Le Japon intime/10
Dire que les Japonais aiment la nature est une banalité. Est-il nécessaire d’aller jusqu’au vieux pays de Yamato pour en être convaincu ? Il suffit de contempler une vieille estampe, une coupe ancienne, un vase où l’artiste, parfois inconnu, a tracé, d’un pinceau à la fois précis et hardi, une gerbe de pivoines épanouies d’aise sous le soleil, une carpe qui, d’un coup de queue, remonte des vertes profondeurs de l’étang, une branche d’automne dont les feuilles vont se détacher, un papillon qui palpite des ailes, une fleur prête à s’ouvrir. On y sent autre chose et plus que de l’habileté, une émouvante sympathie qui, au delà des apparences, s’en va chercher l’âme des choses et s’unit intimement à la vie, dans toutes ses créatures, fût-ce les plus humbles.
Notre civilisation européenne est, il est vrai, intervenue avec ses productions mécaniques ; les tasses, les théières, les vases auxquels le potier d’autrefois « avait, comme dit Claudel, su communiquer le moelleux de la chair et l’éclat de la rosée », sont aujourd’hui détrônés par d’affreux objets, fabriqués et décorés en série ; l’art japonais, au contact des modernes écoles étrangères, a perdu cette inspiration qui lui était propre, faisait son charme et son originalité. Mais le sentiment de la nature persiste toujours profondément au cœur du peuple nippon.
Car il se confond avec le seul sentiment religieux qui fasse tressaillir ce cœur : l’amour profond et le respect, dans toutes ses manifestations, du sol divinisé de la patrie où ont vécu, où sont morts les ancêtres ; amour puissant qui rejoint l’orgueil pour former le patriotisme le plus exalté, le plus fanatique et, — avec celui de l’Allemagne, — le plus dangereux pour la paix du monde.
Naguère, l’orgueilleux samouraï, au retour des plus barbares tueries, parcourant avec délices son frais jardin, harmonieusement composé comme un poème, sentait son cœur s’amollir en voyant un oiseau s’envoler jusqu’à son nid, un brin de paille au bec, une grenouille sautelant dans l’herbe, un lotus rose étendu sur le brillant miroir de l’étang.
Aujourd’hui, ce n’est pas autrement que pensent et sentent M. Kuni Kaneko, directeur d’une compagnie d’assurances, par exemple, ou l’un quelconque de ses employés. Affublés du même veston européen, le cou engoncé dans l’obligatoire carcan de toile empesée, tout le jour ils ont traîné leurs manchettes sur un bureau, entre des dossiers, des classeurs, des téléphones. Mais le soir vient, un beau soir d’été, et tous deux, l’un dans sa Ford ou sa Chevrolet, l’autre par le tram ou le train, regagnent en hâte leur maison suburbaine. Ils rejettent également et aussitôt l’incommode uniforme européen. Assistés par une épouse empressée, aux petits gestes et aux sourires de poupée, ils prennent un bain brûlant, l’un dans une baignoire américaine, l’autre dans un tub japonais, en forme de tonneau. Les voici tous deux en kimono de toile grise ou bleue, le cou et les bras libres, les pieds nus dans leurs gettas. Ils sortent dans leur jardin.
Par les allées dont le gravier brille, entre les bosquets aux branches artificiellement étirées et tordues, M. Kuni Kaneko s’en va d’un petit pas vif inspecter ce qui fait son luxe et sa joie : sa collection d’arbres nains sur laquelle veille spécialement un vieux jardinier qui, de père en fils, a reçu les secrets de cet art de mutiler et de déformer. Le directeur d’assurances en possède une centaine de toutes les formes, de toutes les variétés, géants des forêts primitives, réduits à la taille des plantes et dont certains ont plusieurs siècles. Il y a des érables en miniature dont les mignonnes feuilles carminées en forme d’étoiles semblent des bijoux ; des saules pleureurs, à la fine chevelure verte, destinés, semble-t-il, à la tombe des petites fées et des lutins de la cour d’Obéron ; un minuscule cerisier dont les fleurs grandeur nature reposent comme des nids d’oiseaux dans les branches graciles ; un vieux chêne qui traîne par terre, à la manière d’un dinosaure de poche, ses membres noueux et rugueux. Et encore un magnifique cèdre, étalant avec majesté de noirs ombrages, larges comme une ombrelle de poupée. M. Kaneko les contemple avec orgueil et son cœur se dilate. Mais ce sont là plaisirs de riches.
Pendant ce temps, son employé arrose avec amour les modestes plantes de son petit jardin ; il admire les feuilles mouillées qui étincellent aux derniers feux du soleil, l’éclat et le doux bruit des gouttes sur la terre humide, la grâce des bambous qu’incline le jet d’eau de l’arrosoir. Tout à l’heure, assis sur sa véranda, tout en buvant quelques godets de saké, il se divertira rêveusement, tantôt à suivre le jeu des nuages sur la pourpre du couchant, tantôt les tours et détours des poissons fantastiques, déployant dans l’aquarium de verre leurs longs voiles de tulle vermeil. Patron et employé sont également heureux.
Combien de fois ai-je noté, dans le parc Hibiya, tout juste en face de mon hôtel, cet amour des Japonais pour les plantes et les bêtes. Il n’est ni très beau, ni très soigné, ce parc, avec de vastes espaces pelés où des gamins jouent au baseball et sans aucun de ces massifs éclatants qui font la richesse de nos jardins publics. Contrairement à ce que l’on croirait, d’après peintures et poèmes, il y a en effet peu de variétés de fleurs au Japon. Sans doute est ce là ce qui en fait le prix. Les expositions de fleurs sont fréquentes et l’entrée en est gratuite. J’en ai visité une dans le parc d’Hibiya, uniquement consacrée aux roses, des roses très modestes qui n’avaient certes rien de comparable à celles de Bagatelle ou du jardin du Luxembourg. Avec quelle passion attentive les visiteurs les contemplaient, les discutaient ! En sortant, vieux philosophes à lunettes, étudiants en uniforme bleu à boutons d’or, groupes de rieuses jeunes filles s’arrêtaient dans les allées pour admirer les arbustes en fleurs, pour se pencher sur les pelouses, émaillées de modestes corolles.
Autour du petit lac, avec ses rochers, ses buissons taillés, ses nénuphars, on trouve toujours des hommes graves qui se sont assis pour suivre les ébats des oiseaux aquatiques, canards, oies, cygnes, poules d’eau et tous les volatiles à longues pattes. Le peuple emplumé voisine sans nulle crainte avec les promeneurs. Je revois un vieux héron de grande allure escalader le talus vert de l’étang, entrer avec une paisible autorité dans l’allée pleine de passants et l’arpenter gravement, en balançant sa tête pelée d’un air important de père noble. Aucun enfant ne se risquait à le poursuivre, tous s’effaçaient aimablement sur son passage et des sourires attendris accompagnaient sa méditative flânerie. Voyez-vous la même scène au parc Monceau ?
Ce sentiment de la nature existe aussi profond dans toutes les classes.
En parcourant une hôtellerie pour ces chômeurs nippons, infiniment plus déshérités que ceux d’Europe, j’avais noté, sur une terrasse lépreuse, un vivace petit jardin, improvisé dans des caisses de savon, des boîtes de conserves, des poteries écornées. Les humbles plantes étaient soignées, arrosées, lustrées avec un soin touchant. Il y avait aussi des oiseaux dans des cages grossièrement fabriquées.
— Nos chômeurs leur consacrent tous leurs loisirs, me dit le directeur. Quand l’un d’eux part, il emporte son pot de fleurs ou sa cage, serrés contre sa casaque de toile…
À l’autre extrémité de l’échelle sociale, je me souviens comment, après un entretien parfois pénible, le visage de M. Yoshizawa, alors ministre des Affaires étrangères, s’éclaira soudain d’une singulière douceur. Je lui parlais d’une branche de pin aux formes décoratives qui se balançait devant la fenêtre.
— Avez-vous remarqué, me dit-il avec animation, les cerisiers en boutons dans le jardin ? Quand ils seront éclos, il faudra que vous alliez les voir dans nos parcs, nos avenues ; c’est une des beautés du Japon, et c’est aussi la plus belle de toutes les fleurs…
Une beauté que l’on célèbre par des fêtes religieuses dans les temples, par des fêtes tout court dans les villes et dans les campagnes. L’approche de leur floraison est annoncée chaque jour dans les feuilles comme l’arrivée d’un souverain. Pendant mon séjour, Tokio s’était, en leur honneur, pavoisé de bannières, de gais oriflammes et sur les trottoirs de la Ginza l’on marchait sous une voûte de branches artificielles de cerisiers fleuris. Des trains d’excursion sont, chaque année, organisés pour les lieux où ces arbres divins fleurissent en plus grand nombre. Les gares sont encombrées de familles en liesse, chargées de paniers à provisions ou de sacs tyroliens, « de compagnies » de citadins qui, pour ne pas se perdre, portent le même mouchoir rouge ou jaune au cou, au bras le même ruban, et marchent du même pas.
Arashiyama, dans la grande banlieue de Tokio, reçoit, pendant la saison des cerisiers, des visiteurs par milliers. Ils cheminent en files serrées par les allées qui s’enfuient, légères et diaphanes, sous la neige à peine rosée des branches en arceau ; ou bien ils s’égaillent pour le pique-nique sur l’herbe semée de blancs flocons, dans les vergers que nulle barrière ne protège contre les sacrilèges déprédateurs. Bientôt, hélas ! elle sera jonchée de papiers gras, de boîtes défoncées, de tessons de bouteilles. Le vieux pont qui traverse les eaux transparentes de la rivière Hozugawa, le long de ces vergers fleuris, est à certaines heures envahi par une foule si dense que l’on s’émerveille de ne pas voir se rompre son élégante et fragile armature. Après le long repas copieux, kimonos ouverts sur des ventres secoués de gros rires, quels chants en l’honneur de la saison nouvelle, quelles danses grotesques, quels jeux ! Pas toujours innocents. Car, à ces dates attendues, qui tranchent sur la vie d’excessif labeur des travailleurs nippons, la liesse populaire se déchaîne, avec la sensualité débridée des kermesses de Téniers. Et sous les voûtes de floraisons immaculées se déroulent de brèves et brutales idylles qu’épient sans doute avec une narquoise indulgence les petites divinités rustiques, le Renard, ce facétieux personnage et l’impudique Blaireau, favorable aux unions fécondes. L’an prochain, ficelés sur le dos résigné de leurs mamans, des milliers de bébés nippons tout neufs, cligneront leurs petits yeux vifs vers les mêmes cerisiers.
Mais ce ne sont pas seulement les braves plébéiens, amateurs d’honorables parties de campagne, qui fréquentent ces lieux choisis. Les écoles, par ordre, y conduisent officiellement leurs élèves qui se prosternent avec respect devant ce merveilleux spectacle que la nature et les dieux ont réservé au Japon. La plupart de ces enfants sont, en effet, très sérieusement persuadés qu’il ne fleurit pas de cerisiers ailleurs qu’au pays de Yamato.
Il y vient aussi des troupes de pèlerins vêtus de blanc qui, avec leurs longs bâtons et leurs baluchons se recueillent pieusement devant le verger comme ils le font devant les montagnes, les cascades, devant tous les sites célèbres ; puis ils s’accroupissent, paupières baissées ou prunelles extasiées, en marmottant des prières. À quelques kilomètres du mont Fudji où se trouve un village, trempant tout entier dans les arbres en fleurs, mais trop lointain pour les joies populaires, j’ai assisté au défilé d’autos si nombreuses et si pressées qu’elles devaient marquer le pas, comme au retour du Grand Prix. Car les représentants des classes supérieures de Tokio — aristocratie et ploutocratie — font également par milliers l’obligatoire pèlerinage. Mais ce n’est plus la bonne gaîté naturelle et débridée des festoyeurs d’Arashiyama. Et je constate une fois de plus que les Japonais de haut vol prennent tristement leurs plaisirs.
Peu ou point de femmes. Jeunes gens, vieillards, enfants, les yeux graves sous leurs lunettes d’écaille, tous ces promeneurs de choix font dans les vergers trois petits tours compassés, braquent leurs appareils photographiques du modèle le plus perfectionné sur les arbres en fête, puis remontent dans leur auto avec la satisfaction du devoir accompli.
Les merveilles de la nature elles-mêmes sont donc mobilisées pour exalter le patriotisme nippon. De ce penchant si naturel et si charmant qui habite le cœur du plus humble Japonais, de cette neige moelleuse et parfumée, ne trouve-t-on pas le moyen de faire un levier d’orgueil nationaliste ?
Quant à moi, plus encore que par ces foules enthousiastes, je fus parfois touchée par des témoignages d’amour à la fois naïfs et raffinés. C’est ce vieil arbre chancelant que l’on a tendrement soutenu par une béquille ; c’est cette antique pierre gravée que l’on désigne à la ferveur admirative des voyageurs par un collier de paille tressée. C’est surtout, dans la ville inoubliable qu’est Kyoto, cette magnifique azalée qui brillait de toutes les teintes du soleil et de la flamme, dans un humble jardinet. À ses pieds était posée cette inscription, en beaux caractères à l’encre de Chine : « Je ne suis pas un homme, mais, comme les hommes, quand revient le printemps, je sens fleurir mon cœur. »