Le Fire-Fly (Pont-Jest)/XXII

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E. Dentu (p. 359-377).

CHAPITRE XXII


Les deux villes de Canton. — Les factoreries. — L’intérieur de la maison de notre ami Fo-hop. — Grandes raisons à propos des petits pieds des Chinoises. — L’armée et le camp des braves.

Malgré tout le danger qu’il pouvait y avoir à sortir à cette époque et dans les circonstances d’alors des quartiers où séjournent d’ordinaire les Européens, j’étais bien décidé à profiter de l’obligeance de mon ami Fo-hop pour faire au moins le tour de la ville. Un intrigant qui se prétendait descendant de la dynastie des Ming, venait de soulever la province de Kwang-si ; son armée menaçait Canton ; un camp de troupes impériales avait été formé au nord de la ville. Je trouvais qu’une visite aux soldats du Céleste-Empire méritait bien qu’on risquât quelque chose. Et puis Fo-hop m’avait promis de me faire visiter sa maison dans l’intérieur de la ville chinoise, et, pour rien au monde, je n’aurais voulu laisser échapper cette bonne occasion de satisfaire ma curiosité.

Lorsque sir John vit que j’étais bien décidé à ne pas me laisser convaincre par ses raisonnements, il finit par où il aurait pu commencer, c’est-à-dire par m’offrir de m’accompagner.

Seulement, ce n’était pas chose facile qu’une excursion hors du faubourg de l’ouest. Avec la déplorable manie qu’ont les Chinois de fermer, par de lourdes portes, les extrémités de chacune de leurs rues dès le coucher du soleil, nous devions nous attendre à ne pas rentrer facilement dans la factorerie.

Des deux MM. Lauters, l’aîné surtout paraissait fort inquiet de la tournure que prenaient les événements. Je compris toutes ses craintes lorsque Canon m’apprit que, malgré toute la sévérité de la défense chinoise, il avait introduit chez lui sa jeune femme. Il avait été décidé que, le lendemain, nous emmènerions madame Lauters avec nous pour la mettre en sûreté à Macao ou à Hong-Kong.

Sir John expédia à un mandarin de ses amis son domestique, qui revint avec un laissez-passer qui nous autorisait à visiter la ville chinoise. Nous envoyâmes alors notre embarcation à la pointe du fort French-Folly. Là, elle devait remonter le petit bras du fleuve qui longe la muraille est, pour venir nous attendre à la porte Chingtung. De cette manière, si nous ne pouvions traverser la ville pour venir aux factoreries, il nous resterait au moins la possibilité d’une retraite par eau.

Tout cela bien convenu, Fo-hop nous ayant rejoint après le dîner, Canon et moi, le cigare aux lèvres, nous nous mîmes on route avec lui, en nous efforçant d’avoir l’air de fort honnêtes gens se promenant le plus innocemment du monde.

Nous remontâmes d’abord Hog lane, puis, prenant à droite, nous nous trouvâmes immédiatement en face de la porte Chuhlun et de la muraille d’enceinte de la ville chinoise. Je m’attendais à trouver quelque gigantesque fortification crénelée et casematée ; hélas ! je n’avais devant moi qu’un mur de sable et de briques d’une trentaine de pieds de hauteur, et défendu par un large fossé d’eau courante, qui fait le tour de la ville, bien mieux que par les quelques canons couchés sur son sommet. Je dis couchés, car j’aperçus quelques-unes de ces pièces à feu qui n’avaient même pas d’affûts. Il eût fallu pour être blessé par leurs boulets commencer par se hisser jusqu’à leur hauteur. Auprès d’elles, cependant, se promenaient gravement, non pas des artilleurs, — fi donc ! qu’auraient-ils fait là ? — mais des soldats impériaux armés d’arcs et de flèches.

Canton, que les cartes indigènes désignent sous le nom de Kwantong-Sang-Tsching, capitale de la province de Kwantong, et que les habitants nomment, eux, tout simplement Sang-Tsching, ville provinciale, n’est pas aussi étendu qu’on le croit généralement. Entouré d’un mur, il figure à peu près un carré qui au nord dévie de la ligne droite, et ce mur d’enceinte n’a pas plus de cinq ou six milles de développement. Une muraille très-haute et massive, allant de l’est à l’ouest, le divise en deux parties. Au nord, s’étend la ville vieille ou tartare, au sud la ville nouvelle ou chinoise.

C’est dans ce quartier de Canton que me semblait devoir nous conduire la porte Chuhlun, vers laquelle nous nous dirigions.

Fo-hop s’avança le premier. Comme aucun obstacle ne parut s’élever à notre passage, nous le suivîmes pour nous engouffrer sous une longue voûte qui passait sous le rempart. Il me parut avoir vingt-cinq ou trente pieds d’épaisseur.

À peine avions-nous revu le jour que je m’aperçus que nous n’étions pas le moins du monde dans la ville ; mais bien, tout simplement, dans le faubourg qui s’étend de la muraille extérieure jusqu’au bord du fleuve. Il nous fallut suivre les fortifications jusque par le travers de Dutch-Folly, pour trouver la porte Tsinghae, une des plus importantes ouvertures du sud du Canton chinois.

Nous étions là dans le plus affreux quartier des faubourgs. De malheureuses cabanes s’étendaient jusque sur le bord de l’eau ; des ruelles étroites, malsaines, non pavées, où grouillaient ensemble, chiens, porcs et enfants, descendaient vers le fleuve en enveloppant dans leurs replis tortueux toute une population misérable de pêcheurs et d’ouvriers de la rade.

Nous nous préparions à faire tranquillement notre entrée par la porte Tsinghae, lorsque, tout à coup, d’un des angles de la voûte, bondit un personnage armé d’une lance. Avec les plus effroyables grimaces, il nous barra le passage en nous faisant comprendre par une pantomime des plus expressives que nous ne pouvions aller plus loin.

Heureusement que la pointe de fer de l’arme du factionnaire chinois n’était pas des plus aiguisées, car elle s’était parbleu bien avancée jusque sur la poitrine de sir John, qui, il est vrai, d’un revers de la main, l’avait envoyée à dix pas plus loin, à la grande colère du tigre impérial.

Nous débutions assez mal dans notre promenade.

Un personnage, le chef du poste probablement, affublé d’une robe brodée de serpents et de dragons, et à la ceinture duquel pendait un véritable arsenal de sabres, en compagnie, au moins singulière, d’un éventail vert, s’avança alors gravement vers nous. Fo-hop tira de sa poche notre laissez-passer, que l’officier s’empressa de porter à son front en signe de respect et d’obéissance, en donnant à ses soldats l’ordre de nous ouvrir leurs rangs.

Un murmure accueillit, il est vrai, notre passage au milieu de la troupe, mais nous crûmes prudent de ne point avoir l’air d’entendre, et nous dépassâmes la muraille pour entrer, vraiment alors, dans la ville chinoise.

Nous trouvâmes presque immédiatement, à droite, une large rue qui nous conduisit sur une assez belle place, au milieu de laquelle s’élevait le palais du vice-roi. Nous apercevions, à l’extrémité de cette même rue, le massif monument du hoppo, cette bourse de Canton. Tout près de là, dans une grande artère qui part de la muraille du sud pour traverser les deux villes et ne s’arrêter qu’à l’extrémité nord, demeurait notre ami et guide.

Ce qui me frappa d’abord dans cette première visite à Canton, ce fut la propreté et l’extrême symétrie des rues. Qui a parcouru une rue chinoise en a parcouru cent. Presque toujours elles sont droites, tirées au cordeau, fort bien aérées à cause de leur largeur et du peu d’élévation des maisons, qui s’alignent de chaque côté comme des châteaux de cartes ou des joujoux de Nuremberg. La rue de Fo-hop était pavée avec de larges dalles de pierre ou de marbre, absolument comme cela se fait encore en Italie ; son importance, comme voie de communication entre les deux villes, y rendait l’animation bien plus grande que dans les autres quartiers que nous venions de parcourir. Je dois avouer, du reste, que la foule nous voyait passer sans trop de murmures. Seulement, il m’arriva plus d’une fois d’être bousculé, poussé, pressé, pour être resté trop longtemps stationnaire à la même place. Le Chinois ne s’arrête pas dans la rue ; il va droit son chemin, là où ses affaires l’appellent, et des soldats armés de fouets sont chargés de maintenir toujours la circulation libre. Aussi, est-ce dans les rues importantes un mouvement incroyable.

Ici, c’était un prêtre de Fo avec sa grande robe grise se rendant gravement au miao, prononcez : pagode ; là des bonzesses, car les prêtres Tao-Sse sont mariés, revenant de la promenade et rentrant à leur couvent. Plus loin, avec une file de palanquins plus grands, mais aussi moins somptueux que ceux de l’Inde, se croisait une petite voiture à deux roues et non suspendue, qui transportait à son domicile un gros et gras personnage que le ting-see où bouton d’or de son chapeau nous faisait reconnaître pour un lettré. Aussi la foule s’écartait-elle respectueusement devant lui.

Pour livrer passage à une troupe de soldats conduisant à coups de fouet un malheureux avec une large cangue sur les épaules, je m’étais réfugié le long de la boutique d’un pâtissier. Je considérais avec la plus grande attention de petits gâteaux jaunes qu’il voulait absolument me faire goûter, mais que je refusais obstinément sachant qu’ils étaient farcis de chair de rat, lorsque des psalmodies larmoyantes me firent jeter les yeux vers le milieu de la rue.

Deux ou trois malheureux demi-nus et s’administrant les plus rudes corrections passaient devant nous.

Fo-hop voulut bien m’expliquer que ces pénitents volontaires étaient des bonzes d’un couvent qui avait l’autorisation d’envoyer par la ville quelques-uns de ses membres, qui parcouraient ainsi les rues pour quêter et se frapper publiquement, afin de racheter les péchés des hommes.

Par humilité et après avoir fait un rapide examen de conscience, je crus devoir ajouter mon offrande à celles de la foule ; puis, pour échapper à mon marchand de gâteaux de rat, je disparus dans la maison de notre ami, à la porte duquel nous étions enfin arrivés.

La demeure de Fo-hop était, comme toutes les maisons chinoises, de la plus grande simplicité. Les lois somptuaires sont telles en Chine que les plus riches négociants ne peuvent dépenser autant qu’ils le voudraient pour le luxe de leur intérieur. Du reste, les palais des premiers mandarins sont eux-mêmes rarement meublés avec richesse. Il faut entrer chez les princes de la famille impériale pour voir à quel degré d’ornementation la fantaisie pousse les architectes chinois.

Toutes ces maisons chinoises sont, à l’intérieur, du plus charmant aspect. Comme elles n’ont presque toujours qu’un étage et souvent même qu’un rez-de-chaussée, elles s’étendent sur un assez grand espace. Ces légères constructions, où ne sont guère employés que le bois et la brique, sont reliées entre elles par des galeries découpées à jour et soutenues par d’innombrables petites colonnes, tantôt cylindriques et sans diminutions, tantôt polygonales. Elles sont parfois couvertes d’incrustations de cuivre doré, d’ivoire et de nacre de perle, mais toujours peintes de mille couleurs.

La galerie qui traversait le jardin de la maison de notre hôte, pour relier son appartement à celui de sa femme, était fermée par des stores de rotin ne laissant pénétrer à l’intérieur qu’un demi-jour des plus agréables. Elle se composait d’une douzaine de petits portiques découpés, soutenus par de sveltes colonnes posées sur des piédestaux de marbre noir et sans chapiteaux. Ceux-ci étaient remplacés par des consoles percées à jour, faisant fonction de liens assemblés, l’un dans l’entait, vers l’intérieur de la galerie, l’autre dans ce même entait, dépassant d’un pied à peu près sa colonne et soutenant la toiture. Cette toiture, comme celle de la maison, était faite de tuiles plates et carrées, dont les côtés latéraux, relevés, étaient recouverts par d’autres tuiles demi-cylindriques renversées, rouges, bleues ouvertes, qui prenaient sous les rayons du soleil les plus vifs éclats.

Les nattes qui couvraient le sol laissaient çà et là apercevoir des carreaux noirs et blancs vernissés et fort peu commodes pour nos chaussures, mais fort bien appropriés aux besoins de ces maisons humides et un peu ouvertes à tous les vents.

Quant aux meubles, presque tous étaient de bambous et de rotins et affectaient des formes charmantes. Tables, sièges, lits, paravents, tout cela était d’une légèreté inouïe. Il eût vraiment été dangereux de laisser les fenêtres ouvertes par un grand vent, c’était à craindre que tout s’envolât.

Lorsque je vous aurai ajouté à ces détails que les fenêtres étaient fermées par des grillages couverts de coquilles nacrées, au lieu de vitres que les ouragans empêchent d’employer, vous connaîtrez, tout aussi bien que moi, l’intérieur d’une maison chinoise, dont la demeure de notre ami Fo-hop était un élégant échantillon.

Il ne nous restait plus à voir chez lui que la chose la plus intéressante pour nous, c’est-à-dire sa femme. Notre obligeant ami paraissait assez embarrassé, et peut-être, par discrétion, allions-nous renoncer à notre projet, lorsqu’elle parut dans le jardin, planté surtout d’admirables marguerites et de roses pâles. Nous étions, nous, dans la galerie, cachés par des mou-tans en fleurs : la jeune femme venait sans défiance de notre côté. Elle n’était plus qu’à quelques pas quand elle nous aperçut. Jetant alors un petit cri d’oiseau effarouché, elle voulut fuir dans son appartement ; mais la course était défendue à ses petits pieds brisés. Malgré le parasol sur lequel elle s’appuyait pour hâter sa marche, son mari l’eut rejointe avant qu’elle eût fait dix pas.

Nous les laissâmes un instant causer ensemble, puis, Fo-hop nous ayant fait signe qu’elle était préparée à nous recevoir, nous nous approchâmes.

Elle s’était laissée tomber sur un banc et paraissait fort embarrassée d’être ainsi en présence d’étrangers. Nous étions les premiers Européens qu’elle voyait d’aussi près. Si je n’avais pas été tout occupé à l’examiner, j’aurais certainement bien ri de la physionomie de sir John qui, le lorgnon dans le coin de l’œil, s’efforçait, évidemment, par ses poses pleines de fatuité et de gentillesse, de prouver à la Chinoise qu’elle avait devant elle un assez convenable échantillon de la race blanche.

Elle avait attiré près d’elle son fils, assez joli petit bambin pour un Chinois, qui n’avait pas l’air d’avoir peur de nous. Pour se donner une contenance, elle continuait une délicate broderie qu’elle avait apportée avec elle dans le jardin ; travail qui nous permettait d’admirer ses petites mains qui eussent été vraiment parfaites sans les ongles démesurément longs qui les terminaient. Celui du petit doigt de la main gauche avait au moins deux pouces de longueur, et, comme ses confrères, il était teint en rose vif.

C’était, somme toute, une mignonne et délicate créature, avec les plus beaux cheveux du monde, relevés en échafaudage gigantesque sur sa petite tête. Je doute fort que le célèbre Léonard ait été capable de construire rien de semblable. Une foule de grandes et de petites épingles d’or et d’argent les maintenaient. Son cou et ses bras étaient ornés de fort jolis bracelets de perles. Son costume consistait en deux robes de soie, celle de dessus plus courte que celle de dessous et ne serrant point à la taille. Ainsi que toutes les Chinoises, elle faisait un usage immodéré du fard. Ses sourcils étaient un véritable coup de pinceau et son menton était trop rose pour que ce fût là sa couleur naturelle. Elle me paraissait admirablement faite. Ses bras, que l’ampleur de ses manches nous laissait voir jusqu’au-dessus des coudes, étaient vraiment des chefs-d’œuvre de moulure. Je n’ai jamais vu d’aussi fines attaches que celles qui retenaient ses mains. Du reste, la plupart des femmes chinoises que j’ai rencontrées étaient ainsi construites : mignonnes, et si bien faites dans leur petite taille que c’était à leur appliquer le vers de Musset.

On eût pu dire de la femme de Fo-hop, que sa mère avait engendré son enfant avec amour,

Et l’avait fait petit pour le faire avec soin.

Seulement, elle avait contracté l’habitude de mâcher du bétel, et sa petite bouche, aux lèvres d’un rouge vif comme un bouton de grenade, était singulièrement déparée par des dents d’un noir d’ébène.

Pendant que nous prenions notre part d’une collation que nous avait fait servir notre hôte, collation qui me prouva que si les Chinois sont les plus mauvais pâtissiers du monde, ils en sont au moins les meilleurs confiseurs, je ne perdis pas l’occasion de lui demander des renseignements sur cet usage barbare qui leur fait ainsi estropier les femmes.

J’avais eu déjà l’occasion de remarquer chez les blanchisseuses de Whampoa et les femmes des sampanes qu’elles étaient privées de cette souffrance ; intérieurement, je leur en avais fait mon compliment sincère. Cette difformité des pieds donne à ces malheureuses une démarche si ridicule, que je ne crois pas que la plus jolie Chinoise, dans ces conditions de locomotion, puisse faire naître un véritable désir. Allez donc dire : « Je vous aime », ce mot charmant dans toutes les langues, même en chinois, à une pauvre femme qui s’appuie sur votre bras parce que ses pieds ne peuvent pas la soutenir, et qui, à chaque instant, au lieu d’un soupir d’amour, pousse un gémissement de douleur.

Voici ce que m’apprit Fo-hop à ce sujet.

Lorsque les réformateurs politiques et religieux firent invasion dans le Céleste-Empire, les femmes, comme dans les autres contrées de l’Orient, y étaient soigneusement renfermées. Ils prêchèrent la liberté du sexe faible : les maris furent obligés de se soumettre. Mais, comme cela ne faisait pas les affaires de leur jalousie, ils imaginèrent alors, pour restreindre de beaucoup la liberté que les réformes accordaient à leurs femmes, ce moyen barbare, qui a pour résultat de ne leur permettre de sortir de chez elles qu’accompagnées de suivantes, moins malheureuses que leurs maîtresses, sur lesquelles elles s’appuient et sans le secours desquelles elles ne pourraient faire un pas.

Je souhaite sincèrement aux Chinoises une seconde réforme. Elle ne saurait avoir de plus tristes conséquences que la première.

Comme la conversation languissait singulièrement entre nous et la femme de notre ami, nous nous décidâmes à la débarrasser promptement de notre présence. La nuit était venue, du reste, pendant notre halte dans la maison de Fo-hop, et il nous restait à faire la partie la plus intéressante de notre excursion.

Nous prîmes une dernière tasse de you-tsien, thé d’une délicatesse extrême qui se récolte avant les pluies, afin de faire disparaître le goût de ces bonbons au gimgembre que nous avions eu l’imprudence de trouver délicieux, et nous donnâmes le signal de la retraite.

Très-galamment, en vrai gentleman qui ne perd jamais une bonne occasion, sir John baisa un des ongles roses de la jeune femme ; je m’inclinai devant elle, et nous sortîmes de chez notre hôte, enchantés de notre visite et remplis de reconnaissance pour cette grave infraction qu’il venait de faire, en notre faveur, aux us et coutumes du Céleste-Empire, en nous introduisant au milieu de sa famille.

En remontant la rue de Fo-hop, nous trouvâmes presque immédiatement cette muraille de pierre qui sépare les deux villes. Je m’aperçus qu’elle était, comme le mur extérieur, défendue par un large fossé plein d’eau.

La porte qui était en face de nous était la porte Taenan. Ainsi que toutes les autres ouvertures des fortifications, c’était une longue voûte fort mal éclairée par une petite lanterne qu’un factionnaire portait au bout de sa lance. Comme nous comptions beaucoup plus sur la ruse que sur le laissez-passer du mandarin, nous attendîmes un moment favorable en nous dissimulant, autant que cela nous était possible, dans les rangs de la foule qui se dirigeait dans le nord de la ville, et, pendant qu’un flot s’engouffrait sous la voûte, nous nous laissâmes emporter par lui.

Cinq cents pas plus loin nous tombions dans une longue et large rue qui traverse la ville tartare dans toute sa largeur, de la porte Ching-Se à la porte Ching-tung. Nous prîmes à droite en nous dirigeant vers cette porte. Avant d’y arriver nous rencontrâmes, faisant face à une des ouvertures du nord, celle de Seaupih, un superbe boulevard planté d’arbres et éclairé d’une façon féerique par des milliers de lanternes de toutes couleurs.

Ces éclats de lumière rouges, verts ou jaunes, se promenant sur la foule bigarrée des soldats, des mandarins et des marchands, que la curiosité entraînait vers le camp, faisaient le plus singulier effet et donnaient au large boulevard un aspect impossible à décrire. Nous laissions le milieu de la chaussée aux Chinois pour nous glisser le plus modestement possible dans les ténèbres des arbres, longeant, nous, les maisons, et Fo-hop marchant au large, mais ne pouvant vraiment, avec sa petite taille, nous cacher qu’en bien faible partie. Cependant, tout se passa assez bien. Sans de trop grandes difficultés, nous arrivâmes à la porte Seaupih.

Laissant alors les flots de la foule se répandre dans le chemin de gauche, nous prîmes celui de droite qui devait nous conduire sur un des côtés du camp, en traversant des jardins à faire honte à nos plus habiles horticulteurs.

Nous fûmes bientôt auprès du camp qu’un fossé et un rideau d’arbustes entouraient, et dans lequel une foule innombrable allait et venait avec un sans-gêne et un désordre qui n’avaient rien de militaire. De petites lentes, pouvant donner asile à deux ou trois hommes, s’élevaient le long du fossé. Je m’étonnais qu’à pareille heure le silence n’y régnât pas, lorsque des bruits épouvantables de gongs, de cymbales, de ta-tongs, de sam-sious nous apprirent qu’un grand personnage arrivait. C’était le commissaire Lin, lui-même, qui venait faire une revue de nuit des troupes qu’il comptait opposer à l’armée des rebelles.

L’attention de chacun était si complètement absorbée par ce singulier spectacle d’une inspection aux lanternes, que nous pûmes nous glisser au milieu des soldats, qui, au lieu de nous faire mauvais visage, semblaient au contraire nous montrer avec orgueil leurs grotesques accoutrements. Un d’eux tira de son fourreau, — qu’il portait la pointe en avant, ainsi que cela se fait pendant la guerre, — une lame rouillée qui n’en put sortir qu’avec peine, et qui me donna la mesure de l’état dans lequel devaient se trouver les armes des guerriers du Céleste-Empire. Ils étaient presque tous habillés de tuniques bleues bordées de rouge, et portaient sur la poitrine des dessins bizarres de serpents et de dragons.

À l’extrémité du camp, s’élevaient de grandes et imposantes constructions dont je m’approchai. Elles étaient en toile et en carton badigeonnés de façon à représenter des forts en terre et en briques. Elles n’avaient pas été élevées dans d’autre but que d’habituer les braves à la vue des obstacles qu’ils pourraient avoir à renverser.

Soudain, l’espace occupé par les guerriers s’éclaira subitement et présenta le plus singulier coup-d’œil ; chacun des hommes des premiers rangs avait allumé une petite lanterne qu’il tenait suspendue à l’extrémité du canon de son arquebuse. Vous comprenez tout ce qu’avaient de comique ces soldats ainsi éclairés. Des officiers, reconnaissables à leur anneau de jade au pouce de la main droite, parcouraient les rangs en payant la solde de campagne, car un militaire chinois n’est tenu de se battre que lorsqu’il a reçu cette solde d’à-compte, qui est ordinairement de vingt-cinq francs de notre monnaie. D’autres personnages, qui me parurent des bonzes, distribuaient, en les faisant payer, de petits morceaux de papier.

Fo-hop s’en procura un : c’était tout simplement un chiffon de lettre anglaise. Les Chinois accordent, à ce qu’il paraît, à l’écriture anglaise toute la puissance d’un talisman contre les armes à feu. Il s’en faisait une vente si considérable sous nos yeux que c’était à nous donner l’envie d’user séance tenante de cette assez grotesque source de revenus.

Munis de leurs petits morceaux de papier, leur solde dans leur poche, les braves s’en vont alors bravement à la guerre ; mais l’ordre ne règne pas longtemps dans les rangs.

Après une première décharge, souvent il ne reste plus personne sur le lieu du combat. Toute leur tactique est dans la démonstration et dans la frayeur qu’ils s’efforcent d’inspirer à leurs adversaires. Aussi, les batailles entre Chinois ne sont pas meurtrières. Il est rare que les fusils soient chargés plus de deux fois. Ce que l’on rencontre sur le champ de bataille, ce ne sont pas des cadavres, mais des armes jetées bien vite à terre pour permettre à leurs propriétaires de fuir plus rapidement.

Les mandarins officiers montrent cependant souvent du courage. Il arrive fréquemment qu’un chef de corps, dont les soldats viennent de se débander, échappe à l’ennemi par le suicide plutôt que de s’enfuir.

Quant à l’artillerie et à la cavalerie, je n’en vis pas les moindres traces.

Notre promenade s’était jusqu’alors accomplie le plus tranquillement du monde, et nous devions espérer que tout se terminerait à notre satisfaction, lorsque nous nous aperçûmes tout à coup que nous étions suivis. Fo-hop attrapait çà et là au vol, sur notre passage, des paroles prononcées à voix basse qui étaient pour nous du plus mauvais augure. Nous songeâmes alors à battre prudemment en retraite. Sans avoir l’air de fuir cependant, nous nous dirigeâmes vers une des portes latérales du camp ; puis, au moment où s’y attendaient le moins les Chinois qui nous surveillaient, nous franchîmes d’un bond le fossé, et, criant à Fo-hop de nous rejoindre à la porte Ching-tung, nous prîmes notre course à travers les jardins.

Une demi-douzaine de soldats essayèrent bien de nous suivre, mais, soit que nous fussions meilleurs coureurs que les sujets du Céleste-Empire, soit qu’ils ne se trouvassent pas en troupe assez nombreuse pour venir affronter la colère de nos revolvers que nous ne leurs avions pas cachés, nous n’entendîmes bientôt plus rien derrière nous, et nous pûmes gagner doucement la route qui devait nous conduire au ruisseau où nous attendait notre embarcation.