Le Fer et l’or

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Le fer et l'or


L'eau entraîne une pépite d'or et une particule de fer dans son cours et les déposent l'une à côté de l'autre sur la berge d'un ruisseau.

En voyant son voisin, l'Or, se sentant blessé dans son orgueil d'aristocrate par le caprice du destin qui l'a placé à côté de ce métal sans valeur dit :

-Plus loin, vulgaire matière! Ton contact m'enlaidit.

Le Fer, resta immobile comme s'il n'avait rien entendu.

-Tasse toi, fer rouillé, c'est moi l'Or; le métal splendide qui scintille glorieusement sur la couronne du monarche; qui brille comme une étoile sur les décorations du militaire; qui resplendit comme le feu dans le cou de la dame aristocrate. Je suis l'illustre métal qui ne connaît que le frôlement de mains distinguées et les caresses des tissus de valeur des vestons des Messieurs. Je suis le conquérant des volontés; illusion du pauvre, propriété du riche, maître du monde, dieu des hommes…

-Ta grandeur me fais rire, interrompit le Fer, s'il y a grandeur à orner le front des tyrans, à se trouver sur la poitrine de l'assassin professionnel ou à donner du charme à une prostituée de haut niveau. Ha! Ha! Ha! Je ris de ta vaine grandeur, mythomane, dont la vanité n'est fondée sur aucune utilité. L'humanité te doit seulement la douleur, l'infortune et la guerre… Je suis le Fer, le métal obscur qui rend possible une bonne récolte, le métal modeste qui sert de base au progrès industriel du monde entier. Non, je ne sers pas à rendre plus charmante la courtisane, ni à décorer la poitrine du militaire; ce ne sont pas des mains délicates qui me manipulent et jamais je ne sens la douceur des tissus, mais quand le travailleur me prend dans ses rudes mains, le monde se met en mouvement, le progrès avance. Si je disparaîssais, l'humanité sombrerait dans la barbarie, elle ferait un saut dans les ténèbres. C'es moi le Fer, le modeste métal duquel est fabriqué le marteau, la houe, la machine et le train… vertèbres, tendons, muscles et artères de la civilisation et du progrès. Quand je brille sur la lame d'un poignard, le tyran tremble; la liberté sourit si je prends la forme d'une bombe; le coeur du prolétaire se remplit de joie et d'espérance quand me caresse la gâchette du fusil vengeur. Base de la civilisation, promesse de liberté, voilà ce que je suis!

L'Or, humilié, ne dit plus un mot.


Regeneraciòn, no. 209, 23 février 1915