Le Fils du diable/Tome I/II/11. L’antichambre

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Legrand et Crouzet (Tome I, Tome IIp. 383-390).
CHAPITRE XI.
L’ANTICHAMBRE.


Il n’était pas encore midi, les magnifiques bureaux de la maison de Geldberg, Reinhold et Compagnie avaient leur armée de commis au grand complet. Bien que ce fût en quelque sorte jour de fête, on travaillait dans toutes les cages à employés ; les plumes de fer grinçaient sur le papier réglé des gros registres, et l’argent, compté à grand fracas, envoyait sa stridente musique jusque dans la rue.

Les passants, attirés par ce bruit, jetaient des regards envieux vers les fenêtres du rez-de-chaussée de l’hôtel, et quelque pauvre diable, arrêté devant les barreaux de fer qui défendaient chaque croisée, s’enivrait au son des écus de cinq francs, comme les Auvergnats affamés s’enivrent à la savoureuse fumée des cuisines souterraines du Palais-Royal.

On se disait : c’est la grande maison de Geldberg ! la maison du juif ! dont la caisse contient de quoi acheter Paris et la France !

On faisait le compte des capitaux remués par cette puissance commerciale, et beaucoup avouaient que, si le sort leur donnait à choisir, ils aimeraient mieux être héritiers du vieux M. de Geldberg que fils du roi.

Cinq à six voitures armoriées stationnaient devant la porte cochère, qui était ouverte, et donnait passage incessamment à des garçons de caisse portant des livrées des diverses banques parisiennes. Parmi toutes ces livrées, celle de Geldberg était reconnaissable à son bon goût et à sa tournure aristocratique.

Chaque garçon qui sortait tenait sur son épaule une sacoche enflée.

La caisse de Geldberg était comme ces fontaines publiques où chacun vient puiser, tant que le jour dure, et qui ne tarissent jamais…

Un fiacre, qui venait du côté des boulevards, arriva au trot inégal de ses rosses étiques, et arrêta son coffre de sapin terne et crasseux derrière la caisse éblouissante d’une calèche, qui sentait d’une lieue son faubourg Saint-Germain.

Le cocher du fiacre descendit de son siège, et ouvrit la portière à M. le baron de Rodach, qui sauta sur le trottoir.

Pour arriver à la porte de l’hôtel, le baron fut obligé de s’ouvrir un passage parmi les groupes de laquais poudrés, qui causaient affaires et politique en attendant leurs maîtres.

Sous les carricks couleur de cuir, et sous les longues redingotes blanches à boutons blasonnés, il y avait là vraiment des mines assez impertinentes pour faire florès dans de certains salons — et fortune à la bourse.

Le baron, que l’on avait vu sortir de son malheureux fiacre, fut toisé comme il faut par toute cette valetaille, qui a des goûts d’artiste romantique, et tient au plus bas de son mépris la modeste bourgeoisie.

Il se faufila de son mieux, dérangeant ces messieurs le moins possible, et parvint à la porte des bureaux, où l’attendait un autre obstacle. Il y avait là un flux et un reflux d’entrants et de sortants ; il fallait prendre tour.

Le baron parvint enfin à saisir un petit passage entre deux sacoches perchées sur des épaules grises, et s’introduisit sans heurter personne.

Dans l’antichambre, il y avait ce bel homme dont les commerçants plus modestes font l’économie, en écrivant sur leurs portes : Tournez le bouton, s’il vous plaît.

Ce bel homme ne servait à rien non plus que l’antichambre.

Il fallait entrer, en effet, dans une seconde pièce pour trouver à qui parler.

C’était une chambre toute carrée et toute nue qu’entouraient des banquettes de maroquin vert. Nous appellerons cette seconde pièce l’antichambre réelle et sérieuse, l’autre n’était évidemment que surnuméraire.

Sur les banquettes, dix ou douze personnages étaient assis et attendaient. Un monsieur en habit noir se promenait de long en large, avec une prestance fière et digne.

C’était tout bonnement un domestique, — mais vous l’eussiez pris pour un notaire.

— Monsieur de Geldberg ! demanda le baron en entrant.

Le garçon de bureau, habillé en avoué, le salua avec une politesse hautaine.

— Est-ce M. de Geldberg le père que Monsieur demande ? prononça-t-il d’une voix de basse-taille, embellie par un fort accent allemand, — ou M. Abel de Geldberg ?

— M. de Geldberg, le père.

— Fort bien… M. de Geldberg le père n’est pas visible, Monsieur.

— Veuillez me dire son heure.

— Il n’a pas d’heure.

— Comment fait-on pour le voir ?

— On ne le voit pas.

Rodach regarda ce grave personnage avec un commencement d’impatience. Il n’était pas éloigné de croire qu’on se moquait de lui. — À peine eut-il aperçu le visage du valet, que sa colère tomba tout à coup. Il réprima un mouvement de surprise, et tourna la tête, comme s’il eût voulu cacher ses traits à une personne connue.

Cette précaution était, du reste, fort inutile, car le valet costumé comme un président, ne lui faisait point l’honneur de le regarder.

— Eh bien, reprit Rodach, en affectant un ton d’indifférence, si on ne peut pas voir M. de Geldberg le père, je demande M. de Geldberg le fils…

— Fort bien, Monsieur, répliqua le domestique ; — ceci est différent… M. Abel de Geldberg est en affaires.

— Pour longtemps ?

— Peut-être bien.

— Et M. le chevalier de Reinhold ?

— En affaires.

— Et don José Mira ?…

— En affaires.

Rodach réfléchit un instant, puis il se dirigea vers la banquette circulaire.

— J’attendrai, murmura-t-il.

— Monsieur, lui dit honnêtement le valet en reprenant sa promenade interrompue, — veuillez vous donner la peine de vous asseoir.

Rodach avait devancé l’invitation.

Ceux qui attendaient comme lui s’étaient assis le plus près possible de la porte des bureaux, qui faisait face à l’entrée. Rodach ne suivit point leur exemple, et prit place à l’écart au centre de la banquette.

Chaque fois que la promenade du valet en habit noir mettait ses traits au jour, le baron l’examinait attentivement et semblait mieux le reconnaître.

Quand il l’eut bien examiné, il ne lui resta plus d’autre ressource que de regarder la pièce où il se trouvait et les figures de ses co-patients, mais ces figures ne signifiaient rien du tout ; — restait la pièce.

C’était un grand carré, nu comme toute antichambre, chauffé par un poêle de faïence et pavé de marbre.

À part l’entrée qui donnait au dehors et celle des bureaux, il y avait trois autres portes.

Sur la première, une plaque de cuivre verni portait cette inscription :

« La Cérès, banque générale des agriculteurs. »

Sur la seconde on lisait en longues lettres noires :

« Emprunt Argentin. »

Sur la troisième, des ouvriers étaient occupés à fixer une plaque dorée qui portait en caractères enjolivés :

« Chemin de fer de paris à ***.

» COMPAGNIE DES GRANDS PROPRIÉTAIRES. »

Ceci était une entreprise toute nouvelle et qui était à peine lancée dans le public.

M. le baron de Rodach regardait cela fort attentivement, et, à mesure qu’il regardait ses réflexions semblaient devenir plus profondes.

Il ne s’ennuyait point, et les heures de l’attente passaient pour lui sans impatience.

Une seule chose apportait de la distraction à sa rêverie, c’était lorsque la porte des bureaux s’ouvrait. Son regard plongeait alors dans la longue galerie, coupée en petites cases, que fermaient les grillages ; il semblait compter le nombre des commis et admirer l’ordre parfait qui régnait parmi leur multitude.

Une expression de contentement apparaissait sur son visage : on eût dit un créancier venant examiner la maison de son débiteur, et la trouvant plus riche qu’il ne pouvait l’espérer.

La porte des bureaux retombait, poussée par son silencieux ressort, et Rodach reprenait ses méditations.

Depuis son entrée, beaucoup de ses compagnons d’attente, qui avaient affaire à de simples commis, avaient été expédiés tour à tour. D’autres les avaient remplacés, et le même nombre de postulants, à bien peu de chose près, s’asseyait toujours sur les banquettes de l’antichambre.

Parmi les nouveaux venus, se trouvait une vieille femme habillée de noir, et dont le costume propre, mais usé jusqu’à la corde, indiquait de longues luttes entre les soins d’une fierté courageuse et la misère obstinée.

Cette femme était si triste, que son aspect seul serrait le cœur. — On découvrait bien sur son visage jaune et défait l’effort de la résignation qui essayait de combattre encore, mais la résignation était faible sous le double fardeau de la douleur et de la vieillesse. La pauvre femme semblait courbée sous sa peine ; ses yeux rougis brûlaient au milieu de sa face hâve, et accusaient la lente amertume des larmes que nulle consolation ne vient jamais tarir.

Elle avait la timidité profonde de l’indigence ; ses paupières enflammées n’osaient point se lever, et c’était à la dérobée qu’elle essuyait parfois les pleurs honteux qui coulaient, malgré elle, dans les rides de sa joue.

Elle avait ouvert craintivement la porte de l’antichambre, et ne s’était décidée à entrer que sur l’invitation formelle du grave valet allemand, qui tenait à ne rien perdre de la chaleur du poêle.

Elle avait demandé, d’une voix tremblante et basse, monsieur le chevalier de Reinhold. L’austère Germain lui avait fait la même réponse qu’au baron de Rodach, et la pauvre vieille femme était allée s’asseoir tout au bout de la banquette, dans le coin le plus retiré de l’antichambre.

Il y avait de cela une demi-heure.

Depuis lors, elle demeurait immobile et la tête baissée. Parfois, lorsque le bruit de l’argent tintait plus vif dans la caisse voisine, elle relevait la tête à demi, et ses yeux, éteints s’ouvraient tout grands, pour jeter un regard fasciné sur la porte des bureaux.

Il y avait comme une plainte navrante dans cette pantomime involontaire. C’était le regard de l’affamé qui dévore, à travers les carreaux, l’étalage d’une boulangerie. On devinait que, pour guérir sa douleur désespérée, il eût suffi d’un peu de cet or, remué à pleines mains tout près d’elle.

À mesure que le temps passait, une inquiétude plus grande venait se peindre sur son visage.

— Monsieur, dit-elle, saisissant le moment où la promenade du garçon d’antichambre se rapprochait de son coin, ne pourrai-je pas voir bientôt monsieur le chevalier de Reinhold ?

— Attendez, ma brave dame, attendez, répondit l’Allemand sans s’émouvoir.

— C’est que je n’ai pas le temps d’attendre, murmura timidement la vieille femme.

— Alors, n’attendez pas.

L’Allemand tourna le dos et se dirigea vers l’autre bout de l’antichambre.

La bonne femme fit appel à tout son courage ; quand le domestique repassa auprès d’elle, elle se releva et s’avança vers lui.

— Je viens apporter de l’argent, dit-elle.

Le valet s’arrêta.

— Alors, s’écria-t-il, vous n’aviez pas besoin d’attendre ; donnez-vous la peine de passer à la caisse.

— C’est que, mon bon Monsieur, ce n’est qu’un petit à-compte.

— Ah ! diable ! fit l’Allemand, dont l’accent germanique se renforça d’instinct ; — Geldberg et Compagnie ne reçoivent jamais d’à-comptes !

— C’est pour cela que je voudrais voir M. le chevalier en personne…

— Je conçois ça, mais c’est impossible pour le moment.

— Je ne sais, reprit la vieille femme en hésitant ; mais je l’ai connu jadis, et je crois bien qu’il se souvient de moi… Si vous alliez lui dire que madame Regnault désire le voir…

Elle n’acheva pas, parce que le roide visage du garçon d’antichambre eut un sourire à la fois naïf et moqueur.

Suivant une bonne habitude, commune à presque tous ceux, qui voient cent figures nouvelles chaque jour, il ne regardait jamais personne ; mais il trouva cette dame Regnault si originale, de croire que son nom ultra-plébéien allait lui ouvrir la porte de M. le chevalier, qu’il ne put s’empêcher de tourner les yeux sur elle.

Ce regard ne lui apprit rien ; il ne la connaissait pas.

— Ma foi ! ma bonne dame, répliqua-t-il, ce que vous dites-là n’est pas absolument impossible… mais j’ai ma consigne, voyez-vous, et je ne puis pas aller déranger ces messieurs… Prenez patience !

La mère Regnault poussa un gémissement sourd et se rassit sur la Banquette.

Le baron de Rodach avait suivi de loin cette scène ; mais il n’avait pu saisir le nom prononcé par la pauvre femme. Seulement un vague souvenir s’était éveillé en lui à son aspect, et il lui semblait qu’il ne la voyait point pour la première fois.

Mais cette circonstance était trop indifférente par elle-même, et les motifs qui l’amenaient à l’hôtel de Geldberg étaient d’une nature trop grave pour qu’il perdît son temps à chercher au fond de sa mémoire.

La porte sur laquelle on venait de clouer cet écriteau portant : « Chemin de fer de Paris à ***, Compagnie des grands propriétaires, » s’ouvrit avec fracas, et trois ou quatre messieurs, amplement décorés, sortirent en discutant tout haut. Ils traversèrent l’antichambre le chapeau sur la tête, sans plus s’occuper des assistants que s’ils eussent été dans la rue.

— Ça peut faire une affaire, disait l’un.

— Bon titre ! disait l’autre. Et la maison Geldberg a, Dieu merci, les reins forts…

— Avec les accointances qu’ils ont, reprenait un troisième, la concession pourra être enlevée.

Le quatrième se retourna et toucha du bout de sa canne l’écriteau tout neuf.

— Voilà un commencement d’exécution, dit-il. Le plus fort est fait.

Ils se prirent à rire en chœur et regagnèrent leurs équipages qui les attendaient dans la rue.

C’étaient peut-être de grands propriétaires.

— Est-ce bientôt mon tour ? demanda Rodach de sa place.

Le garçon, qui avait salué de tout son respect les quatre messieurs qui venaient de passer, ne s’arrêta point et répondit seulement :

— Je ne crois pas…

Le baron attendit encore dix minutes, durant lesquelles la porte du chemin de fer s’ouvrit à deux reprises, pour donner passage à deux figures vénérables qui portaient le mot actionnaires écrit en grosses lettres sur le front.



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