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Le Général Baratieri, ses commentaires sur la guerre d’Abyssinie

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Le Général Baratieri, ses commentaires sur la guerre d’Abyssinie
Revue des Deux Mondes4e période, tome 146 (p. 193-204).
Le général Baratieri et ses commentaires sur la guerre d’Abyssinie


On connaît des généraux qui, après avoir essuyé une grande défaite dont leur pays les rendait responsables, se sont retirés dans une solitude et ont mis tous leurs soins à se faire oublier. On les accablait de reproches et peut-être d’injures ; on calomniait leurs intentions, leur conduite ; ils avaient beaucoup de choses à dire pour leur défense ; ils n’ont eu garde de se défendre ; ils sont restés bouche close et ont laissé s’écouler le torrent. Les uns se sont tus par sagesse ; ils savaient que, quoi qu’ils pussent dire, on ne les écouterait pas, que le vulgaire ne juge les hommes que sur l’heur et le malheur de leur destinée, que la capricieuse fortune est à ses yeux le seul arbitre dont les décisions fassent autorité, que, selon le mot d’un historien, « la multitude ne comprend guère que les dénouemens. » D’autres se sont tus par lassitude ; ils n’auraient pu se défendre sans accuser, il leur répugnait d’engager de bruyantes et inutiles querelles ; il leur a paru que, lorsqu’il faut renoncer au bonheur, le repos est le seul bien qui en puisse tenir lieu. Ceux qui avaient l’âme plus haute n’ont songé qu’à leur dignité, et ils ont pensé que le plus sûr moyen de la sauver était d’observer ce que les théologiens appellent « le silence de patience dans les contradictions. » Mais, quelle que fût leur raison de se taire, leur silence les a grandis dans l’estime publique. Le jour vient où les passions s’apaisent, et le vulgaire lui-même finit par reconnaître que se laisser accuser sans répondre n’est pas un mérite commun, que, pour pratiquer cette vertu surhumaine, il faut avoir l’âme d’un saint ou le cœur bien trempé d’un vrai soldat.

Il y a cependant des cas où il est bon de parler. Le général Baratieri qui, nommé gouverneur de l’Erythrée au printemps de 1892, eut le malheur de commander en chef l’armée italienne le 1er mars 1896, dans la calamiteuse et sinistre journée d’Adoua, a été le bouc émissaire sur lequel des ministres imprévoyans ont fait retomber tous leurs torts. Le tribunal militaire devant lequel il fut traduit l’acquitta ; mais un conseil de discipline l’a déclaré incapable. On ne peut lui en vouloir d’avoir tenu à établir, à démontrer que s’il a commis des fautes, d’autres ont été dans cette affaire plus coupables que lui. Il a cru rendre service à son pays en remontant aux véritables causes de la catastrophe, en prouvant qu’on l’eût sûrement évitée si le cabinet qui lui témoignait une confiance absolue avait compris et rempli ses devoirs : « Frappé par le plus grand des malheurs, je me suis retiré dans les montagnes de mon pays natal, et là, dans le silence, j’ai médité sur les événemens qui nous ont conduits au désastre d’Adoua, sans autre préoccupation que celle de me livrer à un examen de conscience. Que d’espoirs trompés, quels déboires, quelles tortures ont marqué pour moi cette période néfaste de notre vie coloniale !… J’ai vu crouler l’édifice à la construction duquel j’avais consacré mes facultés, mes pensées, mes affections. En butte aux outrages, en proie au découragement et à l’une de ces douleurs suprêmes qui étouffent toute autre passion, je me mis à analyser les faits seul à seul avec moi-même, je recherchai les causes et les effets, et je vis se dérouler devant moi toute l’histoire de notre colonie, avec ses alternatives de paix et de guerre, d’études et d’expériences, de confiance et de subites alarmes, de gloires et de disgrâces [1]. »

Il est des généraux qui ont la main malheureuse ; Mazarin les redoutait et s’abstenait de les employer. Quel que soit leur mérite, toutes les affaires dont ils se mêlent tournent mal ; la fortune s’amuse à déranger leurs plans les mieux concertés et à changer leurs succès en échecs ; leur idée était excellente et ils devaient réussir ; au moment décisif, un accident imprévu a tout gâté ; « sa sacrée Majesté le hasard » n’a jamais pour eux aucune complaisance. Le général Baratieri est-il un de ces hommes auxquels on peut reprocher d’avoir en eux quelque chose qui attire le malheur ? L’histoire de son administration semble prouver le contraire.

Quand il prit en main le gouvernement de l’Erythrée, la colonie comprenait un territoire à peu près égal à celui de la Haute-Italie. Le nouveau gouverneur travailla à son agrandissement, recula de toutes parts ses frontières. Par les heureux combats de Coatit et de Senafé, il avait mis en déroute les ras du Tigré, accru le prestige italien. On avait manœuvré rapidement dans un pays de montagnes, où les mouvemens ne sont pas faciles, où les routes sont des sentiers ; peu de jours avaient suffi pour étouffer une révolte alarmante et pour détruire une armée bien supérieure en nombre. Le gouvernement colonial avait prouvé qu’il était avisé et résolu ; les officiers s’étaient montrés aussi capables que braves, les soldats aussi endurans que disciplinés.

Le brillant succès remporté par le général Baratieri lui avait valu les félicitations empressées et chaleureuses du gouvernement italien qui, mis en appétit, l’incitait à profiter de sa victoire pour annexer les provinces qu’il occupait.

Qui veut la fin doit vouloir les moyens. Du moment qu’on nourrissait d’ambitieux projets, il fallait se mettre en mesure de les exécuter. Malheur à qui fait la guerre sans l’avoir préparée et sans avoir prévu les accidens possibles, les futurs contingens, les revers de fortune ! Le général démontre par des documens authentiques, par des pièces officielles, qu’il ne s’est pas lassé d’avertir son gouvernement, de lui représenter que l’Abyssinie était à la fois le pays des lenteurs et le pays des surprises, qu’après avoir longtemps couvé, les conspirations y éclatent à l’improviste et se propagent avec une effrayante rapidité, que dans cette Suisse africaine et féodale, plus que partout ailleurs, il importe d’être prêt à tout. Si vives que fussent ses représentations, il ne put déterminer des ministres tout occupés de leurs débats avec leurs Chambres à rien préparer, à rien prévoir.

La petite armée coloniale qui avait fait ses preuves en réprimant une dangereuse révolte se sentait de la bonne éducation qu’elle avait reçue, et qui n’avait pas été l’affaire d’un jour. On avait eu le temps d’instruire et de discipliner les troupes indigènes, et elles avaient rendu de grands services. On savait désormais ce que valent les Ascaris, quand ils joignent à leurs qualités natives l’obéissance militaire et l’esprit de corps. Aussi sobres que durs à la fatigue, une ration de farine suffit pour leur journée. Ils se chargent de pourvoir à leur subsistance dans le pays le plus pauvre, supportent la faim avec indifférence. Leurs bagages se réduisent à peu de chose et ne les embarrassent guère. « Le soldat indigène a l’œil et l’oreille du sauvage ; il a toujours vécu et marché pieds nus sur les rochers, dans les ravins, dans des contrées étranges où tout étonne l’œil de l’Européen. Il s’excite, il s’exalte, mais rien ne le surprend. Il sait tirer parti du terrain pour le combat individuel ; c’est un art qu’il s’enseigne à lui-même, et il en ferait leçon. En toute rencontre, l’ambition, l’orgueil, le cœur martial qui bat en lui le poussent à se signaler par des actes de valeur qui lui attirent l’admiration. Aussi ne pourrait-on se passer de lui pour combattre un ennemi qui possède les mêmes qualités naturelles. » Mais il fallait s’y prendre d’avance pour s’assurer son secours, il était dangereux d’attendre l’heure des grandes crises pour faire des enrôlemens, pour lever, encadrer, instruire, discipliner de nouveaux régimens indigènes.

L’éducation du soldat italien demandait plus de temps encore. Il possède, lui aussi, de grandes qualités naturelles ; il a les reins et l’esprit souples ; il s’habitue facilement aux privations ; il est bon marcheur, gai, vif, industrieux. Mais, comme tout le monde, il a ses défauts : « Il est impressionnable, dit le général Baratieri, et se laisse démoraliser ; il est sujet à ces abattemens, à ces accès de prostration, qui en Afrique sont contagieux aussi bien dans les troupes blanches que dans les troupes de couleur. » Pour que le soldat italien devienne un bon soldat colonial, il faut lui donner le temps de s’accoutumer aux nouveautés, de revenir de ses effaremens, de se familiariser avec les hommes et les choses, et l’Ethiopie n’est pas un pays avec lequel on se familiarise en un jour. « L’âme du soldat le plus calme, le plus ferme, éprouve un saisissement en présence de paysages si divers et dans une telle variété de climats. Qui pourrait, sans ressentir quelque malaise, passer de la chaleur oppressante de Massoua et de la côte à l’air piquant qu’on respire sur des hauteurs de plus de 2 000 mètres, et qui donne lieu quelquefois à de singuliers phénomènes ? Les légendes de casernes et de bivouacs exaltent les esprits, font voir les choses les plus invraisemblables et produisent les plus étranges hallucinations. La campagne de 1887-1888 fut troublée par de très fréquentes paniques, et quiconque a visité l’Ethiopie peut conter de curieuses anecdotes : mirages, phénomènes de double vue, vertiges, accès de délire, que de choses bizarres se passèrent dans la tête de nos jeunes conscrits ! » Le général en conclut que quelques mois de séjour dans la colonie sont nécessaires pour calmer, pour tranquilliser des imaginations surexcitées, mais qu’il en faut davantage encore pour que des officiers, des sous-officiers et des soldats qui ne s’étaient jamais vus apprennent à se connaître, s’accordent mutuellement leur confiance et forment une « véritable famille de guerre. »

La plupart de ces soldats étaient des volontaires, et il y avait dans le nombre beaucoup de chercheurs d’aventures ; d’autres demandaient à aller en Afrique parce qu’ils avaient pris l’Italie et la caserne en déplaisance ou qu’ils croyaient avoir à se plaindre de leurs chefs. Ceux qui n’étaient pas des volontaires avaient été triés un à un dans tous les régimens, qui avaient trouvé l’occasion bonne pour se débarrasser des mauvais sujets ou des sujets médiocres. Bref, parmi les conscrits que la mère patrie expédiait en Afrique, il y avait trop de mécontens et trop d’indisciplinés, dont il fallait rectifier les dispositions vicieuses. Il y avait aussi de très bons soldats, qui ne demandaient qu’à bien faire ; mais en débarquant à Massoua, ils n’avaient aucune idée du genre de services qu’on attendait de leur bravoure et de leur zèle. Il fallait du temps pour les mettre au fait, il en fallait surtout pour donner de la solidité à des unités de combat formées d’élémens hétérogènes.

La petite armée qui a été détruite à Adoua s’est bien battue ; mais, de l’aveu du général, elle manquait de cohésion, elle était en proie à ce qu’il appelle « le microbe dissolvant. » La faute n’en est pas à lui. Il avait mainte fois remontré à son gouvernement que, lorsqu’on veut faire des entreprises, il est bon de ne pas trop regarder à la dépense et de se croire assez riche pour payer sa gloire, que les armées improvisées ne sont pas « des familles de guerre, » et que le meilleur ouvrier ne peut se passer de bons outils. On n’avait pas voulu l’écouter, et, à l’heure des grands dangers et des suprêmes efforts, l’outil s’est trouvé insuffisant.

La préparation militaire était défectueuse, la préparation diplomatique ne l’était pas moins. La politique qu’on avait d’abord suivie, et qui était la bonne, consistait à entretenir les rivalités, les dissensions en Ethiopie ; c’était le meilleur moyen de prévenir les coalitions dangereuses et de s’assurer des alliances dans les cas difficiles. Divide et impera : ainsi en avait usé jadis la vieille Rome. Ce système de conduite était aisé à pratiquer dans un pays soumis au régime féodal, où les petits feudataires sont tourmentés du désir de se rendre indépendans et de ne relever que d’eux-mêmes, où les ras ou roitelets ne songent qu’à s’agrandir, où le roi des rois ne jouit que d’une autorité toujours enviée, toujours contestée, et ne gouverne effectivement qu’à la condition d’être comme Ménélik un souverain avisé et résolu, un homme de conseil et de main. L’Italie s’était ménagé des intelligences avec les populations musulmanes répandues le long des frontières orientales de l’Abyssinie, particulièrement avec l’Haussa, souvent désolé par les incursions et les razzias des Choans. Ce qui était plus important encore, elle avait d’étroites liaisons avec ses plus proches voisins, avec le Tigré et le ras Mangascia, lequel était fort mal disposé à l’égard de Ménélik et avait refusé de le reconnaître pour empereur des Éthiopiens. On avait conclu un traité avec lui, on lui avait promis aide et secours, on lui avait dit : « Tes amis seront nos amis, tes ennemis seront nos ennemis. »

Malheureusement on sacrifia la politique des intérêts à la politique de vanité, on courut après une ombre. On voulait d’entrée de jeu faire grande figure dans le monde en exerçant un protectorat réel ou fictif sur l’Ethiopie tout entière. Il fallait à cet effet s’entendre avec le roi des rois ; on ne désespérait pas de lui arracher son consentement. On ne négligea rien pour le gagner, pour l’amadouer, pour le séduire ; on lui prodigua les caresses, les complimens ; on lui fit présent de deux millions de cartouches, et on se fit fort d’obtenir que le ras Mangascia lui donnât des gages de soumission, poussât la condescendance jusqu’à lui rendre visite. Ménélik accepta tout ce qu’on lui donnait, mais il ne se crut pas obligé de rien donner en retour. Le général Baratieri s’était montré clairvoyant et judicieux ; à peine installé dans son gouvernement, il écrivait : « Nous devons procéder dans cette affaire avec beaucoup de précautions, nous tenir toujours sur nos gardes et être prêts à la parade. Quoi que nous fassions, Ménélik sera notre ennemi. » Il écrivait encore : « Gardons-nous de faire face aux embarras du moment par des complaisances qui pourraient compromettre notre avenir. Personne ne croit à un accord durable avec le négus néghesti, lui fissions-nous toutes les concessions possibles et imaginables ; trop de défiances, à tort ou à raison, se sont enracinées dans son cœur. Établissons entre nous et lui un modus vivendi tel quel ; nous ne devons rien lui demander qui puisse diminuer ses craintes et accroître sa puissance. » On s’obstina à donner les deux millions de cartouches, et, quelques jours après les avoir reçues, Ménélik dénonçait à tous les gouvernemens de l’Europe le traité d’Uccialli, dont l’article 17 plaçait l’Abyssinie sous le protectorat italien.

On avait adopté un nouveau plan de conduite sans renoncer entièrement à l’ancienne politique. Tour à tour on caressait Ménélik ou on en revenait au système d’alliance avec ses ennemis et particulièrement avec le royaume du Tigré, représenté par le ras Mangascia. On donnait au gouverneur des avis et des ordres contradictoires, et les missions confiées à des agens qui ne relevaient point de lui ajoutaient encore à la confusion. Cette politique de bascule ne pouvait avoir que de fâcheuses conséquences. Les gracieusetés qu’on faisait au négus étaient considérées par lui comme un aveu de faiblesse, et la cour d’Addis-Abbaba devenait de jour en jour plus insolente. Le roi des rois refusait de causer politique avec les agens qu’on lui envoyait, et qui étaient chargés de lui représenter, avec des ménagemens infinis, qu’un contrat ne peut être résilié que du consentement mutuel des deux parties contractantes, qu’aux yeux du cabinet de Rome, certain article 17 était encore en vigueur. Il ne souffrait pas que le colonel Piano mît ce sujet sur le tapis ; il lui parlait de tout autre chose, et dans leurs entretiens il affectait « une insouciance, une sérénité éthiopienne. » Il s’occupait, disait-il, de chemins de fer et de télégraphes ; il voulait frapper des monnaies, entrer dans l’Union postale, commander des machines de tout genre. Tout l’intéressait, hormis ce qui pouvait se passer à Massoua et à Rome ; l’Italie et l’article 17 n’existaient plus pour lui, il daignait oublier qu’elle avait voulu le protéger.

La politique de bascule avait diminué l’Italie dans l’esprit de ses adversaires et, autre inconvénient plus grave encore, avait excité les défiances de ses alliés naturels, qui la soupçonnaient de vouloir les sacrifier à son entente avec le négus. Le ras Makonnen, gouverneur de la riche province de l’Harrar, était un des chefs abyssins les plus intelligens et les plus influens. Il était allé jadis à Rome et s’en souvenait. Par ses alliances, par ses dons personnels, il s’était acquis un grand crédit ; aussi était-il suspect à la cour d’Addis-Abbaba, et la reine Taïtou le voyait de mauvais œil ; les envieux qui s’appliquaient à le desservir l’accusaient de convoiter la succession du roi des rois. Il importait aux Italiens de se l’attacher, et la chose semblait facile, on avait des intérêts communs ; mais, quand il les vit rechercher l’amitié de Ménélik, il se défia, se refroidit, se retira. « Nous ne devons pas nous faire d’illusions, écrivait le général Baratieri, le 16 novembre 1894. Le ras Makonnen est toujours sous l’impression des trop longues caresses que nous avons faites à Ménélik, et de notre empressement à lui accorder tout ce qu’il nous demandait, si hostile que fût son attitude à notre égard. »

Plus vives encore furent les inquiétudes ressenties par le plus proche voisin de l’Erythrée, par le ras Mangascia, à qui on avait juré une éternelle fidélité, en lui disant : « Tes amis seront nos amis, tes ennemis seront nos ennemis. » On le mettait désormais en demeure de se réconcilier avec Ménélik, de le reconnaître pour empereur, de s’en aller faire sa soumission et implorer humblement la clémence de l’homme qu’il haïssait. Il lui en coûta beaucoup ; il craignait d’être retenu prisonnier ou dépossédé de son gouvernement. Il se résigna, il surmonta ses répugnances, ses dégoûts et ses appréhensions, il mit son orgueil sous ses pieds, il se présenta, une pierre au cou, devant le roi des rois, il rentra en grâce, et cette réconciliation se lit aux frais et dépens de l’Italie.

C’est en Ethiopie surtout qu’il est vrai de dire avec les Espagnols que de toutes les choses sûres, la plus sûre est de douter. Dans ce pays qui ne ressemble à aucun autre, il faut s’attendre à tout et ne compter sur rien. Le fond des cœurs est impénétrable, les têtes sont passionnées et mobiles. Il se forme des intrigues dont personne ne saisit le fil. Tel conseiller, qui aujourd’hui a l’oreille du maître, tombera demain en disgrâce, et en quelques heures les affaires changent de face. Les peuples sont dociles et soumis, les chefs sont mutins, séditieux et perfides, et quoi qu’ils entreprennent, quoi qu’ils ordonnent, ils sont sûrs d’être obéis. Il est rare qu’ils s’entendent, qu’ils agissent de concert ; ils n’aspirent le plus souvent qu’à se détruire les uns les autres ; mais il y a parfois des courans d’opinion qui les mettent d’accord et entraînent tout. Quand on apprit que les Italiens projetaient d’imposer leur protectorat à l’Ethiopie, ce mot sonna mal dans tout le monde abyssin, et on put prévoir que le cabinet de Rome se repentirait d’avoir caressé une chimère. Cette Ethiopie si diverse, si mêlée, où il était si facile de fomenter les dissensions et les troubles, s’unit pour la première fois dans un sentiment commun. « On vit se répandre, dit le général, dans une race vaillante, martiale et superbe, un semblant d’idée nationale, combinée avec des superstitions et des dogmes, habilement patronnée par qui pouvait se flatter d’y trouver son profit. Sans doute elle ne faisait pas beaucoup de prosélytes convaincus et ne jetait pas de profondes racines dans les cœurs ; il n’en est pas moins vrai que la contagion s’étendait de proche en proche au grand détriment de notre influence. Du Choa à l’Oculé Cusai, on entonnait la chanson qui dit : « On se guérit de la morsure du serpent noir, on ne se guérit jamais de celle du serpent blanc. »

Les événemens se précipitèrent. Mangascia chercha noise à l’Erythrée, il fut battu à plate couture. Quel usage allait-on faire de la victoire ? Le gouverneur attendait et demandait des instructions. Devait-il prendre l’offensive, annexer à la colonie l’Agamé et le Tigré ? On le désirait, mais on ne s’expliquait pas nettement, on s’en tenait aux insinuations. Le 18 janvier 1895, le président du Conseil, M. Crispi, télégraphiait : « Le Tigré est ouvert à l’Italie ; nous ferons preuve d’une grande indulgence si nous ne l’occupons pas. » Le général répondait que l’occupation du Tigré et de l’Agamé offrirait de grands avantages politiques et militaires, mais qu’il n’avait pas assez de monde, qu’on commettrait une grave imprudence en se lançant dans cette entreprise avant d’avoir augmenté le corps expéditionnaire et préparé l’exécution.

Il se décida à faire ce qu’on souhaitait qu’il fit. Il occupa Adigrat et Adoua, il procéda à l’annexion du Tigré. Mais il ne s’abusait point ; il savait que Mangascia, chassé de ses États, réclamerait l’assistance de Ménélik, qu’elle lui serait accordée, qu’avant peu il aurait toute l’Abyssinie sur les bras. Il ne redoutait pas cette éventualité, si l’on se mettait en mesure de faire face à tout. Il fut bien étonné quand il apprit qu’on allait lui rogner son budget et qu’on l’engageait à réduire ses levées et à rapatrier deux des bataillons envoyés d’Italie. Il télégraphiait le 12 avril : « Nous sommes en hostilité ouverte avec Mangascia ; les missives et l’attitude de Ménélik semblent prouver qu’il nous fera prochainement la guerre ; les derviches peuvent nous attaquer on juin. Je dois tenir Adigrat, Kassala, Adoua. Si je réduisais mon budget à neuf millions, je devrais rapatrier trois bataillons italiens et licencier deux bataillons indigènes. »

On ne prenait pas ses inquiétudes au sérieux, on se souciait peu de cette tempête qui s’amassait silencieusement au sud de l’Abyssinie. Au surplus on était à la veille des élections générales, et on voulait plaire à tout le monde, donner contentement aux coloniaux et à leurs adversaires, aux mégalomanes et aux amis de l’économie, s’emparer d’un vaste territoire en réduisant les dépenses, faire de grandes choses et qu’il n’en coûtât rien. M. Crispi a toujours été porté à croire qu’on résout les difficultés par des phrases, qu’on conjure les dangers par des gasconnades. Il écrivait au général Baratieri : « Trouve moyen de résoudre le problème avec les ressources que t’offre le pays. Napoléon Ier faisait la guerre avec l’argent des vaincus. » Le moyen de trouver de l’argent comptant dans un pays pauvre, ravagé, désolé par la guerre ? Le moyen de faire vivre des troupes sur des terres épuisées et à demi dépeuplées ? Le général offrit sa démission, qui fut refusée. On l’engagea à venir s’expliquer de vive voix ; il partit pour Rome. On lui fit le plus cordial accueil, on le complimenta sur ses succès, on le paya de belles paroles. Il eut le grand tort, il en convient lui-même, de retourner en Afrique avant d’avoir entièrement réglé cette affaire et acquis la certitude que ses conditions étaient acceptées. Le ministre de la guerre était si rassurant ! Il lui avait dit : « Ne craignez rien, je suis un homme heureux, et du moment que je m’en mêle, en Afrique comme ailleurs, tout ira bien. »

Comment se fût-on entendu ? Le ministère italien méprisait l’ennemi, et le général savait par expérience que les Abyssins sont des ennemis dangereux, qu’il faut se défier de leur courage emporté, de leurs fougues, de leurs mouvemens tournans, et du mépris qu’ils ont pour la mort. Si on avait voulu s’en tenir à une politique modeste, défensive et pacifique, seule conciliable avec l’esprit d’économie, peut-être eût-on prévenu le conflit, et la tempête, qui couvait, n’eût-elle pas éclaté. Ménélik est un esprit mesuré et calculateur. Toujours maître de lui, de ses sentimens, de ses nerfs, il a peu de goût pour les aventures, pour les hasards. Il s’était montré intraitable sur certains points, sur tout ce qui concernait son impériale dignité ; mais pourvu que l’honneur fût sauf, on l’eût amené sans doute à composition. Le 25 octobre 1895, Makonnen écrivait au nom de son suzerain : « Sa Majesté m’a donné l’ordre que voici : « S’ils sont sincères, tu t’en iras dans le Tigré, tu te rencontreras avec le général Baratieri, et vos paroles finiront tout. Si nous pouvons obtenir ce qui nous convient, nous aurons la paix et la tranquillité. » Il avait ajouté : « Je ne cherche pas de querelles : io non cerco questioni. » Le général estimait qu’à ce moment, au prix de quelques concessions, la colonie aurait pu conserver une partie de ses conquêtes, Adigrat et Adoua. Il y eut tant de décousu dans la négociation que Ménélik se persuada qu’on voulait l’attaquer, et il prit les devans. Le 7 décembre, après une héroïque résistance, les Italiens éprouvaient à Amba-Alaghi un sanglant échec, qui devait être bientôt suivi de la reddition de Makallé. Dès ce moment on ne pouvait plus négocier ni se flatter d’avoir un seul allié, tant le coup frappé avait retenti au loin. Il ne fallait plus compter que sur soi pour se tirer d’une situation difficile et périlleuse, et on avait perdu de longs mois : organisation des troupes d’opération, cadres, personnel, service médical, service de l’intendance, bagages, effets d’équipement, rien n’était prêt.

Cette fois, le ministère se réveilla de son assoupissement, il consentait à s’inquiéter ; mais il n’eut plus qu’une idée : il s’appliqua à décliner la responsabilité du désastre qui pouvait survenir, et à la rejeter tout entière sur le général dont les avis n’avaient pas été écoutés. On lui avait refusé ce qu’il demandait, et maintenant on lui offrait tout, lorsqu’il n’était plus temps. Quel parti pouvait-il tirer de renforts trop tardifs ? Le 17 décembre il recevait de M. Crispi une dépêche conçue en ces termes : « Le moment est critique pour toi et pour nous. Nous t’avons envoyé et nous t’envoyons plus que tu n’as demandé. S’il arrive des malheurs par insuffisance de moyens ou par imprévoyance, la faute n’en sera pas à nous. » C’était vraiment payer d’audace. « Un gouvernement, remarque le général, qui n’avait rien voulu prévoir ni préparer cherchait à mettre son honneur à couvert en m’offrant fiévreusement des hommes, et en me reprochant d’exiger qu’ils m’arrivassent pourvus de tout ce qui était nécessaire pour les conduire sur le lieu de l’action et les mener au combat. »

Dans la détresse où l’on se trouvait, en présence d’un ennemi très supérieur en nombre, la prudence la plus élémentaire conseillait de ne pas l’aller chercher, de l’attendre dans de bonnes positions bien choisies et fortifiées. Si on réussissait à l’y attirer, on était certain de le battre, et s’il refusait le combat, on pouvait espérer de l’arrêter dans sa marche, de le prendre en flanc ou d’inquiéter ses derrières, d’intercepter ses convois. Il avait fallu un concours de circonstances extraordinaires pour qu’une armée si nombreuse, recrutée aux quatre coins de l’Ethiopie, se trouvât rassemblée sous le commandement d’un seul homme. Il était permis de croire qu’avant peu elle serait en proie aux mésintelligences, aux jalousies, aux discordes intestines, ou qu’elle aurait peine à se ravitailler, que la famine l’obligerait de se disperser. Jusqu’à nouvel ordre, on devait se tenir sur la défensive, traîner les choses en longueur, préserver la colonie de l’invasion, écarter l’ennemi de sa frontière. Plusieurs membres du cabinet de Rome approuvaient cette tactique ; mais le conseil était divisé et son président poussait le général à l’offensive. Il ne comptait ni avec les distances ni avec le temps, ni avec les lieux, ni avec la difficulté des chemins et des passages, ni avec la supériorité numérique de l’ennemi, ni avec rien. Il télégraphiait le 9 février 1896 : « Souviens-toi que si glorieuses qu’aient été les journées d’Amba-Alaghi et de Makallé, elles ont été deux insuccès militaires, et que tu tiens dans tes mains l’honneur de l’Italie et celui de la monarchie. »

En ce moment-là, si critique que fût la situation de l’armée italienne, Ménélik le sage, le prudent, se déclarait encore disposé à traiter. On avait pressenti le ras Makonnen, et les confidences qu’on avait reçues permettaient de se flatter que l’Italie pourrait conserver tous les territoires où avait flotté son drapeau, à la charge de renoncer pour toujours à l’article 17 et de ne plus parler de protectorat. Le ministère autorisa le général en chef à négocier ad référendum ; mais on lui enjoignait de ne point déroger aux clauses d’un projet de traité envoyé le 18 janvier par le ministre des Affaires étrangères. En vertu de ce traité, Ménélik aurait reconnu la souveraineté directe du roi Humbert sur tout le Tigré et sa suzeraineté sur toutes les dépendances éthiopiennes, jusqu’au-delà des Somalis, jusqu’à des régions inconnues ; le roi des rois eût abandonné au protecteur la représentation diplomatique de l’Abyssinie dans ses relations avec les puissances civilisées ; l’Italie s’attribuait le droit de fixer l’effectif des troupes que pouvaient avoir à leur service le négus et les gouverneurs de provinces, le droit d’approuver la nomination et l’investiture des ras, le droit de les employer et d’employer le négus lui-même à la défense de sa colonie, le droit de juger en dernier ressort toutes les contestations qui pouvaient s’élever entre eux et les petits chefs indigènes.

Comme le remarque le général, de telles conditions n’auraient pu être imposées par les Italiens, même au lendemain d’une grande bataille gagnée. Ménélik n’eût consenti à les discuter que si au préalable ils s’étaient emparés de la capitale du Choa, qu’ils eussent détruit toutes les forces abyssines, changé la constitution de l’Ethiopie, les lois, les coutumes, les traditions, les mœurs, les cœurs et les cerveaux, et, ces conditions extravagantes eussent-elles été agréées par le Négus, que de millions on aurait dû dépenser, que de milliers d’hommes il aurait fallu mettre en campagne pour les faire exécuter ! Voilà les propositions qu’on faisait à un vainqueur échauffé par le succès. C’eût été de la démence, si M. Crispi avait songé sérieusement à négocier ; mais il rêvait d’avoir sa revanche, et, dans son immense orgueil, il se croyait de force à décréter la victoire. Ménélik ne fait pas de phrases, c’est peut-être le secret de son bonheur.

Pourquoi le général Baratieri a-t-il été infidèle à ses convictions ? Pourquoi a-t-il quitté les hauteurs de Sauria pour aller chercher et attaquer l’ennemi ? Il avait appris, disait-on, qu’on venait de lui nommer un remplaçant dans la personne du général Baldissera, et il était dans cet état d’esprit où l’on se résout à tout gagner ou à tout perdre. Ses juges ont reconnu que la nouvelle avait été tenue secrète, qu’il n’en fut instruit qu’après la bataille. La vérité est qu’autour de lui tout le monde voulait se battre, et que les reproches qu’il recevait de Rome l’avaient blessé au vif ; il se fît un point d’honneur de prouver qu’il ne les méritait pas. Aussi avisé que Fabius le Temporisateur, dont il s’était approprié la méthode, il n’eut pas comme lui ce sublime entêtement, cette indifférence à l’opinion, qui étaient la marque des vieux Romains. Mais il est en droit d’affirmer qu’il n’a pas la principale part dans la responsabilité du désastre. Ce qui a été vaincu à Adoua, c’est moins un général et son armée qu’une politique imprévoyante, qui se targuait de faire facilement et à peu de frais des choses difficiles et coûteuses.


G. VALBERT.


  1. Memorie d’Africa, 1892-1896 : Turin, 1898, frères Bocca, éditeurs.