux armées, après avoir opéré leur jonction le 30, entraient le 1er septembre à Tournay. L’accord semblait rétabli entre les deux chefs, et la confiance renaissait dans l’armée. « Les lettres de Mgr le Duc de Bourgogne sont si justes et si détaillées, écrivait Vendôme au Roi, que je ne ferois qu’ennuyer Vostre Majesté par de nouvelles répétitions… Je me contenteray de dire que cette armée marche au secours de Lille avec une bonne volonté qui fait plaisir. » Et Chamillart, rendu à l’espoir, écrivait de son côté à Vendôme : « Voilà bien débuter ; il faut espérer que la fin sera encore plus heureuse que le commencement [44]. » Malheureusement l’entrée en scène de Berwick allait de nouveau gâter les choses. Un mot sur le caractère et les antécédens du personnage fera mieux comprendre le rôle assez fâcheux que nous lui verrons jouer.


IV

Berwick était, comme chacun sait, fils naturel de Jacques II et d’Arabella Churchill. Né en 1670, il avait été élevé en France depuis l’âge de sept ans, et il avait commencé de servir à quinze dans les armées impériales. Rappelé en Angleterre, il avait, en 1688, témoigné une inviolable fidélité à son père naturel, au moment où celui-ci était détrôné par son gendre et sa fille légitime. Il avait combattu pour lui en Irlande, et c’était avec son consentement qu’il avait ensuite demandé à servir dans les armées françaises. Volontaire au siège de Mons, il prit part, sous Luxembourg, à la bataille de Steinkerke et à celle de Nerwinde, où il se fit honneur. Naturalisé Français eu 1703, nommé d’abord lieutenant général, puis maréchal de France, il avait servi utilement en Espagne pendant plusieurs années, et, par la brillante victoire d’Almanza, rétabli les affaires de Philippe V. Ses talens militaires ne pouvaient être mis en doute. Bellerive [45] l’insulte gratuitement lorsqu’il dit : « Tous les bons patriotes attachés par leur inclination et leurs sentimens à la gloire de l’Etat tremblèrent de frayeur, voyant que l’on confioit la personne du Duc de Bourgogne à un Anglois, créature de la dame favorite, et qui, dans le cœur, haïssoit les François, d’ailleurs neveu de Marlborough : c’est tout dire. Ce seul endroit devoit l’exclure de cette destination. » Berwick était au contraire un de ces grands étrangers que la France savait autrefois s’attacher, alors que le Roi était considéré comme le meilleur juge des services que chacun pouvait lui rendre, et auxquels, en plusieurs circonstances, elle n’a point eu lieu de se repentir d’avoir confié sa fortune. Fidèle jusqu’au bout, il devait être emporté par un boulet, à soixante-cinq ans, au siège de Philipsbourg ; mais il avait certains défauts de nature qui, dans les circonstances où il allait se trouver, devaient tourner au détriment général. De mœurs sévères, ce qui n’était pas l’ordinaire aux armées, d’une piété sincère et exempte d’affectation [46], il était un véritable Anglais de race, sinon de cœur, d’un caractère froid, réservé, et de plus d’une humeur assez sarcastique, témoin le propos qu’il ne put s’empêcher de grommeler entre ses dents lorsqu’il entendit, à l’oraison funèbre de son père Jacques II, le prédicateur dire que le pieux roi n’avait jamais commis de péché mortel : « Et moi, je suis donc un péché véniel. » Mais il était, avant toute chose, hautain. Or, dès les premiers jours de son arrivée à l’armée, sa fierté et son orgueil devaient être soumis à une épreuve dont il garda un profond ressentiment, et qui exerça certainement une fâcheuse influence sur ses dispositions vis-à-vis de Vendôme.

Nous avons eu déjà occasion de dire qu’il y avait depuis longtemps conflit entre Vendôme et les maréchaux de France : Vendôme revendiquait, en sa qualité de prince légitimé, le droit de leur commander et de leur donner l’ordre, suivant l’expression militaire, bien qu’il ne fût que lieutenant général, et ceux-ci se refusaient au contraire à prendre l’ordre de lui. Louis XIV, avec cette faiblesse pour Vendôme que lui reproche, non sans raison, Saint-Simon, avait appuyé cette prétention ; mais, sauf Tessé, toujours complaisant, et Matignon, qui avait été choisi tout exprès, aucun des maréchaux n’avait accepté celle subordination. Pour Berwick, en particulier, la question demeurait entière, et dès qu’il prévit le moment où il aurait à opérer la jonction de l’armée commandée par lui avec celle du Duc de Bourgogne et de Vendôme, il commença de s’en préoccuper. Pour éviter de servir directement sous les ordres de Vendôme, il demandait à être placé auprès du Duc de Bourgogne, sans commandement, comme l’avait été autrefois d’Artagnan, comme Tétait en ce moment Puységur. Dans une lettre autographe à Chamillart, il le suppliait de s’employer auprès du Roi à obtenir pour lui cette situation, « pour éviter, disait-il, une mortification qui me mettra le poignard dans le sein, et me mettra, malgré toute ma bonne volonté et mon zèle, hors d’état ny de penser ny d’agir. Il ne s’agit en cela que de me dispenser d’une chose que je feray, si le Roy me l’ordonne, mais qui m’outrera de douleur à jamais. » Le Roi ne refusa point à Berwick ce qu’il demandait, mais tenant bon dans sa volonté de soumettre les maréchaux de France à Vendôme, en sa qualité de prince légitimé, il exigeait que le jour même où il remettrait le commandement de son armée aux mains du Due de Bourgogne, Berwick prît l’ordre de Vendôme ; après quoi il en demeurerait dispensé, et ne ferait aucun service que celui dont le Duc de Bourgogne le chargerait.

La décision du Roi ne soutirant pas de réplique, Chamillart ne pouvait faire autre chose qu’interposer ses bons offices pour obtenir que Vendôme ménageât l’orgueil de Berwick et pour que Berwick acceptât de bonne grâce la supériorité de Vendôme. Au premier il écrivait : « Quoyque le Roy lui (à Berwick) ait déclaré qu’il recevroit l’ordre de vous et qu’il ait répondu avec soumission, je crois le connoître assez pour vous dire d’avance que le sacrifice qu’il fera sera forcé. Vous pouvez, sans le fixer et lui faire faire le personnage de volontaire, exiger de lui de prendre une seule fois l’ordre de vous, et luy faire d’avance quelques honnêtetés qui raniment son zèle et son courage. » Et au second, il écrivait : « Faites le sacrifice de bonne grâce et sans le regarder comme tel, car le Roi n’a point eu l’intention de vous mortifier. » Mais Berwick, tout en se soumettant, ressentait vivement l’humiliation qui, à son sens du moins, lui était imposé. Après tout, il était, lui aussi, bâtard d’un roi, et maréchal de France par-dessus le marché. Pourquoi le forçait-on à s’incliner devant un autre bâtard qui n’était que lieutenant général ? Aussi répondait-il à Chamillart : « Je prendrai un jour le mot de M. le Duc de Vendosme, après quoy je vous promets de tâcher à me vaincre, s’il est possible, et me produire à mon ordinaire ; mais vous sçavez qu’il y a des gens bien plus sensibles que les autres, et ceux qui sont les plus droits et les plus désintéressés ressentent plus vivement les mortifications. Cela ne m’empeschera pas de dire toujours franchement mon avis à Monsieur le Duc de Bourgogne que je ne quitterai pas d’un pas [47]. »

L’adjonction au petit conseil du Duc de Bourgogne, c’est-à-dire à Puységur, à d’O et à Gamaches, d’un homme animé de pareils sentimens, était fâcheuse. Sans aller aussi loin que Belle-rive, qui l’accuse formellement « d’avoir été cause des funestes malheurs qui arrivèrent en Flandre par les mauvais conseils qu’il donna au Duc de Bourgogne et les irrésolutions qu’il lui inspira [48], » il est certain cependant que, par sa mésintelligence avec Vendôme et son opposition perpétuelle à tous les plans que formait ce dernier, il contribua pour beaucoup à augmenter l’indécision naturelle du Duc de Bourgogne et à le jeter dans les perplexités qui devaient être si funestes à la France et à lui-même.


V

Les deux armées qui venaient d’opérer leur jonction comptaient réunies 140 bataillons et 230 escadrons, dont une partie étaient des troupes d’élite, telles que celles qu’on appelait les Vieux Corps et la Maison du Roi. C’était une force imposante, et il semble bien qu’à ce moment un peu de vigueur et de décision aurait pu rétablir les affaires. La situation de l’armée anglo-hollandaise ne laissait pas que d’être pour le quart d’heure assez compromise, et le Roi, ayant appris l’heureuse jonction de Berwick et du Duc de Bourgogne, pouvait, sans excès de confiance, écrire à son petit-fils : « La situation dans laquelle ils (les ennemis) se trouvent est des plus hasardeuses, et je suis persuadé qu’ils voudroient bien n’avoir point attaqué Lille. La bonne volonté que témoignent mes troupes me donne lieu d’espérer un succès favorable. Je l’attends, comme vous, de la protection du ciel, et que Dieu bénisse les motifs qui m’ont fait soutenir si longtemps cette guerre. » Par le même courrier, il écrivait à Vendôme : « La gloire du Duc de Bourgogne et le salut de l’Etat sont entre vos mains [49]. »

En effet, l’armée du prince Eugène et celle de Marlborough étaient séparées : l’une investissait Lille, l’autre demeurait encore campée à mi-chemin entre cette place et celle d’Oudenarde, Marlborough n’ayant pas voulu lever son camp avant de savoir quelle route l’armée française comptait suivre. Lui-même n’avait pas sous la main toutes les forces dont il pouvait disposer, et, à ce moment, la supériorité du nombre était incontestablement du côté de l’armée française. Mais il appelait en hâte à lui celles de ses troupes, anglaises ou hollandaises, qui étaient dispersées dans le pays. Il s’entendait avec le prince Eugène pour que celui-ci détachât de son armée 26 bataillons et 72 escadrons, qui venaient le rejoindre [50]. Aussitôt ces forces rassemblées, il se hâtait de prendre les devans et de couper la marche de l’armée française en s’établissant sur la route de Lille, dans une forte position. De sa personne, le prince Eugène venait le rejoindre, comme la veille d’Oudenarde, et, les deux grands capitaines réunis attendaient de pied ferme l’attaque des Français. Durant toute cette période, la correspondance quotidienne de Marlborough témoigne à la fois de son activité et de ses inquiétudes : « J’ai été si troublé, écrivait-il quelques jours après à Godolphin, que j’ai eu aussi chaud que si j’avais eu la fièvre [51]. »

Il s’en fallait malheureusement qu’il y eût au camp français autant d’activité, de résolution et d’entente. L’armée cheminait lentement, à petites journées en quelque sorte, perdant un temps précieux. Elle passait à Tournay deux jours entiers. Le second fut employé en grande partie par le Duc de Bourgogne, personnellement, à suivre une procession générale que l’évêque avait ordonnée [52]. « On trouva, dit Saint-Simon lui-même, que son temps eût été plus nécessairement employé à des délibérations sur les partis à prendre au sortir de Tournay, et que c’étoit bien prier que de s’acquitter d’un devoir si urgent [53]. »

Il y avait en effet un parti décisif à prendre. Mais, à Tournay même, les dissensions entre Vendôme et Derwick éclatèrent au grand jour. Tous deux étaient d’accord qu’il fallait marcher dans la direction de Lille. Vendôme voulait, en infléchissant légèrement sa ligne de marche, se rapprocher de Douai pour y recueillir en passant la grosse artillerie sur laquelle il comptait pour battre les lignes des ennemis. Berwick conseillait, au contraire, une route plus directe et, suivant lui, plus facile. Entre ces deux avis, le Duc de Bourgogne hésitait. A en croire Berwick, l’avis de Vendôme aurait d’abord prévalu, mais, dès qu’on fut à une heure et demie de Tournay, on s’aperçut que la route choisie par lui était impraticable, et le Duc de Bourgogne dut lui représenter qu’il valait mieux suivre la route conseillée par Berwick « que se fourrer dans un pays si serré et si à portée des ennemis. » « M. De Vendôme se fâcha d’abord, continue Berwick dans ses Mémoires, et s’en prit à moi avec des expressions très vives auxquelles, par respect pour Mgr le Duc de Bourgogne, je ne répondis pas [54]. »

Suivant Bellerive, dont le récit ne laisse pas que d’être assez obscur, Vendôme aurait été, au contraire, victime « d’un trait dont la noirceur et la malignité eussent été punies de mort chez les Romains ou sous le ministère d’un cardinal de Richelieu. » Moté, capitaine des guides, qui devait, étapes par étapes, régler la marche de l’armée, n’aurait pas exécuté fidèlement les instructions qu’il aurait reçues, et aurait « coupé la route » de trois lieues. Vendôme, s’en étant aperçu, le fit venir devant le Duc de Bourgogne, et lui dit, en le prenant à la cravate, « qu’il le feroit pendre s’il n’avouoit pourquoi il n’avoit pas tenu la route qui lui étoit ordonnée. Moté, craignant le supplice dont on le menaçoit, avoua que le sieur de Puységur lui avoit fait faire cette manœuvre, et que, de son côté, il n’y avoit eu aucune mauvaise intention pour le service du Roi [55]. »

C’est dans ces dispositions que les principaux chefs de l’armée française marchaient à la rencontre d’Eugène et Marlborough. Après deux jours d’une marche pénible, au travers d’un pays coupé de bois, de haies et de canaux, l’armée arriva enfin à Mons-en-Puelle, c’est-à-dire à quatre lieues et demie de Lille, sur le bord de la Marck, petite rivière dont le passage était facile, car, à cette époque de l’année, il n’y avait pas une goutte d’eau ; mais, de l’autre côté, solidement établis dans une position facile à défendre, leur droite et leur gauche couvertes par des marais, Eugène et Marlborough barraient la route de Lille. Le 5, au matin, le Duc de Bourgogne, Vendôme et Derwick furent reconnaître le terrain, et de nouveau un conseil de guerre eut lieu, fort orageux. Vendôme se prononça nettement pour l’attaque. Dellerive lui prête un langage quelque peu déclamatoire : « Quoi, se seroit-il écrié, sera-t-il dit qu’on ne fasse pas lever le siège de Lille avec une armée composée de troupes d’élite ! Quoi ! nous serons les spectateurs froids et languissans de la perte d’une ville, capitale de la Flandre françoise, la première conquête du Roi, mon maître, » et, se tournant vers le Duc de Bourgogne, il auroit ajouté en frappant la terre : « Voyez et souvenez-vous, Monseigneur ; c’est ici [56] qu’un fameux combat couvrit de gloire Philippe le Bel, et guère loin d’ici, le champ de bataille de Bouvines où il y avoit aussi un Duc de Bourgogne, Eudes. » Mais Berwick fut d’un avis nettement opposé, s’appuyant, dit-il lui-même « sur ce que les ennemis se trouvant dans une belle plaine où ils se pouvoient remuer commodément, nous ne pourrions aller à eux qu’en défilant au travers d’un bois et d’un pays fort coupé de haies, de manière que, lorsque nous voudrions déboucher, ils pourroient nous charger avant que nous puissions nous former [57]. » Lequel avait raison du vainqueur d’Almanza ou du vainqueur de Luzzara ? Ce n’est point à nous d’en décider. Il est certain que la position des ennemis était forte, et nous savons aujourd’hui, par la correspondance de Marlborough, qu’il désirait être attaqué : « Le terrain est tellement avantageux pour nous, écrivait-il le 3 septembre à Godolphin, qu’avec l’aide de Dieu, certainement nous les battrons, de sorte qu’il faut désirer qu’ils s’y hasardent, mais réellement je crois qu’ils ne le feront pas [58]. » Il est certain également qu’une défaite eût été désastreuse, car la France se serait trouvée ouverte, et que la retraite était plus prudente. Mais il est non moins vrai qu’à la guerre, le succès récompense quelquefois l’audace, et, à l’âge du Duc de Bourgogne, il semble qu’entre les conseils de l’audace et ceux de la prudence, c’est l’audace qui aurait dû l’emporter. Il n’en fut rien, et, fidèle à ses habitudes d’irrésolution docile, il en référa au Roi. Le lendemain, 6 septembre, un courrier partait, porteur d’im-portans messages. Dans une longue dépêche au Roi, Vendôme faisait valoir les raisons qui devaient, suivant lui, déterminer l’attaque, et il ajoutait : « Il s’en faut beaucoup que cette affaire soit impraticable… Cependant la plupart des officiers généraux ont jeté des doutes dans l’esprit de Mgr le Duc de Bourgogne, et c’est ce qui l’oblige d’envoyer ce courrier à Vostre Majesté. Depuis hier au soir, je l’ai trouvé tout à fait changé [59]. Cependant rien n’est plus préjudiciable aux intérêts de Vostre Majesté. Je ne puis m’empescher de luy dire que la plus grande partie des officiers généraux de celle armée ne se soucie point de perdre Lille ni de la gloire de Mgr le Duc de Bourgogne et des armées de Vostre Majesté. Ce que je vois me fait saigner le cœur. Cependant ce sont ces mesmes gens qui séduisent l’esprit de Mgr le Duc de Bourgogne et en qui il a toute confiance. » Dans une lettre particulière à Chamillart, il donnait cours plus librement encore à son irritation : « C’est une chose pitoyable, disait-il, de voir que la bonne volonté de cette armée devienne inutile par les conseils de M. De Berwick et de quelques officiers généraux, qui détruisent en un moment, dans l’esprit de Mgr le Duc de Bourgogne, tout ce que je puis lui inspirer, » et, déclarant qu’il n’y pouvait plus tenir, il allait jusqu’à prier Chamillart, au nom de l’amitié que celui-ci lui avait promise, de lui obtenir son congé du Roi.

Berwick, de son côté, dans une lettre à Chamillart qui se trouvait ainsi le confident des deux parties, justifiait l’avis qu’il avait donné. Il faisait valoir la forte position des ennemis, la difficulté de les attaquer et il ajoutait : « Je me croys obligé de vous parler franchement, n’ayant d’autre objet que le service du Roy… Avec une infanterie déjà rebuttée et des bataillons peu nombreux, on courroit risque, non seulement désire repoussés, mais d’estre mesme ensuite culbuttés totalement. Il est triste de voir perdre Lille, mais il seroit plus triste encore de voir perdre l’unique armée qui nous reste et qui puisse arrester l’ennemy après la perte de Lille. S’il y avoit apparence de réussite, on pourroit hasarder ; mais je vous avoue que je ne puis augurer rien de bon si l’on se détermine à attaquer les ennemis où ils sont [60]. »

Quant au Duc de Bourgogne, dans sa dépêche au Roi, il reproduisait les argumens donnés par Vendôme, les objections soulevées par Berwick, qu’il ne nommait cependant pas et il ajoutait : « Je scay que sur ces précautions il y a toujours beaucoup à rabattre, que la volonté des trouppes est meilleure qu’elle ne l’a jamais été, et que, si d’un costé l’extresme confiance de M. De Vendosme est à craindre, de l’autre des conseils timides ne le sont pas moins. » Comme conclusion, il se bornait à demander des ordres formels au Roi. Mais, par le même courrier qui emportait cette dépêche où, suivant sa propre expression, il mettait les choses en balance, le Duc de Bourgogne adressait à Madame de Maintenon une lettre particulière, et, dans cette lettre, il exprimait son sentiment véritable, qui était nettement opposé à l’attaque. Il s’appuyait sur l’opinion de Berwick et sur celle de tous les gens sensés de l’armée « où il y a une grande quantité d’officiers courageux et expérimentés » pour l’opposer à celle de Vendôme « piqué de la dernière affaire, plus attachée que jamais à son sens et à rejeter l’opinion commune. » Sans doute il aurait souhaité « qu’une glorieuse journée eût conservé Lille et rabattu l’orgueil des ennemis ; » mais Vendôme étant seul de son sens, il a cru du bien de l’Etal que le Roi sût les choses telles qu’elles sont, afin qu’il en décidât. C’est à lui de parler, « aux autres d’obéir, à moins que les retranchemens des ennemis n’aient rendu la chose tellement disproportionnée qu’il devînt de son service de ne pas exécuter ses ordres pour le combat. » Le Duc de Bourgogne termine en demandant que sa lettre soit montrée à la Duchesse de Bourgogne, et il ajoute : « Son inquiétude et sa fluxion me font beaucoup de peine, mais son amitié me fait un extrême plaisir [61]. »

Quel usage Madame de Maintenon fit-elle de cette lettre ? Mit-elle à profit pour la communiquer au Roi une de ces heures d’intimité qu’il venait passer chaque jour chez elle, et durant lesquelles, lorsqu’il avait reçu quelque mauvaise nouvelle, il s’abandonnait à la tristesse, parfois aux larmes ? En personne prudente, crut-elle au contraire devoir la garder par devers elle, afin de ne point engager, si peu que ce fût, sa responsabilité dans une affaire aussi délicate ? Cela est impossible à dire avec certitude, car, dans une lettre à la princesse des Ursins où elle lui dépeint avec vivacité l’état de la Cour et où elle explique les perplexités du Duc de Bourgogne par les divisions qui règnent entre Berwick et Vendôme, elle ne fait allusion à aucune lettre qu’elle ait reçue de lui. Quoi qu’il en soit, Louis XIV ne fut ébranlé ni par la dépêche du Duc de Bourgogne, ni par la lettre de Berwick à Chamillart. L’hésitation à exécuter ses ordres paraît même lui avoir causé une certaine irritation. « Puisqu’ils veulent encore des ordres, ils en auront, » aurait-il dit [62]. Et, trois heures après son arrivée, le courrier qui avait apporté les lettres du Duc de Bourgogne, de Vendôme et de Berwick repartait avec une dépêche du Roi au Duc de Bourgogne qui commençait ainsi : « Vostre lettre du 6 que je viens de recevoir ne m’a pas moins étonné que surpris, et après l’avoir lue, et toutes les raisons qui y sont contenues, je ne trouve pas qu’il y ait d’autre parti à prendre que d’obliger les ennemis à lever le siège de Lille après un combat. » Après avoir rejeté les principales objections que le Duc de Bourgogne faisait valoir, il terminait par ces paroles assez dures : « Il ne sçauroit rien arriver de plus embarrassant par la suite, ny de plus déshonorant pour vous que de vous estre approché de Lille avec l’armée que vous coin mandez, pour avoir la douleur de la voir prendre par les ennemis. » A Vendôme, il écrivait sur le même ton, et il ajoutait : « On appréhende un peu trop vostre confiance sur les choses difficiles ou douteuses. Pour moy, je veux croire qu’il suffit que je vous y fasse faire attention pour que vous ménagiez toute chose avec la prudence nécessaire. » Et deux jours après, il expédiait un courrier, porteur d’une nouvelle dépêche qui se terminait ainsi : « Je persiste à vouloir que l’on secoure cette place et qu’on fasse ce qui sera humainement possible pour y parvenir [63]. »

En même temps qu’il faisait repartir le courrier, le Roi prenait une décision qui causait beaucoup d’étonnement à la Cour : « On fut bien surpris le soir, dit Sourches, quand on apprit que le ministre d’Etat de Chamillart avait pris à huit heures du soir la poste pour aller en Flandre, car on n’en savoit pas le véritable sujet, quoique bien des gens s’imaginassent que l’étoit pour faire cesser les démêlés des généraux [64]. » Le judicieux Sourches a raison. Ce n’était pas, comme plusieurs historiens l’ont écrit avec légèreté en se moquant du choix, pour décider s’il fallait ou non livrer bataille, que Louis XIV envoyait Chamillart à l’armée, mais pour rétablir, s’il était possible, la bonne intelligence entre Vendôme et Berwick, et, à ce point de vue, le choix n’était pas mauvais, puisqu’il avait reçu les confidences et les plaintes des deux chefs. Mais Chamillart qui, malade, avait dû s’arrêter trois heures en route, n’arrivait à l’armée que le 8 au soir, pour y trouver la situation déjà changée à notre désavantage. Pendant que notre armée se frayait péniblement un chemin, dans un pays difficile, pour se rapprocher des ennemis, ceux-ci ne bougeaient pas de leurs positions, mais s’occupaient avec activité à retrancher leur front, par où ils pouvaient seulement être attaqués, leur droite et leur gauche étant déjà couvertes par des obstacles naturels. Le Prince Eugène mettait à profit l’expérience qu’il avait acquise dans ses nombreuses guerres contre les Turcs, passés maîtres dans fart de remuer la terre : « C’est une chose incroyable, dit le correspondant du Mercure, que la quantité de terre qu’ils avoient remuée en peu de temps, les Allemands ayant appris cette manœuvre des Turcs qui donnent toutes sortes de figures à la terre qu’ils ont remuée, ce qui les a souvent sauvés en arrestant leurs ennemis qui n au roi eut pas manqué d’en triompher à coups de main [65]. »

La situation s’était donc aggravée. Le soir même de son arrivée, Chamillart avait commencé d’employer ses bons offices. Allant de l’un à l’autre, il avait fini par déterminer Vendôme et Berwick, qui ne voulaient plus se parler ni même se voir, à tenir conseil dans la nuit avec le Duc de Bourgogne et le Duc de Berry. Le résultat de cette délibération fut de déterminer un mouvement en avant. La Marck fut franchie et, le 10, Chamillart pouvait écrire à Boufflers qu’on marchait au secours de Lille. Le 11, les deux armées se trouvaient si rapprochées qu’à peine y avait-il entre elles une distance suffisante pour placer de part et d’autre les grand’gardes. De grand matin, le Duc de Bourgogne, Vendôme, Berwick et Chamillart furent reconnaître la position des ennemis. Ils les approchèrent d’assez près pour qu’un des officiers de l’escorte eût un cheval tué sous lui par un boulet. Suivant Bellerive, qui est systématiquement injuste et injurieux pour Chamillart, celui-ci aurait fait preuve de peu de bravoure dans celle circonstance. Il aurait été hué par les officiers et les soldats, et, comme il regardait les travaux des ennemis avec une lunette d’approche, il se serait attiré de Vendôme ce propos sarcastique : « Qu’il avoit beau observer et mirer, il n’en étoit pas de l’état présent de cette armée comme d’une bille de billard [66]. » Mais ce que Bellerive ne dit pas expressément, c’est qu’à tous, il parut impossible d’enlever de vive force les positions d’un ennemi qui s’était retranché fortement, dont la droite et la gauche étaient couvertes par des marais, et le centre, Bellerive en convient lui-même, couvert « par quantité d’arbres et de fascines enchaînés et enlacés les uns dans les autres. » Personne n’osa conseiller l’attaque, pas même Vendôme, quoi qu’en put dire plus tard sa cabale. Deux jours encore, il s’obstina. Supérieur en artillerie, il essaya d’une canonnade sous le feu de laquelle il espérait écraser les ennemis et les déterminer à évacuer la plus forte des positions occupées par eux, ce qui aurait permis une attaque de flanc. Il n’en fut rien ; la canonnade causa aux ennemis, qui tinrent bon et ripostèrent, beaucoup moins de dommage que n’avait imaginé Vendôme. Il n’y avait plus qu’un parti à prendre, renoncera la marche sur Lille, et, le 12, Chamillart écrivait à Bouffi ers : « Je suis obligé de vous dire, en bon et fidèle sujet, que s’il y a d’autres moyens de sauver Lille sans se commettre au sort d’une bataille, tels qu’ils soient, il n’y en a point qui ne doivent être préférés à ce remède extresme qui entraîneroit la perte de l’armée avec celle de Lille[67]. »

Vendôme n’essayait point d’en disconvenir, et dans une longue dépêche au Roi, il s’en prenait de cette nécessité au mauvais esprit que quelques officiers généraux avaient répandu dans toute l’armée, « sans en excepter les officiers particuliers et les soldats, à un point qu’il n’y a personne que cela ne doive faire trembler, » et il continuait : « Vostre Majesté connaît mon zèle et ma bonne volonté, mais je croirois la trahir en lui disant que j’espère réussir en attaquant les ennemis. Aussy je ne balance point, en bon et fidèle sujet comme je le suis, de dire à Vostre Majesté, vu toutes les circonstances susdites, tant du poste des ennemis que du mauvais esprit qui est répandu dans l’armée, qu’il n’y a aucuns moyens pour sauver Lille que l’on ne doive tenter plustôt que d’en venir à une action, car la chose en est venue à un point que je ne répondrois pas que les soldats voulussent me suivre. Je pleure des larmes de sang de ce que je vois depuis six jours, et si Votre Majesté ne fait des exemples surtout cela, elle ne sera point bien servie[68]. »

Le Roi ne fit point d’exemples, et il eut raison. S’il y avait assurément mauvais esprit du côté de Berwick, les dispositions du côté de Vendôme n’étaient pas meilleures, et d’ailleurs c’était à son aveuglement obstiné au lendemain d’Oudenarde, à la lenteur fatale de sa mise en mouvement, puis de sa marche, à la nonchalance qu’il avait apportée dans l’exécution d’ordres formels, que le Roi aurait eu le droit de s’en prendre. Comment, d’autre part, aurait-il pu reprocher à son trop docile petit-fils d’avoir hésité entre des avis divergens et de s’en être rapporté à lui ? Sans colère, il révoqua donc, à la grande joie de Vendôme (ce sont les mots mêmes dont celui-ci se sert)[69], l’ordre qu’il avait donné d’engager une action à tout prix, et il autorisa une retraite sans combat. Le 15, l’armée repassa la Marck, tournant le dos aux ennemis. Cette retraite aurait bien pu se changer en déroute : le prince Eugène voulait sortir de ses retranchemens et s’attacher à la poursuite d’adversaires qui se dérobaient. « Je suis persuadé, dit Berwick dans ses Mémoires, que, si ce projet eût été exécuté, nous aurions été battus à plate couture, d’autant que nos flancs étoient découverts, et que nous n’avions pas assez de fond et de terrain pour nous pouvoir remuer [70]. » Mais les députés de Hollande s’y opposèrent, comme ils s’étaient opposés, six semaines auparavant, à l’invasion de la France. « Si Alexandre et César avaient eu dans leur camp MM. les députés de Hollande, dit sarcastiquement Eugène, leurs conquêtes auraient été moins rapides. » Grâce à eux, en effet, Vendôme et le Duc de Bourgogne purent sans encombre faire repasser à leur armée non seulement la Marck, mais l’Escaut, et venir camper à quelque distance de Tournay. Dans cette position nouvelle, on espérait pouvoir s’opposer avec succès au passage des convois de vivres et de munitions nécessaires à l’armée qui assiégeait Lille. Pendant ces quelques jours d’incertitude, on en avait, au dire de Berwick, laissé arriver deux jusqu’au camp des assiégeans.

Ce mouvement en arrière fut sinon, comme pour Vendôme, une joie, du moins un soulagement pour le Duc de Bourgogne, qui avait été en proie, durant ces quelques jours, à de cruelles perplexités. Il s’en ouvrait dans ses lettres quotidiennes à Beauvilliers : « Je suis plus embarrassé que jamais, lui écrivait-il, voyant porter sur moi une affaire d’une telle conséquence et où l’Etat est absolument intéressé. Mon recours est à Dieu, mais cela n’empêche pas que je ne souffre beaucoup intérieurement… Dieu nous éclaire et nous assiste, car, pour moi, je ne fais aucun pas qu’en tremblant. » Et le lendemain : « Je vous assure que l’état où je suis est plus pénible peut-être que labourer la terre. Mais il faut se soumettre à l’ordre de Dieu et tacher de remplir son devoir, moyennant sa grâce. » La veille du jour où l’armée allait battre en retraite, il écrivait encore à Beauvilliers : » « Pour les discours, on dira ce que l’on voudra, mais j’ai cru devoir faire et écrire ce que j’ai fait et écrit dans une matière d’une telle conséquence. Je me reproche seulement lâcheté, timidité, négligence en beaucoup d’occasions dont je demande bien pardon à Dieu. Il est constant que tout ce temps-ci a été rude pour moi, et j’ai été assez infidèle pour ne le pas prendre absolument comme je le devais. J’ai certainement souffert ces jours-ci dans les incertitudes, en voyant rouler sur moi les intérêts de l’État, et j’ai éprouvé de ces serremens de cœur que je crois que vous connaissez. C’est aujourd’hui la fête de la Croix, je ne puis mieux faire que de me mettre au pied, afin que Jésus-Christ m’attire absolument à lui [71]. »

Sans doute on peut s’étonner qu’un jeune prince ne sente pas davantage l’humiliation de battre en retraite, à la tête d’une armée aussi forte, sans avoir tiré un coup de fusil ; mais il est impossible de ne pas rendre justice à l’élévation, au désintéressement des sentimens qui l’inspirent. Il oublie sa personne, peut-être trop ; il ne pense qu’au bien de l’Etat ; il ne s’inquiète point des discours ; l’approbation du Roi et celle de sa conscience, tout sévère qu’il soit pour lui-même, lui suffisent.

Veut-on savoir quels, sentimens, durant ces mêmes jours, occupaient l’âme de Vendôme, et quelles étaient ses préoccupa-lions ? Un minuscule incident va nous les faire connaître. Le 14 septembre, la veille du jour où l’armée commandée par lui allait se replier, il écrivait au Roi : « Je ne puis me dispenser de rendre compte à Vostre Majesté du petit incident qui est arrivé aujourd’hui : le régiment de Picardie, qui garde Mgr le Duc de Berry, avoit toujours battu aux champs pour moy et n’a voit fait que rappeler pour M. De Bcrwick. Il s’en est plaint apparemment à M. De Chamillart, lequel a, sur-le-champ, ordonné au régiment de Picardie de ne faire que rappeler pour moi. » Revenant ensuite sur les prérogatives que le Roi lui avait accordées et qui relevaient au-dessus des maréchaux de France, il terminait en disant : « Je supplie Vostre Majesté de me laisser jouir de cette petite distinction. C’est un cas qui peut-estre n’arrivera jamais. Il seroit triste pour moy de voir un pareil changement [72]. » Il fallut que le Roi, dans une lettre assez verte, lui fit sentir toute l’inconvenance de sa demande, car, d’après les règlemens militaires, les tambours ne devaient battre aux champs que pour les fils de France. « Je ne puis, répliquait-il à Vendôme, vous accorder des distinctions qui n’appartiennent qu’à mes enfans ; c’est la faute de ceux qui commandent le régiment de Picardie, et qui se sont trouvés à la teste de la garde du Duc de Berry, la première fois que l’on a battu aux champs pour vous, de n’avoir point su ce qu’ils devoient faire. » Et le vieux Roi ajoutait fièrement : « Ils ne seroient pas tombés dans ces inconvéniens dans les temps que je commandois mes armées en personne. Chacun savoit ce qu’il devoit faire et particulièrement les Vieux Corps [73]. »

Les lettres du Duc de Bourgogne à Beauvilliers, celle de Vendôme au Roi, montrent mieux que tout ce que nous pourrions dire toute la distance morale qu’il y avait entre les deux hommes. Mais, au jeu de la guerre, la droiture des sentimens et le désintéressement personnel ne suffisent pas. Il y faut encore le coup d’œil et la décision. Ce sont les deux qualités qui manquaient au Duc de Bourgogne, et qui lui firent défaut jusqu’à la fin de la campagne. Avant d’en raconter la triste issue, il nous faut retourner à la Cour, où nous verrons le contre-coup des événemens qui venaient de se dérouler à l’armée. Si, en Flandre, nous n’avons point vu grandir le mari, à Versailles nous verrons singulièrement grandir la femme.


HAUSSONVILLE.

  1. Voyez la Revue du 15 juin 1902.
  2. Dépôt de la Guerre, 2 081. Vendôme au Roi, 15 et 20 juillet 1708. Matignon et d’Artagnan à Chamillart, 20 juillet 1708.
  3. C’est dans une lettre publiée par l’abbé Millot dans les Mémoires politiques et militaires du maréchal de Noailles, t. IV, p. 327, et reproduite par le marquis de Vogué (le Duc de Bourgogne et le Duc de Beauvilliers, p. 239), que le Duc de Bourgogne remercie Mme de Maintenon d’avoir obtenu pour lui cette voix décisive. Mais il n’y a trace dans les dépêches adressées par Louis XIV à Vendôme et au Duc de Bourgogne d’aucun, changement dans leur situation respective. Ce fut sans doute dans une lettre particulière qui. n’a pas été versée, aux Archives que le Roi conféra au Duc de Bourgogne, dans les circonstances extrêmes, ce droit dont nous le verrons plus tard s’accuser de n’avoir pas fait assez souvent usage.
  4. Dépôt de la Guerre, 2 081. Berwick à Chamillart, 15 juillet 1708.
  5. Dépôt de la Guerre, 2 081. Chamillart au Duc de Bourgogne et à Vendôme, 23 juillet 1708.
  6. Dépôt de la Guerre, 2 081. Vendôme au Roi, 23 juillet 1708.
  7. Coxe, Memoirs of John duke of Marlborough, t. IV, p. 164.
  8. Louis XIV avait en effet en 1674 donné la charge de Colonel général des Suisses, laissée vacante par la mort du comte de Soissons, au duc du Maine alors âgé de quatre ans, de préférence au frère aîné du prince Eugène.
  9. Dépôt de la Guerre, 2 082. Les députés des États d’Artois à Chamillart, 2 août 1708.
  10. Saint-Simon, édition Boislisle, t. XVI, p. 401.
  11. Dépôt de la Guerre, 2083. Berwick à Chamillart, 29 juillet 1708.
  12. Dépôt de la Guerre, 2 081. Le Roi au Duc de Bourgogne, 27 juillet 1708.
  13. Ibid., Chamillart à Vendôme, 27 juillet 1708.
  14. Dangeau, t. XII, p. 190.
  15. Dépôt de la Guerre, 2 081. Berwick à Chamillart, 29 juillet 1708.
  16. Saint-Simon, édition Boislisle, t. XVI, p. 283.
  17. Dépôt de la Guerre, 2 081. Boufflers au Roi, 28 juillet 1708. Cette dépêche a été publiée dans l’excellent ouvrage de M. le lieutenant Sautai intitulé : le Siège de la ville et de la citadelle de Lille, auquel nous aurons souvent occasion de nous reporter.
  18. Le banquier que Louis XIV promenait au mois de mai précédent dans les jardins de Marly ne se trompait pas en ouvrant ainsi un crédit illimité et sur parole au maréchal. Vers la fin du siège, le Trésor n’ayant pu faire honneur aux engagemens pris par Boufflers, sur sa signature, celui-ci donna ordre à la Maréchale de vendre ses pierreries, sa vaisselle d’argent, ses meubles et d’engager ses biens et son brevet de retenue pour dégager sa parole. Samuel Bernard refusa.
  19. Dépôt de la Guerre, 2 081. Le Roi au Duc de Bourgogne et à Vendôme, 30 juillet 1708.
  20. Dépôt de la Guerre, 2 082. Le Duc de Bourgogne au Roi, août 1708.
  21. Ibid., 2081. Saint-Hilaire à Chamillart, 26 juillet 1708.
  22. Ibid., 2 082. Vendôme au Roi, 1er août 1708.
  23. Ibid., 2 082. Vendôme au Roi, 7 août 1708.
  24. Dépôt de la Guerre, 2 082. Le Duc de Bourgogne au Roi et à Chamillart. 1er août 1708.
  25. Le Duc de-Bourgogne et le duc de Beauvilliers, par le marquis de Vogué, p. 235, 246, 259.
  26. Le duc de Savoie conduisait en personne son armée contre la France, et Villars lui tenait tête, mais avec peu de succès dans les défilés des Alpes.
  27. Le Duc de Bourgogne, etc., p. 243 et 260.
  28. Dépôt de la Guerre, 2 081. Contades à Chamillart, 26 juillet 1708.
  29. Ibid., 2 082. Contades à Chamillart, 11 août 1708.
  30. Mercure de France, numéro d’août 1708, p. 299.
  31. Sautai, ouv. cit., p. 9.
  32. Dépôt de la Guerre, 2082. Vendôme au Roi, 6 août 1708.
  33. Campagne del principe Eugenio, vol. X, suppl., p. 181.
  34. Dépôt de la Guerre, 2 082. Vendôme à Chamillart, 9 août 1708.
  35. Dépôt de la Guerre, 2082. Le Duc de Bourgogne au Roi, 7 août 1708 ; le Roi au Duc de Bourgogne, 10 août 1708.
  36. Saint-Simon, édition Boislisle, t. XVI, p. 280. Saint-Simon dit que le Duc de Bourgogne s’opposa a l’attaque du convoi. Ce n’est pas exact ; il n’eut pas à s’y opposer, car Vendôme ne proposa rien. Son tort fut de ne prendre qu’une demi-mesure et de ne pas faire usage de la voix décisive qu’il avait réclamée, pour imposer à Vendôme une action énergique.
  37. Sautai, ouv. cit., p. 11.
  38. Mémoires du marquis de Feuquières. Édition de 1740, t. II, p. 378.
  39. Les dépêches du Roi étaient adressées au Duc de Bourgogne comme général en chef ; mais Vendôme en recevait en même temps copie.
  40. Dépôt de la Guerre, 2 082. Le Roi au Duc de Bourgogne, 14 août 1708. Cette dépêche a été publiée par Pelet, Mémoires militaires relatifs à la succession d’Espagne, t. VIII, p. 418.
  41. Dépôt de la Guerre, 2 082. Vendôme au Roi et à Chamillart, 17 et 18 août 1708 : Chamillart à Vendôme, 19 août ; Vendôme à Chamillart, 21 août.
  42. Dépôt de la Guerre, 2 082. Le Duc de Bourgogne au Roi, 17 et 21 août 1708, à Chamillart le 21 août 1708.
  43. Ibid., 2 082. Le Roi au Duc de Bourgogne, 22 et 24 août 1708.
  44. Dépôt de la Guerre, 2 082. Vendôme au Roi ; Chamillart à Vendôme, 29 août 1708.
  45. Nous rappelons que Bellerive, qui fut attaché plus tard à la personne du duc de Vendôme et qui a publié des Mémoires sur les dernières campagnes de son chef en Espagne, a laissé de plus un récit inédit de la campagne de 1708 qui est en original à la Bibliothèque Nationale, et dont M. De Boislisle a publié d’importans fragmens.
  46. « Jamais homme n’a tant pratiqué la religion et n’en a si peu parlé, » a dit de lui Montesquieu, dans un éloge qui a été retrouvé dans ses papiers et publié en tête de l’édition de 1780 des Mémoires de Berwick. C’est pendant que Berwick était gouverneur de la province de Guyenne que Montesquieu, jeune encore, s’était lié d’une étroite intimité avec lui.
  47. Dépôt de la Guerre, 2 082. Berwick à Chamillart, 13 août 1708 : Chamillart à Vendôme, 14 août 1708 : le même à Berwick, 22 août 1708 ; Berwick à Chamillart, 25 août 1708.
  48. Saint-Simon. Édition Boislisle, t. XVI, p. 568.
  49. Dépôt de la Guerre, 2083. Le Roi au Duc de Bourgogne, et à Vendôme 3 sept. 1708.
  50. Alison, The Life of John duke of Marlborough, t. I, p. 421.
  51. Coxe, Memoirs of the duke of Marlborough, t. IV, p. 285.
  52. Cet évêque, qui était un Beauvau, avait voulu ordonner également des prières dans la place de Lille, et il avait eu l’idée assez singulière de s’en remettre au prince Eugène du soin de faire parvenir ses lettres épiscopales aux curés des différentes paroisses. Le prince Eugène lui répondit : « Je vous renvoie les lettrés que vous m’avez fait l’honneur de m’envoyer pour les curés de Lille. Si vous ne recommandiez, Monsieur, à leurs prières que la personne du Roi, je n’aurois fait aucune difficulté, mais, y ayant joint la prospérité de ses armées, vous jugez bien que, pendant une aussi sanglante guerre, cela n’est pas de saison. »
  53. Saint-Simon, édition Boislisle, t. XVI, p. 296.
  54. Mémoires du maréchal de Berwick écrits par lui-même, édition de 1780, t. II, P, 21.
  55. Saint-Simon, édition Boislisle, t. XVI, p. 580. Le nom de Puységur est laissé en blanc dans le manuscrit de Bellerive. Mais, d’après tout ce qui précède, il n’y a nul doute qu’il n’ait entendu désigner Puységur, qui était, jusqu’à l’arrivée de Berwick, le conseiller le plus habituel du Duc de Bourgogne. Nous devons dire qu’il n’est nullement question de cette prétendue trahison de Moté et de Puységur dans les dépêches de Vendôme, qui, cependant, ne s’abstient guère de récriminations.
  56. En 1302, Philippe le Bel avait en effet livré et gagné à Mons-en-Puelle une bataille contre les Flamands.
  57. Mémoires de Berwick, t. II, p. 26.
  58. Coxe, t. IV, p. 229.
  59. Deux lignes dans le texte que Vendôme trouva sans doute, en les relisant, trop vives sont ici raturées et rendues soigneusement illisibles.
  60. Dépôt de la Guerre, 2083. Vendôme au Roi et à Chamillart ; Berwick à Chamillart, 6 sept. 1708. La dépêche de Vendôme au Roi et à Chamillart et la lettre de Berwick à Chamillart ont été publiées par Pelet, t. VIII, p. 88 et 90.
  61. Le Duc de Bourgogne, etc., p. 276.
  62. Saint-Simon, édition Boislisle. t. XVI, p. 311.
  63. Dépôt de la Guerre, 2 083. Le Roi au Duc de Bourgogne et à Vendôme, 7 et 9 septembre 1708. « Vendôme n’avait pu agir, des ordres du Roi enchaînèrent sa volonté, » dit l’article Vendôme de la Biographie Didot. C’est avec ce parti pris et cette ignorance des faits qu’a été souvent écrite l’histoire de Louis XIV.
  64. Sourches, t. XI, p. 171.
  65. Mercure de France, numéro de septembre 1708, p. 317.
  66. Saint-Simon. Édition Boislisle, t. XVI. p. 589.
  67. Dépôt de la Guerre. Chamillart à Boufflers, 12 sept. 1708.
  68. Ibid., 2 083. Vendôme au Roi, 13 septembre 1708.
  69. Ibid., 2 083. Vendôme au Roi, 15 sept. 1708.
  70. Mémoires de Berwick, t. II, p. 32.
  71. Le Duc de Bourgogne, etc., p. 281.
  72. Dépôt de la Guerre, 2 083. Vendôme au Roi, 14 sept. 1708.
  73. Dépôt de la Guerre, 2 076. Le Roi à Vendôme. Ce volume, qui est celui des minutes des dépêches adressées par le Roi ou par Chamillart, contient en appendice plusieurs pièces relatives aux prérogatives réclamées par Vendôme et à ses contestations avec les Maréchaux, entre autres un Mémoire du Duc du Maine du 1er mars 1704, contenant les raisons qu’ont les princes légitimés pour commander aux maréchaux de France.