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Le Grand voyage du pays des Hurons/02/02

La bibliothèque libre.
Librairie Tross (p. 215-221).

Des Animaux terrestres.

Chapitre II.


V enons aux Animaux terrestres, et disons que la terre et le pays de nos Hurons n’en manque non plus que l’air et les riuieres d’oyseaux et de poissons. Ils ont trois sortes de Renards, tous differens en poil et en couleur, et non en finesse et cautelle : car ils ont la mesme nature, malice et finesse que les nostres de deçà : car comme on dict communement, pour passer la mer on change bien de pays, mais non pas d’humeur.

305||L’espece la plus rare et la plus prisée des trois, sont ceux qu’ils appellent Hahyuha, lesquels ont tous le poil noir comme gey, et pour cette cause grandement estimés, iusqu’à valoir plusieurs centaines d’escus la pièce. La seconde espece la plus estimée apres, sont ceux qu’ils appellent Tsinantontoncq, lesquels ont vne barre ou lisiere de poil noir, qui leur prend le long du dos, et passe par dessous le ventre, large de quatre doigts ou enuiron, le reste est aucunement roux. La troisiesme espece sont les communs, appelez Andasatey, ceux-cy sont presque de la grosseur et du poil des nostres, sinon que la peau semble mieux fournie, et le poil vn peu moins roux.

Ils ont aussi trois sortes et especes d’Escureux differends, et tous trois plus beaux et plus petits que les nostres. Les plus estimez sont les Escureux volans, nommez Sahoûesquanta, qui ont la couleur cendrée, la teste vn peu grosse, et sont munis d’vne panne qui leur prend des deux costez d’vne patte de derriere à celle de deuant, lesquelles ils estendent quand ils veulent voler ; car ils volent aysement sur les arbres, et de lieu en lieu assez loin, c’est pourquoy ils sont appelés Escureux volans. 306||Les Hurons nous en firent present d’vne nichée de trois qui estoient tres-beaux et dignes d’estre presentez à quelque personne de merite, si nous eussions esté en lieu : mais nous en estions trop esloignez. La seconde espece qu’ils appellent Ohihoin, et nous Suisses, à cause de la beauté et diuersité de leur poil, sont ceux qui sont rayez et barrez depuis le deuant iusques au derriere, d’vne barre ou raye blanche, puis d’vne rousse, grise et noirastre tout à l’entour du corps, ce qui les rend tres-beaux : mais ils mordent comme perdus, s’ils ne sont appriuoysez, ou que l’on ne s’en donne de garde. La troisiesme espece, sont ceux qui sont presque du poil et de la couleur des nostres, qu’ils appellent Aroussen, et n’y a presque autre difference, sinon qu’ils sont plus petits.

Lorsque i’estois cabane auec mes Sauuages dans vne Isle de la mer douce pour la pesche, j’y vis grand nombre de ces meschans animaux guerroyer la nuict et le iour la seicherie du poisson : j’en eus plusieurs de ceux que mes Sauuages tuerent auec la flesche, et en pris vn Suisse dans vn tronc d’arbre tombé, qui s’y estoit caché. Ils ont en plusieurs endroicts des La307||pins et Levraux, qu’ils appellent Queutonmalisia, ils en prennent aucunes-fois auec des collets, mais rarement, pource que les cordelettes n’estant ny bonnes ny assez fortes, ils les rompent et coupent aysement quand ils s’y trouuent attrapez.

Les Loups ceruiers, nommez Toutsitsoute, en quelque nation sont assez frequents : mais les Loups communs, qu’ils appellent Anarisqua, sont assez rares, aussi en estiment-ils grandement la peau, comme aussi celle d’vne espece de Leopard, ou Chat sauuage, qu’ils appellent Tiron (il y a vn pays en cette grande estenduë de Prouinces, que nous surnommons la nation de Chat, i’ay opinion que ce nom leur a esté donné à cause de ces Chats sauuages, petits Loups ou Leopards qui se retrouuent dans leurs pays) desquelles ils font des robes ou couuertures, qu’ils parsement et embellissent de quantité de queues d’animaux, cousues tout à l’entour des bords, et par dessus le dos. Ces Chats sauuages ne sont gueres plus grands qu’vn grand Renard ; mais ils ont le poil du tout semblable à celuy d’vn grand Loup : de sorte qu’vn morceau de cette peau, auec vn autre morceau de celle d’vn Loup,308||sont presque sans distinction, et y fus trompé au choix.

Ils ont vne autre espece d’animaux nommez Otay, grands comme petits Lapins, d’vn poil tres-noir, et si doux, poly et beau, qu’il semble de la panne. Ils font grand estat de ces peaux, desquelles ils font des robes, et à l’entour ils arrangent toutes les testes et les queues. Les enfants du Diable, que les Hurons appellent Scangaresse, et les Canadiens Babougi manitou, sont enuiron de la grandeur d’vn renard, la teste moins aiguë, et la peau couuerte d’un gros poil de Loup, rude et enfumé : ils sont tres-malicieux, d’vn laid regard, et de fort mauuaise odeur. Ils iettent aussi (à ce qu’on dit) parmi les excrements, des petits serpents longs et déliez, lesquels ne viuent neantmoins gueres longtemps.

Les Eslans ou Orignaux sont frequens en la Prouince de Canada, et fort rares à celle des Hurons, d’autant que ces animaux se tiennent et retirent ordinairement dans les pays plus froids et remplis de montagnes aussi bien que les Ours blancs, qu’on dict habiter l’Isle d’Anticosti, proche l’embouchure de la grand’ri-309||uiere sainct Laurens ; les Hurons appellent ces Eslans Sondareinta, et les Caribous, Ausquoy, desquels les Sauuages nous donnerent vn pied, qui est creux et si leger de la corne, et faict de telle façon, qu’on peut aysement croire ce qu’on dict de cet animal, qu’il marche sur les neiges sans enfoncer.

Pour l’Eslan, c’est l’animal le plus haut qui soit, après le Chameau : car il est plus haut que le Cheual. L’on en nourrissoit vn ieune dans le fort de Kebec, à dessein de l’amener en France ; mais on ne peut le guerir de la blesseure des chiens, et mourut quelque temps apres. Il a le poil ordinairement grison, et quelques-fois fauve, long quasi comme les doigts de la main. Sa teste est fort longue, et porte son bois double comme le Cerf, mais large, et fait comme celuy d’vn Dain, et long de trois pieds. Le pied en est fourchu comme celui d’un Cerf, mais beaucoup plus plantureux : la chair en est courte et fort delicate, il paist aux prairies, et vit aussi des tendres pointes des arbres. C’est la plus abondante Manne des Canadiens, après le poisson, de laquelle ils nous faisoient quelques-fois part.

310||Les Ours et les Martres sont assez communs par le pays : mais les Cerfs, qu’ils appellent Sconoton, sont en plus grande abondance dans la Prouince des Attiuoindarons qu’en aucune autre ; mais ils sont vn peu plus petits que les nostres de deçà, et en quelques contrées il se trouue des Dains, Buffles (car quelques-vns de nos Religieux y en ont veu des peaux) et plusieurs autres especes d’animaux que nous auons icy, et d’autres qui nous sont incogneus.

Les Chiens du pays hurlent plustost qu’ils n’abboyent, et ont tous les oreilles droictes comme Renards ; mais au reste, tous semblables aux mâtins de mediocre grandeur de nos villageois. Ils seruent en guise de Moutons, pour estre mangez en festin, ils arrestent l’Eslan, et descouurent le giste de la beste, et sont de fort petite despence à leur maistre : mais ils donnent fort la chasse aux volailles de Kebec quand les Sauuages y arriuent ; c’est pourquoy on s’en donne de garde. Ie me suis trouué diuerses fois à des festins de Chiens, i’aduouë veritablement que du commencement cela me faisoit horreur ; mais ie n’en eus pas mangé deux fois que i’en trouuay311||la chair bonne, et de goust vn peu approchant à celle du porc, aussi ne vinent-ils pour le plus ordinaire, que des saletez qu’ils trouuent par les rues et par les chemins : ils mettent aussi fort souuent leur museau aigu dans le pot et la Sagamité des Sauuages ; mais ils ne l’en estiment pas moins nette, non plus que pour y mettre le reste du potage des enfans : ce qui est neantmoins fort desgoûtant à ceux qui ne sont accoustumez à ces saletez.

Nostre Pere Ioseph le Caron m’a raconté dans le pays, qu’hyuernant auec les Montagnais, ils trouuerent dans le creux d’vn tres-gros arbre, un Ours auec ses deux petits, couchez sur quatre ou cinq petites branches de Cedre, enuironnez de tous costez de tres-hautes neiges, sans auoir rien à manger, et sans aucune apparence qu’ils fussent sortis de là pour aller chercher de la prouision, depuis trois mois et plus, que la terre estoit par tout couuerte de ces hautes neiges : cela m’a fait croire auec luy, ou que la prouision de ces animaux estoit faillie depuis peu, ou que Dieu, qui a soin et nourrit les Corbeaux delaissez, n’abandonne point de sa diuine prouidence, ces pauures animaux312||dans la necessité : ils les tuerent sans difficulté, comme ne pouuant s’eschaper, et en firent festin, et pareillement de plusieurs Porcs-espics qu’ils prindrent, en cherchant l’Eslan et le Cerf : pour l’Eslan il est assez commun, comme i’ay dit ; mais le Cerf y est vn peu plus rare, et difficile à prendre, pour la legereté de ses pieds : neantmoins les Neutres auec leurs petites Raquettes attachées sous leurs pieds, courent sur les neiges auec la mesme vistesse des Cerfs, et en prennent en quantité, lesquels ils font boucaner entiers, apres estre esuentrez, et n’en vuident aucunement la fumée des entrailles, lesquelles ils mangent boucanées et cuites, auec le reste de la chair : ce qui faisoit vn peu estonner nos François, qui n’estoient pas encore accoustumez à ces inciuiletez ; mais il fallait s’accoustumer à manger de tout, ou bien mourir de faim.

Il y a au pays de nos Hurons vne espece de grosses Souris, qu’ils appellent Tachro, vne fois plus grosses que les Souris communes, et moins grosses que les Rats. Ie n’en ay point veu ailleurs de pareilles, ils les mangent sans horreur ; mais ie n’en voulus point manger du tout, bien que313||i’en visse manger à mes Confreres de celles que nous prenions la nuict sous des pieges dans nostre Cabane, nous ne les pouuions neantmoins autrement discerner d’auec les communes qu’à la grosseur : nous en prenions peu souuent, mais iamais des Rats, c’est pourquoi ie ne sçay s’ils en ont, ouy bien des Souris communes à milliers.

S’ils ont des Souris sans nombre, ie peux dire qu’ils ont des Puces à l’infiny, qu’ils appellent Touhauc, et particulierement pendant l’Esté, desquelles ils sont fort tourmentez : car outre que l’urine qu’ils tombent en leurs Cabanes en engendre, ils ont vne quantité de Chiens qui leur en fournissent à bon escient, et n’y a autre remede que la patience et les armes ordinaires. Pour les pouls, qu’ils nomment Tsiuoy, tant ceux qu’ils ont en leurs fourrures ou habits, que ceux que les enfants ont à leurs testes , les femmes les mangent et croquent entre leurs dents comme perles, elles ont l’inuention d’auoir ceux qui sont dans leurs peaux et fourrures en cette sorte. Elles fichent en terre deux bastons de costé et d’autre deuant le feu, puis y estendent leurs peaux : le costé qui n’a314||point de poil est deuant le feu, et l’autre en dehors. La vermine sentant le chaux sort du fond du poil, et se tient à l’extremité d’iceluy, fuyant la chaleur, et alors les Sauuagesses les prennent sans peine, et puis les mangent, mais ils en ont fort peu en comparaison des puces ; aussi n’en peuuent-ils gueres auoir, puisqu’ils ont si peu d’habits, et le corps et les cheveux si souuent peints et huilez d’huile et de graisse.