Le Feu-Follet/Chapitre XXX

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne (Œuvres, tome 21p. 393-407).


CHAPITRE XXX.


« Que la douleur est belle, quand elle st parée d’une innocence virginale ! Elle fait paraître hideuse la félicité des autres. »
Davenant.



Il faut maintenant faire quelques pas rétrogrades, et retourner sur les rochers pour rendre le lecteur témoin de la scène douloureuse qui s’y passe. Il nous suffira pourtant d’y arriver dans la soirée du jour du combat ; omettant bien des détails que le lecteur peut se figurer, sans que nous ayons besoin de les lui raconter.

Il est à peine nécessaire de dire que pas une goutte du sang qui fut répandu dans cette journée ne souilla les mains d’Andréa Barrofaldi ni de Vito Viti. Mais, quand la victoire fut complète, ils s’approchèrent des rochers, et, assis sur leur bateau, ils contemplaient le triste spectacle que l’îlot aux ruines offrait à leurs yeux.

— Vice-gouverneur, dit le podestat en lui montrant l’endroit où était étendu le corps inanimé de sir Frédéric, et où Raoul et tant d’autres souffraient de leurs blessures, appelez-vous ce spectacle une réalité, ou n’est-ce qu’une partie de cette damnable doctrine qui suffit pour faire que tous les hommes se prennent aux cheveux et se métamorphosent en tigres et en faucons ?

— Je crains bien, voisin Viti, que ce ne soit une triste vérité. Je vois les corps de sir Dashwood et de sir Smit, et Dieu sait combien d’autres sont partis aujourd’hui pour la région des esprits !

— Laissant derrière eux un monde d’ombres, murmura le podestat, de l’esprit duquel ce triste spectacle même ne pouvait écarter les idées qu’y avait fait naître une discussion qui durait depuis près de vingt-quatre heures. Mais ce n’était pas le moment de commencer de nouveaux arguments, et les deux Italiens descendirent sur l’îlot. C’était environ une demi-heure après la fin du combat, et nous avons dessein de nous transporter au moment indiqué au commencement de ce chapitre.

Il faut pourtant que nous tracions une esquisse rapide de ce qui s’était passé depuis la victoire remportée par les Anglais jusqu’à l’instant où nous devons rapporter les faits avec plus de détail. Dès qu’il en eut le loisir, Winschester fit une inspection du champ de bataille, et il y trouva plusieurs Anglais de tués et un plus grand nombre de blessés. Au moins la moitié des Français qui se trouvaient sur l’îlot étaient blessés ; mais la blessure mortelle reçue par leur chef était le coup que tous déploraient ; car le chirurgien du Feu-Follet avait déjà déclaré qu’elle ne laissait aucun espoir, et cette déclaration avait été entendue avec regret par des ennemis généreux. La défense avait été déterminée, et elle aurait réussi, s’il avait été dans les choses possibles qu’une poignée d’hommes intrépides repoussassent un nombre double d’ennemis non moins braves. Des deux côtés on avait combattu pour l’honneur, et en pareil cas la victoire reste ordinairement au parti le plus nombreux.

Dès qu’on s’aperçut qu’il était probable que les trois bâtiments se mettraient en chasse sous le vent, les officiers anglais avaient senti la nécessité de prendre un parti. Chaque bâtiment ayant envoyé un chirurgien par le même canot qui y avait conduit les premiers blessés, les officiers de santé s’étaient mis en besogne sur-le-champ. Ils avaient fait quelques amputations qui étaient indispensables, avaient pansé les autres-blessures, aussi bien que les circonstances le permettaient, et en deux bonnes heures tout était terminé. Le jour tirait à sa fin, et l’escadre était assez éloignée pour qu’il fût nécessaire de se hâter.

Aussitôt qu’on eut donné tous les soins nécessaires aux blessés, et que les autres eurent eu le temps de se reposer de leurs fatigues, on plaça les premiers le plus commodément possible sur chacune des chaloupes qu’on fit conduire à la remorque par un cutter. Dès que la première eut reçu sa triste cargaison, elle partit pour se rendre au bâtiment qui servait d’hôpital à l’escadre, et il en fut de même ensuite des deux autres, les Français qui n’étaient pas blessés ayant offert leur aide pour cette œuvre de charité. Enfin il ne resta plus que le gig de sir Frédéric, que Winchester avait gardé pour son usage personnel, le bateau qu’avait loué Andréa Barrofaldi, et celui sur lequel Carlo Giuntotardi était venu avec sa nièce. Les seuls Français qui restassent encore, étaient le chirurgien du lougre, le maître-d’hôtel de Raoul, et Raoul lui-même ; et si l’on ajoute les deux Italiens et leurs bateliers, Carlo et sa nièce, Winchester et l’équipage de son gig, on aura le nombre complet de tous ceux qui se trouvaient encore sur l’îlot aux ruines.

Le soleil disparaissait déjà derrière les montagnes voisines, et il était nécessaire de prendre une décision. Winchester prit à part le chirurgien français, et lui demanda si le blessé était en état de supporter le transport : si cela était, ajouta-t-il, le plus tôt serait le mieux.

— Monsieur le lieutenant, répondit le chirurgien d’un ton un peu sec, mon brave capitaine n’a plus que bien peu de temps à vivre, et il désire mourir ici, sur le théâtre de sa gloire, et près d’une femme qu’il a tant aimée. Mais, — vous êtes vainqueur, et vous pouvez suivre votre bon plaisir.

Winchester rougit et se mordit les lèvres. L’idée d’infliger à Raoul quelque nouvelle souffrance de corps ou d’esprit ne s’était jamais présentée à l’imagination d’un homme si humain, et il fut indigné du soupçon qu’on l’en crût capable. Il se calma pourtant ; et saluant le chirurgien avec politesse, il lui dit qu’il resterait lui-même près de son prisonnier jusqu’au dernier moment. Le Français fut surpris, et, voyant la compassion qu’exprimaient les traits de Winchester, il regretta d’avoir conçu un tel soupçon, et encore plus de l’avoir exprimé.

— Mais, Monsieur, la nuit va tomber, répondit-il, et vous pouvez avoir à la passer sur ces rochers.

— Et quand cela serait, docteur, c’est à quoi nous sommes habitués nous autres marins, surtout quand nous faisons un service de canots. Je n’ai qu’à m’envelopper de mon manteau et je reposerai en marin.

Cette réponse était péremptoire, et l’on n’en dit pas davantage. Le chirurgien, habitué à trouver des ressources, eut bientôt fait ses dispositions pour la scène qui allait terminer ce drame. En allégeant le lougre, on avait laissé un grand nombre d’objets sur les rochers voisins, et entre autres quelques matelas. On s’en procura deux ou trois dont on fit un lit pour Raoul sur la partie la plus unie du rocher. Le médecin et les matelots voulaient y dresser une tente en y employant une voile, mais le blessé s’y opposa.

— Laissez-moi respirer un air libre, dit-il ; je n’ai plus longtemps à le respirer : qu’il soit libre du moins pendant ce peu d’instants.

Il était inutile de lui refuser sa demande, et il n’y avait aucune raison pour le faire. L’air était doux et pur, et il n’y avait rien à craindre de la nuit pour Ghita, entourés comme ils l’étaient par les eaux pures de la Méditerranée. Quand même la tramontane serait arrivée, c’est un vent froid, mais dont la fraîcheur n’a rien de désagréable, et une haute montagne sur la côte adjacente met les îles des Sirènes à l’abri de son influence immédiate.

Les marins anglais allumèrent du feu sur l’îlot aux ruines. Ils ne manquaient de vivres d’aucune espèce, et ils se préparèrent du café et de la nourriture ; ils avaient trouvé plusieurs barriques d’eau qui y avaient été apportées pour servir de provision en cas de blocus. Le feu était assez éloigné pour ne pas troubler ceux qui étaient restés près du blessé, et la flamme qu’il produisait jetait une lueur pittoresque sur le petit groupe rassemblé autour de Raoul.

Nous ne décrirons pas les premiers transports d’angoisse de Ghita quand elle apprit la blessure de Raoul, ses ferventes prières et les scènes qui eurent lieu pendant que l’îlot était encore couvert de marins anglais et français. Des heures plus tranquilles se succédèrent après leur départ, et lorsque la nuit fut plus avancée, les premières émotions furent remplacées par ce qu’on pourrait appeler le calme du désespoir. Dix heures fut le moment auquel nous désirons lever le rideau encore une fois pour présenter aux yeux du lecteur les principaux personnages de notre drame.

Raoul était couché sur la partie la plus élevée de l’îlot, d’où son œil pouvait voir la belle eau qui baignait le pied des rochers, et son oreille entendre le murmure de son élément favori. La tramontane, suivant l’usage, avait balayé toutes les vapeurs de l’atmosphère, et la voûte du firmament, dans tout son bleu d’azur et ornée de mille étoiles, s’étendait de toutes parts au-dessus de la tête du mourant, glorieux présage d’immortalité heureuse pour ceux qui meurent entre la foi et l’espérance. Les soins de Ghita et de quelques autres avaient rassemblé autour de son lit tout ce qu’on avait pu trouver sur les rochers voisins parmi les objets qui y avaient été laissés, pour donner à cet endroit l’air d’une chambre, à la vérité sans murailles et sans plafond, mais commode et habitable. Winchester, accablé de fatigue et songeant au désir que Raoul pourrait avoir de rester seul avec Ghita, s’était jeté sur un matelas à quelque distance, après avoir donné ordre qu’on l’appelât s’il arrivait quelque chose ; et le chirurgien, sachant qu’il ne pouvait rien faire pour le blessé, avait imité son exemple, en donnant le même ordre. Carlo Giuntotardi, qui dormait fort peu, était en prière dans un coin de ruines. Andréa et le podestat se promenaient sur le rocher en discutant avec vivacité, et regrettaient tout bas le mouvement d’humanité qui les avait déterminés à rester.

Raoul et Ghita étaient donc seuls. Le premier était couché sur le dos, la tête appuyée sur un traversin, et les yeux fixés sur la voûte du ciel. Il ne souffrait plus, mais sa vie s’écoulait rapidement. Il conservait pourtant encore toute sa force d’esprit, et son imagination était aussi active que jamais. Son cœur était toujours plein de Ghita, quoique sa situation extraordinaire, et surtout la vue glorieuse qu’il avait devant les yeux, mêlassent à ses sentiments pour elle certains tableaux de l’avenir qui produisaient sur lui une impression aussi nouvelle qu’elle était forte.

Il en était autrement de Ghita. Comme femme, elle avait été frappée d’un coup subit dont il lui fut difficile de supporter la violence ; et cependant elle remerciait Dieu d’avoir permis qu’elle fût présente quand ce malheur était arrivé, et de lui avoir ainsi laissé la faculté d’agir et la consolation de prier. Dire qu’elle ne continuait pas à sentir pour Raoul cette intensité d’amour et toute cette tendresse qui font partie des principaux éléments de la nature d’une femme, ce serait manquer à la vérité ; mais elle le considérait déjà comme n’appartenant plus à ce monde, et toutes ses pensées se concentraient sur le nouvel état d’existence qui allait commencer pour lui.

Un assez long intervalle de silence avait eu lieu, et pendant ce temps les yeux de Raoul avaient toujours été attachés sur la voûte étoilée qui le couvrait.

— Ghita, dit il enfin, n’est-il pas remarquable que moi, Raoul Yvard, — corsaire — habitué aux combats et aux tempêtes, — aux dangers et aux vicissitudes de la guerre et des éléments, — je sois ici, mourant sur ce rocher, avec tous ces astres me regardant, et me souriant, en quelque sorte, du haut de votre ciel ?

— Et pourquoi pas du vôtre comme du mien, Raoul ? répondit-elle d’une voix tremblante. Son immensité ressemble à celle de l’être dont il est le séjour, dont il est le trône ; et il peut contenir tous ceux qui aiment Dieu et qui implorent sa merci.

— Croyez-vous donc qu’il recevrait en sa présence un homme tel que moi ?

— N’en doutez pas. Aussi bon qu’il est parfait, il se plaît à pardonner au pécheur contrit et repentant. — Ah ! cher Raoul, si vous vouliez seulement lui adresser une prière !

Un sourire presque joyeux anima un instant les traits du mourant ; et Ghita, se livrant à l’espoir d’avoir fait impression sur lui, se leva et se pencha sur lui pour mieux écouter ce qu’il allait dire.

— Mon Feu-Follet ! s’écria Raoul, sa bouche laissant échapper la pensée secrète qui avait donné à ses traits une expression momentanée de triomphe, tu as du moins échappé à ces Anglais ! Ils ne te compteront pas dans le nombre de leurs victimes ! Ils ne te forceront pas à les servir contre ton pays !

Un frisson glacial serra le cœur de Ghita. Elle retomba sur son siège, les yeux fixés sur son amant avec un sentiment profond de désespoir, quoique son cœur fût encore le foyer d’une tendresse inextinguible. Raoul entendit le léger bruit du mouvement qu’elle fit, tourna la tête de son côté, et la regarda avec des yeux brillant de presque autant d’admiration que dans des moments plus heureux.

— Tout est pour le mieux, Ghita, dit-il ; j’aime mieux mourir que vivre sans vous. Le destin m’a favorisé en terminant ainsi ma carrière.

— Ô Raoul ! il n’y a d’autre destin que la sainte volonté de Dieu. Ne vous abusez pas dans ce moment terrible ; humiliez la fierté de votre esprit, et implorez le secours du ciel.

— Pauvre Ghita ! votre esprit innocent n’est pas le seul, à des millions près, dont les prêtres se soient emparés ; et je suppose que ce qui a eu lieu depuis le commencement des choses durera jusqu’à la fin.

— Dieu est le commencement et la fin, Raoul. — Dès le commencement des temps, il a établi les lois qui ont amené toutes les épreuves de votre vie, ainsi que l’amertume du moment actuel.

— Et croyez-vous qu’il vous pardonnera votre tendresse pour un homme tel que moi ?

Ghita baissa la tête vers le matelas sur lequel elle s’appuyait, et se couvrit le visage des deux mains. Après avoir passé deux minutes en prières, elle releva la tête, et ses joues étaient brûlantes du feu de l’amour tempéré par l’innocence. Raoul était toujours couché sur le dos, les yeux encore fixés sur la voûte du ciel. La profession qu’il avait embrassée l’avait conduit à étudier l’astronomie avec plus de soin qu’on n’aurait pu l’attendre de son éducation un peu négligée ; et, habitué qu’il était à réfléchir, les faits que cette science lui avait appris avaient fait impression sur son imagination, quoiqu’ils n’eussent pu toucher son cœur. Jusqu’alors, il était tombé dans l’erreur commune à ceux qui se livrent à des recherches trop limitées ; et en suivant les lumières d’une raison égarée, il avait trouvé la confirmation de ses doutes. Le moment terrible qui était si prochain ne pouvait pourtant manquer d’avoir de l’influence sur lui ; et cet avenir inconnu, suspendu, en quelque sorte, par un cheveu sur sa tête, le portait inévitablement à penser à un Dieu qui lui était également inconnu.

— Savez-vous, Ghita, dit-il, que les savants en France nous disent que toutes ces étoiles brillantes sont des mondes probablement peuplés comme le nôtre, et auxquels la terre ne paraît qu’une étoile, qui n’est même pas de la première grandeur ?

— Et qu’est-ce que tout cela, Raoul, comparé au pouvoir et à la majesté de l’être qui a créé l’univers ? Oubliez tout ce qui n’est que l’ouvrage de sa main, et ne songez plus qu’au créateur.

— Avez-vous jamais entendu dire que l’esprit de l’homme a su inventer des instruments à l’aide desquels il est en état non-seulement de suivre les mouvements de tous ces mondes, mais même d’en calculer la marche pendant des siècles à venir ?

— Et savez-vous, Raoul, ce que c’est que cet esprit de l’homme ?

— C’est une partie de sa nature, — sa plus haute qualité, — ce qui le rend le maître de la terre.

— Cela est vrai dans un sens ; mais, après tout, l’esprit de l’homme n’est qu’un bien faible fragment, — un atome presque imperceptible, — détaché de l’esprit de Dieu, et c’est en ce sens qu’on dit que l’homme a été fait à l’image de son créateur.

— Vous croyez donc que l’homme est Dieu, Ghita ?

— Raoul, Raoul ! si vous ne voulez pas me voir mourir avec vous, n’interprétez pas ainsi mes paroles !

— Vous paraîtrait-il donc si dur de quitter la vie avec moi, Ghita ? Ce serait pour moi le bonheur suprême, si nous changions de place ensemble.

— Pour aller où ? — Avez-vous songé à cela, cher Raoul ?

Raoul ne lui répondit rien. Ses yeux étaient comme fascinés par une étoile qui lui paraissait briller d’un éclat extraordinaire, tandis que des pensées nouvelles pour lui roulaient en tumulte dans son esprit. Il y a dans la vie de chaque homme des instants où la vue mentale devient plus perçante que celle du corps, et où la première tire des conclusions plus justes sur le passé et sur l’avenir, comme il y a des jours où une atmosphère plus pure que de coutume abandonne plus aisément aux organes physiques les objets qui sont de leur ressort, et laisse momentanément l’esprit maître absolu de ce qui s’élève au-dessus de leur portée. Un de ces rayons de vérité brilla à l’esprit du mourant, et ce ne put être sans porter quelques fruits. Raoul se sentit agité par de nouvelles émotions.

— Vos prêtres, Ghita, lui-demanda-t-il, pensent-ils que ceux qui se sont connus et qui se sont aimés dans ce monde se reconnaîtront et s’aimeront encore dans celui qu’ils disent devoir lui succéder ?

— Le monde qui est à venir, Raoul, sera tout amour ou tout haine. Je tâche d’espérer que nous nous y reconnaîtrons, et je ne vois aucune raison pour refuser de le croire. — Mon oncle y croit fermement.

— Votre oncle, Ghita ! quoi ! Carlo Giuntotardi ? Lui qui semble ne jamais penser aux objets qui l’entourent, pourrait-il songer à des choses si éloignées et si sublimes ?

— Que vous le connaissez mal, Raoul ! c’est parce que son esprit est presque toujours occupé de pareilles idées, qu’il paraît si indifférent pour le monde et pour tout ce qu’il contient.

Raoul ne répondit rien ; les souffrances causées par sa blessure parurent se renouveler avec plus de force que jamais, et Ghita, avec la douce sensibilité d’une femme, ne songea plus qu’à lui prodiguer tous les petits soins dont elle était capable, pour tâcher de les adoucir ; après quoi, se mettant à genoux près de son lit, elle adressa au ciel de nouveau de ferventes prières pour le salut de son amant. Près d’une heure s’écoula de cette manière. Tout ce qui se trouvait sur le rocher dormait accablé de fatigue ; Ghita et le mourant étaient seuls éveillés.

— Ghita, dit enfin Raoul d’une voix faible, cette étoile fixe mes yeux sur elle ; — si c’est réellement un monde, une main toute-puissante doit l’avoir créé. Le hasard n’a jamais construit un vaisseau ; comment aurait-il pu créer un monde ? La pensée, l’esprit, l’intelligence, doivent avoir présidé à la formation de l’un comme de l’autre.

Depuis bien des mois, Ghita n’avait pas joui d’un pareil instant de bonheur. L’esprit de Raoul semblait enfin abjurer la fausse philosophie qui était alors si fort à la mode, et qui avait endurci un si bon naturel, et couvert de ténèbres une intelligence si active. Si ses idées entraient une fois dans la bonne voie, elle était pleine de confiance dans la droiture de ses vues et dans la miséricorde de Dieu.

— Raoul, dit-elle à demi-voix, Dieu est dans cette étoile comme il est avec nous sur ce rocher. Son esprit est partout. — Bénissez-le, — implorez sa merci, et vous serez heureux à jamais !

Raoul ne lui répondit pas ; ses yeux étaient toujours fixés sur la même étoile, et il semblait absorbé dans de profondes réflexions. Ghita ne voulut pas les interrompre, et, s’agenouillant de nouveau, elle se remit en prière. Les minutes succédèrent aux minutes, et aucun d’eux ne semblait disposé à parler. Enfin, Ghita redevint femme. Le moment était arrivé de faire prendre au blessé une potion ordonnée par le chirurgien ; elle alla la prendre pour la lui présenter. Les yeux semblaient encore attachés sur l’étoile ; mais les lèvres, au lieu d’être entr’ouvertes comme de coutume par un sourire d’amour, étaient serrées comme à l’instant d’une lutte terrible : — Raoul Yvard n’existait plus.

La découverte de cette vérité fut un cruel moment pour Ghita. Personne autour d’elle ne connaissait encore cet événement ; tous étaient plongés dans le sommeil profond qui suit la fatigue. Son premier mouvement fut celui que lui suggéra son sexe. Elle se précipita sur le corps du défunt, et se livrant à des sensations longtemps renfermées dans son sein, et que son amant lui avait quelquefois reproché de ne pas connaître, elle pressa de ses lèvres brûlantes les joues pâles et les lèvres déjà glacées de celui qu’elle avait tant aimé, et peu s’en fallut que, dans le premier paroxysme de sa douleur, son esprit ne prît son vol pour aller rejoindre celui de Raoul. Mais il était moralement impossible que Ghita cédât longtemps à l’influence du désespoir. Elle avait une piété trop solide pour ne pas chercher un appui dans la bonté de son père céleste dans tous les moments critiques de la vie. Elle se mit à prier pour la dixième fois de cette nuit, et l’effet de ses prières fût de procurer à son esprit, sinon un calme parfait, du moins de la résignation.

La situation de Ghita avait alors quelque chose d’aussi touchant que pittoresque. Tout dormait encore autour d’elle, et dormait en apparence aussi profondément que celui qui ne devait plus s’éveiller qu’au son de la trompette du dernier jour. La fatigue et l’agitation de la veille avaient été suivies d’une réaction, et le sommeil exerça rarement une plus forte influence. Le feu allumé sur le rocher par l’équipage du gig brûlait encore, et jetait une pâle lueur sur les ruines, sur les individus endormis çà et là sur le rocher, et sur les restes inanimés du jeune corsaire ; mais de temps en temps la tramontane, qui soufflait avec force, descendait assez bas pour donner à la flamme plus d’activité, et l’éclat qu’elle produisait alors rendait cette scène plus imposante en en proclamant la réalité.

Mais Ghita avait trop de confiance dans le ciel pour être émue par autre chose que par le regret de la perte qu’elle venait de faire, et l’inquiétude pour le salut de l’âme qui venait de prendre son essor. Une fois elle regarda autour d’elle, et voyant que son oncle lui-même dormait encore, et qu’elle était littéralement seule avec Raoul, elle sentit péniblement son isolement, et elle pensa à éveiller un des dormeurs. Le chirurgien était le plus près d’elle ; elle s’approcha de lui, et elle levait le bras pour l’éveiller, quand la flamme, se ranimant tout à coup, fit tomber une vive lumière sur les traits pâles de Raoul, et elle retourna bien vite sur ses pas pour les contempler encore une fois. Ses yeux étaient ouverts, et elle regarda fixement ces miroirs de l’âme, qui avaient si longtemps réfléchi la tendresse et l’amour, et qui étaient maintenant ternes et sans expression, et elle fut dans la situation de l’avare qui ne retrouve plus son trésor où il l’avait secrètement placé.

Pendant tout le reste de la nuit, Ghita veilla près du corps de son amant, tantôt penchée sur lui avec une tendresse que rien ne pouvait affaiblir, tantôt assiégeant le ciel de ses prières. Personne ne s’éveilla pour l’interrompre au milieu du bonheur étrange qu’elle goûtait en s’acquittant de ce pieux devoir, ou pour blesser sa sensibilité par un air de surprise, ou par les sarcasmes d’un esprit grossier et vulgaire. Avant que le jour parût, elle ferma les yeux de Raoul de ses propres mains, lui couvrit le corps d’un drapeau français qu’elle trouva sur le rocher, et s’assit près de lui, image de la patience et de la résignation, attendant le moment où d’autres mains viendraient la remplacer pour les derniers soins à donner à ses restes. Comme catholique, elle trouvait une sainte consolation dans cette partie sublime de la croyance de son église qui consiste à prier pour les morts.

Winchester fut le premier qui s’éveilla. En ouvrant les yeux, il parut surpris de la situation dans laquelle il se trouvait ; mais un regard jeté autour de lui lui rappela tout ce qui s’était passé. Il s’avança vers Ghita pour lui demander des nouvelles de Raoul ; mais, frappé de l’expression de sa physionomie, il jeta un coup d’œil vers le lit, et la vue du drapeau qui couvrait le corps du défunt lui apprit la vérité. Ce n’était pas le temps de se reprocher d’avoir trop dormi, ou d’adresser le même reproche à d’autres ; il se contenta d’éveiller sans bruit tous ses compagnons, et ils se levèrent avec le même silence et le même respect que s’ils eussent été dans une chapelle.

Carlo Giuntotardi demanda alors aux vainqueurs le corps du défunt, et Winchester ne vit aucune raison pour le lui refuser. On le plaça sur un canot, et on le transporta à terre, où tous ceux qui restaient sur le rocher l’accompagnèrent. Environ une heure après leur départ, le sirocco arriva, armé de toute sa force, poussa les vagues de la mer par-dessus l’îlot aux ruines, et quand elles se furent retirées, il n’y restait aucune trace du sang qui y avait été répandu, ni le moindre vestige qui rappelât le Feu-Follet et les événements qui venaient de se passer.

En arrivant aux pieds du Scaricatojo, les matelots formant l’équipage du gig de Winchester construisirent une espèce de civière sur laquelle ils placèrent le corps du défunt, et, ne voulant pas laisser cette œuvre de charité imparfaite, ils le portèrent eux-mêmes jusqu’à la demeure de la sœur de Carlo Giuntotardi. Le cortège qui les suivait s’accrut à mesure qu’ils avançaient, Ghita étant connue et respectée de tous les habitants de ces hauteurs ; et quand il arriva dans la rue de Santa-Agata, il était composé d’une centaine de personnes.

L’édifice en ruines qui couronne encore aujourd’hui une des hauteurs voisines était alors une communauté religieuse, et l’influence de Carlo Giuntotardi suffit pour obtenir que Raoul Yvard y reçût les honneurs funèbres. Son corps fut déposé trois jours et trois nuits dans la chapelle de ce monastère ; des messes y furent célébrées pour le repos de son âme, et enfin il fut enterré dans le cimetière du couvent, pour y rester jusqu’à ce que le son de la dernière trompette l’en rappelle.

Il existe dans le cœur de l’homme une étrange disposition à refuser à un homme vivant des éloges qu’on lui accorde volontiers après sa mort. Quoique nous pensions que l’envie et la calomnie qui marchent à sa suite, sont des vices particulièrement démocratiques, c’est-à-dire que la démocratie est le sol sur lequel ils prennent le plus de développement, cependant il y a beaucoup de raisons pour croire que la nation dont nous tirons notre origine se distingue entre toutes sous ce rapport. Ce qui arriva plus tard à Napoléon après son emprisonnement et sa mort, fut alors le partage de Raoul Yvard, toute proportion gardée. Après avoir été un objet de détestation générale sur toute l’escadre anglaise, il y devint tout à coup l’objet d’un intérêt général. Dès qu’il fut mort et qu’on ne le craignit plus, on vanta ses talents comme marin, on admira son caractère chevaleresque, et l’on porta au ciel son courage indomptable. Winchester, Mac Bean, O’Leary et Clinch suivirent son convoi funèbre. Ils avaient prouvé qu’ils en étaient dignes, mais leur exemple fut suivi par beaucoup d’autres qui n’avaient pas les mêmes droits. Les uns, n’ayant jamais vu cet aventurier si célèbre, voulaient du moins voir son cercueil ; les autres désiraient pouvoir dire qu’ils avaient assisté à ses obsèques ; un grand nombre espéraient entrevoir la jeune fille dont l’amour innocent et romanesque avait été depuis quelques jours le sujet de toutes les conversations dans l’escadre anglaise. Il en résulta que les restes du jeune corsaire furent portés au tombeau par un nombreux cortège qui produisit dans le petit hameau de Santa-Agata une sensation extraordinaire. Ghita fit peu d’attention à ces marques extérieures et tardives de respect ; elle ne songeait qu’à offrir ses prières au ciel pour le salut de l’âme de celui qu’elle avait tant aimé.

Andréa Barrofaldi et Vito Viti figurèrent aussi dans cette cérémonie funèbre. Le dernier avait eu grand soin de dire à quiconque avait voulu l’entendre, quelle liaison intime il avait eue avec sir Smit, qui, au lieu d’être regardé comme un imposteur, était alors honoré comme un héros. Il fut même cause d’une petite difficulté, lorsqu’il fut question de régler l’ordre et la marche du cortège, en demandant que les armes cédassent le pas à la toge, cedant arma togœ ; bien convaincu que si le vice-gouverneur occupait la place d’honneur, le podestat ne pouvait manquer d’être à son côté. L’aiffaire fut arrangée à la satisfaction d’Andréa, sinon tout à fait à celle de Vito Viti : le vice gouverneur marcha en tête du cortège entre Winchester et Carlo Giuntotardi, et le podestat dut se contenter de telle place qu’il put trouver.

Pour dire la vérité, Nelson ne fut pas très-fâché de la manière dont cette affaire s’était terminée. Quand il apprit le courage déterminé avec lequel Raoul s’était défendu sur les rochers, et la noble générosité qui avait marqué sa conduite en différentes occasions, il sentit un regret magnanime de sa mort ; mais il aurait regretté encore davantage qu’il se fût échappé ; et malgré le désir qu’il avait eu qu’on capturât le lougre, il fut charmé d’être sûr que ce bâtiment ne pourrait plus nuire au commerce anglais ; enfin, au bout de quelques jours, l’opinion générale fut que le Feu-Follet, son commandant et son équipage, avaient eu la fin qui attend assez ordinairement les corsaires.

Comme de raison, tous ceux qui avaient pris part à l’affaire des rochers des Sirènes, et qui y avaient survécu, retirèrent quelque avantage du succès qu’ils avaient obtenu. L’Angleterre manque rarement au devoir d’accorder des récompenses méritées, surtout dans sa marine. Lorsque le célèbre capitaine Cook revint de ses deux premiers voyages, ce ne fut point pour être persécuté ou négligé, mais pour être comblé d’honneurs et jouir de sa gloire. Nelson savait apprécier le courage et l’esprit entreprenant, dont il donnait lui-même l’exemple dans toute sa conduite. Tout ce qu’il pouvait faire pour sir Frédéric Dashwood était de donner à son nom une place honorable sur la liste de ceux qui avaient péri dans le combat. Son héritier prit le deuil, donna tous les signes extérieurs de chagrin que la bienséance exigeait, et se réjouit tout bas d’avoir le titre de baronnet, avec un revenu annuel de six mille livres sterling.

Lyon fut nommé capitaine de la Terpsichore, et, à dater de ce moment, il cessa de regarder la chasse qu’il avait donnée au Feu-Follet comme une chose peu profitable. Archibald Mac Bean le suivit sur cette frégate, ayant devant les yeux des visions de parts de prises qui se réalisèrent dans le cours de quelques années.

Winchester succéda à Lyon dans le commandement du Ringdove, et, par suite de cette promotion, Griffin et Yelverton devinrent naturellement premier et second lieutenants de la Proserpine. Toutes ces nominations avaient été faites dans la matinée d’un jour où Cuff avait été invité à dîner tête à tête avec l’amiral.

— J’avais deux raisons pour désirer de causer avec vous aujourd’hui, Cuff, lui dit Nelson quand le dessert eut été mis sur la table et que les domestiques se furent retirés ; l’une est de vous parler de la place de troisième lieutenant qui est encore vacante sur votre bord, l’autre est de vous demander un aide-master pour Berry, capitaine du vaisseau amiral. — Vous vous souvenez que quelques hommes de votre équipage ont été reçus à bord du Foudroyant, avant que vous fussiez de retour ici.

— Oui, Milord, et je vous dois bien des remerciements de l’excellent accueil qui leur a été fait. L’affaire avait été chaude sur les rochers, et les pauvres diables avaient grand besoin d’être radoubés.

— J’espère qu’ils l’ont été complètement ; du moins, je sais qu’on ne manque de soin pour personne sur ce bord. — Il se trouvait parmi eux un aide-master qui n’est plus tout à fait un jeune homme, et qui, d’après ce que j’apprends, ne paraît pas devoir aller plus loin. On a dit à mon capitaine qu’il possède des qualités qui en font précisément l’homme qu’il lui faut, et je lui ai promis de vous en parler. — Ne le cédez pas, si vous avez quelque raison pour désirer de le garder ; cependant il me dit qu’il peut vous donner en échange trois excellents matelots de première classe.

Cuff cassait quelques noisettes, et il parut embarrassé pour répondre. Nelson s’en aperçut, et il s’imagina que le capitaine de la Proserpine ne se souciait pas de céder son aide-master.

— Je vois ce que c’est, dit-il en souriant. Eh bien, nous nous passerons de lui, et vous garderez M. Clinch. Je sais qu’on ne renonce pas volontiers à un bon officier, et si Hotham m’avait demandé la même chose quand je commandais l’Agamemnon, je crois qu’il aurait pu siffler longtemps avant de l’obtenir. Ce sera bien le diable si nous ne trouvons pas quelque part un aussi bon aide-master.

— Ce n’est pas cela, Milord : Clinch est à votre disposition, quoique je regarde comme impossible de trouver un homme qui puisse mieux remplir sa place. Mais j’espérais qu’après la manière dont il vient de se comporter dans cette dernière affaire, et attendu ses longs services, il aurait pu obtenir le grade de troisième lieutenant de la Proserpine.

L’amiral montra de la surprise, et ne parut pas même très-content de cette observation.

— Je conviens, Cuff, répondit-il, qu’il paraît un peu dur de laisser un pauvre diable douze à quinze ans sans avancement. J’avais une dizaine d’années de moins que ce M. Clinch quand je fus nommé capitaine. — Oui, cela paraît dur, et pourtant je ne doute guère que cela ne soit juste : j’ai rarement vu un midshipman ou un aide-master oublié si longtemps de cette manière, sans qu’il l’eût mérité par quelque grand défaut. — Nous devons, avant tout, songer au bien du service, Cuff.

— Je conviens de tout cela, Milord ; j’espérais pourtant que sa conduite récente pourrait faire oublier son faible.

— S’il y a des raisons pour l’oublier, je les entendrai volontiers.

Cuff lui raconta alors toute l’histoire de Clinch, et il eut grand soin d’y faire entrer l’épisode de Jane. C’était une corde qui vibrait toujours dans l’esprit de Nelson, et l’avancement de Clinch était déjà décidé avant que le capitaine eût terminé son récit. L’amiral envoya ordre à son secrétaire de préparer la commission de Clinch, et Cuff eut le plaisir de l’emporter dans sa poche quand il retourna sur son bord. L’amirauté confirma toutes les nominations faites par Nelson, et Clinch devint ainsi troisième lieutenant de la Proserpine. Cette promotion le fit redevenir ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être ; il devint un modèle de tempérance, donna plus de soin à sa mise, et en moins de six mois il gagna l’estime et l’affection de tous les officiers. Au bout d’un an, la Proserpine fut envoyée en Angleterre, et la bonne Jane fut enfin récompensée de sa constance en devenant mistress Clinch. Mais Cuff ne borna pas là ses bons offices. Il réussit à obtenir pour Clinch le commandement d’un cutter, et celui-ci ayant pris, au bout d’un mois, un bâtiment corsaire, après un combat dont le succès fut chaudement disputé, il fut nommé commandant d’un brick. Il fut encore plus heureux à bord de ce bâtiment ; car ayant attaqué, pendant un calme, avec ses canots, une belle corvette française, il s’en rendit maître à l’abordage. Il est vrai qu’elle n’avait que la moitié du nombre d’hommes qu’il lui aurait fallu pour que son équipage fût au complet, mais ce n’en était pas moins une excellente prise, et on lui en donna le commandement pour récompense. Tout cela se passa en moins de trois ans après sa nomination au grade de troisième lieutenant. Quelques années après, ayant fait plusieurs autres prises pendant une longue croisière, et ayant capturé une forte corvette, il fut nommé capitaine de corvette[1]. — Depuis ce temps, nous l’avons perdu de vue.

Cuff ayant été envoyé, quelques jours après son retour, dans le golfe de Gênes, saisit cette occasion pour reconduire dans l’île d’Elbe le vice-gouverneur et le podestat. Ils y avaient été précédés par la renommée de leurs exploits. Le bruit général était qu’ils avaient pris part personnellement au combat dans lequel Raoul Yvard avait perdu le vie ; et comme il n’y avait à Porto-Ferrajo personne pour le démentir, plusieurs personnes allèrent jusqu’à croire que Vito Viti avait tué le corsaire de sa propre main. Le podestat fut assez discret pour ne jamais parler de cette affaire que de manière à la laisser enveloppée d’une ombre mystérieuse, ce qui fut attribué à sa modestie. En un mot, le podestat se vit, dans sa petite île, placé au nombre des héros, par un de ces accidents étranges qui font quelquefois arriver un homme à la renommée, à sa surprise autant qu’à celle des autres.

Ithuel ne reparut en Amérique que quelques années après, et quand il y arriva il apporta avec lui plusieurs millions de dollars qu’il avait gagnés personne ne pouvait dire ni où ni comment, et il ne jugea jamais à propos d’entrer dans aucun détail sur ce point. Il employa son argent à acheter des terres, épousa une veuve, et devint plus puritain que jamais. Il vit encore en ce moment, et est généralement connu comme un actif abolitionniste[2], la principale colonne d’une société de tempérance, et la terreur de tous les malfaiteurs comme juge de paix.

Il ne nous reste qu’un mot à dire de Ghita. Peu de liens l’attachaient alors à la vie. Cependant elle continua à rester avec son oncle jusqu’à la mort de celui-ci, et à cette époque elle se retira dans un couvent, pour y passer tout son temps à faire des prières pour l’âme de Raoul. Elle n’est morte que très-récemment ; et jusqu’à sa dernière heure elle ne fut occupée que des pratiques de piété qu’elle croyait pouvoir être utiles au salut éternel de l’homme qu’elle avait aimé dans sa jeunesse, au point de craindre elle-même un instant d’oublier pour lui ce qu’elle devait à son créateur.


fin du feu-follet.

  1. Commander Il n’y a point de grade de capitaine de frégate en Angleterre ; après le grade de commander on devient capitaine de vaisseau.
  2. On appelle ainsi dans les États-Unis ceux qui demandent l’abolition de l’esclavage des nègres. (Note du traducteur.)