Le Japon illustré, par M. Aimé Humbert

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Le Japon illustré, par M. Aimé Humbert
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 85 (p. 541-544).


LE JAPON ILLUSTRÉ, par M. Aimé Humbert[1].


L’Europe a commencé d’écarter le voile dont s’enveloppait le monde de l’extrême Orient ; le Japon lui-même, le plus mystérieux des empires de l’est, celui qui défiait le plus obstinément la curiosité des peuples occidentaux, s’est enfin laissé pénétrer. Si le centre de cet étrange pays nous est encore inconnu, nous avons du moins exploré les provinces situées sur les côtes méridionales de la grande île de Nippon, et nos vaisseaux sillonnent aujourd’hui la mer intérieure qui les baigne. La Revue, par diverses relations de voyages[2], a déjà mis les lecteurs au coucourant des mœurs et de l’histoire du Japon. Voici maintenant qu’un ancien ministre plénipotentiaire de la confédération helvétique, M. Aimé Humbert, publie sur ce pays deux volumes de luxe contenant plusieurs centaines de vues, scènes et paysages dus au crayon des meilleurs artistes.

L’auteur a su profiter de sa mission politique pour visiter en détail les villes et les campagnes de la baie de Yeddo ; il connaît même à fond cette dernière cité, ouverte aux agens diplomatiques. Son livre pourrait s’appeler, comme il le dit, « les Japonais peints par eux-mêmes. » Cet empire insulaire du Japon forme, on le sait, une sorte de confédération féodale au sommet de laquelle se trouve le pouvoir sacré du mikado, fils des dieux et empereur héréditaire. Depuis longtemps ce chef surtout théocratique avait remis ou laissé prendre l’administration civile et militaire à un lieutenant-général, le siogoun, ou le taïcoun, comme on l’appelait en Europe. Un des premiers effets de notre ingérence au Japon et du nouveau droit public et international introduit dans ce pays par les traités de commerce a été de dissoudre cette vieille organisation sociale et politique. A la suite d’une révolution intérieure, ce chef exécutif, ce maire du palais, que les rois et les empereurs d’Occident ont tout récemment traité en souverain, a été dépouillé de son pouvoir, et l’abolition du taïcounat a rendu désormais la plénitude de la puissance au véritable chef de l’empire, au mikado. Aujourd’hui l’antique féodalité militaire du Japon, affranchie du monopole commercial que s’arrogeait le taïcoun, semble assez disposée à se transformer en une sorte d’aristocratie marchande ; si cette métamorphose s’accomplissait, les daïmios deviendraient alors, chacun dans sa seigneurie, les agens les plus actifs de la civilisation occidentale. Leur puissance est grande ; quelques-uns, comme les princes de Ksiou, de Nagato, d’Aki, ont de 5 à 8 millions de revenu. Il faut voir dans le livre de M. Humbert la description et le dessin d’un château de daïmio ; rien ne ressemble davantage à nos vieux castels du moyen âge ; mais, pour nous autres Européens, ce n’est pas le daïmio qui nous intéresse le plus au Japon ; nous aimons mieux connaître les mœurs, les idées et le genre de vie de la population moyenne et travailleuse, celle qui sera de plus en plus par le commerce en relation directe avec nous. Les voyageurs sont unanimes pour vanter les excellentes qualités de la classe bourgeoise au Japon ; autant les nobles se montrent défians et revêches, autant celle-ci est sociable, avenante même, avec un fonds remarquable de bonne humeur. Dans ce pays si favorisé de la nature, la vie pour le travailleur est singulièrement douce et facile ; l’effort de la production s’y restreint aux besoins de la consommation locale ; aussi les petits métiers, les industries ambulantes, y sont-ils en grand nombre. L’industrie, dont les procédés sont encore peu compliqués, ne connaît pas les machines, c’est la force hydraulique qui les remplace. Il n’y a pas, du reste, de grandes manufactures au Japon, ce qui augmente naturellement la somme de travail qui se peut accomplir en famille autour du foyer domestique, et permet aux femmes de prendre assidûment part à tous les labeurs.

Chaque artisan semble doublé d’un artiste ; l’art s’inspire surtout, comme nous le voyons par les produits japonais importés chez nous, du règne animal et végétal, des fleurs odorantes et des oiseaux chanteurs. La passion favorite du peintre est de reproduire les beaux paysages de son pays, qu’il traite, il est vrai, à sa fantaisie, mariant volontiers les fleurs gigantesques aux arbres nains. Les Japonais s’entendent aussi admirablement à travailler le bronze, la porcelaine, et à fabriquer toute sorte de meubles et d’ustensiles en bois de laque. Quant à la population des campagnes, également laborieuse et intelligente, elle vit, au milieu d’immenses richesses naturelles, dans des conditions économiques excessivement simples. Le paysan ne possède presque rien, une hutte, quelques instrumens de travail, une petite provision de thé, de riz, d’huile et de sel ; tout le reste appartient au maître du sol, au daïmio ; c’est à peu près notre manant du Xe siècle ; sa cabane n’a pour tout mobilier que quelques nattes ; il est vrai qu’une natte, au Japon, représente l’essence même du comfort ; on mange dessus, on y boit, on y cause, on y travaille et on y dort. Une telle demeure est d’ailleurs en parfaite harmonie, avec cette philosophie du néant renfermée dans l’abécédaire qu’on fait épeler aux jeunes Japonais, et dont le sens est celui-ci : « il n’y a rien de permanent dans ce monde ; le présent passe comme un songe, et sa fuite ne cause pas le plus léger trouble. » Remarquons en passant que toute la population adulte du Japon sait lire, écrire et calculer.

La partie la plus neuve du livre de M. Humbert est celle qui a trait à la vie intellectuelle et littéraire des Japonais. Ce peuple est grand amateur de théâtre et de musique. A Kioto, qui est la capitale, la ville où réside le mikado, toutes les « maisons de thé, » — un mot honnête pour désigner un endroit qui souvent ne l’est guère, — résonnent du bruit des chants et du grincement des guitares ; ces divertissemens ne finissent même pas avec le jour ; les quartiers spécialement affectés au plaisir demeurent ouverts toute la nuit. Outre les théâtres populaires, où l’on joue la comédie bourgeoise et l’opéra-féerie, la tragédie classique occupe une scène spéciale à la cour, car là-bas comme chez nous sa majesté a ses comédiens ordinaires. C’est dans les fêtes et les traditions de la religion nationale, le culte antique des Kamis, que le génie musical et dramatique du peuple japonais trouve son aliment principal. Il paraîtrait du reste que l’art au Japon est aujourd’hui en décadence ; le grand siècle littéraire remonte à l’an 200 avant Jésus-Christ, au règne de l’illustre empereur Schi-Hoang-Ti. Depuis cette époque, la littérature, tout au service des mikados, est tombée dans l’ornière de la routine et de la convention ; la convention domine partout au Japon, et c’est sans doute pour obéir à ses lois que les dames de la cour, par exemple, s’arrachent les sourcils et les remplacent par deux grosses taches de peinture noire.

L’auteur du Japon illustré a surtout étudié la vie japonaise à Yeddo, grande cité de 2 millions d’âmes, où trônaient naguère encore les taïcouns. C’est, comme renom, la Corinthe de l’empire : pour être heureux, dit un proverbe japonais, il faut aller vivre à Yeddo. Cette ville de plaisance est en même temps une ville savante ; elle renferme une université célèbre, placée sous l’invocation de Confucius, et qui répand dans toutes les classes lettrées du pays les doctrines de ce philosophe chinois. De cet enseignement officiel, M. Humbert passe aux traditions et nous donne quelques pages intéressantes sur les légendes et les contes japonais. En fait d’imagination, les Japonais, si loin de nous géographiquement, nous touchent souvent de très près ; où ils se montrent originaux, bizarres même, c’est principalement dans la mise en œuvre de leurs idées. La simple esquisse de M. Humbert fait désirer une étude complète de la littérature japonaise ; ce ne serait certes pas du travail perdu. Si la poésie allemande, avec Rückert et Henri Heine, s’est enrichie par des emprunts faits à la Perse et à l’Indoustan, le Japon nous réserve sans doute, au même titre, de précieux trésors ; mais il faut, avant tout, se glisser au cœur du pays. Comment ? Par le commerce. Depuis le jour où les Japonais, du moins ceux des côtes, ont reçu des Hollandais les premières leçons de négoce, leurs idées se sont déjà bien modifiées ; en vain le gouvernement a essayé d’arrêter l’essor de leur génie mercantile ; les élèves font aujourd’hui honneur aux maîtres. Malgré les mille tracasseries d’une police soupçonneuse, les étrangers, dans les petites îles, semblent presque surgir du sol ; le commerce occidental a envahi Nagasaki, Hakodadé, Yokohama, Hiogo, Osaka et Niagata, et les navires européens ont en outre obtenu l’entrée des trois ports de Shenkaï, Kagosima et Simonoséki ; il est vrai de dire, pour les deux derniers, que nos boulets y avaient fait brèche[3]. Pour comble, la majesté silencieuse de ce vieil empire qui voulait demeurer inconnu est violée chez nous jusqu’à fournir un livre d’étrennes, qui est maintenant aux mains des femmes et des enfans.

Jules Gourdault.

  1. Librairie de L. Hachette et Co.
  2. Voir la Revue de mai, juillet, août, septembre 1863.
  3. Voir la Revue du 1er novembre 1865.