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Le Fils de Lagardère (théâtre)

La bibliothèque libre.
Le Fils de Lagardère (théâtre)
suite du Bossu ; drame en 4 actes et 11 tableaux, précédés d’un prologue

Le
Fils de Lagardère
SUITE DU BOSSU
DRAME
en quatre actes et onze tableaux
précédés d’un prologue
Tiré du roman de MM. PAUL FÉVAL fils et A. d’ORSAY
PAR
PAUL FÉVAL Fils
PARIS
SOCIÉTE D’ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES
Librairie Paul Ollendorf
50, CHAUSSÉE D’ANTIN, 50

1908
Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays,
y compris la Suède et la Norvège.


LE FILS DE LAGARDÈRE
SUITE DU BOSSU
DRAME EN QUATRE ACTES ET ONZE TABLEAUX
PRÉCÉDÉS D’UN PROLOGUE
Représenté pour la première fois, sur le théâtre de la Comédie Populaire.

PERSONNAGES
Le Comte de LAGARDÈRE.
PHILIPPE, sergent aux
gardes-françaises
Ces deux rôles peuvent être joués par le même artiste
MM. Valnet-Charlet.
Le Français.
COCARDASSE
Morlac.
PEYROLLES
Berne.
DE FONTY, capitaine de chevau-légers
Liabel.
HÉLOUIN
Cromlimk.
CHAVERNY
Gravier.
KNAUSS, chef des Spadassins
Smits.
PASSEPOIL
Sylvain.
BONIFACE, garde-française, fils de Passepoil
Launay.
PICAVEZ, aubergiste
A. Petit.
DE TRESMES, capitaine de gardes-françaises
Noury.
LOUIS XV
Resse.
GERMAIN, valet
Bernis.
MALIVET, chevau-léger
Georget.
LE PICARD.
L’ESPAGNOL.
Spadassins
Delmont.
UN REÎTRE
Germont.
CHAMPAGNE, postillon
Moutier.
ligne vide
Comtesse BLANCHE de Lagardère
Mmes Rainville.
BATHILDE de Wendel
Laforgère.
FLOR, marquise de Chaverny
M. Girard.
OLYMPE, sa fille
Mignot.
MATHURINE, femme de Passepoil
De Maus.
BRIGITTE, servante d’Auberge
Danjou.
DAME BÉNARDINE
Arnold.
UN PAGE
Varennes.
PREMIÈRE BOURGEOISE
Verneuil.
DEUXIÈME BOURGEOISE
Loisier.
UN VALET, UN LAQUAIS, UN GARDE-FRANÇAISE, UN PRÉVOT,
PREMIER ET DEUXIÈME REÎTRE, OFFICIERS, SEIGNEURS, SOLDATS,
PRÉVOTS, TROMPETTES, TAMBOURS, FIFRES, REÎTRES,
GENS DU GUET, FLAMANDS, FLAMANDES, DAMES.

PROLOGUE en 1729. — PIÈCE 16 ans après.

LE FILS DE LAGARDÈRE
SUITE DU BOSSU


PRO​LOGUE


PREMIER TABLEAU
La Résurrection de M. de Peyrolles.

Le théâtre est séparé en deux parties inégales, celle de gauche n’occupe qu’un tiers de la scène, elle représente le cabinet de travail de mademoiselle Bathilde de Wendel. Celle de droite, prenant le reste du théâtre représente le salon, (style Louis XV) du Comte de Lagardère.


Scène PREMIÈRE

BATHILDE, GERMAIN, dans la partie droite du théâtre
BATHILDE, assise sur le canapé à droite.

Que fait en ce moment madame la Comtesse ?

GERMAIN.

Madame la Comtesse reçoit madame la Marquise de Chaverny qui vient d’arriver passer quelques jours auprès d’elle.

BATHILDE.

Quelques jours.

GERMAIN.

Cela semble contrarier mademoiselle ?

BATHILDE.

Je n’aime pas l’envahissement de l’hôtel par des étrangers.

GERMAIN.

Les de Chaverny ne sont point des étrangers pour la famille de Lagardère, Madame la Marquise est une ancienne amie de madame la Comtesse.

BATHILDE.

Je sais. Une bohémienne qui, paraît-il, dansait et chantait sur les places publiques ?

GERMAIN.

Le Marquis de Chaverny a jugé mademoiselle Flor digne de devenir sa femme. Ils sont mariés depuis quatre ans. Une adorable petite fille, mademoiselle Olympe, est née de ce mariage, et c’est monsieur le Comte de Lagardère qui en a été le parrain.

BATHILDE, se levant.

Avez-vous exécuté les ordres que je vous ai donnés ?

GERMAIN.

Quand sept heures sonneront, Bourguignon et Baptiste seront allés prendre celui que vous avez désigné et l’auront conduit en bas, les yeux bandés.

BATHILDE.

Bien. Vous me l’amènerez aussitôt dans ce cabinet, à côté. (Elle désigne la gauche) par le petit escalier.

GERMAIN.

Oui mademoiselle.

À ce moment Peyrolles entre mystérieusement dans le compartiment de gauche et s’assied près de la table.
BATHILDE.

Je n’ai pas besoin, Germain, de vous recommander le plus grand silence sur la venue de ce visiteur mystérieux.

GERMAIN.

J’ai l’habitude de respecter les secrets auxquels veut bien me faire l’honneur de m’initier mademoiselle de Wendel.

BATHILDE.

Merci mon bon Germain, je n’ai plus besoin de vos services. Allez.

Germain sort.

Scène II

BATHILDE, PEYROLLES.
Seule, Bathilde ouvre la porte qui communique avec le compartiment dans lequel se trouve Peyrolles et recule stupéfaite, le voyant installé dans un fauteuil.
BATHILDE.

Monsieur de Peyrolles !

PEYROLLES.

Ah ! pas ce nom, je te prie.

BATHILDE.

C’est juste ! Monsieur de Puyberta !

PEYROLLES.

À la bonne heure. Ferme cette porte. M. de Peyrolles est mort depuis sept ans, et n’existe plus que pour la vengeance à venir.

BATHILDE, fermant la porte de communication.

Toujours le même mystère ?

PEYROLLES, riant.

Puisque je suis mort.

BATHILDE.

Comment faites-vous pour pénétrer jusque dans cette partie des appartements sans que personne vous surprenne ?

PEYROLLES.

Je connais cet hôtel de Nevers, mieux que ceux qui l’occupent aujourd’hui, je l’ai beaucoup fréquenté du temps où Monseigneur le Prince de Gonzague en était le propriétaire.

BATHILDE.

Le prince de Gonzague ? Celui qui a été tué en duel par le comte de Largardère ?

PEYROLLES.

Oui ! Il y sept années déjà, dans les fossés de Caylus. Sept années que ces misérables Cocardasse et Passepoil, me précipitèrent en Seine, d’où je parvins à me sauver en me débarrassant de la pierre que ces gredins m’avaient attachée au cou, avec trop de précipitation pour qu’elle y tint solidement. Mais, ne parlons pas de cela pour l’instant. Je me vengerai de M. de Lagardère et de ses acolytes, je te le jure. Et ta présence en cette maison où je suis parvenu à te faire entrer comme dame de compagnie n’est point étrangère au but que je me suis proposé d’atteindre. Mais, assieds-toi là, à mes côtés, et prête-moi toute ton attention.

BATHILDE, s’asseyant.

Vous m’avez recueillie au chevet de mon père mort, je suis une chose créée par vous, je suis votre esclave, parlez.

PEYROLLES.

Bien !… Bathilde, tu es ambitieuse ?

BATHILDE.

Oui !…

PEYROLLES.

As-tu quelquefois rêvé être riche, immensément riche, pouvoir répandre l’or à pleines mains, dominer, être la reine des fêtes qui se donneraient dans cet hôtel, au lieu d’en être l’humble servante ?

BATHILDE, rayonnante.

Commander ! dominer ! Oui ! J’ai rêvé cela.

PEYROLLES.

Eh ! bien, ton rêve, va bientôt se réaliser.

BATHILDE.

Moi ? je pourrais être puissante aussi ?

PEYROLLES.

Oui ! As-tu exécuté les ordres que je t’ai donnés, lors de notre dernière entrevue ?

BATHILDE, sombre.

À propos du fils de M. de Lagardère ?

PEYROLLES.

Oui.

BATHILDE.

Je les ai exécutés.

PEYROLLES.

Bien. Il se pourrait que d’ici quelques jours voire même quelques heures, le comte de Lagardère eût rendu sa belle âme à Dieu !

BATHILDE.

Que dites-vous ?

PEYROLLES, se levant.

Sur mon ordre, tu as su te faire bien venir de Blanche de Nevers. Je veux dire de madame la Comtesse de Lagardère ?

BATHILDE.

Hier encore elle me disait m’aimer comme sa fille.

PEYROLLES.

Eh ! bien, M. le Comte tué, leur enfant disparu…

BATHILDE.

Disparu, leur enfant ?

PEYROLLES.

Ne m’interromps donc pas. Je me charge d’amener la bonne comtesse à faire de toi sa légataire universelle.

BATHILDE.

Y pensez-vous ?

PEYROLLES.

Depuis que je t’ai recueillie des mains de ton père mourant. Continue mon œuvre de vengeance, chère enfant, et la fortune de ces gens-là sera ta récompense Et je serai vengé !… bien vengé !…

BATHILDE.

Un crime ! C’est un crime que vous méditez sur ce pauvre petit être inoffensif, qui me presse dans ses bras roses, qui m’appelle sa petite mère !

PEYROLLES.

Est-ce que tu te mettrais à avoir du cœur ? Je ne t’ai pourtant pas élevé à cela.

BATHILDE.

Laissez-moi ! Vous me rendez folle !

PEYROLLES.

Soit ! Je te laisse !… (Fausse sortie) Mais écoute-moi bien, ma chère Bathilde ; cet enfant est le dernier rejeton d’une famille maudite ! Il est condamné ! Il mourra ! Si ce n’est par toi, ce sera par un autre !… Tu m’entends ? Je veux qu’il meure !… comme son père… parce que son père a tué ! Et que les enfants doivent porter en ce monde la responsabilité des crimes du père… Allons, apaise tes scrupules, et au revoir…

Il sort par la porte de gauche.

Scène III

BATHILDE, seule.

Si ce n’est par moi, ce sera par un autre ! Oui !… il faut que cet enfant disparaisse ! mais il n’est pas nécessaire qu’il meure !…

Elle passe dans le compartiment de droite. Gagnant à droite, Blanche et Flor entrent par le fond.

Scène IV

BLANCHE DE LAGARDÈRE, FLOR DE CHAVERNY, BATHILDE.
BLANCHE.

Que tu es bonne, ma chère Flor, de m’avoir amené notre filleule !

FLOR.

Cette demoiselle, qui atteint aujourd’hui sa troisième année, nous a déclaré, à M. de Chaverny et à moi, qu’elle voulait, pour son anniversaire, rendre visite à son fiancé, le jeune Philippe de Lagardère. Et il a fallu céder. Cette petite est entêtée.

BLANCHE, souriant.

Comme toi !

FLOR.

Comme moi, si tu le veux ! Aussi n’ai-je pas hésité à franchir la distance qui sépare Lagny de Paris et à venir présenter mes devoirs à Monsieur mon gendre.

BLANCHE.

Qui lui-même est en train de jouer avec sa gouvernante sur la Place Royale. Ma chère Bathilde, soyez donc assez aimable pour envoyez Germain prévenir Philippe que mademoiselle Olympe de Chaverny, sa fiancée, vient, tout exprès pour lui, de faire le voyage de Lagny à Paris.

BATHILDE.

Oui, madame.

Elle sort par le fond à droite.

Scène V

BLANCHE, FLOR.
FLOR.

Tu parais beaucoup aimer mademoiselle de Wendel.

BLANCHE, s’asseyant sur le canapé et invitant Flor à faire de même.

C’est une excellente créature, une pauvre orpheline qui allait mourir de misère et que mon cher mari s’est empressé de recueillir, sur la recommandation d’un de ses vieux camarades.

FLOR.

Je lui trouve l’œil faux. Elle ne vous regarde jamais en face.

BLANCHE.

Je t’assure que tu te trompes. Elle est bonne, douce, compatissante, serviable et ce qui me la fait aimer par-dessus tout, c’est qu’elle adore notre petit Philippe. Mais parlons un peu de toi, ma bonne Flor ; depuis six mois que je ne t’ai vue.

FLOR.

De moi ?… Soit, je suis la plus heureuse des femmes ! J’ai un mari qui fait ce que je veux et une fille qui nous fait marcher à la baguette. Ah ! ton fils peut se préparer à filer droit avec la petite femme que nous lui préparons.

Scène VI

Les Mêmes, LE COMTE HENRI DE LAGARDÈRE.
LAGARDÈRE, qui a paru au fond.

Croyez bien, chère madame de Chaverny que le fils que nous lui ménageons ne le lui cédera en rien sous le rapport de la volonté.

FLOR, lui serrant la main.

Il est têtu ?

LAGARDÈRE.

Comme un baudet. Exemple : Germain vient de le ramener de sa promenade. Aussitôt qu’il a aperçu votre Olympe il l’a accaparée et lui a dit : À dada ! Mademoiselle Olympe ne comprenait pas tout d’abord ce que désirait son jeune fiancé. Alors, pour se faire comprendre, monsieur Philippe s’est mis à quatre pattes et dès qu’il a été en la posture obligée, il a contraint votre fille à lui sauter gaillardement sur le dos en lui criant : À dada, comme papa !… C’est la première fois que je vois un fiancé se présenter ainsi à sa future femme… Comment se porte Chaverny ?

FLOR.

À merveille ! Il ne nous a pas accompagnées parce qu’il termine les comptes de ses fermiers, mais il viendra nous rejoindre à Paris dans trois jours.

LAGARDÈRE.

Cet excellent ami !

FLOR.

Et vous, monsieur le comte ?

LAGARDÈRE, tenant Blanche dans ses bras.

Moi ; je suis tellement heureux auprès de ma Blanche adorée, que les peines, les malheurs, les angoisses terribles dont ma vie errante a été traversée m’apparaissent dans un lointain vague, confus, voilé d’un brouillard, qui chaque jour s’épaissit davantage. Tout aux joies profondes que me donne ma chère femme, j’en suis arrivé à me demander, si, autrefois, j’ai vraiment souffert mes maux, et si je n’ai pas toujours été aussi heureux que je le suis maintenant !

BLANCHE.

Mon cher Henri ! le présent efface le passé.

LAGARDÈRE.

Et notre union a été bénie. Nous avons un de ses anges, au doux sourire, aux yeux d’azur, qui rayonne et illumine notre foyer et met dans nos deux cœurs un divin enchantement.

BLANCHE.

C’est toi, mon Henri, qui revis en ce chérubin !

FLOR.

Pourquoi ne paraissez-vous pas a la Cour, où votre absence a paraît-il été remarquée ?

LAGARDÈRE.

Parce que nous vivons blottis dans notre bonheur. Que nous importent le bruit, les rumeurs de la foule indifférente ? Nous sommes avares de nos joies, jaloux de nos cœurs et vivons en parfaits égoïstes pour nous et pour l’enfant !

FLOR.

Oui, vous viviez absolument heureux dans cette solitude que vous vous êtes créée.

GERMAIN, entrant du pan coupé.

Monsieur Cocardasse désirerait parler à monsieur le Comte.

LAGARDÈRE.

Cocardasse ? qu’il entre.

Germain introduit Cocardasse.

Scène VII

Les Mêmes, COCARDASSE.
COCARDASSE, au fond.

Compagnie et société, tout ensemble !

LAGARDÈRE.

Entre, mon brave, et viens saluer madame la Marquise de Chaverny.

COCARDASSE.

Monsieur le Comte, quand Cocardasse Junior, il a dit compagnie et société, cela embrasse toute l’assemblée présente. Je suis nonobstant heureux d’offrir mes hommages à madame la Marquise et à madame la Comtesse, comme à deux braves dames qu’elles sont.

FLOR, passe devant.

Vous êtes toujours aimable, monsieur Cocardasse.

COCARDASSE.

Capédédious ! madame la Marquise, si toutes les femmes en disaient autant que vous, je ne me verrais pas dans la cruelle nécessité de venir présenter mes adieux à mon péquiou Parisien.

Blanche remonte derrière le canapé et vient 4.
LAGARDÈRE.

Tu pars ?

COCARDASSE.

Oui ! je m’espatrie ! Je quitte la France et même l’étranger, si je le puis.

BLANCHE.

Et pour quel motif cette grave résolution, monsieur Cocardasse ?

COCARDASSE.

Pour des motifs auxquels Cupidon, le dieu de l’Amour, il n’est point étranger, chère madame.

LAGARDÈRE.

Amoureux ? À ton âge.

COCARDASSE.

Dans le Méridiou, monsieur le Comte, le cœur ne vieillit jamais.

FLOR.

Je croyais, maître Cocardasse, d’après certains on-dit, que vous étiez plus sensible aux sourires de la dive bouteille qu’à ceux de madame Vénus.

COCARDASSE.

Aux temps jadis d’autrefois, oui madame. Mais la nature des hommes, elle est aussi changeante que les eaux de la Garonne. Ainsi, j’avais pour ami, pour inséparable, cette fougasse de Passepoil. Eh bien, la coquinasse, il a changé tout comme moi de manière de voir. Lui, qui n’aimait que le cotillon de la femme, n’aime plus que le jus de la treille ; et moi, qui n’accordais mes faveurs qu’à ce sang généreux de la vigne, je me suis laissé subjuguer, fasciner, éblouir, par les appas d’une créature suave, angélique et supérieure.

LAGARDÈRE.

C’est à cause de cette femme, que tu veux t’expatrier ?

COCARDASSE, soupirant.

Oui ! à cause d’elle !

LAGARDÈRE.

Elle te résiste ?

COCARDASSE.

Au contraire ! Elle est sur le point de céder à mes instances, et c’est devant cet aboutissement final que je recule aujourd’hui.

LAGARDÈRE.

Je ne te comprends pas.

COCARDASSE.

C’est que ce n’est pas une femme ordinaire que madame Passepoil !

BLANCHE, s’asseyant sur le canapé.

Eh ! quoi, la femme de votre ami… ?

COCARDASSE.

Précisément ! Depuis six ans que le pauvre il est marié, je me suis mis à chérir sa moitié. Du reste, je m’en suis ouvert à Passepoil ; je lui ai dit : Amable, j’adore ton épouse ! Il m’a répondu. — Je suis tranquille, ma moitié a de la vertu plus que tu n’as de l’amour ! — Va bien ! que je lui ai dit. — Et en effet, cela a bien été pendant cinq années. La citadelle a résisté à tous mes assauts les plus impétueux ! Il faut vous dire que c’est une personne batie comme la Vénus de Crotone, une véritable csculpture de M. Puget ! Elle vous a des bras… oh ! quels bras ! des z’hanches ! ah ! quelles z’hanches ! on pourrait se mettre à califourchon dessus. Ce Passepoil a toujours eu des idées développées.

BLANCHE.

Enfin ?

COCARDASSE.

Enfin, madame, durant la sixième année, qui est celle présente, le marbre s’anima, la glace se fondit, les bourrades de cette créature esplendide furent moins repoussantes. Et je sentis enfin se produire, à mon profit, un changement soudain dans les bonnes manières de cette agréable personne. C’est alors que je me dis : — Cocardasse, qu’est-ce que tu vas faire ?… Tu vas trahir l’amitié ? Tu vas embraser de tes feux cette mère de famille qui t’a accepté comme parrain de son rejeton ? Tu vas semer le déshonneur dans cette Académie de l’escrime qui est une des première de Paris ?… Tu ne feras pas cela ! Et pour ramener à la vertu cette fille d’Êve prête à manger le restant de la pomme entamée, jadis, par mademoiselle sa mère, tu t’éloigneras d’elle, et tu partiras pour le bout du monde, si le monde possède un bout.

LAGARDÈRE, se levant et allant à lui.

C’est très bien cela, Cocardasse !

BLANCHE.

Oh ! oui, très bien !

COCARDASSE.

Voilà comme nous sommes, nous autres enfants du Méridiou.

GERMAIN, annonçant du fond, pan coupé.

Monsieur Amable Passepoil désirerait parler à monsieur Cocardasse.

COCARDASSE.

Té !… il a deviné que j’étais chez vous.

LAGARDÈRE.

Qu’il entre !…

Scène VIII

Les Mêmes, PASSEPOIL, du fond 3.
PASSEPOIL.

Pardon, monsieur le Comte, pardon, mesdames !…

LAGARDÈRE.

Qui vous amène chez moi, maître Passepoil ?

PASSEPOIL.

Monsieur le Comte, vous êtes marié, vous me comprendrez !… Je donnais une leçon d’estoc tout à l’heure dans mon académie, quand Mathurine, c’est ma femme… une créature adorable.

COCARDASSE, soupirant.

Trop adorable !

PASSEPOIL, continuant.

Quant Mathurine se précipite entre mon épée et celle de l’élève à qui je donnais leçon. — Amable, me crie-t-elle, plus de leçons, ferme ta salle ! Le deuil entre dans notre maison !

BLANCHE, se levant ainsi que Flor.

Ah ! mon Dieu !

PASSEPOIL.

Explique-toi, lui réponds-je. — Elle continue — Cocardasse, l’ineffable Cocardasse nous abandonne.

COCARDASSE.

Elle a dit l’ineffable !

PASSEPOIL.

Elle l’a dit !

COCARDASSE.

Doux ange !

PASSEPOIL.

Et elle a continué. — En ce moment il est allé faire ses adieux à M. et à madame la Comtesse de Lagardère ! Alors, je suis accouru jusqu’ici, je me suis permis de me faire annoncer chez M. le Comte, et je dis à Cocardasse : Ingrat, que t’ai-je donc fait pour que tu m’abandonne ?… Tu dois me le dire, cela s’impose.

COCARDASSE.

Tu ne m’as rien fait du tout, Amable.

PASSEPOIL.

Eh bien, alors ? Nous étions si heureux dans mon ménage, avec toi dans le milieu !

COCARDASSE.

Trop dans le milieu !…

LAGARDÈRE.

Cocardasse, il faut expliquer à Passepoil la noble cause de ton départ.

BLANCHE.

Elle n’est qu’à louer.

FLOR.

Combien peu agiraient comme vous !

PASSEPOIL.

J’attends !

COCARDASSE.

Amable, tu sais que j’aime ta femme d’un fol amour.

PASSEPOIL.

Je le sais ! Et même elle t’a toujours repoussé avec une telle cruauté, que nombre de fois je me suis laissé aller à lui dire : — Mathurine, ne sois pas si résistante ; tu désoles notre bon ami Cocardasse !

COCARDASSE.

Ah ! le brave ! Eh bien, Amable, ton épouse est sur le point de suivre ton conseil.

PASSEPOIL.

Que dis-tu ?

COCARDASSE.

Elle commence à trouver qu’elle m’a assez résisté.

PASSEPOIL.

Vrai ?… Eh bien, je m’en doutais un peu.

LAGARDÈRE.

Comment cela ?

PASSEPOIL.

Depuis quelque temps, elle était devenue très aimable avec moi !… beaucoup plus aimable qu’avant. Alors je me suis dit : — Il se passe quelque chose d’extraordinaire dans mon ménage.

COCARDASSE.

Cette chose straordinaire c’était le commencement de sa défaite. Et comme je ne veux pas qu’il soit dit que jamais j’ai fait couler une larme à mon péquiou prévôt Passepoil, je préfère m’espatrier.

PASSEPOIL.

Ah ! que c’est bien ! que c’est grand ! que c’est héroïque ! n’est-ce pas monsieur le Comte ?… N’est-il pas vrai, mesdames ?

LAGARDÈRE.

Oui, c’est antique !

BLANCHE.

C’est superbe !

FLOR.

C’est sublime !

PASSEPOIL.

Eh bien ! Cocardasse, ne t’en va pas !

COCARDASSE.

Y songes-tu ?

PASSEPOIL.

Reste ! je t’en supplie ! Je le sens ! Je me passerai plutôt de Mathurine que de toi !

COCARDASSE.

Non ! non !

PASSEPOIL, le pressant.

Mon vieux Cocardasse !

COCARDASSE.

Non, Amable !… Pour l’honneur de ton jeune fils Boniface, il faut que je parte !

PASSEPOIL.

Pour l’honneur de mon fils ?

COCARDASSE.

Qui est mon filleul !…

PASSEPOIL.

C’est bien ! J’aurai fait tout ce qu’il fallait pour te retenir et Mathurine n’aura rien à me reprocher.

COCARDASSE.

Je vais reprendre du service. Et j’espère que mon péquiou Parisien et monsieur le Marquis de Chaverny voudront bien favoriser ma rentrée dans les armées royales.

LAGARDÈRE.

Tu peux compter sur nous, mon vieux camarade.

GERMAIN, entrant du fond 4.

Il y a là un homme qui insiste pour parler en particulier à monsieur le Comte.

LAGARDÈRE.

En particulier ?

GERMAIN.

Il a, prétend-il, à remettre à monsieur le Comte une lettre de la plus haute importance.

LAGARDÈRE.

Ma chère Blanche, et vous Flor, veuillez me laisser recevoir cet homme. Mes chers amis, désolé de vous congédier.

COCARDASSE.

Comment donc, mon péquiou, ne te gêne pas avec nous, fais comme chez toi !

BLANCHE.

Viens Flor.

FLOR, se retournant.

À tout à l’heure, monsieur le Comte.

BLANCHE.

Passez par ici, messieurs.

PASSEPOIL.

Monsieur le Comte. (À Cocardasse, l’arrêtant.) Cocardasse !

COCARDASSE, se retournant.

Hein ?

PASSEPOIL, suppliant.

Reste avec nous !

COCARDASSE, levant les bras.

Non ! oh non !

Tous sortent par la droite.

Scène IX

LAGARDÈRE, GERMAIN, puis MATHIAS KNAUSS.
LAGARDÈRE, à Germain.

Fais entrer cet homme.

Germain sort fond et introduit Knauss vêtu en paysan, couvert de poussière.
KNAUSS.

Ouf ! que chaleur ! Ah ! bon Dieu de bon Dieu ! je fonds !

Germain sort fond.
LAGARDÈRE.

Tu as une lettre à me remettre, mon garçon ?

KNAUSS.

C’est bien à monsieur le comte Henri de Lagardère que je parle ?

LAGARDÈRE.

Oui, mon ami.

KNAUSS.

Alors, c’est bien à vous. J’arrive de Lagny.

LAGARDÈRE.

De Lagny ?

KNAUSS, mystérieusement.

À franc étrier, sur la grise, qu’est à moitié fourbue, pour vous remettre une lettre, en secret, de la part de M. de Chaverny.

LAGARDÈRE.

Du Marquis ?

KNAUSS.

Y m’a ben recommandé de ne pas vous la remettre devant vot’ femme. Vot’ femme n’est point là ? Bon ! je vous la remets.

Il lui donne la lettre.
LAGARDÈRE, examinant le cachet.

Ce sont bien ses armes. « Lion d’or lampassé et couronné de lys », que peut-il me vouloir ?

KNAUSS.

Y me l’a point dit.

LAGARDÈRE, lisant.

« Mon cher Comte, je viens d’être gravement offensé. J’ai sous un prétexte quelconque envoyé ma femme à Paris, où je dois me rencontrer ce soir, à huit heures, sur l’Esplanade des Invalides avec mon adversaire le Chevalier de Pombignac. Je compte absolument sur vous pour être mon second. Donc, à huit heures, ce soir, mon cher Henri, croyez en ma sincère amitié. — Marquis de Chaverny. »

KNAUSS.

Je dois aller attendre M. le Marquis à la barrière et lui donner la réponse de monsieur le Comte.

LAGARDÈRE.

Je n’ai pas le droit de lui refuser aide et au besoin protection. Va au-devant de ton maître, mon garçon, et dis-lui que la chose est entendue, qu’il peut compter sur moi !…

KNAUSS, s’inclinant.

Oh ! M. le Marquis va être bien content.

Il sort.

Scène X

LAGARDÈRE, seul, puis BATHILDE.
LAGARDÈRE.

Singulier rendez-vous !… et singulière heure pour une rencontre. Mon devoir est de n’y pas manquer. (À ce moment on voit entrer Bathilde dans le compartiment de gauche. Elle s’assied près de la table et écrit. Lagardère regardant la lettre :) C’est bien son écriture et ses armes. Il n’y a pas à douter.

Il sort par la droite.

Scène XI

BATHILDE, à gauche, puis GERMAIN.
BATHILDE.

Ce Peyrolles a tout empire sur moi… mais il ne me fera pas commettre un crime !… L’enfant ne mourra pas. Je l’ai résolu.

On frappe à la porte de gauche.
BATHILDE, se levant.

C’est lui !…

GERMAIN, paraissant à gauche.

L’homme est là, mademoiselle !

BATHILDE.

Personne ne l’a vu pénétrer dans l’hôtel ?

GERMAIN.

Personne.

BATHILDE.

C’est bien ! Introduisez-le !

Germain sort à gauche. Bathilde prend un masque de velours qu’elle se met sur la figure, puis va à la porte de gauche prendre la main de M. Hélouin que l’on voit paraître les yeux bandés conduit par Germain qui se retire aussitôt.

Scène XII

BATHILDE, MONSIEUR HÉLOUIN.
BATHILDE, l’attirant par la main.

Ne craignez rien, monsieur.

HÉLOUIN.

En acceptant les étranges conditions de ce rendez-vous, j’ai prouvé que je ne craignais rien.

BATHILDE, qui est allée fermer au verrou la porte de communication.

Vous pouvez enlever votre bandeau.

HÉLOUIN, découvrant ses yeux.

Merci ! (L’apercevant masquée.) Oh ! oh ! non seulement j’ignore où je suis, mais je ne saurai même pas à qui je m’adresse.

BATHILDE.

Monsieur, le mystère dont je m’entoure vous semblera moins étrange quand je vous aurai dit qu’un crime est sur le point d’être commis, qu’à tout prix je veux empêcher ce crime et que vous seul pouvez m’aider en cette circonstance.

HÉLOUIN.

Moi !

BATHILDE.

J’ai entendu parler de vous, monsieur Hélouin. Je sais que vous êtes un homme savant, honnête et discret. C’est pour cela que je me suis adressée à vous.

HÉLOUIN.

Vous connaissez les gens qui doivent accomplir le crime dont vous me parlez ?

BATHILDE.

Oui, monsieur.

HÉLOUIN.

Eh ! bien, madame, il me semble que le meilleur moyen serait de les dénoncer à la justice.

BATHILDE.

Non ! Ils sont puissants et le crime se commettrait quand même !

HÉLOUIN.

Alors, je vous écoute.

BATHILDE, lui faisant signe de s’asseoir à droite.

On veut se débarrasser d’un enfant pour capter son héritage. Cet enfant semblera s’éteindre peu à peu, il mourra empoisonné à l’aide d’une poudre que chaque jour on mêle à ses aliments, et qui ne laisse aucune trace.

HÉLOUIN.

La poudre de succession ! Je la connais ! On s’en sert beaucoup en ce moment.

BATHILDE.

Vous êtes un chimiste habile, un praticien distingué, monsieur Hélouin, et je viens vous demander de m’aider à sauver le pauvre petit être condamné.

HÉLOUIN.

Qui est chargé de verser le poison ?

BATHILDE.

Moi ?

HÉLOUIN.

Vous ?

BATHILDE.

Celui qui me commande est maître de ma vie ! Il me tient en sa puissance ! Il m’étreint ! Je vous dis qu’il m’est impossible de lui résister.

HÉLOUIN.

Dans deux jours, faites prendre chez moi, par un homme sûr, une boîte qui contiendra une poudre absolument semblable, en apparence, à celle qui vous aura été donnée par l’assassin. Cette poudre a la vertu de plonger celui qui l’absorbe dans un état voisin de la mort !… Si voisin même que je défie le plus habile Esculape de ne pas croire à l’arrêt complet de la vie.

BATHILDE.

Ensuite ?

HÉLOUIN.

Le corps de l’enfant sera porté au cimetière. Il vous faudra, dans la nuit qui suivra l’enterrement, pénétrer dans ce cimetière, entrer dans le caveau, où il sera déposé, ouvrir la bière, vous emparer du corps inerte et froid et le transporter chez moi, où je me chargerai de le rappeler à la vie. Vous sentez-vous le courage de faire tout cela ?

BATHILDE.

Oui ! Combien faut-il de temps pour que votre poudre produise son effet ?

HÉLOUIN.

Douze jours pendant lesquels celui qui l’absorbe a tous les symptômes d’une fièvre dévorante.

BATHILDE.

Souffre-t-il ?

HÉLOUIN.

Non. Il semble se consumer sans qu’aucune douleur l’atteigne. Il s’éteint… ou paraît s’éteindre… lentement jusqu’au jour où il prend toutes les apparences de la mort !…

BATHILDE, le regardant en face.

Et vous me jurez qu’il revient à la vie ?

HÉLOUIN, tendant la main.

Je le jure !

BATHILDE.

C’est bien ! Quelle somme d’argent me réclamerez-vous pour cela ?

HÉLOUIN.

Aucune !… Je vous aide à sauver une créature, cela me suffit.

BATHILDE.

Merci, monsieur ! Rattachez ce bandeau sur vos yeux et partez… on va vous guider !

HÉLOUIN.

Vous avez bien fait de vous adresser à moi, madame.

BATHILDE.

J’ai consulté mon cœur, il m’a conseillé.

Hélouin met le bandeau sur ses yeux et est entraîné par Germain qui a paru sur un appel de Bathilde.
BATHILDE, après avoir fermé la porte sur Hélouin.

Il sera sauvé !…


Rideau.


DEUXIÈME TABLEAU
Mort d’un héros.

L’Esplanade des Invalides la nuit. Au fond la grille de l’hôtel ; à droite des arbres formant un petit bois. À gauche, quelques arbres également, mais disposées de façon à laisser une large éclaircie qui permet de voir Paris au lointain avec ses feux. Un réverbère éclaire la scène.


Scène XI

PEYROLLES et KNAUSS, venant de la droite,
puis LE GUET.
KNAUSS, entrant du premier plan droite.

C’est ici ?

PEYROLLES, avançant prudemment.

C’est ici !

KNAUSS.

L’endroit est admirablement choisi !

PEYROLLES.

Oui !… À cette heure-ci les abords de l’hôtel des Invalides sont déserts.

KNAUSS, écoutant à droite au fond.

Hé ! là voilà qui vient vous démentir.

PEYROLLES.

En effet ! J’entends des pas.

KNAUSS, tout à coup prêtant l’oreille.

Silence !…

PEYROLLES.

Qu’y a-t-il ?

KNAUSS.

Le Guet !

PEYROLLES.

Dissimulons-nous derrière les arbres ! (Ils se rejettent à droite, deuxième plan, et se dissimulent. Le Guet traverse au fond venant de droite, et disparaît à gauche.) Nous voilà tranquilles pour une heure au moins.

KNAUSS, après avoir été s’assurer de la sortie du Guet, venant à Peyrolles.

Êtes-vous certain au moins qu’il viendra ?

PEYROLLES.

Oui !

KNAUSS.

S’il s’était ravisé ?

PEYROLLES.

Pourquoi ?

KNAUSS.

Sait-on ? Cette histoire de duel entre le marquis de Chaverny et le chevalier de Pombignac, — histoire que vous avez fort ingénieusement inventée, j’en conviens — aura pu lui paraître louche !

PEYROLLES.

Non ! j’ai trop bien imité l’écriture et la signature, du Marquis pour qu’il puisse se douter de quoi que ce soit !… Tes hommes ?

KNAUSS, montrant les arbres.

Ils sont la !

PEYROLLES.

Tu es sûr d’eux ?

KNAUSS.

Comme de moi-même. Ce sont les plus fieffés bandits que jamais Paris ait renfermés dans son sein.

PEYROLLES.

Tu as un signal pour les appeler ?

KNAUSS.

Un vulgaire coup de sifflet !

PEYROLLES, passant 1.

Donne-le.

Knauss siffle. On voit aussitôt apparaître par toutes les issues les figures hétéroclites des reîtres.

Scène XII

PEYROLLES, KNAUSS, LE PICARD, L’ESPAGNOL, REÎTRES.
PEYROLLES.

Ça, mes maîtres, approchez !

Tous l’entourent.
PEYROLLES.

Vous êtes tous, hommes d’épée ?

TOUS, frappent sur leurs rapières.

Tous.

LE PICARD.

Moi de faux !

L’ESPAGNOL.

Moi de couteau !

PEYROLLES.

Il va sans dire que vous êtes tous braves ?

Murmuré des reîtres qui font un mouvement en tirant à demi leur rapière du fourreau.
KNAUSS.

Comment ne pas l’être quand on est dix contre un.

PEYROLLES.

Or ça, écoutez-moi. Vous savez que vous allez avoir affaire à un homme… à un seul…

LE PICARD.

Nous le savons. Knauss nous a mis au courant.

L’ESPAGNOL, dédaigneusement.

Et nous sommes dix pour cette belle action d’éclat ? mon couteau suffirait.

PEYROLLES.

L’homme que vous allez attaquer vous vaut tous les dix.

LES REÎTRES.

Ah ! Ah ! Ah !

Ils rient.
PEYROLLES, à Knauss.

Tu ne leur as donc pas nommé celui que nous attendons ?

KNAUSS.

Je n’y ni pas pensé.

PEYROLLES.

C’est Henri de Lagardère !

TOUS, reculant.

Lagardère !…

PEYROLLES.

Êtes-vous toujours décidés ?

LE PICARD, après s’être concerté avec les reîtres.

Êtes-vous toujours prêt à donner à chacun de nous les cinquante livres promises par Knauss ?

PEYROLLES.

Oui, après la besogne faite.

LE PICARD.

Alors, nous sommes décidés.

TOUS.

Décidés.

PEYROLLES.

Attention donc !

Il regarde à gauche en observant.
KNAUSS.

Les épées nues le long de la cuisse, les couteaux et les poignards dans la manche. Toi, le Picard, attention à ta faux et le moment venu, vise aux jambes, par derrière naturellement.

LE PICARD.

Sois tranquille.

KNAUSS.

Toi l’Espagnol, apprête-toi à lui lancer ton couteau, et vise au cœur.

L’ESPAGNOL.

Monsieur sera content.

On entend sonner huit heures. — Tous remontent au fond à droite.
PEYROLLES, qui a regardé à gauche.

Ah !

KNAUSS, allant à lui.

Quelqu’un ?

PEYROLLES, regardant toujours.

Oui ! J’aperçois une ombre qui se détache dans la plaine, du côté de la Seine.

KNAUSS.

Ce doit être lui !

PEYROLLES.

C’est lui ! Je le reconnais à sa marche résolue. (À lui-même.) Ah ! cette fois, Lagardère, tu es bien à moi ! (Aux reîtres.) Attention !

KNAUSS, remontant.

Prenez les positions indiquées derrière les arbres.

Tous se cachent à droite.
KNAUSS.

Moi je reste pour lui présenter monsieur de Pombignac.

Tous se sont dissimulés à droite derrière les arbres, Peyrolles les suit. Knauss remonte vers la grille.

Scène XIII

Les Mêmes, cachés, LAGARDÈRE, KNAUSS.
LAGARDÈRE, entrant de gauche voyant Knauss, qui s’avance.

Oh ! une ombre.

KNAUSS, ôtant son feutre.

Salut et longue vie !

LAGARDÈRE, de même.

Vous pareillement.

KNAUSS.

Viendriez-vous, monsieur de la part de monsieur le Marquis de Chaverny ?

LAGARDÈRE.

De sa part ? Non pas, puisqu’au contraire je croyais le rencontrer en cet endroit.

KNAUSS.

Il n’est point arrivé. Je l’attends moi-même.

LAGARDÈRE.

Seriez-vous le chevalier de Pombignac, avec lequel il a eu paraît-il un différent à Lagny ?

KNAUSS.

Non, monsieur, je ne suis que son témoin. Mais le chevalier est là, à deux pas, attendant pour se montrer que les conditions de la rencontre soient réglées.

LAGARDÈRE.

Permettez-moi de me montrer étonné, monsieur, de l’heure choisie pour ce duel.

KNAUSS.

M. de Pombignac a des démêlés avec notre belle justice et ne peut, pour l’instant, se montrer de jour à Paris.

LAGARDÈRE.

Singulière explication.

KNAUSS.

Voilà qu’il va être huit heures un quart.

LAGARDÈRE.

M. de Chaverny est d’ordinaire de la plus grande exactitude.

KNAUSS.

Je ne demande qu’à vous croire, monsieur, mais voulez-vous me permettre, en l’attendant, de vous présenter M. de Pombignac ?

LAGARDÈRE.

J’allais vous le demander.

KNAUSS, criant tout à coup en faisant volte face.

À moi Pombignac !…

Tous les retires bondissent autour de Lagardère.
LAGARDÈRE, faisant un saut en arrière et mettant l’épée à la main.

Un guet-apens !

Le combat commence.
PEYROLLES, un masque sur le visage.

Hardi ! Et tenez ferme !

LAGARDÈRE, tout en ferraillant.

C’est donc toi le maître assassin ? Ah ! je te connaîtrai !

PEYROLLES.

Quand tu seras tombé seulement.

LAGARDÈRE.

Lâche… (Un reître pousse un cri terrible et tombe.) Un de moins.

PEYROLLES, à Knauss, voyant Lagardère qui remonte.

Coupez-lui la retraite !

KNAUSS.

Veille le Picard !

Le Picard, sa faux en mains, passe derrière Lagardère qui a fait un bond en avant.
UN REÎTRE.

À toi. Lagardère !

Il se fend sur lui.
LAGARDÈRE, d’une voix forte.

J’y suis !

Il l’étend roide.
LE PICARD.

Et moi aussi !

Il lui lance dans les jambes un coup de faux.
LAGARDÈRE, poussant un cri et tombant sur ses genoux.

Ah !…

KNAUSS.

Il est à nous !…

LAGARDÈRE, maîtrisant sa douleur et se redressant.

Pas encore !…

Il court à la grille, s’y accroche de la main gauche, et l’épée haute, tient tête aux assaillants.
PEYROLLES.

Sangdieu ! à la rescousse ! Et tous en même temps !

Ils foncent sur lui, deux reîtres tombent atteints.
LAGARDÈRE, toujours se battant, à Peyrolles.

Mais dis-moi donc qui tu es, misérable ?

PEYROLLES.

Patience ! Tu le sauras dans un instant !

Deux reîtres tombent encore.
KNAUSS.

À toi, l’Espagnol !

L’ESPAGNOL.

Ça y est !

Il lui lance son couteau. Lagardère atteint fléchit.
LAGARDÈRE.

Ah ! lâches ! lâches ! à coups de couteau !

Il se tient de la main gauche à la grille et combat désespérément de la droite. Tout à coup, son bras fléchit et retombe inerte le long de son flanc.
KNAUSS.

C’est ton dernier effort.

LAGARDÈRE.

Tu mens, bandit !

Il recommence à se battre à genoux, deux reîtres roulent sur le sol, puis, tout d’un coup, Lagardère pousse un cri et tombe en roulant à terre.
KNAUSS.

Enfin !

PEYROLLES.

Arrachez-lui son épée !

Les reîtres se précipitent sur Lagardère.
LE PICARD, tenant l’épée.

C’est fait !

PEYROLLES.

Maintenant, éloignez-vous ! (Les reîtres se mettent à l’écart, s’approchant de Lagardère et ôtant son masque.) Tu as désiré me connaître, Lagardère ? Regarde-moi !

LAGARDÈRE.

Peyrolles !…

PEYROLLES.

Ah ! ah ! Tu me croyais mort, n’est-ce pas ? Et c’est moi qui te tue !… Jadis tu as dit : après les valets, le maître. Je te réponds aujourd’hui : Le maître d’abord, les valets ensuite !

LAGARDÈRE, faisant un effort et se soulevant à demi.

Ah ! bandit ! (Il se relève tout à fait. Tous se reculent instinctivement, Peyrolles comme les autres.) Une épée ! une !…

Il est étouffé par le sang, retombe et meurt.
PEYROLLES, se redressant.

Enfin ! Lagardère est mort ! Aux autres maintenant !…


Rideau.

FIN DU PROLOGUE

ACTE PREMIER


TROISIÈME TABLEAU
Le camp d’Ostende.

La lisière d’un camp, aux environs d’Ostende. Tentes à droite et au fond. À gauche le commencement d’un bois. Au lever de rideau, la scène est encombrée de soldats de toutes armes. Gardes françaises, gardes du corps, gendarmes, cheveau-légers, mousquetaires gris et noirs, soldats des compagnies franches aux vêtements hétéroclites et aux allures louches. Tous, vont et viennent ; quelques-uns s’occupent à nettoyer leur armes, à astiquer leur buffleteries, d’autres sont assis, causant et buvant. D’autres jouent. Parmi toute cette soldatesque, des seigneurs, des grandes dames de Paris, bourgeois, bourgeoises, flamands, circulent également causant entre eux ou avec des officiers et regardent curieusement ce qui les entoure. Aspect mouvementé et bruyant.


Scène PREMIÈRE

DE FONTY, UNE DAME, BONIFACE, Garde-francaise, et MALIVET, chevau-léger, jouant aux dés à l’entrée d’une tente à droite, dont l’intérieur est praticable, Soldats, officiers, seigneurs, grandes dames, bourgeois, bourgeoises, flamands, flamandes.
MALIVET, jetant ses dés.

Quatre et trois !

BONIFACE.

Tous les dix ! (Ceux qui les entourent poussent une exclamation admirative.) Oh !

UNE DAME, à de Fonty avec lequel elle cause.

C’est fort curieux un camp ! mais il n’ont pas l’air bien terrible, vos soldats ?

DE FONTY.

Ils ne le sont que devant l’ennemi, belle dame !

LA DAME.

Et conduits par vous, monsieur de Fonty.

DE FONTY.

Ma modestie me force ; malgré tout, à l’avouer madame. À la dernière bataille…

LA DAME.

Fontenoy ?

DE FONTY.

À Fontenoy, oui belle dame. Je puis dire, sans me vanter, que j’ai en partie décidé de la victoire.

BONIFACE, qui a entendu.

En partie… Tu entends ?

DE FONTY, il remonte avec la dame.

Figurez-vous…

MALIVET.

Il ne s’abîme jamais, le beau de Fonty ?

BONIFACE.

Tout pour lui. Rien pour les autres. Ah ! il est connu pour ça dans toute l’armée !

Ils continuent à jouer. Deux bourgeoises escortent un jeune Garde-Française.
PREMIÈRE BOURGEOISE.

Eh bien, petit frère, je suis contente d’avoir vu ça ! Le camp d’Ostende. Je ne m’en faisais aucune idée.

DEUXIÈME BOURGEOISE.

Moi, je suis contente, surtout de t’avoir trouvé en bonne santé !… Mon fieu.

LE GARDE-FRANÇAISE.

Merci, m’man ! merci sœurette !

Ils passent et sortent. Tous les autres personnages sauf les soldats continuent leur promenade et sortent de différents côtés.
MALIVET, se levant et jetant son cornet.

Décidément, Boniface, tu as trop de chance !

BONIFACE, de même.

Mes dés ne sont cependant pas pipés !

MALIVET.

On serait tenté de le croire !

BONIFACE, se campant devant lui.

Malivet !…

MALIVET, de même.

Boniface !…

BONIFACE.

Vous insultez dans ma personne, le corps des Gardes-Françaises !

MALIVET.

Les chevau-légers sont capables de leur tenir tête !

BONIFACE.

À cheval ?

MALIVET.

Et à pied aussi !

BONIFACE.

As-tu pas vu ce mauvais cavalier !

MALIVET.

Va donc, fantassin de deux sous.

On les entoure. On veut les retenir.
BONIFACE.

Ah ! mais tu ne me fais pas peur !

MALIVET.

Toi non plus !

BONIFACE.

Et quand tu voudras, je serai ton homme !

MALIVET.

Mais, tout de suite !

Ils vont pour se mettre en garde. À cet instant, on entend, partant du bois, à gauche, deux coups de feu, tirés presque simultanément.
BONIFACE, tombant.

Ah ! Je suis mort !

TOUS, se précipitant.

Boniface !

MALIVET.

Ce n’est pas moi, qui l’ai tué !

BONIFACE, sur son séant.

Si, c’est toi !…

MALIVET.

Je n’ai pas d’armes à feu.

BONIFACE.

Enfin, je ne me suis pas blessé tout seul.

MALIVET.

Tu es blessé ?

BONIFACE.

Je dois l’être. (Il se tâte.) Je ne sais pas où, mais je dois l’être.

MALIVET, montrant la gauche.

C’est de ce petit bois, là, que les coups de feu son partis.

BONIFACE, debout.

Non, décidément je ne le suis pas. Mais qui les a tirés ces coups de feu, fusils ou pistolets.

Scène II

Les Mêmes, PHILIPPE, puis COCARDASSE.
PHILIPPE, un lapin à la main.

Parbleu, c’est moi ! j’ai tué un lapin.

TOUS.

Belle-Épée !

BONIFACE.

Philippe !

PHILIPPE.

Oui ! notre gracieuse Majesté, le roi Louis XV, s’étant occupée avec la plus grande sollicitude de ne pas assurer le bien vivre de ses pauvres soldats, force leur est bien de se l’assurer par eux-mêmes.

BONIFACE.

Le fait est qu’on se serre pas mal le ventre, ici.

PHILIPPE.

Eh ! bien, Boniface, ce soir tu ne te le serreras pas. Nous mangerons ensemble mon lapin.

COCARDASSE, qui vient d’entrer par le bois.

Capédédious ! Manger mon lapin ?

PHILIPPE.

Votre lapin ?

COCARDASSE.

Dame ! puisque c’est moi que je l’ai tué !

Il prend le lapin par la queue.
PHILIPPE.

Voulez-vous lâcher ça ?

COCARDASSE.

Non !

PHILIPPE.

Alors…

Il tire le lapin.
COCARDASSE, de même.

Ah ! sangdioux !

PHILIPPE, donnant une secousse.

Aïe donc !

COCARDASSE, la queue du lapin en main.

Il ne me laisse que la queue.

PHILIPPE.

C’est trop encore.

COCARDASSE.

Cornebiou ! le pitchoun il a de l’aplomb !

PHILIPPE.

C’est vous, l’ancien, qui paraissez en avoir joliment ! J’en appelle à tout le monde ici !

MALIVET.

Jugeons-les !… Accusés, répondez.

PHILIPPE.

C’est le lapin qui a commencé.

COCARDASSE.

C’est vrai !… Il m’est apparu, tout d’abord…

PHILIPPE.

Non, à moi.

COCARDASSE.

À moi !

BONIFACE, passant entre eux.

Expliquez-vous séparément.

Cocardasse et Philippe parlent ensemble.
COCARDASSE.

Voilà ! Moi, j’étais sous bois, à dix pas de la bête, je la guettais depuis plus d’un quart d’heure.

PHILIPPE.

Voilà ! j’étais sur la route à quelques pas de l’animal, je l’observais depuis un instant.

BONIFACE, se bouchant les oreilles.

Eh ! là ! Eh ! là, on ne vous comprend pas. Parlez l’un après l’autre.

COCARDASSE.

Soit ! moi le premier… J’étais donc sous bois… À dix pas de la bête…

PHILIPPE.

Et moi sur la route, à peu près à la même distance ; je tire sur mon lapin.

COCARDASSE.

Vous voulez dire sur mon lapin ! moi aussi, je tire !

BONIFACE.

Ensemble ? Alors c’est simultanément que vous avez tiré ?

PHILIPPE.

Pas du tout !

COCARDASSE.

Rien ne prouve que le pitchoun, il ait touché l’animal !

PHILIPPE.

Et vous, qui le prouve ?

COCARDASSE.

As pas pur ! J’ai mes preuves. Où le visiez-vous ?

PHILIPPE.

À la tête !

COCARDASSE.

Et moi à la croupe ; vérifiez !

BONIFACE, examinant le lapin que lui donne Philippe.

Il est frappé à la croupe et à la tête !

COCARDASSE.

C’est bien cela ! j’avais mis deux balles dedans mon pistolet !

PHILIPPE.

Monsieur, si, à votre accent, je ne comprenais que vous êtes du midi de la France, ce qui est une excuse, je vous dirais que vous déguisez la vérité !

COCARDASSE.

Sangdious ! mon péquiou, tu mériterais que je te fisse payer cher cette offense.

PHILIPPE.

Je ne la payerais pas. Et c’est vous qui encaisseriez. En attendant, c’est moi qui mangerai le lapin !

COCARDASSE.

Après moi, s’il en reste !

BONIFACE.

À moins que vous ne le mangiez ensemble.

COCARDASSE.

Comment cela ?

BONIFACE.

Voilà ! vous allez tirer une botte, sans effusion de sang. Le premier qui piquera l’autre aura droit à la provende !

COCARDASSE.

Tope !… Mais pourquoi sans effusion de sang.

PHILIPPE.

Parce que mon ami ne veut pas que j’envoie dans l’autre monde un brave soldat comme vous.

COCARDASSE.

M’envoyer dans l’autre monde, vous ?… Qué ! vous seriez le premier !

PHILIPPE.

Je suis tellement certain que c’est moi qui aurai le lapin que je vous invite par avance à le manger en ma compagnie.

COCARDASSE.

Toi, le péquiou ? Sangdious ! (Dégainant et gagnant la gauche.) Allons Pétronille, en garde, ma belle ! et fais en sorte de confondre ce jeune habeleur !

On forme le cercle.
PHILIPPE, gagnant à droite.

À nous, mon brave !

COCARDASSE.

À nous ! (Tombant en garde.) Mordioux !

Il baisse l’épée.
PHILIPPE.

Prenez donc garde, je vais vous toucher.

COCARDASSE, le regardant.

Ah ! capédédious !

PHILIPPE.

Mais défendez-vous donc !

COCARDASSE.

Cet œil !… Ce visage !… Je n’avais pas remarqué d’abord.

PHILIPPE.

Qu’est-ce qui vous prend ?

COCARDASSE.

Oh ! non ! non ! il n’y a pas de ressemblance pareille.

PHILIPPE.

Une ressemblance ?

BONIFACE, à Cocardasse.

Bon ! vous voilà comme papa.

COCARDASSE, à Boniface.

Votre papa ?

PHILIPPE.

Qui prétend que j’ai certains points de visage avec le feu comte de Lagardère.

COCARDASSE.

Certains points ? Mais, c’est tous les points qu’il devrait dire. Même œil, même bouche, même nez.

BONIFACE.

C’est bien ce que dit papa.

COCARDASSE.

Mais, qui est donc votre papa ?

PHILIPPE.

Son père est simplement la première lame de Paris. Il tient une académie, rue de l’Arbre-Sec, et a nom ; Amable Passepoil.

COCARDASSE, à part.

Amable Passepoil. (À Boniface.) Et ta mère s’appelle alors la belle Mathurine Passepoil ?

BONIFACE.

Oui, monsieur.

COCARDASSE, rengainant son épée.

Mais alors tu es mon filleul !…

BONIFACE.

Votre filleul, moi ?

COCARDASSE, ouvrant ses bras.

Eh ! oui, sangdious ! Dans mes bras ! Boniface, reçois l’étreinte de Cocardasse junior.

BONIFACE, tombant dans ses bras.

Junior ! Ah ! mon parrain !…

PHILIPPE.

Cocardasse, vous, monsieur, l’illustre Cocardasse ?

COCARDASSE, revenant au centre.

En chair et en os ! Ah ! Pécaïre ! J’en pleure !… (À Boniface.) Ton père, il t’a souvent parlé de moi, pas vrai ?

BONIFACE.

Il ne faisait que ça, quand il vous croyait vivant.

COCARDASSE.

Il me croit mort ! Ah ! Brave Passepoil ! quel cœur ! Et ta mère ? la belle Mathurine, comment va-t-elle ?

BONIFACE.

Elle engraisse, maman.

COCARDASSE.

Encore !… Quelle doit être superbe ! je l’ai bien aimée, va !

BONIFACE.

Vraiment ?

COCARDASSE, montrant son doigt.

Et il s’en est fallu de ça, que ce ne soit moi qui fusse ton père.

PHILIPPE.

Monsieur Cocardasse, à partir de cet instant, je ne vous dispute plus le lapin. Il est à vous.

COCARDASSE.

Non, mon péquiou, je vous le cède.

PHILIPPE.

Et moi, je vous le recède.

COCARDASSE.

Mais, puisque mon filleul nous a condamnés à le manger ensemble.

PHILIPPE.

C’est parbleu ! vrai ! (Criant.) Eh là ! maître Picavez ?

PICAVEZ, accourant.

Sergent Belle-Épée ?

PHILIPPE.

Ah ! vous étiez-là ?

PICAVEZ.

Toujours là, Picavez.

PHILIPPE.

Emportez cet enfant de la garenne ; dites à votre servante de l’accommoder ; et qu’il soit prêt, ce soir, sur le coup de huit heures, avec de la sauce pour trois. Tu en seras, Boniface.

BONIFACE.

Ah ! quel malheur ! Je ne peux pas ! Je suis de service.

COCARDASSE.

Ne te désole pas, ma caillou. Je mangerai ta part. Cela me permettra de boire un coup de plus à la santé de mon petit prévôt Passepoil. (Appel de tambours et de trompettes à droite.)qu’es aquò ?

Tous remontent vers le fond.
PHILIPPE.

C’est la prise d’armes ! Pour distraire les parisiens et les parisiennes qui viennent nous contempler comme des bêtes curieuses ! Mais, moi, j’ai la permission de n’y point paraître, accordée par M. de Tresmes, mon cher capitaine !

COCARDASSE.

Moi, j’appartiens aux compagnies franches ! Pas de service !

Tous les soldats prennent leurs mousquets ou leurs épées.
BONIFACE.

Allons, camarades, à la parade ! Par le flanc gauche… auche !… En avant… arche !…

Ils sortent par la droite sur un nouvel appel de tambours et de trompettes. Philippe et Cocardasse au fond les regardent s’éloigner, et disparaissent un instant.

Scène III

PEYROLLES, KNAUSS, venant du bois de gauche, deuxième plan, puis PHILIPPE, COCARDASSE.
PEYROLLES, à Knauss, lui désignant le fond.

Oui ! c’est lui ! c’est ce Cocardasse maudit. Tu as bien fait, Knauss, de m’écrire que tu l’avais enfin découvert.

KNAUSS.

Alors, depuis vingt ans, votre haine ne s’est pas assouvie.

PEYROLLES.

Assouvie !… Ma haine !… Jamais !… Tu m’as aidé à tuer le maître. Je retrouve le premier de ses valets, à son tour !… Il doit mourir comme son maître est mort !

KNAUSS, les voyant venir.

Prenez garde, le voici qui revient.

PEYROLLES.

Je le tiens donc aussi, celui-là.

Ils sortent par la gauche.
PHILIPPE.

Ah ! monsieur Cocardasse, mon bon maître Passepoil m’a souvent parlé de vos exploits.

COCARDASSE.

Oui ! J’en commis quelques-uns ! Té vé ! Vous avez eu du bonheur de tomber entre les mains de Passepoil !… Après moi, c’est la première lame de l’Univers et de quelques autres pays.

PHILIPPE.

Comme élève et presque comme enfant.

COCARDASSE.

Presque comme enfant ? Il en aurait fait un séparément à la belle Mathurine ?…

PHILIPPE.

Non ! mais ensemble, ils m’ont recueilli, ils m’ont élevé, ils m’ont appris le métier des armes, ils ont fait de moi un homme.

COCARDASSE.

Ah ! Vivadious ! c’est bien cela. Et comment vous nommez-vous, mon jeune ami ?

PHILIPPE, s’asseyant sur un escabeau, à droite.

Philippe !

COCARDASSE.

Qué !… C’est un joli nom de baptême, ça. Et l’autre ?… celui de votre famille créatrice ?

PHILIPPE.

L’autre… inconnu au régiment !

COCARDASSE.

Alorsse, pour lorsse, vous ne savez pas qui vous êtes.

PHILIPPE.

Ma foi !… non !… J’avais cinq ans, à peu près, quand je fus recueilli dans un naufrage, par de bons vieux pêcheurs de Saint-Valéry-en-Caux : Comment diable étais-je venu échouer sur leur plage ?… C’est ce qu’ils ignoraient : Une nuit pendant une tempête, ils avaient entendu des appels désespérés. À la lueur des éclairs, ils avaient aperçu un homme luttant contre la mer déchaînée. Ce malheureux tenait un enfant au-dessus des vagues monstrueuses. Le pêcheur s’élança dans une barque et parvint à me saisir !

il se lève.
COCARDASSE.

Cet homme, c’était sans doute, votre père ?

PHILIPPE.

Je ne sais. C’était le jour, de la saint Philippe. De là, le nom que je porte… Les deux vieux pêcheurs me prirent, m’adoptèrent et… et voilà tout ce que je sais de moi !… J’ai passé ma vie à être recueilli.

COCARDASSE.

Mais comment entrâtes-vous en contact avec les Passepoil ?

PHILIPPE.

Oh ! c’est bien simple : Après la mort des braves gens de Saint-Valéry, me trouvant seul, — j’avais douze ans alors. — Je partis pour Paris. Il y avait deux heures à peine que je déambulais de rue en rue dans la grand’ville, de carrefour en carrefour, le nez au vent et les yeux éblouis par toutes les splendeurs qui m’apparaissaient, quand je me trouvai sur les bords de la Seine. Des badauds attroupés criaient : Là !… Là !… un enfant qui se noie ! Et pas un de ces imbéciles ne s’élançaient pour le secourir. Ma foi, je ne fis ni une ni deux, je sautai dans la rivière et je fus assez heureux pour sauver le jeune homme.

COCARDASSE.

Té ! Le pauvre !

PHILIPPE.

C’était Boniface, que je ramenai à son père !

COCARDASSE.

Mon filleul !

PHILIPPE.

Je plus à M. Passepoil qui me prit dans son Académie et fit de moi un de ses meilleurs élèves.

COCARDASSE.

Capédédious ! C’est bien ! C’est très bien !… La larme m’en vient à l’œil.

PHILIPPE, riant.

Cela ne nous empêchera pas de terminer gaiement la soirée chez maître Picavez !

COCARDASSE, remontant fond droite.

Hum ! Je flaire déjà la sauce du lapin ! Le temps de prendre mes dispositions en conséquence et je vous reviens !

PHILIPPE.

Je vous attends ici.

COCARDASSE.

À tout-à-l’heure, le pitchoun ! à tout-à-l’heure.

Il sort par la droite. Philippe l’accompagne jusqu’au fond.

Scène IV

PHILIPPE, puis BATHILDE.
PHILIPPE, redescendant et réfléchissant, gagnant le milieu, puis à gauche.

Chaque fois que je parle du passé, un trouble étrange m’envahit ! Insensé ! Qu’oses-tu espérer ? rien !… ce que tu es ? Pardieu ! une pauvre créature jetée aux hasards de la vie ! Tes souvenirs ? songes creux, que le réveil dissipe et qui ne te reviendront plus que de loin en loin jusqu’à ce qu’ils s’effacent tout à fait !…

Il se laisse tomber sur un escabeau à gauche.
BATHILDE, venant de gauche, au fond et apercevant Philippe.

C’est lui ! (À Philippe.) Pardon Monsieur le Sergent.

PHILIPPE, se levant.

Madame ? Mais, je ne me trompe pas, c’est vous, madame, qu’hier j’ai déjà eu l’honneur de voir ?

BATHILDE.

En la compagnie de Monsieur de Fonty, le capitaine des mousquetaires du Roi. Oui. Monsieur le Sergent, depuis huit jours déjà je suis ici, et vous ai rencontré plusieurs fois.

PHILIPPE.

Très honoré, Madame, d’avoir été remarqué par une aussi jolie personne.

BATHILDE.

J’ai même cru remarquer qu’il y avait entre vous et cet officier un échange de regards qui n’avaient rien de très sympathiques.

PHILIPPE.

Ma foi, madame, vous avez remarqué juste, M. de Fonty est connu de toute l’armée par sa vantardise et son insolence ! Et plus qu’un autre j’ai à me plaindre de ses procédés.

BATHILDE.

Vous avez peut-être tort de parler ainsi de l’un de vos chefs !

PHILIPPE.

Pourquoi, si je dis vrai ? Je n’ai jamais déguisé ma pensée, dut-il m’en coûter ! C’est un tort peut-être, mais tant pis pour ceux que cela froisse !

BATHILDE.

M. de Fonty est cependant un brave officier.

PHILIPPE.

Il le dit ! Il le dit même beaucoup plus haut que les autres.

BATHILDE.

N’a-t-il pas failli être tué à Fontenoy ?

PHILIPPE.

Sans le faire exprès ! J’étais présent. Je peux en parler mieux que personne.

BATHILDE.

Vous ?

PHILIPPE.

Le comte d’Auteroche venait de crier à l’ennemi : « Tirez les premiers, messieurs les Anglais ! » Et les Anglais avaient tiré. Il s’en était suivi une épouvantable bagarre dans nos rangs.

BATHILDE.

C’est alors que M. de Fonty s’est élancé dans la mêlée.

PHILIPPE.

Oh ! Son cheval beaucoup plus que lui.

BATHILDE.

Que voulez-vous dire ?

PHILIPPE.

Que son cheval s’est emporté et l’a entraîné, malgré ses efforts, vers les bataillons anglais, que c’est moi qui ai sauté sur le poulet-dinde d’un dragon désarçonné et suis parvenu à rejoindre celui de M. de Fonty, que j’ai ramené au milieu des siens, avec son cavalier dessus.

BATHILDE.

C’est vous ?

PHILIPPE.

Moi-même, madame. Et cela m’a valu de la part de M. de Tresme, mon capitaine, le grade de sergent. Depuis ce temps M. de Fonty m’a pris en exécration.

BATHILDE.

Pourquoi ?

PHILIPPE.

Parce qu’on lui a soutenu que je lui avais sauvé la vie, et que lui prétend ne rien devoir à personne ! Voilà la cause de son animosité contre moi, madame ; devoir la vie à un subalterne.

BATHILDE, à part.

Le sot ! (Haut.) Merci, monsieur ?… Monsieur ?…

PHILIPPE.

Philippe, dit Belle-Épée, par ses camarades de régiment.

BATHILDE, à part.

Pas de nom ! et cette ressemblance étrange !…

PHILIPPE.

C’est tout ce que vous désirez savoir, madame ?

BATHILDE.

Pour le moment, oui, monsieur.

PHILIPPE.

Cela fait espérer que j’aurai l’honneur de vous revoir ?

BATHILDE.

Peut-être !… Je vous salue monsieur !

PHILIPPE, remontant.

Moi de même madame.

Elle sort fond droite.

Scène V

PHILIPPE, PEYROLLES.
PHILIPPE, seul.

Elle est jolie cette dame… on dit qu’elle est la maîtresse de ce Fonty. Depuis trois ou quatre jours, j’avais en effet remarqué son insistance à me dévisager.

PEYROLLES, qui a paru à gauche.

Pardon, monsieur le sergent ?

PHILIPPE, se tournant vers lui.

Monsieur ?

PEYROLLES, reculant devant la ressemblance.

Hein ?

PHILIPPE.

Qu’avez-vous donc, monsieur ?

PEYROLLES, se remettant.

Moi ?… mais !… rien !… rien !…

PHILIPPE.

Alors, que me voulez-vous ?

PEYROLLES.

Vous demander ce qu’attendait de vous cette jeune femme, qui vous quitte.

PHILIPPE.

Peu vous importe.

PEYROLLES.

C’est ma fille !

PHILIPPE.

Votre…

PEYROLLES.

Oui, monsieur.

PHILIPPE.

C’est différend. Cette dame m’a simplement demandé comment je me nommais ?

PEYROLLES.

Ah ! (À part.) Elle aussi aura été frappée par cette ressemblance.

PHILIPPE.

Vous voyez, monsieur, qu’il n’y a aucun mal dans la démarche de mademoiselle votre fille ?

PEYROLLES.

Non ! non !… Excusez-moi, monsieur.

PHILIPPE.

Vous êtes tout excusé.

PEYROLLES, à lui-même.

Si elle ne l’avait pas tué autrefois !… On serait tenté de croire… Et, si elle l’avait épargné !… Si… Oh ! je veux le savoir.

Il disparaît à gauche.
PHILIPPE, seul.

Sa fille !… Pauvre vieux ! Il a l’air d’un bien honnête homme.

À ce moment un bruit désordonné de grelots et de voiture roulant à force, éclate vers le fond gauche.
PHILIPPE.

Qu’est cela ?

Scène VI

PHILIPPE, COCARDASSE, puis CHAVERNY,
FLOR, OLYMPE et CHAMPAGNE.
COCARDASSE, revenant par le fond à droite, troisième plan.

Sangdious ! une chaise de poste dont les chevaux sont emportés !… (Des cris se font entendre, l’écartant.) Gare toi, le péquiou !

PHILIPPE.

Me garer ?

Il s’élance dans la coulisse à gauche et reparaît presque aussitôt, maîtrisant des chevaux, attelés à une chaise de poste, dont le postillon a été jeté, à terre en dehors. Dans la chaise Flor et Olympe poussent des cris.
COCARDASSE.

Ah ! le pôvre ! quel écarbouillement cela va faire.

PHILIPPE.

N’ayez pas peur, mesdames. Il n’y a plus rien à craindre.

DE CHAVERNY, descendant de la voiture, et donnant, la main à Philippe.

Merci, monsieur, vous nous avez sauvé la vie !… (Des soldats sont accourus à la suite de la voiture.) Le postillon ?… Courez relever le postillon qui est tombé à quelques toises d’ici. (Les soldats disparaissent à gauche.) Descendez mesdames.

Il aide Flor et Olympe à sortir du carosse.
COCARDASSE.

Té ! monsieur de Chaverny ! Ah ! Pécaïre ! quelle rencontre !

CHAVERNY, allant à Cocardasse.

Cocardasse !… Toi ! Ici ?

FLOR, descendant de la chaise.

Qui donc a maîtrisé les chevaux ?

CHAVERNY.

Ce jeune homme, marquise.

FLOR.

Ah ! monsieur, que de reconnaissance !

PHILIPPE.

Je n’ai fait que mon devoir, madame.

Il remonte, les deux dames descendent.
COCARDASSE.

Té vé ! J’étais là et je ne l’ai pas fait, moi !

CHAVERNY, à Philippe.

Merci, monsieur ! Certes vous nous avez tiré d’un véritable péril, ma femme, ma fille et moi.

PHILIPPE.

Permettez-moi de m’en estimer très heureux.

CHAVERNY, à Cocardasse.

Ah ! ça, d’où sors-tu donc, toi, vieux brave ?

COCARDASSE.

Je ne sors pas ! Je rentre au contraire et je suis arrivé juste pour être témoin de l’ation héroïque de ce pitchoun !

CHAVERNY.

Cocardasse ! Connais-tu le capitaine des mousquetaires, M. de Fonty ?

COCARDASSE.

Oui, monsieur le marquis.

CHAVERNY.

C’est lui que nous venions voir. Tâche de me le découvrir.

COCARDASSE.

Ce sera facile. Il est à la parade. (À part.) Capédédious ! ils l’ont échappé belle !

Il sort par la droite, troisième plan, Chaverny le suit puis redescend.

Scène VII

Les Mêmes, moins COCARDASSE,
puis CHAMPAGNE.
OLYMPE, à Philippe.

Votre nom, monsieur, que je sache à qui nous devons de la reconnaissance.

PHILIPPE.

Philippe ! sergent au 3e régiment des Gardes-Françaises !

CHAVERNY.

Permettez-moi, monsieur, de vous féliciter de l’intrépidité et de la force que vous venez de déployer !

FLOR.

Je me joins à M. le marquis de Chaverny, monsieur, pour vous adresser nos plus sincères remerciements !

OLYMPE.

Sans vous, monsieur, nous étions gens morts ou bien proches de l’être.

PHILIPPE, balbutiant.

Mademoiselle.

OLYMPE.

Recevez-donc également l’expression de ma profonde reconnaissance.

Philippe s’incline.
CHAVERNY, voyant arriver Champagne soutenu par deux soldats.

Eh ! bien, mon pauvre Champagne ?

CHAMPAGNE.

Je n’ai aucun mal, monsieur le marquis, mais je crois la chaise de poste beaucoup plus endommagée que moi !

CHAVERNY.

Il nous est alors impossible de gagner Ostende, ce soir. Comment allons-nous faire ?

PHILIPPE, remontant.

Monsieur, il y a près d’ici, sur la droite du camp, une auberge assez confortable. Peut-être pourriez-vous vous en contenter jusqu’à demain ?

CHAVERNY, descendant.

Une auberge ? Parbleu, oui ! D’ici demain matin, on aura le temps de réparer notre carosse. Voulez-vous nous faire le plaisir de nous y conduire monsieur Philippe ?

PHILIPPE.

Très volontiers, monsieur.

Il remonte au fond et y resté un instant.

Scène VIII

Les Mêmes, DE FONTY, COCARDASSE.
DE FONTY, venant de droite et allant au marquis.

M. le marquis de Chaverny. (Saluant.) Mesdames, vous ici ? au camp d’Ostende ?… et d’après ce que vient de me dire cet homme, ayant couru danger de mort !

CHAVERNY.

Oui, mon cher comte ! Et sans le courage.

OLYMPE.

Le dévouement…

CHAVERNY.

Olympe a raison ! sans le dévouement de ce brave soldat…

DE FONTY, regardant Philippe.

Ah ! C’est ce Garde-Française…

OLYMPE.

Qui a exposé sa vie pour nous sauver, oui, monsieur le comte !

DE FONTY.

Je regrette de n’avoir point été là mademoiselle… j’en eusse fait autant.

COCARDASSE, à part.

Oui, mais tu n’étais pas là, mon bon !

DE FONTY, à Chaverny.

Eh ! que venez-vous donc faire à Ostende, en compagnie de ces dames, monsieur le marquis ?

CHAVERNY.

Je viens en mission.

DE FONTY.

Officielle ?

CHAVERNY.

Non ! officieuse. Je suis envoyé par le ministre de la guerre pour m’enquérir près de M. le maréchal de Saxe des motifs qui l’empêchent de rentrer en France à la tête de sa victorieuse armée !

DE FONTY.

Le ministre croit peut-être que nous nous ennuyons ici. Il se trompe fort !

CHAVERNY.

Vraiment ?

DE FONTY.

En ce moment presque tout Paris est au camp d’Ostende. Aussi, en l’honneur de ces nombreux visiteurs et belles visiteuses, improvise-t-on chaque jour de nombreux divertissements. Puis-je vous être utile en quoi que ce soit ?

CHAVERNY.

Merci ! nous allons nous réfugier dans une auberge que nous a indiquée monsieur.

DE FONTY, à Philippe.

Quelle est cette auberge ?

PHILIPPE.

Celle du père Picavez, à trois cents pas.

DE FONTY.

C’est bien ! retire-toi !

COCARDASSE, à part.

Hein ?

DE FONTY, à Philippe qui reste en place.

Eh ! bien ?

PHILIPPE.

M. le marquis m’a demandé de lui servir de guide.

CHAVERNY.

C’est vrai !

DE FONTY.

Je le remplacerai ! Je connais cette auberge. Cet homme n’a plus que faire ici. Oh ! marquis, je vous prie, ne vous commettez pas avec la soldatesque.

COCARDASSE, à part.

Mordioux !

PHILIPPE.

Oh !

Il fait un mouvement vers de Fonty.
DE FONTY.

Qu’est-ce ?

PHILIPPE, se maîtrisant.

Rien !

FLOR.

Monsieur le comte, vous oubliez que ce brave sergent vient de nous sauver la vie.

DE FONTY, à Flor.

Vous vous intéressez à lui, marquise, je n’ai plus rien à dire.

OLYMPE, vivement, à Philippe.

Vous vous êtes offert pour nous guider, monsieur ; mon père a consenti, j’accepte donc et suis heureuse de vous en remercier.

PHILIPPE.

Mademoiselle.

DE FONTY, interdit.

Ah ! (Après un temps.) Soit ! (À Philippe.) Allons, marche devant !

CHAVERNY.

À mes côtés, monsieur Philippe.

DE FONTY.

Si mademoiselle de Chaverny veut me faire l’honneur d’accepter mon bras.

OLYMPE.

Merci, monsieur, je suis avec ma mère.

Elle prend le bras de Flor.
DE FONTY.

Hum !… (À part.) Un peu revêche, ma jolie fiancée.

COCARDASSE, à part.

Roulé, le capitaine !

Bruit de tambours et trompettes à droite.
DE CHAVERNY.

Qu’est-ce ?

DE FONTY.

La garde royale, les gardes-françaises et les mousquetaires qui défilent.

DE CHAVERNY.

Regagnez en hâte votre poste, mon cher comte, je serais désolé de vous causer le plus léger ennui. À demain !

DE FONTY.

À demain donc ! (saluant.) Mesdames…

Flor et Olympe saluent et sortent avec Chaverny et Philippe par le fond droite.
COCARDASSE, à part.

Pécaïre ! pas content, M. le comte !

Il sort également après avoir frappé sur son feutre en passant devant Fonty.
DE FONTY, à lui-même.

Et Bathilde qui est au camp ! me voilà bien entre ma maîtresse et ma fiancée !…

Les tambours, les trompettes et les fifres se sont rapprochés ; les compagnies désignées ci-dessus entrent par la droite et défilent. De Fonty, l’épée à la main, s’est mis à la tête de sa compagnie.

Rideau.


QUATRIÈME TABLEAU
Les complices.

La tente de M. de Fonty. Entrées de droite et de gauche. Deux pliants. Une petite table à droite chargée de cartes, de livres, etc.


Scène PREMIÈRE

DE FONTY, BATHILDE.
BATHILDE, assise.

Alors, vraiment, vous me conseillez de retourner en France ?

DE FONTY.

Oui ! La place de mademoiselle de Wendel n’est pas dans un camp. Que doit penser madame de Lagardère de cette absence. Comment la lui avez-vous motivée ?

BATHILDE.

Je lui ai dit que c’était l’anniversaire de la mort de mon père et que j’avais le devoir de me rendre sur sa tombe, dans les Flandres.

DE FONTY.

Vous le voyez, vous vous trouvez forcée d’invoquer des subterfuges, presque sacrilèges pour affirmer vos coups de tête.

BATHILDE, se levant.

M. de Fonty, je crois que vous êtes sur le point de ne plus m’aimer.

DE FONTY.

Que dites-vous là, ma chère Bathilde.

BATHILDE.

Ah ! prenez garde à vous ! car alors je saurais me venger du misérable qui, après m’avoir lâchement violentée, m’abandonnerait pour une autre femme. Ce n’est pas que je vous aime. Ah ! le ciel m’est témoin que non !… Depuis trois ans que je suis tombée dans le piège qui m’a livrée à vous, piège indigne d’un gentilhomme, vous avez fait tout ce qu’il fallait pour détruire l’amour que je croyais être né en mon cœur !

DE FONTY.

Vraiment ?

BATHILDE.

Je vous ai jugé tour à tour méchant, vantard et sot au-delà de tout.

DE FONTY.

Vous êtes charmante !

BATHILDE.

Vous m’avez juré de réparer votre crime en me donnant le titre d’épouse. Je veux être comtesse de Fonty.

DE FONTY.

Avouez que voilà une singulière demande en mariage… Apaisez vos nerfs trop irritables, ma chère Bathilde : quand vous serez plus calme, je consentirai à causer avec vous…

BATHILDE.

Et moi, je vous dis…

Scène II

Les Mêmes, PEYROLLES.
PEYROLLES, venant de gauche.

Ne parlez donc pas si fort. Les toiles de cette tente ne sont pas des murailles !

DE FONTY.

Monsieur de Puyberta !

PEYROLLES, à Bathilde.

Vous ne vous attendiez guère à me voir vous relancer jusqu’ici, chère amie ? De mon côté, j’hésitais à vous croire sous la tente de M. de Fonty… Ah ! ça, vous avez donc perdu tout sens moral, ma pauvre enfant ?

BATHILDE.

Je ne veux pas que l’on me trahisse !

PEYROLLES, bas.

Tu trahis bien les autres, toi !

Bathilde a un mouvement de recul.
PEYROLLES, à de Fonty.

Mon cher monsieur de Fonty, seriez-vous assez aimable pour me laisser causer un instant avec mademoiselle de Wendel.

DE FONTY.

Certainement, cher monsieur. Aussi bien vous arrivez à temps pour rompre un entretien qui commençait à tourner à l’aigre.

PEYROLLES.

M. de Fonty, mademoiselle de Wendel s’est sottement mise à vous aimer sans me faire l’honneur de me prévenir.

BATHILDE.

Vous dois-je donc les secrets de mon âme ?

PEYROLLES, à Bathilde.

Oui !… Tout en toi est à moi. (À de Fonty.) Quand plus tard, trop tard, elle m’a avoué vous appartenir, j’ai été plus franc qu’elle, moi ! Tant pis pour toi !… lui ai-je dit ! Cela te fera verser bien des larmes. Elle ne m’a point écouté ! Elle subit maintenant les conséquences de cette extravagante liaison !

DE FONTY.

On n’est véritablement pas plus aimable que vous ne l’êtes avec moi, mon cher monsieur de Puyberta. Tout autre que vous qui me tiendrait pareil langage, serait immédiatement châtié. Mais vous êtes le père d’adoption de mademoiselle de Wendel. Comment ? je l’ignore. Je n’essayerai pas de pénétrer les mystères dont vous vous environnez, je me contente de vous céder la place. Au grand plaisir de vous revoir. Et morigénez quelque peu cette tête folle !

Il sort à droite.

Scène III

PEYROLLES, BATHILDE.
PEYROLLES, après un silence, la regardant dans les yeux.

Bathilde, comment est mort l’enfant du comte de Lagardère ?

BATHILDE, tressaillant.

À quel propos me demandez-vous cela ?

PEYROLLES.

Pour savoir si, il y a quinze ans, tu ne t’es pas Jouée de moi et si cet enfant n’est réellement plus de ce monde.

BATHILDE.

Je vous l’ai affirmé.

PEYROLLES.

Et tu m’as menti ! (Mouvement de Bathilde.) Oui, tu m’as menti ! car il est à l’heure présente plein de force et de vie.

BATHILDE.

Qui vous a dit ?

PEYROLLES.

Je l’ai vu aujourd’hui.

BATHILDE.

Aujourd’hui ?

PEYROLLES.

Ici au camp ! Et tu le sais bien puisque tu lui parlais. Il est sergent aux gardes-françaises. Il se nomme Philippe comme son grand-père dont il est l’image frappante !

BATHILDE, à part.

Ce sergent que j’ai vu… serait… Ah ! je comprends pourquoi mon cœur s’élançait vers lui !…

PEYROLLES.

Mais, avoue donc, misérable ! avoue donc que tu ne l’as pas tué !

BATHILDE, le regardant en face.

Eh ! bien ! je l’avoue !

PEYROLLES, terrible et s’avançant sur elle.

Oh !

BATHILDE, impassible.

Prenez garde ! ces toiles ne sont pas des murailles.

PEYROLLES.

Ainsi ! Tout cet échafaudage construit avec tant d’habileté, tant de patience !

BATHILDE.

Tant de haine !…

PEYROLLES.

Tant de haine, oui. Ce plan, si habilement conçu, calculé, s’écroule par la stupide faiblesse d’une misérable ! Ah ! c’est de toi que je me vengerai, coquine !

BATHILDE.

Je ne vous crains plus ! Vous ne me faites plus trembler ! Je suis lasse d’être votre esclave, de vous servir aveuglément. Dès cet instant, je m’affranchis de votre domination !

PEYROLLES.

Essaie ! Je te tuerai !

BATHILDE.

Pas avant que je ne lui ai révélé qui il est.

PEYROLLES.

Voilà comme tu me récompenses de mes bienfaits passés… Rappelle-toi donc que tu n’étais qu’une mendiante habitant un misérable taudis ! Ton père agonisait étendu sur un grabat.

BATHILDE.

Ah ! Taisez-vous !

PEYROLLES, au-dessus d’elle.

Tu errais par les rues désertes ne sachant à qui t’adresser pour venir en aide au moribond ; tu me rencontras, tu m’imploras, je voulus bien te suivre !

BATHILDE, gagnant devant chaise à droite.

Mais ne me rappelez donc pas cette nuit terrible !

PEYROLLES.

Ton père me fit sa confession. Toi, brisée de fatigue, tu t’étais endormie… dans un coin… sur un monceau de guenilles, qui te servaient de lit. Quand tu te réveillas, ton père était mort !

BATHILDE, tombant assise, le front appuyé.

Mon père ?

PEYROLLES.

Mort dans mes bras ! te laissant à moi. Il me confiait ta tutelle. Il me donnait ta vie à garder. Donc ta vie m’appartient !

BATHILDE.

Qui me prouve que mon père vous a parlé ainsi ? Vous l’avez dit, je m’étais endormie ! Qui me prouve que vous n’avez pas voulu avoir une esclave à vos ordres, pour servir vos sinistres projets ?

PEYROLLES.

Va, tu n’es qu’une ingrate. Qui t’a nourrie ? Qui t’a donné des maîtres ? Qui a fait de toi la fille séduisante et belle que tu es aujourd’hui ? Qui, par des manœuvres habiles est parvenu à te faire presque l’héritière unique d’une des plus imposantes fortunes de France ?… Moi ! toujours moi !… un seul obstacle pouvait s’élever entre nous et la réalisation d’un plan si merveilleusement conçu, si savamment combiné, le fils de Lagardère, vivant ! Et voilà qu’il se dresse devant moi !

BATHILDE, se levant.

Vous avez cherché à faire de moi un assassin. Je n’ai pas voulu. J’ai fait disparaître l’enfant, ce qui pour vous revenait au même.

Elle passe.
PEYROLLES.

La preuve du contraire, c’est qu’aujourd’hui, j’ai tout à craindre de lui ! Aussi il faut qu’il meure, entends-tu ? Il le faut !… mais cette fois, c’est moi seul qui me chargerai de la besogne !

BATHILDE, se retournant.

Je vous le défends !

PEYROLLES.

Bathilde !

BATHILDE.

Je ne veux pas que vous touchiez un cheveu de sa tête, entendez-vous monsieur de Peyrolles ?

PEYROLLES, effrayé.

Plus bas ! pas de nom !

BATHILDE.

Ah ! c’est vous qui tremblez à présent.

PEYROLLES, se maîtrisant.

Raisonnons un peu, mon enfant ! Non ! là ! non ! il ne mourra pas, puisque tu t’intéresses à lui ! Mais jure-moi de ne pas lui dévoiler le secret de sa naissance. C’est tout ce que je te demande, en échange de mes bienfaits. Ne sois pas ingrate, Bathilde. Songe que sans moi, tu serais morte de faim sur le grabat de ton père.

BATHILDE, rêveuse.

Peut-être cela eut-il mieux valu.

PEYROLLES.

Songe que si tu parles, il te faudra redevenir ce que tu étais jadis : pauvre et sans aide, errante et abandonnée.

BATHILDE.

Que m’importe ?

PEYROLLES.

Tu seras impitoyablement chassée de cet hôtel de Nevers, dont tu es appelée tôt ou tard à devenir la maîtresse.

BATHILDE.

Chassée !

PEYROLLES.

Et quand tu verras la misère sinistre, noire, avec ses guenilles, t’étreindre, t’enlacer, te terrasser nous verrons bien si tu ne regretteras pas d’avoir résisté à mes volontés.

BATHILDE, frémissant.

La misère ?

PEYROLLES.

Tu souffriras, méprisée, repoussée, chassée par tous ! Alors le désespoir te fera tomber sur le grabat, où tu as vu ton père se rouler de douleur !… et comme lui tu mourras avec des rages au cœur et des blasphèmes aux lèvres !

BATHILDE.

Oh ! non ! non ! pas cela !

PEYROLLES.

Si tu parles c’est pourtant l’avenir qui t’attend.

BATHILDE.

Ah ! comme vous me connaissez bien ! Lâche devant la misère ! Oui, j’en ai peur ! Je ne veux pas !… je suis condamnée à rester votre esclave ! Je continuerai à vous servir ! Je me tairai !

PEYROLLES.

À la bonne heure ! Tu le vois ! il n’y a qu’à causer quelque peu raisonnablement pour parvenir à s’entendre. Continue à aimer si tu le veux ton beau M. de Fonty, mais ne cherche pas à gagner le cœur du sergent Philippe… Je dois cependant te prévenir d’une chose… ton M. de Fonty est en train de vouloir en épouser une autre que toi.

BATHILDE.

Il oserait ?

PEYROLLES.

Oui ! Au revoir, Bathilde ! Tu seras riche, tu seras puissante, ma fille. C’est moi qui te le jure ! Je vais travailler à ton bonheur.

Il sort à gauche.
BATHILDE, seule.

Il me trahirait, lui !… Eh ! bien ! après ?… Pourquoi cela me laisse-t-il froide ?… Pourquoi l’annonce de cette nouvelle lâcheté ne me serre-t-elle pas le cœur, ne me brise-t-elle pas ?… Ah ! ce beau sergent serait vraiment Philippe de Lagardère !… Il faut que je le revoie !


Rideau.


CINQUIÈME TABLEAU
L’Échauffourée.

Une salle d’auberge à droite, premier plan, porte d’intérieur, deuxième plan, fenêtre très basse. Au fond, milieu, porte ouvrant sur la campagne. Au fond, à droite, face au public, un escalier dont seules les cinq ou six premières marches se voient ; les autres se perdant dans la direction de droite, sous la porte qui les abrite. À gauche, premier plan, porte, deuxième plan, autre fenêtre semblable à celle de droite. À droite, au tiers de la scène, une trappe conduisant à la cave. Une lampe allumée sur une table. CHAVERNY, PHILIPPE, COCARDASSE, PICAVEZ, FLOR, OLYMPE et BRIGITTE sont en scène. Ils sont ainsi groupés, Chaverny près de l’escalier avec Flor, Olympe s’apprêtant à les suivre. Brigitte une petite lampe à la main, les éclairant. Philippe, Cocardasse et Picavez saluant.


Scène PREMIÈRE

CHAVERNY, PHILIPPE, COCARDASSE,
PICAVEZ, FLOR, OLYMPE et BRIGITTE.
BRIGITTE, sur l’escalier.

Par ici, mesdames et messieurs !

FLOR.

Nous devons nous estimer très heureux du gîte où nous a conduit M. Philippe et je lui en renouvelle tous mes remerciements !

Philippe s’incline.
DE CHAVERNY, à Philippe.

Au plaisir de vous revoir, mon jeune ami et à bientôt !

Il monte l’escalier et il disparaît avec Flor.
OLYMPE, les suit, mais arrivée sur la dernière marche, elle retourne la tête vers Philippe avec un sourire.

Bon souvenir, monsieur !

Elle disparaît à son tour, Brigitte suit en éclairant.

Scène II

PHILIPPE, COCARDASSE, PICAVEZ,
puis BRIGITTE.
COCARDASSE.

Sandédious ! mon pitchoun ! Quel œil vous a lancé mademoiselle de Chaverny.

PHILIPPE.

Je n’ai pas remarqué.

COCARDASSE.

Ouais ! Il n’y a pas de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. (Criant.) Holà ! maître Picavez ?

PICAVEZ, s’avançant.

Messieurs…

COCARDASSE.

Et ce lapin ?

PICAVEZ.

Permettez ! Il n’est pas huit heures !

PHILIPPE.

C’est vrai !

COCARDASSE.

Té vé ! Mon estomac il est donc on avance ! Il sonne neuf heures un quart.

PICAVEZ.

Dois-je, en attendant, vous servir quelque chose ? j’ai là d’excellent faro !

COCARDASSE.

Pouah ! Coquinasse ! ne nous montre jamais la couleur de cette affreuse tisane !

PHILIPPE.

Apportez-nous un flacon de vin de France que nous entamerons pour prendre patience.

Il s’assied à la table gauche et demeure pensif.
COCARDASSE.

Bien dit ma caillou !

PICAVEZ, ouvrant la trappe.

Je vais vous servir, messieurs ! (voyant Brigitte qui revient.) Ah ! voilà Brigitte ! demandez-lui des nouvelles de votre lapin, elle vous en donnera, elle.

Il descend à la cave.
COCARDASSE, à Brigitte.

Avancez, jeune fleur de houblon !

BRIGITTE, s’avançant.

Vot’ servante, messieurs.

COCARDASSE, lui prenant la taille.

Eh ! une taille rondelette ! Elle me rappelle madame Passepoil !

Il cherche à l’embrasser.
BRIGITTE, le repoussant.

Hé bien ! Qu’est-ce qui vous prend donc pour une fois, savez-vous ?

COCARDASSE.

J’allume le feu pour que vous activiez le civet !

BRIGITTE.

Le temps de mettre le couvert !

Elle va au buffet prendre deux gobelets.
PICAVEZ, remontant de la cave avec un flacon et allant vers la table.

Voilà le flacon !

BRIGITTE, revenant de gaucho avec deux gobelets.

Et voilà deux gobelets !

COCARDASSE, prenant le flacon et versant.

Vivadious ! (Se découvrant et d’une voix formidable.) Salut à la Garonne !

BRIGITTE, en mettant le couvert.

Ne criez pas si fort !

COCARDASSE, debout.

Pourquoi ?

BRIGITTE.

Parce que vous pourriez empêcher la jeune demoiselle de dormir.

PICAVEZ.

Ça, c’est vrai, sa chambre est là, directement au-dessus.

COCARDASSE.

C’est bon ! on se clora les lèvres, pécaïre, excepté pour manger et boire !

BRIGITTE.

Là ! Tout est prêt ! asseyez-vous ! Je vais vous servir.

Elle sort par la droite.
PICAVEZ.

Et moi, je vais donner deux mesures d’orge aux chevaux de mes illustres voyageurs.

Il sort par le fond.
COCARDASSE, qui a versé.

À votre santé, pitchoun !

PHILIPPE.

À la vôtre, monsieur Cocardasse !

Ils boivent.
COCARDASSE.

Capédédious ! pas mauvais ?

PHILIPPE.

Agréable à boire ! Il a du soleil dans le corps.

COCARDASSE, tout à coup reniflant.

Ne flairez-vous pas ?

PHILIPPE.

Quoi ?

COCARDASSE.

Un parfum délicieux ! qui me caresse agréablement les fosses nasales !

PHILIPPE, flairant.

Oui, cela fleure bon !

COCARDASSE.

Le sang blanc de l’oignon doit faire sa partie là-dedans, c’est le lapin. (Se levant et allant lentement vers la droite.) Je le hume ! il m’attire !… il approche ! il arrive, lou vaqui !

BRIGITTE, qui lui a placé le plat sous le nez.

Le lapin de ces messieurs !

COCARDASSE, portant le plat sur la table et reprenant place.

Quand je vous le disais ! j’ai un nez qui ne me trompe jamais ! attaquons la bestiole !

PHILIPPE.

Attaquons-là !

Ils se servent et mangent avidemont.
BRIGITTE, à part, riant.

Quelles fourchettes !

Elle sort par la droite.

Scène III

PHILIPPE, COCARDASSE
PHILIPPE.

Alors, vous êtes ce fameux Cocardasse dont M. Passepoil m’a vanté si souvent les hauts faits ?

COCARDASSE.

Je suis lui-même… Cocardasse junior.

Jusqu’à la fin de la scène, Cocardasse se verse à boire et vide son verre sans relâche.
PHILIPPE.

Junior !

COCARDASSE.

Toujours, ma caillou ! toujours junior !

PHILIPPE.

Vous avez vaillamment servi le comte de Lagardère.

COCARDASSE.

Jusqu’à sa mort ! (Il se lève et tient son verre à la main.) À toi, mon petit Parisien ! Je bois à ta santé dedans l’autre monde.

Il se rassied. — À ce moment une pierre lancée du dehors brise un carreau de la fenêtre à gauche et vient rouler près de la table.
COCARDASSE.

Té ! vé ! qu’es aquò ?… une pierre !

PHILIPPE, la ramassant.

Et une lettre qui tient à la pierre.

COCARDASSE.

Une lettre ?

PHILIPPE, qui détache la lettre de la pierre.

Voilà qui est bizarre.

COCARDASSE.

Quelle drôle de poste aux lettres ils ont dans le pays.

PHILIPPE, lisant la suscription.

« À M. Philippe, dit Belle-Épée, » C’est pour moi !

COCARDASSE.

C’est une femme qui vous écrit ? Je gage que c’est une femme.

PHILIPPE, qui a décacheté la lettre, lisant.

« Une personne que vous ne devez point chercher à connaître vous avertit de vous tenir sur vos gardes ! Celui qui jadis vous a fait enlever à votre famille a retrouvé vos traces. Il vous tuera comme il a tenté de le faire, il y a quinze ans. À partir de cet instant, veillez sur vous. »

COCARDASSE.

Et c’est signé ?

PHILIPPE.

« Une amie. »

COCARDASSE.

On en veut à vos jours. Pourquoi ?

PHILIPPE.

Du diable si je m’en doute ! c’est égal, merci amie inconnue ! Je me garderai !

Scène IV

Les Mêmes, KNAUSS, REÎTRES, puis PICAVEZ
et BRIGITTE.
KNAUSS, par le fond gagnant à droite suivi des reîtres.

Eh ! l’aubergiste ! vieille futaille !

COCARDASSE, à Philippe

Capédédious ! de vilaines figures !

KNAUSS.

Holà ! viendra-t-on ?

Entrent Picavez et Brigitte de droite.
PICAVEZ, à part.

Des ivrognes ! que le diable les emporte !

KNAUSS.

À boire ! du faro comme s’ils en pleuvait.

LES REÎTRES.

Oui ! oui ! À boire !

PICAVEZ.

Il est trop tard !

BRIGITTE, le retenant.

Loulou, prenez garde.

PICAVEZ, la repoussant, aux reîtres.

Je ne sers, plus passé huit heures du soir…

KNAUSS.

Est-ce à dire, canaille, que tu as une préférence pour les soldats réguliers du roi !

PICAVEZ.

Quand cela serait…

BRIGITTE, effrayée et le tirant par sa veste.

Loulou ! Oh ! Loulou !

PICAVEZ, furieux.

Mais laissez-moi donc, vous.

KNAUSS.

Notre argent est aussi bon que le leur. Et je ne vois pas pourquoi nous crèverions par la pépie, quand nous voyons s’empiffrer à notre nez et à notre barbe cet avorton et ce vieux sac à vin.

Il désigne dédaigneusement Philippe et Cocardasse.
PHILIPPE, se levant sur place.

Plaît-il ?

COCARDASSE, de même.

Sac à vin, moi !

PHILIPPE, retenant Cocardasse.

Un des pièges annoncés peut-être !… N’y prenons pas garde…

COCARDASSE.

Mais il a dit sac à vin !

KNAUSS.

Pardon, j’ai dit avorton, avant sac à vin !

PHILIPPE.

Est-ce une querelle que vous nous cherchez, mon garçon ?

KNAUSS.

Pourquoi pas ?

PHILIPPE.

C’est que nous ne sommes pas en humeur d’y répondre, mon camarade et moi.

KNAUSS, raillant.

Vous êtes prudents. (Se retournant vers les reîtres.) Quand je vous disais, compagnons, que les gens du Roi, ont de la moelle de sureau dans les os !…

COCARDASSE, bondissant.

Capédédious ! vous êtes six, allez en chercher quelques autres encore, nous ne nous battrons pas à moinss.

KNAUSS.

Je me doutais que nous avions affaire à des couards.

PHILIPPE.

Ah ! qu’il y ait piège ou non, c’en est trop !… Vous êtes des lâches qui avez besoin d’une leçon. On va vous la fournir !

Knauss et ses hommes remontent au fond près de l’escalier. Ils dégainent.
COCARDASSE.

Té vé ! Comme ça se trouve ! Justement nous manquions de dessert. (Dégainant et gagnant à droite) Pétronille, ma belle, il vous va falloir trouer de bien vilaines peaux ! je vous débarbouillerai après.

BRIGITTE, tremblante à Picavez.

Ils vont se massacrer !

PICAVEZ, qui a ouvert la trappe.

Viens vite !

BRIGITTE.

J’ai peur !

PICAVEZ.

Viens nous rassurer dans la cave.

Ils disparaissent refermant la trappe sur eux.

Scène V

Les Mêmes, moins PICAVEZ et BRIGITTE.
KNAUSS, qui s’est concerté avec les reîtres descendant.

Allons, camarades, le jeune et le vieux doivent y passer, il s’agit de gagner convenablement l’argent du brave Seigneur qui nous paie. En avant !

Trois reîtres attaquent Cocardasse, les trois autres parmi lesquels Knauss, font face à Philippe.
COCARDASSE, raillant.

Hé ! racailles ! vous vous êtes donc foulé le poignet à lever vos cruches de bière que vous l’avez si raide !

PHILIPPE, tuant un reître qui va tomber à gauche.

Un de décousu !

COCARDASSE.

À ton tour Pétronille ! (Il blesse un reître qui tombe pour se redresser et s’enfuir par le fond.) Et de deux !

KNAUSS.

Hardi là ! vous autres !

PHILIPPE.

Vous n’êtes pas de force, bandits !

Il en frappe un autre qui saute par la fenêtre à gauche.
COCARDASSE.

Bravo, le pitchoun ! Pétronille, le pitchoun il en mange plus que nous !

PHILIPPE, à Knauss.

À nous deux, maintenant.

KNAUSS.

À moi ! À l’aide ! (Les deux reîtres de Cocardasse s’élancent au secours de Knauss tandis que Cocardasse va se ranger du côté de Philippe. — Knauss, excitant ses hommes et se retirant peu à peu de la lutte.) En avant, camarades !… Tuez !… Tuez-lez !… Et l’on doublera la somme !…

Il est parvenu en rampant derrière les combattants. Arrivé derrière Philippe, il tire un poignard et le lève sur lui.

Scène VI

Les Mêmes, OLYMPE.
OLYMPE, en peignoir de nuit, a paru à la porte de l’escalier de façon à dominer la scène. Voyant Knauss elle pousse un cri en étendant le bras vers lui.

Ah ! gardez-vous Philippe !

Philippe se retourne et aperçoit le danger. Il fait un bond en arrière pour foncer ensuite avec fureur sur Knauss qui tourne au fond et se dirige vers la fenêtre de droite. Philippe le blesse.
KNAUSS, poussant un cri.

Ah !

Il disparaît sautant par la fenêtre. Pendant ce jeu de scène Olympe est rentrée dans sa chambre.
COCARDASSE.

Maintenant, deux contre deux ! La partie est égale.

UN REÎTRE, abaissant son épée.

Nous nous rendons !…

DEUXIÈME REÎTRE.

Tuez-nous, si vous voulez.

PHILIPPE.

Le nom de celui qui vous envoyait contre moi ?

PREMIER REÎTRE.

Nous l’ignorons. Celui qui vient de s’enfuir là nous a offert deux pistoles, il y a une heure, pour l’aider à attaquer deux hommes, les pistoles se faisant rares…

COCARDASSE.

Vous avez accepté, vile tourbe !

DEUXIÈME REÎTRE.

La misère !…

PHILIPPE.

C’est bien, allez vous faire pendre ailleurs.

COCARDASSE.

Eh ! oui, bagasse ! déguerpissez !

PHILIPPE, allant vers l’escalier.

Je n’ai pas rêvé, n’est-ce pas ? C’est bien mademoiselle de Chaverny, qui était là, en haut de cet escalier, il n’y a qu’un instant ?

COCARDASSE.

Eh ! oui, mademoiselle Olympe en personne !

PHILIPPE.

Ainsi, c’est à elle que je dois de ne pas avoir été traîtreusement assassiné par ce misérable ?

COCARDASSE.

Le fait est que vous lui devez une fière chandelle car si elle n’était apparue en prononçant votre nom…

PHILIPPE, regardant toujours l’escalier.

C’est vrai ! Elle a prononcé mon nom !

COCARDASSE, criant.

Holà ! bonhomme Picavez ! Empoisonneur du diable ! Où êtes-vous donc ?

Scène VII

Les Mêmes, PICAVEZ, BRIGITTE.
PICAVEZ, tremblant, soulevant la trappe de la cave.

Nous voici, messieurs ! nous voici !

COCARDASSE, se penchant.

Té vé ! Vous étiez donc chez les taupes !

PICAVEZ, offrant la main à Brigitte.

Viens, Poupoule !

Ils montent.
BRIGITTE, reculant.

Ah ! mon Dieu ! Un mort !

Picavez fait un saut en arrière et se signe.
PHILIPPE.

Une vilaine graine de vivant ! (Le payant.) Voici votre dû.

COCARDASSE.

Et ce buveur de faro par-dessus le marché… Allons, hop ! enlevons ça !

Aidé de Picavez et précédé par Brigitte qui ouvre la porte du fond, il traîne au dehors le corps du reître mort, puis il revient soûl, tandis qu’au bas de l’escalier paraissent Chaverny, Flor et Olympe ces dernières en robes d’intérieur.

Scène VIII

PHILIPPE, COCARDASSE, CHAVERNY, FLOR, OLYMPE.
CHAVERNY.

Ce bruit ! ces cris !… un combat !… une attaque !…

PHILIPPE.

Un guet-apens, monsieur, dont nous avons failli être victimes, M. Cocardasse et moi.

COCARDASSE.

Mais Pétronille était là… Vous connaissez Pétronille, monsieur de Chaverny ? Elle s’est fâchée tout de bon.

PHILIPPE.

Et si je suis encore de ce monde. (Désignant Olympe.) C’est bien à mademoiselle que je le dois…

FLOR.

À toi Olympe ?

PHILIPPE.

Mademoiselle m’est apparue en haut de cet escalier et m’a prévenu à temps pour que je puisse éviter le coup de poignard dont un de ces misérables allait me frapper par derrière.

OLYMPE, troublée.

J’étais attirée par le bruit…

CHAVERNY.

Ne te défends pas, mon enfant. Je suis heureux que tu aies contribué à conserver les jours de notre brave sauveur.

Scène IX

Les Mêmes, DE FONTY, puis DE TRESMES.
DE FONTY, entrant du fond.

Que me conte-t-on ? Qu’on s’est battu ici ?

CHAVERNY.

Oui, mon cher monsieur de Fonty, une misérable agression dont ont failli être victimes ces deux braves soldats…

DE FONTY, toisant Philippe et Cocardasse.

Si une fois la retraite sonnée dans le camp, ces messieurs n’étaient point restés au cabaret cela ne leur fût pas arrivé…

PHILIPPE.

M. de Tresme, mon capitaine, m’avait donné la permission.

COCARDASSE.

Moi, je suis des compagnies franches. Et je n’ai de permission à demander à personne.

DE FONTY.

Les compagnies franches : un amas de bandits et d’ivrognes.

COCARDASSE.

Bagasse ! ces bandits ont plus d’une noble boutonnière dans la basane, capitaine.

CHAVERNY.

Mon cher de Fonty, Cocardasse est de mes amis, ce dont je m’honore. Il ne mérite donc pas des épithètes malsonnantes dont vous qualifiez le corps dans lequel il sert bravement le roi.

DE FONTY.

Mon cher marquis, vous vivez à Paris et ne savez guère ce qui se passe dans nos camps.

M. de Tresme paraît au fond.
PHILIPPE.

Il s’y passe des actes d’héroïsme et de lâcheté comme partout.

DE FONTY.

Plaît-il ? Que dit, ce drôle ?

PHILIPPE.

Le drôle dit que si les chefs de votre sorte n’avaient pas de soldats comme nous, M. le Maréchal de Saxe n’aurait pas gagné la bataille de Fontenoy.

DE FONTY.

Misérable !… voilà pour te châtier.

Il lève sa cravache et veut la frapper. — De Tresme s’avance.
PHILIPPE, bondissant sous l’insulte lui arrachant la cravache dont il le menace à son tour.

Ah !

DE TRESME, lui arrêtant le bras.

Philippe, que vas-tu faire ?

PHILIPPE, se maîtrisant avec des larmes de rage.

Ah ! mon capitaine !…

DE FONTY.

Monsieur de Tresme !

DE TRESME.

Monsieur de Fonty, mes soldats, du premier, au dernier sont mes enfants. Toute offense qui leur est faite me devient personnelle.

DE FONTY.

Ce qui signifie ?

DE TRESME.

Que le sergent Philippe étant dans l’impossibilité d’obtenir lui-même réparation de l’injure que vous venez de lui faire, c’est moi, son capitaine, qui me charge de ce soin.

DE FONTY.

Ah ! c’est la première fois que l’on verra un chef se battre pour un de ses soldats.

DE TRESME.

Eh ! bien, je créerai un précédent, voilà tout.

DE FONTY.

Comme il vous plaira, monsieur.

COCARDASSE.

Viva Diou ! voilà un brave capitaine.

Rideau ici au besoin.
PHILIPPE.

Mon capitaine, je ne veux pas que vous risquiez votre vie pour moi.

DE TRESME, sévèrement.

Tu ne veux pas ? Tu me feras huit jours à la garde du camp pour réponse inconvenante à ton capitaine.

COCARDASSE, à part.

Bravo, mais sec, le capitaine.

OLYMPE, bas.

Père, Monsieur de Fonty est un lâche.

CHAVERNY.

Olympe !

OLYMPE.

Vouloir frapper un homme qui ne peut répondre, n’est-ce pas ce qu’on appelle de la lâcheté.

FLOR.

Je suis de ton avis, ma fille.

DE FONTY.

Monsieur de Tresme, je me tiens à votre disposition. Mesdames, monsieur le marquis, j’ai grandement l’honneur de vous saluer. (À part.) Ah ! mais, il commence à m’ennuyer fortement le sergent Philippe.

Il sort par le fond.
DE TRESME.

Monsieur de Chaverny, monseigneur le maréchal de Saxe, ayant été averti de votre arrivée au camp et connaissant les motifs qui vous y amènent, me charge de vous dire que dans trois jours l’armée va se mettre en route pour Paris. Que dès lors, la mission dont vous avait chargé le Roi se trouve accomplie, et que vous pouvez retourner à Paris, en informer sa Majesté le roi Louis XV.

CHAVERNY.

Merci, monsieur de Tresme, vous pouvez assurer monseigneur le Maréchal de Saxe que je suis son humble serviteur et que dès demain, je me mets en route pour la France.

DE TRESME, saluant.

Monsieur le marquis… mesdames…

PHILIPPE.

Mon capitaine, je vous on supplie, ne risquez pas pour un pauvre diable comme moi une existence si précieuse à tous.

DE TRESME.

Les pauvres diables comme toi sont les héros inconnus dont les armées doivent se montrer fières. Et leurs chefs en les couvrant de leur protection ne font que payer la dette qu’a contractée envers eux la patrie dont ils sont les enfants. Tu n’es pas en grade de répondre à un supérieur qui t’insulte, te défendre, moi, ton chef, est mon devoir naturel.

PHILIPPE.

Mais, mon capitaine.

DE TRESME.

Quatre jours de plus à la garde du camp, pour insistance déplacée. Mesdames, messieurs, j’ai l’honneur d’être votre serviteur.

Il salue et sort.
COCARDASSE.

Ça, c’est un brave homme.

CHAVERNY.

C’est un soldat.


Rideau.

ACTE DEUXIÈME


SIXIÈME TABLEAU
Maîtresse et Fiancée.

Un petit salon à Paris, chez M. de Fonty. Portes au fond, à gauche et à droite. Dans le pan coupé gauche, une fenêtre avec balcon, canapé, chaises, table.


Scène PREMIÈRE

DE FONTY, puis BATHILDE.
DE FONTY, achevant de lire une lettre.

Décidément, la chance a cessé de me sourire. Cette lettre du marquis de Chaverny est un congé en règle. J’ai cessé de plaire à mademoiselle Olympe. Pourquoi ?… Je ne le devine que trop. Ce sergent Belle-Épée, qui s’est introduit dans la maison, a capté l’attention de la jeune personne. Supplanté par un bâtard, moi le comte de Fonty ! Oh ! le dernier mot n’est pas dit de cette affaire ; et mes espérances ne sont pas entièrement détruites. Mais comment arriver à me débarrasser de ce drôle ? Mes affaires pécuniaires sont assez embarrassées pour que je désire plus que jamais la solution de ce mariage.

BATHILDE, entrant par la gauche, deuxième plan. Elle est en costume d’amazone, cravache à la main.

Bonjour !

DE FONTY.

Vous, Bathilde ? chez moi, en plein jour ?

BATHILDE.

M. de Puyberta ne vous a donc pas prévenu de notre visite ?

DE FONTY.

Nullement.

BATHILDE.

Alors, je vous en fais part. Il a, paraît-il, une fort grave communication à vous faire, pour laquelle, m’a-t-il dit, ma présence est indispensable. J’ai prétexté auprès de la Comtesse de Lagardère, une promenade à cheval, ordonnée par mon médecin et me voici.

DE FONTY.

On ne vous à pas vue entrer ici, au moins ?

BATHILDE.

N’ayez crainte. Votre rue est déserte et votre maison très isolée. Alors M. de Puyberta n’a pas encore paru.

DE FONTY.

Non.

BATHILDE.

Je le regrette. Cela m’eut évité de me retrouver seule avec vous.

DE FONTY.

Vous en êtes arrivée à me haïr ainsi ?

BATHILDE.

Non seulement à vous haïr, mais à vous mépriser, ce qui est pis, convenez-en.

DE FONTY.

Qu’ai-je donc fait pour mériter tant que cela ?

BATHILDE.

Vous le demandez ?

DE FONTY.

Oui.

BATHILDE.

Monsieur de Fonty, à quand votre mariage avec mademoiselle de Chaverny ?

DE FONTY.

Mon mariage… avec ?… Qui vous a dit… ?

BATHILDE.

M. de Puyberta.

DE FONTY

Le vieux traître !… Dans quel but ?

BATHILDE.

Il vous le dira. Ainsi, vous reniez la parole que vous m’aviez donnée ?

DE FONTY.

Ma chère Bathilde…

BATHILDE.

Après m’avoir déshonorée et juré la réhabilitation en me donnant votre nom, vous mentez à tous vos serments.

DE FONTY.

Permettez-moi de vous faire comprendre…

BATHILDE.

Je ne comprends qu’une chose, c’est que vous êtes un misérable et que je vous châtirai publiquement comme vous méritez de l’être !…

DE FONTY.

Vous êtes folle, ma chère ! Si vous vous livrez à quelque excentricité ridicule vis-à-vis de moi, prenez garde que je ne vous fasse enfermer dans quelque endroit où l’on détient les filles de votre sorte.

BATHILDE, levant le bras.

Misérable drôle !

Elle lui cravache la figure.
DE FONTY.

Ah !…

Le poing crispé il bondit sur elle.

Scène II

Les Mêmes, PEYROLLES.
PEYROLLES, entrant du fond et arrêtant de Fonty.

Eh ! bien ! eh ! bien ! on s’explique bruyamment ici ?

DE FONTY, hors de lui.

Laissez-moi ! laissez-moi châtier cette coquine.

PEYROLLES, glacial.

Ah ! pas devant moi !

DE FONTY.

Alors, ordonnez à votre pupille de me demander pardon.

PEYROLLES.

Par ma foi, mon cher comte, je n’en ferai rien !

DE FONTY.

Mais vous ne savez pas qu’elle vient de me cravacher.

BATHILDE.

Comme vous le méritiez.

PEYROLLES, narquois.

Elle en est capable. Seulement ce n’est pas aujourd’hui, c’est quand vous avez fait d’elle votre maîtresse qu’elle eut dû le faire.

DE FONTY.

Monsieur !…

PEYROLLES, impassible.

Donnez-vous donc la peine de vous asseoir, je vous en prie.

Bathilde s’assied à gauche.
DE FONTY, menaçant.

Ah !

PEYROLLES, s’asseyant entre eux.

Non ?… À votre aise ! Ça mes enfants, je voulais vous voir tous les deux, et suis heureux de vous trouver… surtout plus d’accord que jamais…

DE FONTY.

Assez de raillerie !

PEYROLLES.

Pardieu ! Je ne raille pas ! et si vous n’avez plus rien d’aimable à échanger, nous cesserons ce badinage pour causer raisonnablement tous les trois. Ne m’en veuillez pas d’être venu troubler votre doux tête à tête ! (Mouvement d’impatience de Fonty.) Allons ! Allons ! pas d’impatience ! Je devine le motif de votre querelle. J’en suis un peu la cause… car c’est moi qui ai appris à mademoiselle de Wendel votre prochain mariage avec mademoiselle de Chaverny.

DE FONTY.

Je le sais !

PEYROLLES.

Ah ! Bathilde vous a dit ?… Oui ! J’avais intérêt à ce qu’un éclat eut lieu entre vous. Vous eussiez fini par vous liguer contre moi. L’éclat s’est produit, c’est tout ce que je désirais.

DE FONTY.

Et vous pouvez vous vanter d’avoir réussi.

PEYROLLES.

C’est mon habitude !… Monsieur de Fonty, cette enfant eut jadis, le tort de vous avouer, dans un élan d’amour exagéré, qu’elle était, en toute chose ; guidée par moi. L’amour est bavard ! Elle vous aimait alors et vous mit ainsi au courant de mes plans les plus secrets, que j’avais eu, moi, le tort de lui faire connaître. Il fallut bien accepter la situation. Au lieu de deux nous fûmes trois. Je ne vous cacherai pas que cela me contraria fort dans le temps. Aujourd’hui il vous plaît de rompre cette sorte d’association, soit ! mais il ne me plaît pas à moi de vous la voir rompre impunément, et d’être perpétuellement à votre merci. Je vous ai prêté près de cent mille livres, depuis trois ans.

DE FONTY.

Je vous en ai fait des reconnaissances.

PEYROLLES.

Les dates de paiement en sont échues. Vous m’aviez promis de me rembourser sur la dot que devait vous apporter en mariage mademoiselle de Chaverny.

DE FONTY.

Ce mariage est sur le point d’être rompu.

PEYROLLES.

C’est justement ce qui me contrarie. À tout prix il faut empêcher que cette rupture se produise.

DE FONTY.

Comment ?

PEYROLLES.

En mettant Monsieur de Chaverny dans l’impossibilité de vous refuser la main de sa fille.

DE FONTY.

Je ne vous comprends pas, monsieur !

PEYROLLES.

C’est pourtant fort clair. En ce moment, des hommes à moi, enlèvent mademoiselle de Chaverny…

DE FONTY.

Que me dites-vous ?

PEYROLLES.

Ils l’enlèvent bel et bien. Et ils vont la conduire ici.

DE FONTY.

Chez moi ?

PEYROLLES.

Chez vous !… Vous en ferez ce que vous voudrez… Mais elle sera assez compromise par sa seule présence dans votre maison pour que son père ne puisse qu’être très honoré de vous la donner.

DE FONTY.

C’est indigne d’un gentilhomme ce que vous me demandez-là !

PEYROLLES, narquois.

Quand vous avez agi de même avec mademoiselle de Wendel, cette réflexion vous est-elle venue ?

BATHILDE.

Ah ! vous êtes le génie du mal !

DE FONTY

Je refuse… Si mademoiselle de Chaverny vient chez moi, elle en sortira librement, reconduite chez elle par moi.

PEYROLLES.

Monsieur de Fonty, j’ai pour habitude de ne jamais me répéter. Si mademoiselle de Chaverny sort de chez vous comme elle y est entrée, dans deux jours vous serez arrêté et conduit en prison, pour dettes non acquittées et signatures reniées.

DE FONTY.

Songez-vous bien, monsieur, à ce que vous attendez de moi ?

PEYROLLES.

Parfaitement. Je vous contrains à la mauvaise action, commise déjà par vous envers mademoiselle de Wendel.

DE FONTY.

Mais ne m’est-il pas permis d’employer d’autres moyens pour regagner le cœur de mademoiselle de Chaverny ?

PEYROLLES.

Non ! De son plein gré, cette jeune fille ne consentira jamais à devenir votre femme, par la raison bien simple qu’elle aime le comte Philippe de Lagardère.

BATHILDE, à part, tressaillant.

Lui ! Elle l’aime !

DE FONTY.

Le comte de Lagardère ? (Riant.) Un amour d’outre-tombe, alors ?

PEYROLLES.

Un amour réel, un amour palpable, tout ce qu’il y a de plus vivant !

DE FONTY.

Je ne vous comprends pas. Le jeune comte de Lagardère est mort, si j’ai bonne mémoire ?

PEYROLLES.

Demandez à mademoiselle de Wendel.

BATHILDE.

Il est vivant !

DE FONTY.

Vivant ! Eh ! bien, alors cela détruit notre association. L’héritier des Lagardère existant, partant plus d’héritage à recueillir !

PEYROLLES.

Pardon ! Voilà où nous ne nous comprenons plus. Cet héritier gênant peut disparaître véritablement.

DE FONTY, sursautant.

Et c’est sur moi que vous comptez pour faire cette besogne ?

PEYROLLES.

Non pas ! (souriant.) Je connais trop vos principes d’honneur, et je ne doutes pas que vous saurez faire de plates excuses au jeune Belle-Epée…

DE FONTY, sursautant.

Belle-Epée ?

PEYROLLES.

Lui-même ! (poursuivant.) Quand celui-ci, furieux, viendra vous demander raison de votre étrange conduite envers mademoiselle de Chaverny.

DE FONTY.

Il n’oserait !

PEYROLLES.

Patience ! et vous m’en direz des nouvelles… Quoi qu’il en soit, je me charge moi-même de mener à bien cette affaire. Et demain ; le petit héritier gêneur sera loin. Vous n’aurez plus de rival, mon cher comte, et pourrez épouser tout à votre aise, la charmante Olympe et les six cent mille livres de dot qu’elle vous apportera.

BATHILDE, à part.

Demain ?…

PEYROLLES.

Oui, demain. Et je ne te demande qu’une chose, ma chère enfant, en reconnaissance de tout ce que j’ai fait pour toi.

BATHILDE.

Laquelle ?

PEYROLLES.

Demain, le Roi offre au Louvre une réception, suivie de bal, à tous les officiers qui ont tenu la campagne dans la dernière guerre.

DE FONTY.

J’ai reçu ma lettre de convocation.

PEYROLLES.

Eh ! bien, vous irez à ce bal, ma chère Bathilde, M. de Fonty se chargera de vous procurer une invitation. Philippe de Largardère s’y trouvera également.

DE FONTY.

À quel titre, lui, simple sergent ?

PEYROLLES.

Mon Dieu, que les nouvelles arrivent difficilement jusqu’à vous, mon cher comte. Demain le sergent Belle-Epée aura fait place au lieutenant Philippe.

DE FONTY.

On l’a fait lieutenant ?

PEYROLLES.

Oui ! Cela a été décidé ce matin en conseil. Et ce, sur la recommandation de M. le marquis de Charverny, grâce aux excellente notes de son capitaine, M. de Tresmes.

DE FONTY.

M. de Tresmes !…

PEYROLLES.

Celui qui, sous les murs d’Ostende, vous a fourni ce gentil coup d’épée dans les côtes.

DE FONTY.

Il me le paiera !

PEYROLLES.

Pas de la même monnaie !… Donc, le lieutenant Philippe sera invité de droit à la fête royale. Mais comme il pourrait hésiter à s’y rendre, imitant l’écriture de ma chère Bathilde — j’ai le don des imitations d’écriture — je lui ai adressé quelques mots énigmatiques qui forceront sa curiosité. Il est impossible qu’il ne se rende pas à cet appel. Et voilà, ma chère enfant, où vous me devenez absolument nécessaire. Il s’agira d’être assez habile pour l’attirer chez moi.

BATHILDE.

Chez vous ?

PEYROLLES.

Oui ! Il n’y a pas d’endroit plus propice à l’accomplissement de mes projets ; cela me permettra d’agir sans avoir à redouter l’intervention de quelque fâcheux.

BATHILDE, révoltée.

Vous voulez le tuer ?… Alors, ne comptez pas sur moi !

PEYROLLES.

Non, folle ! l’enlever simplement et le faire disparaître à jamais de ce pays. Mes relais sont organisés, mes dispositions arrêtées, tout est prêt.

BATHILDE.

Jurez-moi que vous ne le tuerez pas, si vous voulez que je vous obéisse une dernière fois.

PEYROLLES.

Je te le jure tant que tu le voudras.

BATHILDE, à part.

J’aurai le temps de le prévenir.

PEYROLLES.

Et n’essayez pas de me trahir, sans cela ce serait sa mort certaine. (On entend un bruit de carrosse.) Tenez, ce doit être mademoiselle de Chaverny que vous amène l’homme de confiance chargé par moi de cette besogne… Ah ! vous donnerez ces cinquante livres à celui dont il se sera fait aider pour mener à bien son entreprise. (Il donne une bourse à de Fonty.) Et maintenant, mes chers enfants, séparons-nous. Venez, Bathildo. Car je ne vous vois guère en état de demeurer près de monsieur le comte.

BATHILDE.

C’est juste.

PEYROLLES, remontant fond droite.

Au revoir, mon cher comte.

DE FONTY.

Au revoir ! (Gagnant milieu.) Alors, ma chère Bathilde, nous ne nous aimons plus ?

BATHILDE, allant à lui.

Nous ne nous sommes jamais aimés !

DE FONTY.

Je croyais…

BATHILDE.

Nous nous sommes rencontrés… nous nous séparons… (Passant.) Adieu !

Elle sort fond droite.
PEYROLLES, railleur.

C’est moi qui l’ai dressée.

DE FONTY.

Mes compliments !

PEYROLLES.

Attention, on vient ! C’est de vous seul que dépendent votre fortune et votre bonheur.

Il sort fond droite.

Scène III

DE FONTY, puis KNAUSS.
DE FONTY, seul.

Il a raison. Je n’ai pas à reculer… Je ne le puis pas, d’ailleurs. C’est ma vie que je défends. Ah ! il me tient bien, ce misérable !

KNAUSS, entrant.

Monsieur le comte, la jeune personne est là, dans la chambre voisine, aux mains de la respectable duègne que M. de Puyberta m’a chargé de lui choisir.

DE FONTY.

Il y a eu forte résistance, naturellement ?

KNAUSS.

Comme bien pense monsieur le comte. Heureusement, j’avais dans le compagnon que je m’étais adjoint, un aide solide. Les valets de M. de Puyberta nous ayant prêté la main, cela a été l’affaire d’un instant.

DE FONTY.

Vous êtes certain que personne n’a pu suivre vos traces ?

KNAUSS.

À cette heure de la journée, la promenade est solitaire. Pour plus de mystère, j’avais fait masquer mes hommes.

DE FONTY.

Me répondez-vous de celui que vous avez embauché ?

KNAUSS.

Oui ! Depuis quelques jours, il s’offrait continuellement à moi, dans le dessein de m’aider en quelque besogne douteuse. C’est un avare. Je lui ai promis quarante livres, il a accepté avec empressement. Et si monsieur le comte voulait aller jusqu’à la cinquantaine, je répondrais de lui entièrement.

DE FONTY.

Que je le voie ! Faites-le entrer.

Knauss va ouvrir la porte du fond et Introduit Passepoil. Il reste lui-même au fond.

Scène IV

Les Mêmes, PASSEPOIL.
PASSEPOIL, saluant.

Monsieur le comte !

DE FONTY.

Tu me connais ?

PASSEPOIL.

Je suis un ancien soldat !… Et puis, qui ne connaît dans l’armée entière le grand, le vaillant comte de Fonty, le plus beau des Cheveau-légers du Roi.

DE FONTY, à part.

Voilà le côté fâcheux de la célébrité.

PASSEPOIL.

Oh ! Monseigneur peut compter sur mon entière discrétion. Les carpes de Fontainebleau sont bavardes à côté du fils unique de mon père.

DE FONTY.

Comment t’appelles-tu ?

PASSEPOIL.

Thibaut !… Eustache Thibaut ! Bâtard de naissance, Gentilhomme de l’avenir.

DE FONTY.

Connais-tu la jeune personne à l’enlèvement de laquelle tu viens de coopérer ?

PASSEPOIL.

Ni des lèvres, ni des dents !

DE FONTY.

T’engages-tu à ne point parler à qui que ce soit de cet enlèvement qui va causer quelque bruit dans Paris ?

PASSEPOIL.

Pas même à ma femme, pas même à mon fils !

DE FONTY.

Ah ! Tu as femme et enfant ?

PASSEPOIL.

C’est la seule distraction du pauvre monde.

DE FONTY.

Cela m’ennuie !

PASSEPOIL.

Je ne peux pourtant pas les mettre à mort pour complaire à monsieur le comte !

DE FONTY.

Combien t’a promis Knauss ?

PASSEPOIL.

Cinquante livres.

KNAUSS, intervenant.

Non ! quarante.

PASSEPOIL.

Ah ! je ne savais pas que vous étiez là ! Du moment que vous êtes là, c’est quarante. Oui, monsieur le comte, je crois me rappeler maintenant que c’est quarante.

DE FONTY.

Eh ! bien, je te donne les cinquante pour être sûr de ta parfaite discrétion.

PASSEPOIL.

Ah ! que de générosité ! J’appelle sur la tête de monsieur le comte les bénédictions célestes !

DE FONTY, riant.

Sollicitées par toi, elles ne peuvent manquer de me venir. (Montrant la gauche.) Passe dans ce cabinet, avec Knauss, et attends que j’aille t’y rejoindre.

PASSEPOIL.

Aux ordres de Monseigneur.

KNAUSS.

Viens, Eustache Thibaut.

PASSEPOIL, qui va pour sortir se retourne.

Que toutes les bénédictions du ciel…

DE FONTY.

C’est bon ! Tu les as déjà appelées sur ma tête !

PASSEPOIL.

Cette fois, c’était la bonne.

Il sort par la gauche avec Knauss.

Scène V

DE FONTY, puis DAME BERNARDINE.
DE FONTY, seul.

Mademoiselle de Chaverny aura eu le temps de se remettre.

Il sonne. Table.
DAME BERNARDINE, entrant de droite.

Que désire monsieur le comte ?

DE FONTY.

La jeune dame ?…

DAME BERNARDINE.

Le pauvre trésor !… Elle était évanouie quand ces messieurs l’ont déposée dans la voiture où il m’avait été ordonné de l’attendre. Grâce à mes soins, elle a bientôt pu reprendre ses sens.

DE FONTY.

Sait-elle qu’elle est chez moi ?

DAME BERNARDINE.

Absolument, Monseigneur. J’étais chargée de le lui apprendre.

DE FONTY, à part.

Ce monsieur de Puyberta n’a rien négligé… Je dois m’exécuter. (Haut.) Priez-la de venir ici.

DAME BERNARDINE.

À l’instant, monsieur le comte.

Dame Bernardine sort à droite.
DE FONTY, seul.

Ah ! ma belle insulteuse, nous allons voir si vous avez toujours l’injure aux lèvres.

Scène VI

DE FONTY, OLYMPE.
OLYMPE, entrant de droite.

Monsieur de Fonty, vous êtes un lâche !

DE FONTY.

Vous êtes superbe dans la colère, mademoiselle !

OLYMPE, remontant d’un pas et montrant le fond.

Ouvrez-moi les portes de cette maison, je vous l’ordonne !

DE FONTY.

Quand vous serez ma femme, je me ferai un devoir d’obéir au moindre de vos désirs. Jusque-là permettez-moi de n’en rien faire.

OLYMPE.

Votre femme, moi ?… Ah ! vous n’y pensez pas.

DE FONTY.

J’y pense tellement au contraire, que c’est pour vous mettre dans l’impossibilité de me repousser que je vous ai fait amener chez moi.

OLYMPE.

En me faisant enlever par des bandits masqués. En me retenant par la force dans une maison où, sans doute, vous avez habitude de recevoir vos maîtresses !

DE FONTY.

En vous suppliant de bien vouloir fixer vous-même la date de notre mariage.

OLYMPE.

Il n’est pas en France un gentilhomme qui eut employé pareil moyen pour semblable demande.

DE FONTY.

C’est qu’il n’est pas en France, mademoiselle, un gentilhomme aussi berné que je l’ai été par vous !… Voilà toute une année que M. le marquis de Chaverny, votre père, m’a fait l’honneur de m’accorder votre main, et vous vous êtes plue à retarder de jour en jour l’heure qui doit me faire le plus heureux des hommes, jusqu’au moment où, brusquement, vous m’avez impitoyablement repoussé.

OLYMPE.

Je ne vous acceptais que parce que tel était le désir de mon père. Maintenant, je vous méprise !

DE FONTY.

Peut-être ne m’aimiez-vous pas parce que vous vous étiez mise à en aimer un autre.

OLYMPE.

Monsieur ?…

DE FONTY.

Voilà précisément ce qui m’a décidé à agir comme je l’ai fait ! j’ai compris ce que vous n’osiez peut-être pas vous avouer à vous-même. Votre caprice ridicule pour un misérable sergent ; cela m’a rendu fou de jalousie, et c’est mon excuse ! Je vous aime, moi ! Jugez de ma souffrance en vous voyant chaque jour, chaque heure, vous éloigner de moi davantage. La pensée de vous perdre m’a mis au cœur l’affolement du désespoir ! Alors, j’ai juré que vous ne seriez pas à un autre qu’à moi, et je veux tenir mon serment !

OLYMPE.

Taisez-vous ! malheureux !

DE FONTY, allant à elle.

Olympe, je vous adore ! Consentez à devenir ma femme ! Fixez vous-même l’heure qui doit nous unir et les portes de cette maison s’ouvriront devant vous !

OLYMPE, altière.

Je vous ai dit que je vous méprisais ! On ne devient pas la femme de l’homme que l’on méprise !

DE FONTY.

Eh bien, vous avez eu tort de me dire cela, ma belle enfant, car vous allez m’appartenir !

Il la saisit brutalement.
OLYMPE, se débattant.

À l’aide !… Au secours !…

DE FONTY, l’enlaçant de plus près.

Oh ! vous pouvez crier ! personne ici ne viendra à votre secours !…

Scène VII

Les Mêmes, PHILIPPE apparaissant par le balcon, puis COCARDASSE.
PHILIPPE, sautant à l’intérieur, saisissant de Fonty et l’envoyant rouler à terre, à gauche.

Tu t’es trompé, bandit !

OLYMPE.

Ah ! Philippe !…

Elle se précipite dans ses bras.
PHILIPPE.

Heureux et fier de vous arracher aux mains de ce misérable, mademoiselle !

DE FONTY, se relevant.

Ah ! toi, tu vas payer cher ton insolence !

Il sort à gauche, premier plan.
OLYMPE.

Prenez garde, monsieur, il y a là des hommes qui vont vous assaillir.

PHILIPPE.

Eh ! bien, nous les recevrons !… À moi, Cocardasse !

OLYMPE.

Cocardasse !

COCARDASSE, apparaissant au balcon gauche.

Je vous demande pardon du retard, mais les jambes sont un peu rouillées pour escalader les balcons !

OLYMPE, courant à lui.

Mon bon Cocardasse, toi ici ?

COCARDASSE.

Moi, vivadious ! Je trouve cela très naturel.

Scène VIII

Les Mêmes, DE FONTY, PASSEPOIL.
DE FONTY, reparaissant avec Passepoil.

Knauss et mes valets que sont-ils devenus ?

PASSEPOIL, bonnement.

Je les ai congédiés.

DE FONTY, furieux.

Vous ? de quel droit ?

COCARDASSE.

Amable, mon petit prévôt !

PASSEPOIL.

En personne et en nature…

DE FONTY, à part.

Ils se connaissent !

PHILIPPE, à Olympe.

C’est lui, qui par un mot m’a prévenu de l’attentat qu’allait commettre sur vous ce lâche !

DE FONTY, à Passepoil.

C’est vous ?…

PASSEPOIL, s’inclinant.

Pour cinquante livres, ce n’est pas cher.

DE FONTY.

Trahi !

COCARDASSE.

Il t’a payé pour cela ? Ah ! le pauvre !

PHILIPPE.

Monsieur, vous allez humblement faire des excuses à mademoiselle de Chaverny.

DE FONTY.

Des excuses ?

OLYMPE.

Non, non ! Je ne veux pas !

PHILIPPE.

Cet homme restera donc impuni ?

OLYMPE.

Il aura sa conscience pour lui reprocher sa mauvaise action. Je ne veux que sortir d’ici Emmenez-moi, monsieur Philippe, emmenez-moi !

PHILIPPE.

Vous êtes généreuse et vaillante, mademoiselle… venez !…

Il lui tend la main et va vers le fond gauche.
COCARDASSE.

Pas par le balcon, té, vé ! La demoiselle ne pourrait pas sauter.

PASSEPOIL.

Par la grande porte ! Suivez-moi, je connais les aîtres !

COCARDASSE.

Passez ! Je suis l’arrière-garde !…

Ils sortent par la droite, Passepoil d’abord, puis Olympe appuyée sur le poing de Philippe. Cocardasse est dernier.
COCARDASSE.

Adios, mon bon monsieur de Fonty… Eh ! donc, je vous dispense de nous reconduire.

Il frappe sur son feutre et sort.

Rideau.


SEPTIÈME TABLEAU
Monsieur Hélouin.

Le salon qui formait la partie droite du premier tableau du prologue. Une cheminée sur laquelle est un buste d’enfant. À gauche, un grand portrait représentant Lagardère. — Au fond, à gauche, un berceau.

Au lever du rideau la scène est sombre et vide. On entend le bruit d’une serrure à la porte du fond. Tout à coup, cette porte s’ouvre donnant passage à un valet puis à Chaverny, la comtesse Blanche de Lagardère et Flor. Le valet entre le premier, va tirer les rideaux des deux fenêtres à droite ; le jour se fait.


Scène PREMIÈRE

CHAVERNY, LA COMTESSE, FLOR,
Un Valet.
CHAVERNY, au valet, fond.

Maintenant, retirez-vous.

Le valet disparaît. La porte du fond se referme.
LA COMTESSE, arrêtée devant le portrait de Lagardère, à gauche.

Seize ans ! voilà seize ans que je te pleure, mon bien-aimé, et tu n’es pas vengé !

Elle chancelle.
FLOR, la soutenant.

Appuie-toi sur-moi, Blanche !

CHAVERNY.

Aussi, ma chère amie, pourquoi revenir dans cette chambre ou personne n’a pénétré depuis seize années, où tout fait renaître en vous de douloureux souvenirs ?

LA COMTESSE.

Parce que c’est ici que je veux recevoir celui qui va me parler de mon fils. (Allant au buste sur la cheminée.) Le voilà comme lorsqu’il me tendait ses petits bras nus !… Et ses lèvres semblent murmurer à mon cœur : Bonjour, mère adorée !… Et son regard semble me dire : Espère !… Oui, je te comprends !… nous nous reverrons bientôt !… nous serons réunis tous les trois dans le ciel : Ton père, toi et ta malheureuse mère qui trouve bien longs les instants qui la séparent de vous deux !

FLOR.

Sois raisonnable, Blanche !

LA COMTESSE.

Ne crains rien !… Je me sens forte devant l’image de ces deux êtres chéris ! J’avais peur d’entrer dans ce salon où nous nous sommes tant aimés ! Eh ! bien, je les revois sans crainte, ces tentures, ces meubles auxquels nul n’a touché depuis la mort de mes adorés, et les larmes que je répands, en contemplant ces chers souvenirs sont comme un apaisement à mes douleurs !

On frappe au fond.
CHAVERNY.

On a frappé.

LA COMTESSE.

Sans doute celui qui a sollicité de moi cette mystérieuse entrevue.

CHAVERNY.

Nous allons le savoir. (Il va ouvrir au fond.) Qu’y a-t-il ?

LE VALET.

Un homme, qui dit s’appeler M. Hélouin, fait demander à madame la comtesse de vouloir bien le recevoir.

LA COMTESSE.

Qu’il entre !

LE VALET, remontant.

Entrez, monsieur.

Il sort après l’introduction d’Hélouin.

Scène II

Les Mêmes, HÉLOUIN.
LA COMTESSE, à Hélouin qui s’incline respectueusement.

Pour être admis en ma présence, monsieur, vous avez invoqué le nom de mon fils. J’ai consenti à vous recevoir.

HÉLOUIN.

Et je vous en remercie, madame : mais c’est à vous seule que je désirerais parler.

LA COMTESSE.

Ceux-ci sont les amis de toute ma vie. Rien de ce qui m’arrivera d’heureux ou de malheureux ne doit être ignoré d’eux : M. le marquis et madame la marquise de Chaverny. Parlez donc, monsieur !

Elle s’assied. Flor est debout près d’elle. Chaverny debout à son autre côté observe attentivement Hélouin.
HÉLOUIN, s’inclinant.

Ce sera comme vous le désirez, madame. J’ai le devoir de dévoiler à madame la comtesse de Lagardère un grand secret qu’il lui importe de connaître !

CHAVERNY.

Un secret ?

LA COMTESSE.

Concernant mon enfant ?

HÉLOUIN.

Oui, madame.

LA COMTESSE.

Parlez, monsieur.

HÉLOUIN.

Votre enfant n’était pas mort quand il fut enfermé dans la bière qui l’emporta d’ici.

LA COMTESSE, poussant un cri.

Ah !

FLOR.

C’est impossible !

HÉLOUIN.

C’est pourtant la vérité !

LA COMTESSE.

Mon fils est vivant !

HÉLOUIN.

Je ne dis pas cela, madame la comtesse !

LA COMTESSE.

Ah ! voilà que vous vous rétractez déjà !

HÉLOUIN.

Je dis qu’il vivait, alors que l’on vous a annoncé sa mort !

LA COMTESSE.

Mon Dieu ! mais je deviens folle !

FLOR.

Blanche !

CHAVERNY.

Comtesse !

LA COMTESSE.

Oui, oui, il faut être forte !… Et quoique me dise cet homme, je l’écouterai ! Je veux l’écouter ! Continuez !

HÉLOUIN.

Madame, à l’époque dont je vous parle, un homme qui passait pour avoir quelque science fut un soir enlevé de chez lui. On lui banda les yeux et mystérieusement on le conduisit auprès d’une dame qui s’était masquée pour le recevoir, mais qu’au son de sa voix il reconnut être jeune. Cette dame lui proposa de lui acheter une substance dont elle le savait l’inventeur : substance pouvant affaiblir l’énergie vitale jusqu’à l’extrême faiblesse, alourdir l’esprit au point de le rendre inerte, amener un sommeil factice, quasi léthargique, semblable à celui de la mort. L’homme ayant demandé sur qui cette poudre — c’était une poudre — devait s’exercer, la dame lui répondit : sur l’héritier d’une grande famille que d’aucuns ont intérêt à tuer pour s’emparer de sa fortune !

LA COMTESSE.

Mon Dieu !…

HÉLOUIN.

Elle ajouta : Je ne veux pas, moi, qu’un crime s’accomplisse ! et comme il ne m’est pas possible de m’opposer ouvertement à l’assassinat que l’on prémédite, j’ai eu la pensée de conserver la vie à l’innocent en prévenant un empoisonnement certain par une mort simulée !… S’il est vrai, répondit l’homme, que vous vouliez arracher à la mort un être condamné, j’accepte !… je devrai m’assurer par moi-même de l’état dans lequel se trouvera l’enfant, alors que la mort aura été déclarée par ceux qui le soigneront

LA COMTESSE.

Mon Dieu !

HÉLOUIN, reprenant.

Quinze jours après, la dame masquée vint chez cet homme et lui proposa de l’emmener ainsi qu’il avait été convenu. Il se laissa bander les yeux comme la première fois et tous les deux montèrent dans une chaise à porteurs, hermétiquement close. Ils firent ainsi un assez long trajet. Enfin, la dame fit arrêter la chaise et prenant son complice par la main, lui servit de guide. Il parût d’abord, à ce dernier qu’il traversait un vaste jardin. Puis on le fit gravir un escalier, passer par plusieurs pièces. Enfin, il fut introduit dans une dernière où son bandeau lui fut retiré.

LA COMTESSE, se soutenant à peine.

Il se trouva alors ?…

HÉLOUIN, regardant autour de lui.

Ici même, madame la comtesse !

TOUS.

Ici ?…

HÉLOUIN.

Oui !

CHAVERNY.

Vous êtes certain de ne pas vous tromper ?

HÉLOUIN.

Tenez-là, est un cabinet. (Il indique la gauche.) Communiquant avec un escalier donnant sur le jardin.

LA COMTESSE.

Après ? après ?

CHAVERNY.

Continuez !

HÉLOUIN.

L’homme était seul avec la dame masquée. Dans ce berceau. (Il le désigne.) Reposait le corps inanimé de celui qu’on avait déclaré mort, car la substance anesthésique avait produit ses terribles effets. Alors, il dit à la femme : avant deux jours, il faut que cet enfant soit enlevé de son cercueil. Elle répondit : ce sera fait !… On me remit le bandeau sur les yeux, et avec le même mystère on me reconduisit chez moi.

CHAVERNY.

Achevez, monsieur !

HÉLOUIN, lentement.

Je n’ai plus revu cette femme, je n’ai jamais su ce qu’était devenu l’enfant !

CHAVERNY, avec feu.

Le savant c’était donc vous ?

HÉLOUIN.

Oui !

CHAVERNY.

Et vous vous êtes associé à cet horrible profanation ? Vous ne vous êtes pas dit un instant que vous alliez peut-être faire mourir de désespoir une pauvre mère ?

HÉLOUIN.

Je me suis dit qu’un crime allait être commis, et j’ai empêché ce crime.

LA COMTESSE.

Il a raison !… Soyez béni, monsieur, vous qui avez préservé mon enfant de la mort !

HÉLOUIN.

Depuis ce temps, j’ai tout fait pour découvrir les traces de cet horrible attentat. J’y suis parvenu, enfin !…

LA COMTESSE.

Dites-vous vrai ?…

HÉLOUIN.

Oui, madame ; cela grâce à un hasard providentiel !

FLOR.

Oh ! parlez !

HÉLOUIN.

J’avais parcouru tous les cimetières de Paris, ceux-même des environs, demandant aux gardiens, s’ils ne s’étaient point aperçus de la violation de quelque sépulture d’enfant ? Tous m’avaient répondu négativement. À tout hasard, je leur avais laissé mon nom, mon adresse, dans le cas où ils viendraient à découvrir quelque chose, leur promettant une forte récompense, et jamais je n’avais plus entendu parler de rien, quand hier soir un prêtre vint me trouver et me dit : Dans la confession in extremis que j’ai reçue, d’un gardien du cimetière Saint-Médard, j’ai été chargé, par le moribond, de vous faire une révélation.

CHAVERNY.

Le cimetière Saint-Médard ?

LA COMTESSE.

Celui où se trouve le mausolée de notre famille.

HÉLOUIN.

Oui. Le prêtre continua : Dans la nuit du 25 avril 1729…

LA COMTESSE.

La nuit qui suivit l’enterrement de mon pauvre enfant.

HÉLOUIN.

Une jeune femme s’était présenté à ce gardien — c’est toujours le prêtre qui parle — et lui avait dit : voilà mille livres pour vous, à la condition que vous me laisserez enlever le corps d’un enfant qui a été inhumé hier dans le mausolée de sa famille. Cet homme, ébloui par l’énormité de la somme avait accepté de laisser s’accomplir le sacrilège, et le cadavre du pauvre petit avait été emporté !

LA COMTESSE.

Mon fils ! mon fils est vivant !…

HÉLOUIN.

Et le prêtre s’est retiré me disant encore : Ce malheureux s’est souvenu de votre nom et m’a chargé de venir vous révéler ce secret, qu’il n’a pas voulu emporter dans la tombe !

LA COMTESSE.

Mais cette femme, cette femme qui vous a conseillé ce sacrilège ?…

CHAVERNY.

Voulez-vous que je vous la nomme, moi ?

LA COMTESSE.

Vous ?

CHAVERNY.

C’est Bathilde de Wendel !…

LA COMTESSE.

Bathilde !… Elle !… non !… non !… C’est impossible ! Quel motif l’aurait poussée à agir ainsi ?

CHAVERNY.

Le motif ?… Ne lui aviez-vous pas promis, pour récompenser son généreux dévouement, ainsi que vous vous plaisez à qualifier sa servilité obséquieuse, une merveilleuse récompense ?

LA COMTESSE.

Oui ! un jour, dans je ne sais quel moment d’affaiblissement moral, j’ai fait un testament par lequel je léguais à Bathilde de Wendel, la moitié de ma fortune.

FLOR.

La moitié !

LA COMTESSE.

L’autre moitié te revenait à toi, Flor.

FLOR.

Ah ! la malheureuse ! Tout nous est expliqué à présent !

LA COMTESSE.

Mais ce testament n’avait aucune valeur, moi vivante !

CHAVERNY.

Soyez persuadée que si, depuis cette époque, vous fussiez demeurée à Paris, au lieu de vous retirer en Lorraine, où vous étiez en sûreté, il y a longtemps que les assassins se fussent débarrassés de vous, pour faire valoir les droits de cette fille à votre succession !

LA COMTESSE.

Oh ! si cela est, je veux que la misérable me l’avoue elle-même ! Qu’on me l’amène !

HÉLOUIN.

Que madame la comtesse me permette de lui dire qu’il serait plus prudent de laisser cette personne dans l’ignorance de tout ce que je viens de vous révéler.

LA COMTESSE.

Laissez un pareil crime impuni, jamais !

HÉLOUIN.

Songez, madame la comtesse, que cette personne n’agit pas seule, qu’elle doit toujours dépendre de complices tout puissants, et que, dans la crainte de leur ressentiment, elle se refusera à faire la moindre révélation.

CHAVERNY.

Tel est également mon avis. Et puis, une autre pensée me vient qui vous démontrera combien il est plus sage de garder encore le silence !

LA COMTESSE.

Quelle pensée ?

CHAVERNY.

Relative à l’assassinat dont le comte de Lagardère a été la victime !

LA COMTESSE.

Que voulez-vous dire ?

CHAVERNY.

Je veux dire qu’il doit y avoir corrélation entre ce premier crime et la disparition de votre enfant !

HÉLOUIN.

Moi. J’en jurerais ! Madame, puis-je me trouver en présence de mademoiselle de Wendel ?

CHAVERNY.

Sans doute.

HÉLOUIN.

Ayez l’obligeance de la faire appeler.

LA COMTESSE.

Elle, en ma présence ?… Non, non, je ne veux pas. Je me trahirais !

FLOR.

À quoi cela servirait-il, monsieur, puisqu’elle était masquée.

HÉLOUIN.

Le son de sa voix est resté gravé dans ma mémoire. C’est le seul moyen d’acquérir la certitude.

CHAVERNY.

Monsieur a raison. Du courage, ma chère comtesse. (Il sonne. À un domestique qui se présente.) Priez mademoiselle de Wendel de se rendre près de madame la comtesse.

Le domestique sort.
LA COMTESSE.

Ah ! que j’aie la force de supporter sa présence sans faiblir.

HÉLOUIN.

D’ici trois jours, madame, je vous dirai ce que vous devez craindre ou espérer.

LA COMTESSE.

Espérer ? Vous avez bien prononcé ce mot ?

HÉLOUIN.

Oui ! J’ai dit : espérer !… Avez-vous à votre service un homme dévoué, que vous puissiez m’adjoindre ? et sur lequel je puisse absolument compter ?

CHAVERNY.

Cocardasse !…

HÉLOUIN.

Où demeure-t-il ?

CHAVERNY.

Rue de la Ferronnerie, à l’angle de la rue Saint-Denis.

HÉLOUIN.

Dès ce soir, je le verrai !

Scène III

Les Mêmes, BATHILDE.
BATHILDE, accourant du fond.

On me dit, madame, que vous désirez me parler ?

LA COMTESSE, terrifiée.

Elle !…

HÉLOUIN, à part.

Cette voix !… C’est bien cela !

Il l’observe en se dérobant.
BATHILDE.

Qu’avez-vous, madame ?

LA COMTESSE.

Moi ?… je… je…

Elle veut s’élancer vers Bathilde, mais retenue par Flor, elle revient à elle-même, immobilisée, impassible.
LA COMTESSE.

Je n’ai rien, Bathilde… rien !…

BATHILDE.

Oh ! madame m’a fait peur !…

LA COMTESSE, se contraignant.

N’êtes-vous point étonnée de nous avoir vu forcer la porte de ce salon, qui depuis seize ans, était restée fermée…

BATHILDE.

J’allais justement demander à madame…

CHAVERNY.

C’est inutile, veuillez vous retirer, mademoiselle.

BATHILDE.

Aurais-je, sans le vouloir, causé quelque chagrin à madame la comtesse ?

LA COMTESSE.

Non !… non !… Allez !…

BATHILDE, à elle-même.

Qu’a-t-elle donc ?… (Elle remonte vers le fond et apercevant Hélouin qui lui tournait le dos, et tout à coup lui fait face.) Ah ! cet homme !…

CHAVERNY.

Eh ! bien, qu’attendez-vous ?

BATHILDE, comme pétrifiée.

Rien ! Rien !…

Elle sort par le fond. Hélouin se précipite vers la porte, regarde au dehors et revenant au milieu.

Scène IV

Les Mêmes, moins BATHILDE.
LA COMTESSE, ne se contenant plus.

Eh ! bien ?…

HÉLOUIN.

Madame, je jure que mademoiselle de Wendel est la femme masquée qui m’a parlé, il y a seize ans dans cette chambre ! que c’est elle qui a fait disparaître l’héritier du comte de Lagardère ! Mais je vous jure aussi qu’avant trois jours, vous saurez si cet enfant est vivant ou mort.


Rideau.


ACTE TROISIÈME


HUITIÈME TABLEAU
Les surprises de Cocardasse.

Une salle d’armes, Porte au fond, porte à gauche. Table, chaises, panoplies, buffet au fond, etc.


Scène PREMIÈRE

PASSEPOIL, QUATRE PRÉVÔTS,
puis MATHURINE, et COCARDASSE.
PASSEPOIL, assis devant la table, à un prévôt.

Dix-huit livres et dix sols !

PREMIER PRÉVÔT.

Merci, monsieur Passepoil !

PASSEPOIL, se levant.

À présent, que vous êtes payés, j’ai le droit de vous faire mes observations.

PREMIER PRÉVÔT.

Tout ce que vous voudrez, monsieur Passepoil !

PASSEPOIL.

Eh ! bien voilà. Tout d’abord, vos démonstrations sont molles…

TOUS.

Oh !

PASSEPOIL.

Je l’ai constaté !… Ventre de biche ! Quand l’ami Cocardasse et moi donnions leçon, nous avions le feu sacré. (Son fleuret en main.) Une épée ne nous pesait pas puisqu’une plume ! Aussi étions réputés pour les plus excellentes lames de Paris ! (Mathurine entre par la gauche.) Vous manquez de rapidité dans la parade ! (Portant des bottes dans le vide.) Une !… deusse !… Parez quarte ! Une, deux, trois, fendez-vous !

Il exécute le mouvement et touche Mathurine qui s’est approchée.
MATHURINE.

Ah !

Cocardasse paraît au fond.
PASSEPOIL, à part.

Corbleu ! ma femme !

Cocardasse descend entre Passepoil et Mathurine.
MATHURINE, furieuse.

Se fendre ainsi… sur une adversaire désarmée. (Envoyant un soufflet.) Tiens !

COCARDASSE, le recevant.

Aïe ! touché !

PASSEPOIL.

Cocardasse !

MATHURINE, défaillant.

Ah ! monsieur Cocardasse !

COCARDASSE, la soutenant péniblement.

Dans mes bras ! (À passepoil.) Excuse-moi, Amable !

Il embrasse Mathurine.
PASSEPOIL.

Va donc ! Va donc ! Ne te gêne pas !

Il va congédier les prévôts qui sortent par le fond.
MATHURINE.

Croyez bien, monsieur Cocardasse, que cette taloche n’était pas pour vous.

PASSEPOIL, redescendant.

C’est à moi qu’elle était destinée !

COCARDASSE.

Sandédious ! que je suis donc heureux de l’avoir reçue !

PASSEPOIL.

Ah ça ! D’où viens-tu, depuis ce matin, que tu es sorti.

COCARDASSE.

Je ne reviens pas de Cythère, assurément… car pour moi, Cythère il est ici… Dedans ton Académie ! Et Vénus, elle s’appelle Mathurine. (Il embrasse Mathurine.) Excuse-moi encore une fois, Amable ?

MATHURINE.

Finissez, monsieur Cocardasse…

PASSEPOIL, haussant les épaules.

Est-il bête d’embrasser ma femme comme ça.

COCARDASSE.

Je viens, de chez moi, rue de la Ferronnerie où j’ai dit qu’on m’envoie ici une personne qui, paraît-il, a le plus grand intérêt à me voir ! (À Mathurine qui flaire le nez en l’air.) Té vé ! qu’avez-vous, belle Mathurine !

MATHURINE, tout à coup.

Ah ! mon veau qui brûle !

COCARDASSE.

Sandédious ! Tout, écepté ça !

MATHURINE.

Ne craignez rien ! j’y vole !…

Elle sort en courant, à gauche.

Scène II

COCARDASSE, PASSEPOIL, puis
MONSIEUR HÉLOUIN.
COCARDASSE, passant à droite de la table.

Capédédious, Amable ! Je ne connais pas sur la terre un homme plus heureux que toi.

PASSEPOIL, tout en prenant un flacon et deux verres sur le buffet fond gauche.

Hélas ! tu ne vois que les dessus du ménage, toi ; mais les dessous ?

COCARDASSE.

Ah bah ! Est-ce que les dessous de dame Mathurine ?…

PASSEPOIL, s’asseyant à la table.

Si tu savais ce qu’elle me rend la vie dure !…

COCARDASSE, de même.

Tu ne sais peut-être pas la prendre ?

PASSEPOIL, finement.

Je te fais juge !…

COCARDASSE.

Non ! Oh ! non, pas de détails intimes ! mon cœur, il ne pourrait les supporter ! Dis-moi tout simplement ce que tu lui reproches ?

PASSEPOIL, versant.

Je lui reproche de trop porter les culottes !…

COCARDASSE.

Té ! ça doit bien lui aller ! Je la vois d’ici ! quelles formes ! quels contours !…

PASSEPOIL.

Je lui reproche de m’atteindre dans ma dignité d’homme et de maître d’escrime ! Cocardasse, ma femme me boutonne !

COCARDASSE, stupéfait.

Toi ?

PASSEPOIL.

Devant mes élèves.

COCARDASSE.

Pécaïre ! C’est grave ! car le devoir de la femme n’est pas de boutonner son mari ! au contraire.

PASSEPOIL.

Et cela me navre. Mais parlons d’autres choses.

COCARDASSE.

Soit !… Dis-moi comment tu avais été averti de l’enlèvement de mademoiselle de Chaverny ?

PASSEPOIL.

Voilà !… Il y a trois jours, ma femme m’avait boutonné plus que de coutume, et, furieux, j’étais allé passer ma colère sur le Pont Neuf, quand un drôle, qui, jadis m’avait connu, paraît-il, m’aborde et me dit : — Vous êtes bien Amable Passepoil ? — Je le suis, que je lui réponds ! — Vous fûtes homme d’épée, jadis ? — Je le suis encore, lui répondis-je de nouveau. — Vous plairait-il gagner trente livres ? — J’en aimerais mieux quarante. — Vous les aurez ! — Parfait ! de quoi s’agit-il ? — De m’aider à enlever une jeune fille, sur une promenade déserte, aucun danger à courir. — J’allais empoigner ce misérable au collet, quand il ajouta : nous serons secondés par deux valets de M. de Fonty ! — Ce nom, de l’ennemi de notre Philippe me fait dresser l’oreille. Je pense que cela pourra servir les intérêts du petit. Je dis au gredin que j’accepte ; et j’envoie un mot au petit pour le prévenir.

COCARDASSE.

Sandédious !… tu as eu du nez, Amable ! tu as eu du nez, comme un éléphant. (On frappe au fond.) On a frappé !

PASSEPOIL.

Attends !

Il va ouvrir, Hélouin paraît fond.
HÉLOUIN.

M. Cocardasse ?

COCARDASSE, se levant.

Monsieur Cocardasse, c’est moi ! Cocardasse Junior ! Est-ce que vous seriez celui qui est venu me demander rue de la Ferronnerie ?

HÉLOUIN.

Oui monsieur ! Et je me présente à vous sous les auspices de M. le marquis de Chaverny.

COCARDASSE.

Alors vous êtes le bienvenu !

HÉLOUIN.

Voulez-vous avoir l’obligeance de m’indiquer un endroit où je puisse vous parler confidentiellement.

COCARDASSE.

Mais…

PASSEPOIL.

Ici, monsieur ! ici même, si vous le voulez bien ; mon vieil ami Cocardasse est chez lui.

HÉLOUIN.

Alors, monsieur…

PASSEPOIL.

Je vous laisse seuls !… (À part.) Qu’est-ce que c’est que cet homme-là ?

Il sort à gauche.

Scène III

COCARDASSE, HÉLOUIN.
COCARDASSE, offrant à Hélouin la chaise placée à gauche de la table et allant lui-même s’asseoir à gauche.

Je suis tout vôtre, monsieur.

HÉLOUIN, s’asseyant.

M. Cocardasse, M. le marquis de Chaverny m’a affirmé que vous étiez un homme discret.

COCARDASSE.

Vivadiou ! Comme une courge !

HÉLOUIN.

Brave !

COCARDASSE.

Capédédiou ! Comme Bayard !

HÉLOUIN.

Et modeste…

COCARDASSE.

Comme la violette !

HÉLOUIN.

Ceci posé, j’ai besoin, pour une mystérieuse entreprise, d’un homme qui réunisse ces trois qualités.

COCARDASSE.

Oh ! oh ! De quoi s’agit-il ?

HÉLOUIN.

De me suivre, la nuit, dans un cimetière.

COCARDASSE, reculant son siège.

La nuit ? dans un cimetière ? Té vé ! drôle d’endroit !…

HÉLOUIN.

Entre une heure et deux heures du matin.

COCARDASSE.

Mais les portes des cimetières, elles sont fermées à cette heure-là.

HÉLOUIN.

Aussi n’est-ce point par la porte que nous y pénétrerons.

COCARDASSE.

Eh ! bagasse ! Par où donc ?

HÉLOUIN.

Par-dessus le mur !

COCARDASSE.

Une escalade alors ?

HÉLOUIN.

Vous l’avez dit.

COCARDASSE.

Viva Diou !… Une fois introduits dans le cimetière qu’y ferons-nous ?

HÉLOUIN.

Nous entrerons dans une tombe !

COCARDASSE, reculant son siège.

Un tombe !… Bon Diou !

HÉLOUIN.

Ou plutôt dans un caveau de famille. Nous nous y emparerons d’un cercueil.

COCARDASSE, même jeu.

D’un cerqueul !

HÉLOUIN.

Oui.

COCARDASSE.

Avé son habitant dedans ?…

HÉLOUIN.

Non !…

COCARDASSE.

Nous laisserons l’habitant ?

HÉLOUIN.

Non !… le cercueil sera vide.

COCARDASSE.

J’en ai la chair de coq. Et qu’est-ce que nous ferons de ce meuble ?

HÉLOUIN.

Nous l’emporterons !

COCARDASSE, même jeu.

Hein !

HÉLOUIN.

J’ai omis de vous dire que c’est un cercueil d’enfant.

COCARDASSE.

D’enfant ? péchère !

HÉLOUIN.

Facile à dissimuler sous un manteau.

COCARDASSE.

Et où le porterons-nous ce petit cerqueul ?

HÉLOUIN.

Chez madame la comtesse de Lagardère.

COCARDASSE.

Ah ! bah !

HÉLOUIN.

Devant elle nous l’ouvrirons.

COCARDASSE.

Pouah !

HÉLOUIN, se levant.

Et nous prouverons à la pauvre mère qu’il n’y a jamais eu de cadavre enfermé dans ce cercueil. Et que rien n’empêche celui qu’elle pleure depuis seize ans, d’être encore de ce monde.

COCARDASSE, avec une grande émotion, se levant.

Vivant ! Le pitchoun de Lagardère serait vivant !… Ah ! monsieur ! monsieur ! vous me faites passer un frisson de joaille de la racine des pieds à la plante des cheveux !

HÉLOUIN.

Eh ! bien, monsieur Cocardasse, êtes-vous prêt à me suivre ?

COCARDASSE.

Pour madame de Lagardère, pour son péquiou, en enfer, si vous voulez !

HÉLOUIN.

Alors à minuit je viendrai vous prendre.

COCARDASSE.

Je vous attendrai ! Mais un mot d’abord, monsieur ; n’a-t-on aucun soupçon de ce qu’est devenu le pauvre pitchoun ?

HÉLOUIN.

C’est par ceux qui avaient intérêt à le faire disparaître que nous arriverons à le découvrir !

COCARDASSE.

Ceux-là, vous les connaissez ?

HÉLOUIN.

Monsieur Cocardasse, je sais depuis tantôt que Monsieur de Peyrolles n’est pas mort.

COCARDASSE, sursautant.

Capédédious ! que me dites-vous-là ! C’est moi que je lui ai accroché au cou son péquit médaillon et que je l’ai précipité dedans les flots de la Seine.

HÉLOUIN.

Je vous dis qu’il n’est pas mort !

COCARDASSE, se prenant aux cheveux.

Mais alors ! Cornebiou ! On ne peut plus croire à rien en ce monde, si tous les morts ils se mettent à ressusciter !

HÉLOUIN.

Il a retrouvé le fils de celui qu’il a fait tomber dans un guet-apens, il y a seize ans, et il a reporté sur l’enfant la haine qu’il avait voué au père.

COCARDASSE.

Ah ! bagasse ! c’est le Peyrolles qui a fait occire mon péquiou Parisien ?

HÉLOUIN.

C’est lui !

COCARDASSE.

Alors je demande à le tenir au bout de Pétronille !… Mais comment retrouver le pitchoun de Lagardère ?

HÉLOUIN.

Les machinations de Monsieur de Peyrolles nous y aideront.

Scène IV

Les Mêmes, PHILIPPE.
PHILIPPE, venant de gauche.

Cocardasse ! Cocar… Ah ! pardon ! vous êtes en compagnie, je ne savais pas…

COCARDASSE.

Tu peux venir, mon péquiou, monsieur et moi avons terminé notre entretien. Que me veux-tu ?

PHILIPPE.

Vous faire part de l’étonnante missive que je viens de recevoir.

COCARDASSE.

Une missive ? Lis, mon péquiou, monsieur est un ami.

PHILIPPE.

Écoutez. (Lisant.) « Quelqu’un qui ne veut que votre bien, vous prie avec instance d’assister à la fête que le Roi donne demain soir au Louvre, aux officiers de l’armée des Flandres. La personne qui vous, écrit désire vous faire une communication du plus haut intérêt concernant votre naissance. Pour se faire connaître, elle vous abordera en prononçant ces mots : J’y suis ! »

HÉLOUIN, à part.

J’y suis ! La devise des Lagardère !…

COCARDASSE, de même.

J’y suis !…

PHILIPPE.

Signé : une amie !

COCARDASSE.

Mais il n’y a que les officiers qui ont droit d’assister à cette fête !

PHILIPPE.

C’est précisément ce à quoi j’ai pensé ! Et tu me vois désespéré ! Simple sergent, je ne puis franchir les portes du Louvre !

COCARDASSE.

J’y songe… Si c’était encore une manœuvre de tes ennemis.

HÉLOUIN.

Des ennemis ? Ce jeune homme a des ennemis ?

PHILIPPE.

Oui, monsieur ! Et de terribles !… Je suis continuellement en butte à de lâches agressions ! Et dix fois déjà, j’ai failli tomber dans de misérables guet-apens, où je n’ai sauvé ma vie que par la force de mon épée.

HÉLOUIN.

Ces ennemis ? les connaissez-vous ?

PHILIPPE.

Hélas ! non, monsieur ! Et c’est bien ce qui me désespère et me met en rage !… Que leur ai-je fait, pour me poursuivre ainsi de leur haine. Ah ! dix années de ma vie pour me trouver face à face avec celui qui a fait de moi un enfant perdu.

HÉLOUIN.

Ce rendez-vous que l’on vous donne à cette fête, s’il part de ces ennemis, peut évidemment vous les faire connaître. Et qui sait si cette aventure ne se rattache pas à celle que je poursuis en ce moment.

PHILIPPE.

Vous dites, monsieur ?…

COCARDASSE.

J’ai compris, moi, ce que Monsieur voulait dire !… Ah ! si cela était… je t’aime bien, le péquiou ; mais je crois, que je t’aimerais encore davantage.

HÉLOUIN.

Monsieur, il faut à tout prix que vous vous rendiez à cette fête.

PHILIPPE, allant à Hélouin.

Mais comment ?… comment ?…

Scène V

Les Mêmes, UN LAQUAIS, puis FLOR et OLYMPE,
puis MATHURINE et PASSEPOIL.
LE LAQUAIS, paraissant au fond.

N’est-ce point ici que demeure le lieutenant Philippe Belle-Epée ?

PHILIPPE.

C’est le sergent Philippe, que vous avez voulu dire, mon ami.

LE LAQUAIS.

Non pas ! Ma maîtresse m’a bien recommandé de m’enquérir du lieutenant Philippe !

PHILIPPE.

Alors cherchez ailleurs !

Le laquais va pour sortir.
FLOR, qui vient d’entrer du fond suivie d’Olympe.

Pourquoi vous chercher ailleurs, mon ami, puisque vous êtes là ?

Le laquais sort.
PHILIPPE.

Madame la marquise !… Mademoiselle Olympe !

MATHURINE, accourant suivie de Passepoil.

Un carrosse qui s’arrête devant notre porte !

COCARDASSE.

Celui de madame la marquise de Chaverny.

MATHURINE, levant les bras.

Une marquise !… chez moi ! (Saluant.) Madame… (Resaluant.) Mesdames… (Affairée.) Asseyez vous… je vous en prie… je vous en supplie… Passepoil, Boniface, des chaises, des gobelets ? Madame boira bien un verre de vin ? sans façons.

FLOR, riant.

Ne vous dérangez pas !… Nous n’avons, ma fille et moi, que quelques mots à dire à M. le lieutenant Philippe.

PASSEPOIL.

Le lieutenant ?

PHILIPPE.

Votre insistance, madame, à me donner ce titre ?…

FLOR.

Je vous le donne parce qu’il est vôtre, monsieur !

PHILIPPE.

Lieutenant ! moi ?

OLYMPE.

Et nous sommes heureuses d’être les premières à vous en saluer !…

FLOR.

C’est à M. de Chaverny et à votre capitaine, M. de Tresme, que vous devez cette faveur, qui n’en est point une, puisque vous l’avez si grandement méritée. Bonjour, mon lieutenant !

Elle lui tend la main.
PHILIPPE, sa main dans celle de Flor.

Oh ! madame la marquise !… Ainsi, moi… moi, pauvre enfant abandonné, me voilà traité comme un fils de grand seigneur ! et c’est à vous, à M. de Chaverny que je le dois ?…

OLYMPE.

Vous ne nous devez rien du tout.

FLOR.

C’est à vous-même que vous devez tout.

COCARDASSE.

J’approuve.

OLYMPE.

Le roi n’a voulu voir en vous que le brave soldat qui, dans la dernière campagne, a sauvé la vie à un officier, enlevé un drapeau à l’ennemi et est resté pour mort sur le champ de bataille. Sur le rapport qui lui a été fait de ces actions d’éclat, par M. de Tresme, Sa Majesté s’est écriée, devant tout son conseil : « Le sergent Philippe est aussi noble que le plus noble d’entre nous, Messieurs !… Le sang qui coule pour la France n’a pas besoin d’aller chercher ses sources dans les veines d’ancêtres !… La terre qui le boit lui accorde ses titres de noblesse !… Le sergent Philippe de par notre volonté royale, est, de ce jour fait par nous, lieutenant dans la compagnie de M. de Tresme.

PASSEPOIL.

Vive le Roi !

OLYMPE.

Ce sont les propres paroles de Sa Majesté, lesquelles nous ont été fidèlement rapportées par mon père !

PHILIPPE.

Il me semble que je rêve.

OLYMPE.

Et ce n’est pas tout !… (Philippe la regarde interrogativement.) Mère, tu permets ?

FLOR.

Sans doute.

PHILIPPE.

Quoi donc encore ?

OLYMPE.

Sa Majesté a ajouté : « Et puisqu’il n’a d’autre nom que celui de Philippe, que ses compagnons d’armes ont glorieusement changé en celui de Belle Épée, nous le créons Chevalier et lui concédons le droit de s’appeler désormais : le chevalier Philippe de Belle-Epée ! »

PHILIPPE.

Moi ! Moi ! Annobli par le Roi ?

FLOR, lui tendant des parchemins.

Voici votre brevet de lieutenant, monsieur, et voici votre titre de noblesse signé par le Roi !

PHILIPPE, suffoquant.

Madame la marquise !… Mademoiselle !… Ah ! que ne vous dois-je pas pour tant d’honneur, pour tant de gloire, pour tant de joie !… Ah ! Dieu bon ! Dieu juste ! Je pourrai donc me venger.

FLOR.

Que dites-vous ?

PHILIPPE.

Je dis, madame la marquise, que vous ne faites plus cette fois que de me sauver la vie, car vous m’apportez l’espoir de me réhabiliter à mes propres yeux. Ah ! c’est que vous ne savez pas, madame, ce que j’ai souffert en une seconde qui m’a paru un siècle ; là-bas, dans l’auberge près du camp d’Ostende. Insulté, devant vous, par un lâche qu’il ne m’a pas été permis de châtier. (Montrant sa joue.) C’est là qu’il voulut me frapper… C’est au cœur que je l’atteindrai !

OLYMPE, prenant sa main.

Je ne veux pas, que vous vous battiez !

FLOR.

Calmez-vous, chevalier… Nous rentrons à l’hôtel où demain M. de Chaverny sera heureux de vous serrer la main. Viens, Olympe.

OLYMPE.

Au revoir, mon lieutenant.

PHILIPPE.

Tant de bonheur à la fois, c’est trop !… Croyez, madame, et vous mademoiselle, à ma reconnaissance éternelle et à mon entier dévouement.

FLOR.

Nous y croyons.

COCARDASSE.

Tous mes respects à M. le marquis de Chaverny.

PASSEPOIL.

Sans oublier les miens.

MATHURINE, saluant et resaluant.

Et les miens, s’ils ne sont pas de trop.

FLOR, souriant.

Je n’y manquerai pas ! Au revoir, mes amis ! au revoir !

Elle sort avec Olympe accompagnée jusqu’au dehors par Mathurine qui salue toujours.

Scène VI

Les Mêmes, moins FLOR et OLYMPE,
puis BONIFACE.
PHILIPPE, comme égaré.

Ah ! Mes amis ! mes chers amis ! je suis fou !

COCARDASSE.

Et non, bagasse !… vous êtes chevalier et lieutenant.

PASSEPOIL.

Ventre de biche ! Cela t’étais bien dû, mon petit.

COCARDASSE.

Hein !… Passepoil !… tu te permets de tutoyer un officier ?

PASSEPOIL.

Oh ! pardon ! vous savez… l’habitude !…

PHILIPPE.

Mes amis, mes bons et chers amis, pour vous, sachez-le bien, je prétends être et serai toujours le petit sergent Belle-Epée !…

HÉLOUIN.

Brave garçon !…

COCARDASSE.

Capédédious !

PASSEPOIL.

Ventre de biche !

PHILIPPE.

Pour vous, maman Mathurine, votre enfant d’adoption.

MATHURINE, ouvrant les bras.

Dans mes bras ! (Cocardasse s’avance les bras tendus.) Non, pas vous !…

COCARDASSE, vexé.

Je le regrette !

MATHURINE, qui tient Philippe embrassé.

Ah ! mon Philippe !

BONIFACE, venant du fond.

C’est encore une lettre pour Philippe.

COCARDASSE.

Ton brevet que le Roi t’envoie.

PHILIPPE, qui ouvre la lettre.

On dirait la même écriture que celle-ci. (Il compare les deux lettres.) Mais oui, c’est la même.

HÉLOUIN.

Lisez !

PHILIPPE, lisant.

« N’allez pas au bal du Roi ainsi que vous y convie une première lettre dans laquelle on a imité mon écriture. De grands dangers vous y attendent. »

HÉLOUIN.

Il faut y aller !

PHILIPPE.

C’est bien mon intention.

HÉLOUIN.

M. Cocardasse, M. Passepoil et moi, vous guetterons à la sortie. Laissez-vous conduire où vos ennemis ont l’intention de vous entraîner. C’est le seul moyen de les connaître. Et certainement, alors, nous arriverons à pénétrer le secret de votre naissance.

PHILIPPE.

Mais qui donc êtes-vous, monsieur, vous qui semblez si fortement vous intéresser à moi ?

HÉLOUIN.

Un pauvre homme repentant, qui cherche à racheter une faute qu’il a commise autrefois. À demain soir, Messieurs Cocardasse et Passepoil, devant la porte du Louvre.

BONIFACE.

Je pourrai accompagner papa ?

HÉLOUIN.

Je crois bien. Peut-être ne serons-nous pas de trop.

COCARDASSE.

Et nous deux cette nuit.

HÉLOUIN.

Chut ! Cela ne regarde que vous et moi.

PHILIPPE.

Garde-Française Boniface Passepoil.

BONIFACE, allant à Philippe.

Mon lieutenant ?

PHILIPPE.

Au nom des pouvoirs que me donne mon grade, je vous fais caporal !

MATHURINE, joignant les mains.

Ah ! mon Dieu !

BONIFACE, suffoquant.

C… Caca… po…

COCARDASSE.

Ral !… Eh donc ! ral !

PASSEPOIL.

Un caporal dans ma famille ! Vive l’armée française !

COCARDASSE.

L’accolade !

Mathurine reprend Philippe, tandis que Cocardasse, Passepoil et Boniface se tiennent embrassés.

Rideau.


NEUVIÈME TABLEAU
Une fête au Louvre.

Scène PREMIÈRE

CHAVERNY, DE TRESMES, DE FONTY,
MAILLEBOIS, Officiers, Dames.
Au lever du rideau, la fin d’une gavotte exécutée, dansée par des gentilshommes, officiers de l’armée des Flandres et des dames de la Cour. D’autres personnages forment des groupes au fond, à droite et à gauche. Après la danse.
DE TRESMES, abordant Chaverny qui entre de gauche.

Marquis ?

CHAVERNY.

Mon cher capitaine ?

DE TRESMES.

Quelle est donc cette dame qui vient de danser avec M. de Fonty ?

CHAVERNY.

Chut !

DE TRESMES.

Quoi donc ?

CHAVERNY.

Mon cher ami, il faut, comme vous, revenir des Flandres, pour ne la point connaître. C’est la nouvelle maîtresse du Roi !

DE TRESMES.

La maîtresse du Roi ?… Ici ?… à cette fête que préside la Reine ?

CHAVERNY.

Mais le Roi a présenté, ce soir même, sa maîtresse à la Reine !

DE TRESMES.

Que me dites-vous ?

CHAVERNY.

La vérité toute pure.

DE TRESMES.

La Reine ignore donc les amours de son royal époux pour cette femme ?

CHAVERNY.

Pas du tout ! Mais la Poisson…

DE TRESMES.

La Poisson ?

CHAVERNY.

Autrement dit : madame de Pompadour.

DE TRESMES.

Ah ! c’est la même personne.

CHAVERNY.

Oui ! (Reprenant.) Madame de Pompadour est une adorable comédienne. Au lieu de prendre vis-à-vis de la Reine le ton arrogant qu’avaient pris les autres maîtresses du Roi : La Tournelle, la Châteauroux et la Nesle, elle s’est montrée soumise et humble. Ma foi, notre Reine lui en a presque su gré. Elle s’est sans doute dit que, puisqu’il fallait absolument une maîtresse au Roi, autant celle-ci qu’une autre et elle vient devant tous de l’inviter pour dimanche prochain, en son château de Choisy !

DE TRESMES.

Vous me voyez stupéfait ; mais n’est-ce point notre nouveau lieutenant que je vois pointer là-bas ?…

CHAVERNY.

C’est lui ! Eh ! il porte noblement son nouvel uniforme.

Scène II

Les Mêmes, PHILIPPE, puis FLOR et OLYMPE.
DE TRESMES, voyant Philippe et allant au devant de lui.

Eh ! bien ! avancez donc, mon cher Lieutenant !

PHILIPPE.

Pardon, mon capitaine… mais, vous le savez, je ne suis pas très hardi…

DE TRESMES.

Excepté devant l’ennemi.

PHILIPPE.

Et ces danses, ces lumières, ce bruit… tout cela m’éblouit, me grise quelque peu, et j’avoue que je préférerais entendre sonner la charge, que ce brillant orchestre qui met en joie tant de cœurs embrasés.

OLYMPE, qui est entrée avec Flor et qui causait avec quelques invités, se trouvant près de lui.

Est-ce ce qui vous empêche de venir serrer la main de vos amis, monsieur ?

PHILIPPE.

Mademoiselle… Monsieur le Marquis… Madame…

CHAVERNY, la main tendue.

Que diable, quand on met tant de précipitation à sauver la vie des gens on doit en mettre autant à venir recevoir l’expression de leur reconnaissance !

PHILIPPE.

Je crois, monsieur le Marquis, que nous n’avons pas tardé à être quittes vis-à-vis l’un de l’autre, et c’est moi maintenant, qui suis en retour avec vous.

CHAVERNY.

Comment en retour !

PHILIPPE.

C’est par vous que ce titre de noblesse, que ce grade d’officier m’ont été conférés !

CHAVERNY.

Non ! C’est votre capitaine qui a tout fait ! moi, je n’y suis pour rien.

DE TRESMES.

Point !… C’est vous qui m’avez poussé !…

CHAVERNY.

Parce que ma femme me mettait l’épée aux reins.

FLOR.

Je ne le faisais que pour obéir à cette petite qui me harcelait.

OLYMPE.

Oh ! si l’on peut dire !

PHILIPPE.

Alors c’est à vous tous que je dois d’être ce que je suis.

Scène III

Les Mêmes, UN PAGE, puis LE ROI,
La Reine, Seigneurs et Dames de la Cour.
LE PAGE, paraissant au tond gauche et annonçant.

Le Roi !

Les gardes se rangent au fond.
PHILIPPE, très ému.

Le Roi !… c’est le Roi !…

CHAVERNY.

Oui, le Roi ! (Souriant.) Vous voilà tout tremblant !…

Entrée du Roi, de la Reine, de la Cour, — Le Roi descend lentement. Tous s’inclinent sur son passage.
DE TRESMES.

Sire, un de vos meilleurs gentilshommes, le marquis de Chaverny, sollicite de moi, l’honneur de vous présenter la marquise de Chaverny et sa fille.

LE ROI.

M. de Chaverny est, nous le savons, un de nos vaillants ! Approchez !

CHAVERNY, venant au milieu.

Sire…

LE ROI.

Nous ne nous étonnons que d’une chose, Marquis, c’est que vous ayez tant tardé à accomplir ce devoir.

CHAVERNY.

Sire, la Marquise et sa fille habitent la province… mais j’ai tenu à ce que mademoiselle Olympe de Chaverny fût présentée à son Roi.

LE ROI.

Et, bien vous avez fait, Marquis ! (À Flor et à Olympe qui s’inclinent.) Mesdames, nous sommes heureux de vous recevoir en notre Louvre !

CHAVERNY.

Que Votre Majesté me permette encore de lui présenter celui qu’elle a daigné créer chevalier de Belle-Epée !

Il s’efface.
PHILIPPE, s’inclinant, venant milieu.

Sire…

LE ROI.

Ah ! ah ! c’est vous, monsieur, qui vous permettez d’être assez brave, pour que M. de Tresmes, votre capitaine, ait osé nous dire… (À de Tresmes.) Répétez donc ce que vous nous avez dit de ce jeune homme, capitaine.

Il s’assied à gauche.
DE TRESMES.

J’ai dit à Votre Majesté qu’elle deviendrait injuste, si elle ne faisait pas un lieutenant de ce brave sergent !

LE ROI.

Vous conviendrez, messieurs, qu’il est cruel de s’entendre tenir de pareils discours et de ne pouvoir y répondre autrement qu’en y faisant droit. Aussi, avons-nous nommé ce gentil garçon chevalier et lieutenant de nos gardes.

PHILIPPE.

Sire, je remercie humblement Votre Majesté de sa générosité !… Et tâcherai de m’en rendre digne plus encore que par le passé.

DE FONTY, s’avançant.

Sire, permettez-moi d’accomplir devant Votre Majesté, un acte de grande réparation, envers ce loyal soldat, que votre haute justice vient de créer gentilhomme.

LE ROI.

Un acte de réparation ?

DE FONTY.

Sire, il y a deux mois, au retour de votre glorieuse campagne de Flandres, mû par un sentiment de basse jalousie, j’ai sottement insulté le sergent Belle Épée, qui m’avait sauvé la vie. J’en ai, du reste, été justement châtié par M. de Tresmes, son capitaine.

DE TRESMES.

Prêta recommencer, cher comte.

DE FONTY.

Inutile ! Aujourd’hui, devant le Roi, notre maître à tous, je demande publiquement pardon au chevalier Philippe de Belle Épée et je le prie de ne pas repousser la main, qu’en ce moment je me trouve honoré de lui tendre !

PHILIPPE, à lui-même.

Le rêve continue. Je dors, je dois dormir.

LE ROI.

C’est très bien cela, monsieur de Fonty.

DE TRESMES.

J’avoue que je ne m’attendais pas à pareil acte de votre part ! Allons, Philippe, M. de Fonty vous tend la main !

PHILIPPE, sans tendre la main.

Mais…

DE FONTY.

Vous hésitez, monsieur, parce que vous ne croyez pas à la sincérité de mon repentir ; parce que vous me savez un grand coupable… parce que vous avez été le témoin et le réparateur d’une faute indigne d’un gentilhomme.

FLOR.

Que veut-il dire ?

OLYMPE.

Je l’ignore, mère.

DE FONTY.

Je vous supplie de me croire loyal, monsieur, et je demande également pardon à ceux et à celles que j’ai offensés. Devant mon repentir profond, devant cette amende honorable, volontairement accomplie, me repousserez-vous encore ?

LE ROI, se levant.

Chevalier de Belle Épée, quelle qu’ait été la grandeur de la faute, le repentir l’égale ! Notre volonté est que vous oubliiez et que vous pardonniez !

PHILIPPE, regardant Olympe qui baisse la tête en signe de pardon.

J’obéis à Votre Majesté !

Il tend la main à de Fonty.
DE FONTY.

De ce jour, je vous prie, monsieur, de me considérer comme un de vos plus ardents défenseurs, avec l’espérance que, plus tard, vous m’accorderez un peu de votre amitié !

CHAVERNY.

Très bien, monsieur de Fonty !…

DE TRESMES.

Oui ! très bien ! Et je retire…

DE FONTY.

Le coup d’épée que vous m’avez donné ? Il est trop tard, capitaine… Je l’ai, je le garde.

On entend l’orchestre qui joue une pavane.
LE ROI, prenant le milieu.

Mesdames, les danses continuent et nos jeunes officiers doivent vous attendre avec la plus vive impatience ! Suivez-nous, messieurs !

Le Roi, la Reine, les dames et les officiers sortent par la gauche.
OLYMPE.

Si Monsieur de Belle-Epée veut me faire l’honneur de danser avec moi, j’en serai vraiment heureuse et fière !

PHILIPPE.

Mais, mademoiselle, je ne sais pas danser.

OLYMPE.

Eh ! bien, je vous apprendrai.

Elle prend son bras. Tous remontent et disparaissent fond droite.

Scène IV

BATHILDE, DE FONTY.
Au moment ou de Fonty va sortir dernier, il est arrêté par Bathilde qui entre de gauche, deuxième plan.
BATHILDE.

Un mot, monsieur de Fonty ?

DE FONTY.

Ah ! vous étiez là ?

BATHILDE.

J’étais là et j’ai été témoin… témoin invisible il est vrai, de l’acte héroïque que vous venez d’accomplir… C’est superbe !

DE FONTY.

Enchanté d’avoir votre approbation.

BATHILDE.

Mais votre repentir, vis-à-vis du chevalier, est-il sincère ?

DE FONTY.

On ne peut plus sincère, chère amie ! Ah ! quand j’ai appris le véritable nom de votre tuteur…

BATHILDE.

Vous savez… ?

DE FONTY.

Tout ce qu’il m’est utile de savoir pour tourner complètement casaque et fausser compagnie à M. de Peyrolles, cet ex-valet de feu le prince de Gonzague, qui voulait se servir de moi pour mener à bien ses projets de vengeance et de cupidité. Demain, chère madame, celui que votre complice poursuit de sa haine apprendra par moi qu’il est le fils de Lagardère.

BATHILDE.

Vous ferez cela ?

DE FONTY.

N’en doutez pas… Au revoir, chère amie ! Puisque maintenant c’est lui que vous aimez, cela doit vous satisfaire !… Au revoir !

Il remonte fond droite.
BATHILDE.

Adieu !

DE FONTY, à part.

Allons, je vois que le guet-apens tient toujours !… J’ai promis, et ce devant le Roi, d’être un des plus ardents défenseurs du lieutenant Philippe, je tiendrai ma promesse. (À Bathilde, haut.) Adieu !

Il sort.
BATHILDE, seule.

Demain, a-t-il dit !… Eh bien ! non ! Ce ne sera pas demain qu’il apprendra qui il est… et ce ne sera pas par toi, traître, mais par moi !… Ce soir il saura tout !… Peut-être alors consentira-t-il à pardonner le passé, en faveur du secret révélé. (Apercevant Philippe qui paraît fond droite avec Olympe à son bras.) Lui ! avec mademoiselle de Chaverny !… Il faut que je les sépare !

Elle sort par la gauche, troisième plan.

Scène V

PHILIPPE, OLYMPE.
PHILIPPE.

Vous le voyez, mademoiselle, je suis un très mauvais élève, et vous pourriez avoir à rougir de moi.

OLYMPE.

Alors, monsieur Philippe, nous laisserons s’exécuter cette danse et nous la causerons, si vous le voulez bien.

PHILIPPE.

Si je le veux !… Oh ! Mademoiselle !… Pouvez-vous me demander cela !… Être seuls ensemble un instant, et pouvoir vous exprimer…

OLYMPE.

N’achevez pas, monsieur ! C’est pour le coup que vous me feriez rougir.

PHILIPPE.

Pardon !

OLYMPE, souriant.

Je sais fort bien ce que vous alliez me dire !… N’insistons pas là-dessus et parlons…

Scène VI

Les Mêmes, BATHILDE.
BATHILDE.

Madame de Chaverny, prie mademoiselle Olympe de se rendre près d’elle.

OLYMPE.

Merci, mademoiselle. (À Philippe.) Vous voyez le degré de confiance que l’on m’accorde. On a peur que je ne me compromette en causant. En dansant, il paraît, ce n’est pas la même chose ! à bientôt !

Elle sort.

Scène VII

PHILIPPE, BATHILDE.
Philippe salue Bathilde et s’apprête à se retirer.
BATHILDE, l’arrêtant.

« J’y suis ! »

PHILIPPE.

Quoi, c’est vous, mademoiselle… ?

BATHILDE.

Plus bas ! Peut-être nous observe-t-on !

PHILIPPE, la regardant.

Il me semble vous avoir déjà vue ?

BATHILDE.

Vous ne vous trompez pas !

PHILIPPE.

Au camp d’Ostende, n’est-il pas vrai ?

BATHILDE.

Vous avez bonne mémoire !

PHILIPPE, rêveur.

Ah ! (Après un temps.) Veuillez alors m’expliquer…

BATHILDE.

Ce que j’ai à vous apprendre est tellement grave qu’il m’est impossible de vous le révéler ici !

PHILIPPE.

Pourquoi cela ?

BATHILDE.

Parce que dans cette fête, il se pourrait que des oreilles indiscrètes eussent intérêt à nous écouter.

PHILIPPE.

Alors, quel endroit m’assignez-vous ?…

BATHILDE.

Il est à présent dix heures. Je vais quitter le Louvre. Offrez-moi votre bras un instant. Je vous dirai que chemin il vous faudra suivre pour me rejoindre, sans aucun retard.

Philippe lui offre le bras ; ils disparaissent fond gauche.

Scène VIII

PEYROLLES, puis la cour.
PEYROLLES, apparaissant a droite.

Ah ! misérable fille ! Je me doutais bien que tu tenterais de l’arracher de mes mains.

Il les suit doucement.
LE PAGE, paraissant au fond, de droite.

Le ballet du Roi !

PEYROLLES.

Où l’entraîne-t-elle ?… Ah ! je le saurai… Et alors malheur à lui et à toi !

Il sort fond gauche au moment ou le roi, la reine, les seigneurs, officiers et dames de la cour entrent et prennent place pour le ballet.
DIVERTISSEMENT (AD LIBITUM).

Rideau.


ACTE QUATRIÈME


DIXIÈME TABLEAU
Repentir !

Un parc très sombre, très touffu. À gauche, au fond, un banc de pierre. Quelques statues. Clair de lune perçant à travers les branches. À gauche encore le profil de l’hôtel de Nevers dont une fenêtre est éclairée. Porte basse au deuxième plan.


Scène PREMIÈRE

PHILIPPE, BATHILDE.
Ils entrent par la droite
PHILIPPE.

Enfin, mademoiselle, où me conduisez-vous ?

BATHILDE.

Nous nommes arrivés.

PHILIPPE.

Ce n’est pas malheureux. Où sommes-nous.

BATHILDE.

Dans le parc de l’hôtel de Nevers.

PHILIPPE.

De l’hôtel de Nevers ? Quel rapport peut exister entre cet endroit et le secret de ma naissance ?

BATHILDE.

Un fort grand. Écoutez-moi. Vous vous demandez pourquoi je m’entoure de telles précautions pour vous apprendre… le secret que je vous ai promis de vous révéler ?

PHILIPPE.

Il m’est survenu des choses si étranges depuis mon enfance que, ma foi, un mystère de plus ou de moins, n’a pas lieu de me surprendre beaucoup. Pourtant, vous devez le comprendre, je suis impatient de savoir…

BATHILDE.

Qui vous êtes ? Je vais vous le dire.

PHILIPPE.

Ah ! Mademoiselle, soyez bénie !

BATHILDE.

Tout à l’heure, peut-être, me maudirez-vous. Avez-vous quelque souvenir de votre première enfance ?

PHILIPPE.

Si vague, si confus, que je ne puis rien préciser.

BATHILDE.

Si l’on vous aidait un peu ?

PHILIPPE.

Peut-être alors…

BATHILDE.

Ce parc ne vous rappelle-t-il rien ?… Ce banc de pierre, sur lequel, un jour, votre front vint heurter et vous fit une blessure, d’où jaillit le sang, n’évoque-t-il rien en votre mémoire.

PHILIPPE, portant la main à son front.

C’est de cette chute peut-être que me vint cette cicatrice !

BATHILDE.

Oui ! Regardez, là, éclairée par la lune, cette maison, avec ses contours massifs, ses fenêtres élevées…

PHILIPPE.

Oui… oui, il me semble…

BATHILDE.

Et dans cette maison… des salles… très vastes avec de hautes cheminées.

PHILIPPE.

Oui, oui, je me souviens.

BATHILDE.

Eh ! bien, c’est dans cette maison que vous êtes né.

PHILIPPE.

Dans cette maison !

BATHILDE.

C’est dans ce parc que l’on a guidé vos premiers pas.

PHILIPPE.

Oh ! parlez ! parlez encore.

BATHILDE.

Ne reste-t-il aucune trace en votre esprit d’un visage de jeune fille qui se trouvait souvent à côté du vôtre, vous caressant, vous couvrant de baisers affectueux ?

PHILIPPE.

J’ai souvent revu dans mes rêves mystérieux un visage de femme, aux traits fins et pâlis… qui me souriait… se penchait vers moi… il était doux, il était beau et noble comme celui d’une mère.

BATHILDE.

C’était, en effet, celui de votre mère. Mais un autre… un autre encore ? plus jeune, moins pâle… qui vous souriait également ?

PHILIPPE.

Attendez… oui, à mesure que ma pensée se fixe, cette vision m’apparaît de plus en plus distincte, oui ! oui ! une jeune fille… Un front large, uni… sur lequel tranchent d’abondants cheveux noirs…

BATHILDE, après avoir rejeté sa mantille et écarté ses cheveux, se mettant bien en lumière dans un rayon de lune.

Regardez-moi !

PHILIPPE, surpris.

Est-ce une illusion ?… Cette image que je viens d’évoquer, c’est la vôtre !

BATHILDE.

Oui, c’est la mienne qui s’est retracée en votre esprit ; car alors je partageais vos jeux et me tenais constamment à vos côtés.

PHILIPPE.

Vous ?

BATHILDE.

Bien que je ne fusse votre aînée que de peu d’années, je remplissais auprès de vous les fonctions de gouvernante.

PHILIPPE.

Gouvernante ?

BATHILDE.

Oui ! j’étais votre amie… quelque chose comme votre grande sœur, je vous portais une tendre affection.

PHILIPPE.

Je vous en ai une profonde reconnaissance, mademoiselle. Mais comment se fait-il que je ne soie pas resté près des miens ? C’est là, ce qu’il me tarde de savoir.

BATHILDE.

J’y arrive. Un homme nourrissait contre votre famille une haine mortelle, implacable, et pour assouvir sa vengeance cet homme avait décidé de vous tuer, vous, le fils de celui qu’il haïssait. Il voulut m’associer à sa vengeance, et moi, je résolus de vous sauver.

PHILIPPE.

Vous ?

BATHILDE.

Moi !… À l’aide d’un breuvage que je me procurai, je vous fis passer pour mort.

PHILIPPE.

Pourquoi, plutôt, ne prévîntes-vous pas mes parents ?

BATHILDE.

Cette homme m’avait menacée. J’étais presque une enfant, je vous l’ai dit, j’eus peur. Et comme sa domination me terrifiait, je me tus, feignant de lui obéir, mais résolue à vous arracher à la mort.

PHILIPPE.

Pauvre fille !

BATHILDE.

Ah ! ne me plaignez pas ! Votre persécuteur vous croyait disparu de ce monde, alors que moi, je vous savais vivant, j’étais heureuse !

PHILIPPE.

Et quel était, ou plutôt quel est ce misérable qui avait à se venger aussi cruellement de mes parents ? car il vit encore, n’est-ce pas ?

BATHILDE.

Il se fait appeler M. de Puyberta.

PHILIPPE.

De Puyberta.

BATHILDE.

Il a retrouvé vos traces. C’est par lui que j’ai appris qui vous étiez. Il vous guette plus que jamais, mais plus que jamais aussi, j’ai résolu de vous défendre contre lui.

PHILIPPE.

Oh ! Mademoiselle, je vous aime pour tout ce que vous avez fait pour moi, pour les dangers mortels que vous avez courus, et je vous en exprime ici toute la reconnaissance de mon cœur.

BATHILDE, avec effort.

Vous m’aimez ! Ah ! Philippe, que ce mot est doux à entendre tombant de vos lèvres !… Non ! non ! vous ne pouvez m’aimer, mais moi je vous aime et tous les dangers que j’ai courus, je suis prête à les courir encore pour la seule joie de vous entendre me dire que vous me pardonnez.

PHILIPPE, étonné.

Vous pardonner, quoi ?

BATHILDE.

J’aurais pu, depuis, quand l’âge dissipa mes craintes, prévenir vos parents, mais, voici la raison qui m’a arrêtée. Je vous avais enlevé de votre petit cercueil dans le cimetière où votre pauvre cher corps avait été porté, et j’avais été vous confier à un homme et une femme, dont, je me croyais sûre, aux environs de Paris.

PHILIPPE.

Que firent-ils de moi ?

BATHILDE.

Ils touchèrent la forte somme d’argent dont j’avais pu disposer. Et quand un mois après, j’allai pour vous revoir, ils avaient disparu, vous emportant avec eux. On me dit, qu’ils s’étaient embarqués pour l’Angleterre, et qu’ils avaient péri dans un naufrage au moment de leur départ.

PHILIPPE.

C’est, en effet, dans un naufrage que j’ai été recueilli, par les pauvres pêcheurs qui m’ont élevé. Mais le nom ? le nom de mon père, vous ne me l’avez pas encore dit, mademoiselle ?

BATHILDE.

C’est vrai ! Sachez donc, monsieur que votre père s’appelait le comte Henri de Lagardère.

PHILIPPE.

Lagardère !…

BATHILDE.

Qu’il est mort assassiné.

PHILIPPE.

Oh ! tout le sang du meurtrier ne me suffira pas pour le châtier de ce crime. Et ma mère ?… ma mère ?

BATHILDE.

Votre mère vit toujours, elle !…

PHILIPPE.

Où est-elle que je courre me jeter à ses pieds.

BATHILDE, indiquant la gauche.

Voyez-vous, cette lumière-là, au premier étage ? c’est là qu’elle prie !… c’est là qu’elle pleure !… c’est là, qu’elle vous aime, désespérant de vous revoir jamais.

PHILIPPE.

Conduisez-moi, près d’elle.

BATHILDE.

Venez !… Je vais vous ouvrir la porte de l’escalier, qui conduit à l’appartement dans lequel elle repose. Vous arriverez à elle et vous lui direz : ma mère, reconnaissez en moi votre enfant, prêt à venger la mort de mon père assassiné par celui qui m’a enlevé à vous.

PHILIPPE.

Non ! Je lui dirai : Ma mère, je vous aime et vous vénère.

Scène II

PHILIPPE, BATHILDE, PEYROLLES, KNAUSS, Estafiers.
PEYROLLES, arrivant par la droite suivi de Knauss et de trois estafiers.

Nous sommes ici comme dans la gueule du loup, il s’agit d’escamoter le jeune homme sans effusion de sang et sans bruit. (Apercevant Bathilde et Philippe.) L’Infâme !… Elle m’a trahi !… Elle l’emmène chez la comtesse ! (Aux estafiers.) Allons, vous autres, coiffons les, et rondement.

PHILIPPE.

Venez, mademoiselle, venez !

Il l’entraîne vers la gauche.
BATHILDE, voyant les estafiers qui s’élancent.

Ah !

PEYROLLES.

Misérable ! Tu mourras !

BATHILDE.

Soit ! Mais je mourrai pour lui ! (Elle écarte les estafiers et pousse Philippe contre la porte basse qui s’ouvre et se referme sur lui. Puis elle reste devant, les bras en croix.) Et maintenant faites de moi ce que vous voudrez !

KNAUSS.

Mauvaise affaire ! Sauve qui peut !

Il disparaît avec les estafiers.

Scène III

PEYROLLES, BATHILDE.
PEYROLLES.

Lâche ! Infâme ! Voilà donc le résultat de toutes mes bontés pour toi ?

BATHILDE, à elle-même.

Si j’ai été coupable, je crois avoir racheté mon crime. Dieu me sera miséricordieux !

PEYROLLES.

Ne fourre donc pas Dieu dans nos affaires, ma mie, toi qui paie par la trahison ta dette de reconnaissance.

BATHILDE.

De la reconnaissance pour vous ? Vraiment c’est trop d’audace !

PEYROLLES.

Je t’ai recueillie, je t’ai élevée, je t’ai sauvée de la misère et de la mort !

BATHILDE.

Vous avez fait de moi un être vil, une monstrueuse créature ! Vous avez excité mes passions, ma cupidité, mon orgueil pour faire de moi l’instrument de votre vengeance !

PEYROLLES.

J’avais mis la fortune à ta portée, une fortune immense, colossale, qui pouvait nous rendre heureux l’un et l’autre, nous procurer toutes les jouissances de la vie.

BATHILDE.

Il fallait pour cela atteindre une femme, tuer un enfant ! Je ne l’ai pas voulu !

PEYROLLES.

Lâche ! lâche !

BATHILDE.

J’avais été, subissant votre influence néfaste, envahie par l’esprit du mal ! Une puissance plus forte que la vôtre m’a permis de l’éloigner de moi ! Elle m’a même accordé de connaître l’amour du cœur qui régénère et rachète… J’aime ! J’aime !

PEYROLLES.

Et lui te méprise !

BATHILDE.

Je ne le crois pas !… Mais si cela était je ne l’en aimerais que davantage, car je me vois telle que je suis. Il me suffit de l’aimer pour me relever à mes yeux.

PEYROLLES.

Eh bien ! tu ne l’aimeras pas longtemps, car mes sbires sont à sa recherche.

BATHILDE.

Il les vaincra !

PEYROLLES.

Tais-toi ! maudite !

BATHILDE.

Il les tuera ! car il est brave autant qu’ils sont lâches ! Et demain je lui fournirai toutes les preuves de votre crime et du mien.

PEYROLLES, la saisissant.

Demain tu te tairas, car demain tu seras morte !

BATHILDE, se débattant.

Au secours !

PEYROLLES, la saisissant à la gorge.

Mais tais-toi donc !

Il la tient étranglée, renversée sur un banc.
BATHILDE, râlant.

Assassin !… ass…

Elle porte les mains à sa gorge, étouffe en râle dans un dernier spasme.
PEYROLLES, qui a tiré un poignard de sa poitrine, se redressant.

Ainsi périront tous ceux qui se sont heurtés à moi !

Il lui plonge le poignard dans la poitrine.
BATHILDE.

Ah !…

Elle tombe sur le banc de pierre.
PEYROLLES.

Maintenant, tu ne fourniras plus de preuves, ma belle ; et Philippe de Belle-Épée ; sera toujours le bâtard.

Cocardasse et Passepoil paraissent à droite.

Scène IV

PEYROLLES, COCARDASSE, PASSEPOIL.
COCARDASSE, l’épée à la main.

Le croyez-vous, mon bon monsieur de Peyrolles ?

PEYROLLES.

Eux !… encore !…

COCARDASSE, et PASSEPOIL.

Toujours, mon bon monsieur de Peyrolles !

PEYROLLES.

Que me voulez-vous ?

COCARDASSE.

Simplement vous faire une petite saignée.

PASSEPOIL.

Dont votre précieuse santé se ressentira fort !

PEYROLLES.

Un meurtre ?

COCARDASSE.

Eh ! non, bagasse ! une botte !… Entre amis !

PEYROLLES, voulant passer.

Soit !… Demain, un autre jour… Laissez-moi.

COCARDASSE, lui coupant la retraite.

Vivadioux ! Nous sommes pressés ! (Le piquant à droite.) C’est tout de suite !

PASSEPOIL, le piquant à gauche.

À l’instant même, Ventre de biche !

COCARDASSE.

Monsieur de Peyrolles, c’est vous qui avez assassiné notre cher ami Henri de Lagardère ! C’est vous qui avez fait enlever son péquiou et l’avez voulu tuer. C’est vous qui venez encore de poignarder cette malheureuse créature, qui gît là, inanimée…

PASSEPOIL, accroupi près de Bathilde.

Ah ! Elle est bien morte, la pauvre.

COCARDASSE.

Votre tour est venu !

PASSEPOIL, revenant à Peyrolles.

En vous demandant bien pardon de vous avoir manqué la première fois.

COCARDASSE.

Allons, faites votre dernière prière, si vous en savez encore une, et l’épée à la main.

PEYROLLES.

Alors, nous n’aurons pas de témoins ?

COCARDASSE.

Mon petit prévôt Passepoil, il peut compter pour deux.

PASSEPOIL.

Côté droit pour vous, mon bon monsieur de Peyrolles ! Côté gauche, pour mon ami Cocardasse, c’est le côté du cœur.

COCARDASSE, terrible.

Allons !…

PEYROLLES, tirant son épée.

Ah ! bandits, vous me croyez un vieillard !

COCARDASSE.

Té vé ! nous sommes du même âge, et je suis presque un enfant !

PEYROLLES.

Vous pensez avoir facilement raison de moi.

PASSEPOIL.

Nous en sommes convaincus ! Hélas ! Parce que si Cocardasse se faisait occire, pour la première fois, ce serait avec moi qu’il faudrait en découdre !

PEYROLLES.

J’ai la haine qui doublera mes forces !… Ma vengence n’est pas assouvie. J’ai dit après le maître les valets ; mais l’heure est arrivée ! Et cela me rajeunit de vingt ans.

COCARDASSE.

Pour lors, je vais avoir le plaisir d’embrocher un jeune homme. Défendez-vous !

PEYROLLES.

Jusqu’à la mort !

Le combat s’engage.
PASSEPOIL.

Ne lui porte pas la botte de Nevers. Il n’en vaut pas la peine.

COCARDASSE.

Bagasse !… il est plus fort que je ne le supposais. (Après une botte furieuse de Peyrolles.) Il a failli me toucher, la canaille.

PASSEPOIL, joignant les mains.

Fais-toi blesser, je t’en prie Cocardasse, pour que je te remplace à la besogne.

COCARDASSE.

Pécaïre ! J’aime mieux la finir ! Une, deux !… Pour Lagardère !…

Il s’est fondu à fond et a atteint Peyrolles au cœur.
PEYROLLES, tombant.

Ah !… je… je…

Il meurt.
PASSEPOIL.

Requiescat in pace.

COCARDASSE.

Maintenant, Amable, que le grand Lagardère est vengé, il nous faut aller à son fils. Il doit être en ce moment auprès du vieux monsieur qui m’a fait visiter hier à minuit le cimetière de Saint-Médard…

PASSEPOIL.

Lequel a dû le précipiter dans les bras de sa mère.

COCARDASSE, s’arrêtant.

Té ! vé ! On dirait que la demoiselle a soupiré…

PASSEPOIL.

C’est vrai !

Ils s’agenouillent devant Bathilde.
BATHILDE, respirant.

Ah !…

COCARDASSE.

Qué !… Elle n’est pas défunte.

PASSEPOIL.

Mais elle n’en vaut guère mieux,

COCARDASSE.

Emportons-là toujours, la pitchounette. Il ne faut pas la laisser en compagnie de ce grigou de gredin. Il serait capable de revenir encore pour achever son œuvre.

PASSEPOIL.

Non !

COCARDASSE.

Si  !

PASSEPOIL.

Alors ! ventre de biche ! Essayons de le réveiller tout de suite en l’appelant comme autrefois.

Ils se penchent sur le corps de Peyrolles, retirent leur chapeau et crient ensemble.
COCARDASSE et PASSEPOIL.

Ce bon monsieur de Peyrolles est-il content ?


Rideau.


ONZIÈME TABLEAU
Mère et fils.

L’oratoire de la Comtesse de Lagardère. À droite, un petit autel, au-dessus duquel est un tableau de la Vierge des sept douleurs. Devant l’autel, et au pied des marches, une table recouverte d’un drap noir, frange d’argent, sur laquelle est un petit cercueil, en chêne, avec fermoirs argentés et le sceau des Lagardère sur l’empreinte. Porte au fond. Porte d’entrée principale à gauche.


Scène PREMIÈRE

CHAVERNY, LA COMTESSE, HÉLOUIN.
HÉLOUIN.

Voici, madame la comtesse, le cercueil dans lequel doit reposer le corps de votre enfant, s’il n’en a pas été enlevé pour être rappelé à la vie.

LA COMTESSE, priant.

Ayez pitié de moi !

CHAVERNY.

Mais, monsieur, le sceau de la famille Lagardère existe encore intact sur l’empreinte du fermoir.

HÉLOUIN.

Ce sera la plus grande preuve de l’existence de l’enfant, monsieur le marquis ! Celle qui en a dérobé le corps, avait donc à sa disposition le sceau de la famille, qu’elle a pu rétablir après l’avoir brisé, afin que nul soupçon ne put venir à l’esprit de ceux qui seraient tentés de venir prier sur le cercueil.

LA COMTESSE, priant.

Mère des sept douleurs, j’ai souffert toutes vos souffrances. Me sera-t-il donné, comme à vous de revoir mon cher enfant ?

CHAVERNY.

Allons, monsieur. Abrégez les tortures de cette mèro !… Ouvrez ce cercueil.

HÉLOUIN, qui tient un ciseau.

J’attends votre ordre, madame.

LA COMTESSE, se relevant.

Je vous le donne, monsieur. Accomplissez ce sacrilège.

HÉLOUIN.

Ce n’est point un sacrilège que je commets ; car je suis certain que le corps de votre enfant n’est pas là.

LA COMTESSE.

Faites !

Hélouin brise le cachet de cire et après quelques pesées avec un ciseau, parvient à enlever le couvercle du cercueil.
HÉLOUIN, triomphant.

Regardez !… il est vide !…

LA COMTESSE, avec un cri.

Ah ! mon Dieu ! vous m’avez exaucée.

CHAVERNY.

Allons, ma noble amie !… Séchez vos larmes maintenant.

LA COMTESSE.

Ce sont des larmes de joie.

CHAVERNY.

Et vous, monsieur, faites bien vite disparaître ce cercueil.

HÉLOUIN, reformant le cercueil.

Il s’agit maintenant, de retrouver votre fils, madame, de le retrouver vivant. Et je crois être en bonne voie pour cela.

LA COMTESSE.

Dites-vous vrai, monsieur ? Ah ! cette fois, prenez garde !… Si vous deviez me mener à une déception, ce serait la mort pour moi.

HÉLOUIN.

Ce sera une réalité, je vous le jure, madame. Vous, monsieur le marquis, retournez au Louvre d’où vous avez eu l’obligeance de me venir rejoindre ici, sur l’appel que j’avais prié madame la comtesse de vous faire, pour assister à l’ouverture de ce cercueil. Et quelle que soit l’heure de nuit, ramenez ici, madame et mademoiselle de Chaverny.

CHAVERNY.

Qu’espérez-vous donc, monsieur ?…

HÉLOUIN.

Voir, madame la comtesse, vous présenter son fils.

LA COMTESSE.

Mais alors, vous le connaissez ?… Vous savez l’endroit où il est ?

HÉLOUIN.

Je crois encore pouvoir vous le certifier, madame.

CHAVERNY.

J’ai confiance en vous, monsieur… vous ne vous joueriez pas de la douleur d’une mère. Dans quelques instants, je serai ici.

HÉLOUIN.

Et moi, je cours, au-devant de votre enfant, madame, qui, je l’espère aura échappé au danger dont il devait être menacé.

LA COMTESSE.

Un danger ?… de mort ?…

HÉLOUIN.

Non ! Puisque Cocardasse et Passepoil veillaient sur lui. Venez, monsieur le marquis.

Il a fermé le petit cercueil et l’emporte.
CHAVERNY.

Du courage mon amie. L’heure de la joie est venue.

Hélouin et Chaverny sortent.

Scène II

LA COMTESSE, seule, puis PHILIPPE.
LA COMTESSE.

Tout ce qui vient de se passer n’est pas un rêve. Ce cercueil était bien vide !… Cet homme l’a emporté… mais, il était là ! Ce n’est point Une illusion ! Et dans une heure peut-être, mon enfant sera ici !… dans mes bras !… je le presserai sur mon cœur !… Ah !… j’ai peur de mourir avant !… Mon Dieu ! faites-moi la grâce de vivre quelques instants de plus, que je ne meure pas avant de l’avoir revu.

Elle s’est agenouillée et prie.
PHILIPPE, pénétrant par la gauche.

Quelle aventure !… Mademoiselle de Wendel est Une noble fille… ah ! c’est ici (Apercevant la comtesse.) Un autel !… Une femme qui prie…

LA COMTESSE, les bras levés, le regard au ciel.

Mon enfant, rendez-moi mon enfant !…

PHILIPPE, recueilli.

Elle !… C’est elle !…

LA COMTESSE.

Faites, mon Dieu !… que j’entende, comme rendue par vous, sa chère voix m’appeler sa mère !…

PHILIPPE, doucement.

Ma mère !…

LA COMTESSE, se redressant sans se retourner.

Est-ce une illusion ?… n’ai-je point entendu…

PHILIPPE, de même.

Ma mère !…

LA COMTESSE, se retournant et voyant Philippe.

Ah !… lui !… c’est lui !… c’est…

Elle tombe presque évanouie dans ses bras.
PHILIPPE, la posant sur un siège et s’agenouillant devant elle.

Ma mère !…

LA COMTESSE, comme dans un rêve.

Encore !…

PHILIPPE.

Ma sainte mère !… revenez à vous !

LA COMTESSE, éclatant en sanglots.

Toi !… c’est toi !… (Elle le tient embrassé.) Oui !… ce sont les traits de mon Henri bien-aimé !!… C’est lui qui revit en toi !… C’est toute son âme dans la tienne ! mon enfant !… mon cher enfant !…

Elle retombe dans ses bras, le couvrant de caresses.
PHILIPPE.

Il y a donc des instants dans la vie où l’on n’a plus rien à désirer ! Ah ! toutes mes misères sont effacées !… Je suis dans les bras de ma mère !…

Scène III

Les Mêmes, HÉLOUIN.
HÉLOUIN, paraissant au fond.

Madame, je savais retrouver ici, celui dont un crime vous a séparée si longtemps. Permettez-moi de me montrer fier de ma réussite.

LA COMTESSE.

Ah ! monsieur, mon existence entière, ne suffira pas à payer la dette de mon cœur.

HÉLOUIN.

Je viens de tout conter à M. de Chaverny.

PHILIPPE.

Un scrupule s’élève cependant en moi, monsieur !… Êtes-vous bien certain de ne pas vous être trompé dans vos recherches ? N’usurpé-je pas une affection à laquelle je n’ai pas droit, en restant dans les bras de cette mère qui a tant souffert, par ce fils perdu ?

LA COMTESSE.

Non !… tu es bien mon fils ! Nos cœurs se sont rapprochés et réunis ! Nos âmes se sont devinées ! Tes traits sont ceux de ton père !… ta bravoure est la sienne.

PHILIPPE.

Il vous faut cependant de plus grandes certitudes, madame !

LA COMTESSE.

Tais-toi ! Tais-toi ! Je les ai toutes !… Jamais un autre enfant n’eut fait ainsi frissonner tout mon être ! Je ne veux pas douter !

Scène IV

Les Mêmes, BATHILDE, soutenue par
COCARDASSE et PASSEPOIL.
BATHILDE, d’une voix faible.

Et vous avez raison, madame, car j’affirme, moi.

LA COMTESSE.

Cette fille ici !… Qu’on la chasse, elle, l’auteur des maux que nous avons soufferts.

BATHILDE.

Soyez miséricordieuse, madame.

PHILIPPE.

Mère, si elle a été coupable, en ne vous dévoilant pas les projets criminels des bandits intéressés à ma perte, c’est elle qui m’a conservé la vie !… C’est elle qui, au péril de la sienne, a su me reconnaître ensuite et me protéger encore contre mes ennemis inconnus. Pardonnez-lui, ma mère, c’est la première grâce que vous demande celui que vous appelez votre enfant.

BATHILDE, que Cocardasse et Passepoil ont assise.

Et, il faut vous hâter, madame, la mort est là, qui m’attend !… Elle approche ! Je la vois !

LA COMTESSE.

Que dit-elle ?

PASSEPOIL.

Elle a raison, madame. Cette jeune personne vient d’être poignardée ici, dans les jardins de votre hôtel !

PHILIPPE, allant à Bathilde.

Quoi ! ces bandits !… Et c’était pour moi !… Ah ! mademoiselle !

LA COMTESSE.

Poignardée ?

COCARDASSE.

Et le coquin qui l’a frappée ne se trompe pas. C’est par lui que tu fus condamné à mourir, Philippe !

PASSEPOIL.

C’est par lui que Lagardère est mort !…

LA COMTESSE.

Qui est cet homme ?

PHILIPPE.

Nommez-le que je venge mon père.

BATHILDE, haletante.

Écoutez-moi !… Pour qu’il ne reste aucun doute en votre esprit ; la nuit, où j’enlevai de son cercueil le fils du comte de Lagardère, je le marquai au bras droit d’une clef que je fis rougir au feu. Regardez votre bras, monsieur Philippe, et voyez si la marque existe toujours.

PHILIPPE, relevant sa manche.

La voici !

LA COMTESSE.

Je ne doutais pas.

Elle le tient embrassé.
BATHILDE, épuisée.

Vite !… vite ! madame ! que je puisse m’en aller pardonnée. Dans un moment il sera trop tard.

Elle tombe à genoux, soutenue par Philippe qui court à elle.
PHILIPPE.

Pardonnez, ma mère.

LA COMTESSE.

Je vous pardonne mes larmes, mes douleurs, mon martyre. Je vous pardonne votre ingratitude !… Et je souhaite que vous soyez reçue la haut comme je vous absous sur cette terre.

BATHILDE, se relevant soutenue par Philippe.

Ah ! merci !… mer…

Elle meurt dans les bras de Philippe. — Cocardasse vient à Bathilde et Passepoil remonte à lui.
COCARDASSE, à mi-voix.

Dans cet état, il ne faut pas la laisser ici !… Aide-moi, Amable.

LA COMTESSE, allant s’agenouiller au prie-dieu.

Conduisez la dans sa chambre !… de ce côté.

Elle indique la porte du fond.
COCARDASSE.

Oh ! je connais la maison.

Ils l’emportent par le fond, suivis par Philippe et Hélouin qui masquent la sortie.
HÉLOUIN, revenant.

Pauvre fille. Elle aura payé cher sa soumission au misérable qui la tenait sous sa domination et qui l’a si mal guidée dans la vie.

PHILIPPE.

Mais, vous, monsieur, vous devez connaître le nom de celui qui a tué mon père, de celui qui m’a poursuivi de sa haine, qui vient encore d’assassiner cette femme.

La comtesse se relève.

Scène V

Les Mêmes, CHAVERNY, FLOR et OLYMPE.
CHAVERNY, entrant de gauche.

Je vais vous le dire, moi, Philippe.

FLOR et OLYMPE, courant à la comtesse.

Blanche !… Chère madame.

PHILIPPE.

Vous le connaissez, monsieur de Chaverny ?

CHAVERNY.

M. Hélouin me l’a révélé.

PHILIPPE.

Il se nomme ?…

CHAVERNY.

Monsieur de Peyrolles !

COCARDASSE, rentrant avec Passepoil.

C’est-à-dire qu’il se nommait, ce bon monsieur de Peyrolles.

LA COMTESSE, allant à Philippe.

Peyrolles.

CHAVERNY.

Tout le monde le croyait mort depuis longtemps. On disait même que c’étaient vous deux…

PASSEPOIL.

Hélas ! Saint Pierre n’avait pas voulu le recevoir en son paradis !… Nous nous y étions mal pris.

COCARDASSE.

Qué ! Cette fois, la besogne est mieux faite.

PHILIPPE.

Il est mort ?…

COCARDASSE.

Et pas enterré.

CHAVERNY.

Tué, par vous ?

COCARDASSE et PASSEPOIL.

Par nous.

PHILIPPE.

Ah ! pourquoi m’avez-vous enlevé cette joie, de venger mon père ?…

COCARDASSE.

Parce que l’épée sans tache du nouveau comte de Lagardère, ne pouvait se souiller au contact de celle de l’intendant de Gonzague.

PASSEPOIL.

De l’assassin Peyrolles.

CHAVERNY, remontant.

Ils ont raison.

PHILIPPE, allant à Chaverny.

Monsieur de Chaverny, j’ai l’honneur de vous demander la main de mademoiselle Olympe de Chaverny, votre fille ?

CHAVERNY.

Cette demande m’a déjà été adressée, il y a dix-huit ans, par le meilleur et le plus regretté de mes amis, Henri de Lagardère ; et j’y ai consenti. Je ne reviens pas sur une parole donnée.

Philippe prend la main d’Olympe. Ils vont vers la comtesse qui les tient embrassés.
PASSEPOIL.

Quel joli couple, ventre de Biche !

COCARDASSE.

Ver ! ma caillou. Ils auront des petits enfants et nous serons grands-pères, vivadious !


Rideau.