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Le Japon intime/1

La bibliothèque libre.
Fernand Aubier, Éditions Montaigne (p. 9-20).

I
L’HÔTEL LE PLUS EXTRAORDINAIRE DU MONDE

L’hôtel : point de contact initial et obligatoire de l’étranger avec le peuple chez lequel il débarque.

Mais d’ordinaire, dans toutes les capitales, se dressent par douzaines d’énormes palaces qui, sous les enseignes classiques et interchangeables de Claridge, Carlton, Métropole, Ritz ou Astoria, offrent au voyageur, des pôles aux tropiques, les mêmes grands halls blancs à palmiers, à rocking-chairs, à orchestres nègres, les mêmes portiers galonnés et polyglottes, les mêmes mets anglo-saxons, décorés de sauces chimiques et de noms ambitieux par des chefs français, fastueux comme des monarques.

Or à Tokio, capitale de 2 500 000 âmes, une des cinq villes les plus peuplées de la planète, il n’existe qu’un seul hôtel cosmopolite : l’Impérial.

— L’hôtel le plus extraordinaire du monde ! disent les Américains.

C’est, il est vrai, un architecte yankee qui le construisit. Il en mourut fou, prétendent ses détracteurs.

De fait, cet hôtel a de quoi surprendre. Par son nom d’abord qui, en japonais, se dit : Tei Koku. La plupart des Nippons se demandent encore pourquoi les Européens ne peuvent réprimer un sourire en lançant à leur chauffeur une apostrophe que la légende réserve chez nous aux maîtres des voies ferrées et des trains. Quant à ceux qui savent, ils ne se dérident pas davantage. Car les Japonais n’ont aucun sens du ridicule.

Mais l’Impérial se distingue avant tout par son style.

Un style ? Vu de l’extérieur, long quadrilatère de briques, coiffé de doubles toits retroussés, agrémenté de galeries que soutiennent des colonnes, précédé d’un bassin à nénufars et à statues de pierre, il se rattache encore vaguement à l’architecture nippone. Mais à l’intérieur !

Escaladez le large escalier de théâtre ou de cinéma munichois conduisant au hall. Même par une éblouissante journée, vous voici soudain plongé dans de mystérieuses ténèbres, contre lesquelles luttent faiblement quelques lumières clignotantes. Êtes-vous dans un tombeau égyptien de la Vallée des Rois, dans la salle des horreurs du musée Grévin, dans une crypte byzantine — Qui sait ?

Les voûtes et les murs que nulle couche de peinture ne revêt, sont partout et uniformément construits en briques jaunes, alternant avec des pierres de ce même granit rugueux et gris qui forme les remparts du palais impérial. Et ces frustes matériaux, étrangement rapprochés, troués de dessins géométriques, sont réunis par le plus incongru des ciments, un ciment d’or rouge ! Des escaliers, également en briques, montent et descendent, par des tournants imprévus, vers des galeries sans but apparent, ou tombent dans des salles de lecture pareilles à des hypogées, dans des bars qui ont l’air d’abris contre le bombardement. Tandis que de longs couloirs obscurs courent vers des profondeurs inconnues, se croisent, s’entrecroisent, s’enchevêtrent à la manière des catacombes. Si bien que l’imprudent explorateur qui s’y aventure sans guide n’est jamais certain d’en revenir. Quant à la salle des fêtes, longue, basse, lugubre, elle vous incline aussitôt à des méditations sur la vanité des joies terrestres.

— C’est de l’architecture aztèque, me confiait mystérieusement un initié.

Il arrive aussi que soudain l’on ait la surprise d’un petit jardin intérieur à l’air de joujou : sable rose, pelouses de velours, bassin à rocaille et à poissons rouges, arbustes que l’on renouvelle à chaque saison. Au temps des cerisiers en fleurs, c’est une féerie de neige rose ; au temps des azalées, un éblouissement de soleil à son couchant.

Quant aux chambres, elles sont fort plaisantes, avec leurs étroites fenêtres à petits carreaux, leurs lits d’enfant ou de cabine, leur mélange de confort yankee et de grâce nippone, qui se traduit dans les plus infimes détails, dans la poignée d’un tiroir, le bouton d’une sonnette ou d’une porte.

Petites, par exemple, réduites à la taille du pays, ce qui ne convient pas à tous.

— Oh oui ! Très charmant ! Very refined ! s’écriait avec une ironie rageuse, un grand diable de correspondant britannique. Seulement mes pieds sortent de mon lit ; je suis recroquevillé dans ma baignoire comme un homard bouilli ; je peux avec ma main attraper les mouches au plafond et je cogne ma tête dans toutes les portes !

Autre singularité, celle-là fort appréciable : l’Impérial « est à l’épreuve du tremblement de terre », ainsi que l’annoncent pompeusement les guides. C’est à peu près le seul édifice qui résista à l’effroyable catastrophe de 1923. Il donna même asile à des centaines de réfugiés. Pensée réconfortante quand — ce qui arrive une ou deux fois par mois — on s’éveille brusquement à l’aube, avec la sensation d’être encore en mer : les murs craquent, le lit se balance, les planchers montent et descendent, les porcelaines tintent et l’on voit sur les murs les tableaux danser la gigue. Où courir ? Que faire ?

— Vous placer tout juste sous le chambranle de la porte, m’avaient conseillé des amis. Le seul endroit où le mur résiste…

D’ordinaire, le premier mouvement qui n’est pas le bon, est d’ouvrir cette porte. Les couloirs sont pleins de gens aux pyjamas cosmopolites, aux yeux éperdus qui titubent en gloussant. Avec des lueurs d’ironie dans leurs prunelles en fente, les boys, qui en ont vu d’autres, les rassurent brièvement dans toutes les langues.

Nothing… Fini !

De courtois et parfaits automates, ces boys vêtus de blanc immaculé. Mais ne leur demandez pas l’attention individuelle du domestique chinois, par exemple, qui s’efforce de connaître vos goûts, vos préférences, respecte vos habitudes, prend même des initiatives où l’on sent de l’intelligence et de la sympathie. C’est vainement que, pendant une quinzaine, j’ai imploré mon boy de l’Impérial de ne pas tirer mes stores le soir ni fermer mes rideaux. Cette opération étant prévue dans son mécanisme, il ne put jamais y manquer.

Par contre, les boys sont les dociles instruments d’une sollicitude occulte et traditionnelle qui s’attache à vos mouvements, s’étend à vos livres, à vos papiers. Un jour, devant passer la journée à la campagne, je fis un retour imprévu. Ce fut pour trouver un parfait gentleman nippon penché avec intérêt sur ma table de travail. Sans nul embarras, il allégua qu’il était venu vérifier les robinets de ma salle de bains. De la même table disparurent mystérieusement des livres et des brochures sur les conditions de travail japonais, publiés en Amérique par divers proscrits politiques ; une autre fois encore, de grosses enveloppes, contenant des documents confidentiels, s’éclipsèrent. Je fis appel à toutes les puissances de l’hôtel et même du ministère des Affaires étrangères ; la chambre fut fouillée de fond en comble. Vainement. Mais trois jours plus tard les enveloppes resurgissaient miraculeusement, en même temps que le chef des boys de l’étage, qui s’était absenté pour raisons de famille.

— Voilà, me dit-il, en me montrant avec un sourire ingénu, sur une chaise, au pied de mon lit, les papiers dissimulés sous une couverture de voyage sortie pour l’occasion de mon cabinet de toilette. La police nippone est bon enfant.

— Elle vaut notre Intelligence service, si elle ne le dépasse ! me disait, avec admiration, un Anglais qui a de particulières raisons de s’y connaître.

C’est dans la lumière d’aquarium du grand hall de l’Impérial, autour des tables de sombre acajou, que communie le Tout-Tokio fixe et flottant. Avec discrétion, car la joie bruyante ne saurait être de mise dans un décor aussi mélancolique. Ici, des représentants des diverses ambassades, encadrant tout ce que la colonie européenne compte de beautés et d’élégances, dégustent des cocktails polychromes, des potins et des mots d’esprit polyglottes. Là, les correspondants et envoyés spéciaux des journaux de puissances souvent hostiles, échangent fraternellement notes et dossiers. Entourée de ses admirateurs, la grande violoniste française dédie ses sourires les plus photogéniques au célèbre pianiste russe dont la femme ressemble à une sultane des Mille et une Nuits. Distant et digne sous ses cheveux poudrés de blanc, M. Charlie Chaplin, très gentleman, glisse entre les groupes, d’une démarche souple et rapide qui ne rappelle en rien le pas cocasse et saccadé de notre Charlot. Et on a l’impression de perdre un ami très cher.

De solides Américains, tout en rires cordiaux à dents d’or, offrent du champagne australien à un homme d’affaires nippon, qui vient d’obtenir un marché aux avantages trop certains, mais garde dans le triomphe le même sourire figé, le même air impassible de farouche vertu.

Autour des tables tournent et se multiplient de petits reporters jaunes à lunettes d’écaille et à nez de carlins. Tout nouveau débarqué est leur proie : « — Est-ce votre première visite au Japon ? Comment l’aimez-vous ? — Que pensez-vous des Japonaises ? » On dirait un jeu innocent ou une leçon de la méthode Berlitz. Puis, insensiblement, ils passent des généralités aux questions les plus intimes, avec une agressive curiosité.

Leurs sourires et leurs courbettes s’adressent principalement aux Américains. Nul n’ignore que les Japonais sont loin de porter dans leur cœur leurs grands voisins de l’autre côté du Pacifique. Pas un qui ne serait heureux de soutirer une pinte de sang yankee pour y laver, entre autres, la mortelle injure que firent à l’Empire du Soleil Levant les lois contre l’émigration jaune.

Mais telle est la force de dissimulation asiatique, qu’en attendant ils étouffent ces ennemis sous des fleurs. Tout Américain nouveau venu à Tokio, qu’il vende des locomotives, de la littérature ou des conserves, est toujours un as de l’espèce qu’il représente, the biggest in the world… Des festins d’honneur lui sont offerts, des dithyrambes prononcés ; et qu’un ministre de l’Empire japonais donne un dîner international, les places de choix y sont décernées aux citoyens de la libre Amérique. Les Nippons réservent, paraît-il, leur amitié pour d’autres peuples, mais c’est moins voyant.

Parfois, l’Impérial galvanisé, sort de son calme un peu funèbre. Les personnages assez arrogants, qui se tiennent derrière le comptoir de la « réception », raides et mastiquant perpétuellement du chewing-gum, arrondissent leur échine et leurs gestes. Les petits grooms verts des ascenseurs, abandonnant les livres sur lesquels ils sont d’ordinaire penchés, frétillent et babillent. Des arbustes en fleurs décorent le hall ; au-dessus de la porte du restaurant, resplendit en ampoules électriques un énorme « Welcome » et l’orchestre prépare ses jazz les plus spasmodiques. C’est un bateau de touristes américains qui déverse ses hôtes. Ils ne sont point de la classe opulente que nous connaissons en Europe et se rapprochent davantage des modestes trippers que, chez nous, au printemps, promène l’Agence Cook : employés, instituteurs en congé, vieux couples attendrissants qui, après une vie de labeur, s’offrent la récompense d’un voyage, demoiselles âgées et sentimentales, pasteurs méthodistes, étudiants — public très sympathique, drôlement fagoté et même un peu ridicule, et si prêt à s’émerveiller !

Pendant quelques jours, on les gave de temples de laque rouge, de montagnes poudrées de sucre, d’allées de cerisiers en fleurs et de danses de geishas. Ils envoient à leurs amis des cartes postales de lacs bleus, achètent « de très vieilles pièces d’antiquités » que d’astucieux commerçants réservent pour leur passage, se font photographier sur des escaliers de sanctuaires célèbres. À tout coin de rue, on les rencontre à pied, l’appareil braqué sur de vieux ponts croulants où des enfants morveux, poussant des My ! My ! ou des Fine ! d’extase, le regard somnambulique derrière leurs grosses lunettes de corne. Au retour, ils délireront sur les paysages du vieux pays de Yamato et ses délicieux petits « Japs ». De la belle propagande !

On fait moins de frais pour les Allemands qui, avec leurs lunettes d’or et leurs nuques plates, montent par escadrons à l’assaut du commerce et des industries nippones. Les Japonais apprécient en eux non seulement l’esprit belliqueux de la race la plus militaire du monde, mais des rivaux dont l’activité égale, si elle ne surpasse la leur, et qu’il est fort malaisé de « rouler », car leur astuce est sans cesse aux aguets. Ils leur témoignent donc une considération sans fioritures tout en exerçant sur leurs allées et venues la plus flatteuse surveillance.

Il arrive aussi que des Japonais descendent à l’Impérial Hôtel. Plus ou moins teintés d’européanisme, il est vrai.

Parfois, dans un des recoins obscurs dont abonde le hall, on aperçoit des êtres fantomatiques qui se livrent à d’étranges gesticulations. Rites religieux ou exercices rythmiques ? Tout simplement des gentlemen nippons qui s’abordent et se congratulent. Dans un concert de sifflements, de salive aspirée, de petits gloussements alternés, ce sont des saluts de marionnettes qui cassent en deux, des plongeons qui ne cessent que pour se renouveler ; parfois, inclinés de biais, en pendant, les mains collées aux genoux, les deux personnages semblent ne plus vouloir se relever ; c’est qu’il serait indécent à l’inférieur d’interrompre ses politesses avant le supérieur, plus indécent encore au supérieur de traiter celui-ci en subordonné…

Une femme s’en mêle-t-elle ? L’opération se perpétue alors indéfiniment, car la femme japonaise est éperdue d’humilité… Spectacle assez comique et sur lequel je ne me suis jamais blasée.

Il précède souvent un dîner de corporation ou un festin offert par quelque puissant directeur de compagnie à ses employés. Rien de plus lugubre que ces agapes. Après les rites compliqués des présentations, les convives, infiniment corrects dans d’impeccables costumes européens, vont s’asseoir autour d’une table fleurie. Très droits, leur éternel sourire mécanique aux lèvres, coudes collés au corps, ils manient leurs divers couteaux et fourchettes avec précaution, attentifs à ne point se tromper de couverts, à ne contrevenir en rien aux usages occidentaux, n’interrompant leur mastication que pour de laconiques remarques. Entre les plats, intermèdes de cure-dents dont on fait au Japon une consommation immodérée, et silences si pénibles qu’ils arrivent à glacer les tables voisines. Des Européens, qui, coudes sur la table, bavardaient d’abord avec abandon, s’inquiètent de tant de retenue et se demandent si eux-mêmes ne font pas figure de rustauds. Le sourire figé sur tous ces masques nippons ne cacherait-il pas une profonde ironie ?

— Qui le saura ? me répond-on. Mais ne vous étonnez pas : plus le Japonais de classe supérieure s’instruit d’après nos méthodes occidentales et plus il affecte une impeccable et froide politesse, plus il se pétrifie et s’éloigne de nous. C’est un fait. Nous nous sentons beaucoup plus proches des gens du peuple qui gardent toute leur bonne humeur, toute leur fantaisie naturelle.

Deux fois par semaine, le restaurant de l’hôtel se change en dancing. Ces soirs-là, les tables sont presque entièrement occupées par des familles japonaises de haut vol ; les hommes en smoking, les femmes en kimonos d’une riche sobriété ou en élégantes toilettes européennes. On sourit, comme de juste, mais on ne parle guère et l’on rit encore moins. Le père de famille décide seul et souverainement du menu, se sert le premier, passe les plats à ses garçons, échange quelques mots avec eux. Mais il ignore les membres féminins de sa famille qui reçoivent modestement, toujours avec le sourire, les miettes du festin. Si d’aventure il adresse la parole à son épouse, celle-ci se contente de répondre par un monosyllabe ou par une profonde inclinaison de tête. Au premier signal de l’orchestre, toutes ces marionnettes se lèvent et se mettent à tourner ou à glisser d’un air morne, et comme en service commandé. Les tables, d’ailleurs, ne communiquent pas. Le mari danse avec sa femme, le père avec ses filles, les frères avec leurs sœurs. La mère reste à sa place. Inutile de dire qu’aucun Européen ne prend part à ces petites fêtes de famille. La salle du restaurant demeure ces soirs-là exclusivement et obstinément japonaise.

La première conclusion que l’étranger tire donc de son séjour dans cet unique et extraordinaire hôtel, c’est que la vieille formule n’a pas menti : « L’Est est l’Est, l’Ouest est l’Ouest et jamais ils ne se comprendront. »