Le Feu (Les Médailles d’argile)

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Société du Mercure de France (p. 20-21).
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LE FEU



Rentre. Je ne vois plus ton visage. Rentrons.
Il est trop tard déjà pour s’asseoir au perron
Où la mousse est humide et la pierre mouillée.
La serrure tend à nos mains sa clef rouillée ;
La porte s’ouvrira toute grande pour nous
Avec un bruit d’accueil que le soir fait plus doux ;
Plus tard le gond rétif et le loquet rebelle
Grinceraient, car toute demeure garde en elle,
Taciturne, invisible et qui vit en secret,
Une âme que l’on blesse ou que l’on satisfait.
Obéis à son ordre et cède. Sois pieuse
A cette âme éloquente, humble et mystérieuse
Qui t’appelle. Sais-tu si quelque esprit divin
N’habite pas la pierre où se tourmente en vain
Son angoisse ? Es-tu sûr qu’il ne vive
Plus rien de l’arbre dans la poutre et la solive
Qui craquent sourdement et semblent s’étirer ?

Quelqu’un t’attend dans l’ombre et te regarde entrer.
Va vers lui. L’âtre clair ébauche dans son rire
Équivoque le masque à demi d’un Satyre
Qui se crispe, s’efface et soudain reparaît.
Ce tison rouge, c’est sa bouche qui rirait ;
Cette flamme lui mit aux tempes deux oreilles ;
La bûche chante avec un bruit rauque d’abeilles
Et le feu tour à tour gronde et murmure et tord
Des pampres embrasés autour des cornes d’or.
La figure sylvestre, indécise et camuse
Tour à tour se recule et tour à tour s’accuse.
La voici qui s’éteint, la voici qui décroît
Et qu’il n’en reste plus, éparse devant toi,
Qu’un peu de cendre grise où rougeoie une braise ;
Les abeilles ont fui et la ruche s’apaise,
Mais si tu veux revoir le masque qui t’a ri
Et que l’essaim bourdonne innombrable, il suffit,
Pour les faire sortir de la flamme nouvelle,
De jeter à la cendre où couve l’étincelle,
Une à une, dans l’âtre, en offrande au Sylvain,
Des écorces de hêtre et des pommes de pin.