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Le Japon intime/12

La bibliothèque libre.
Fernand Aubier, Éditions Montaigne (p. 141-151).

XII
LA FAMEUSE POLITESSE NIPPONE

Quand je pense à la politesse nippone, qui est encore un des dogmes mondiaux, je revois toujours cette vieille dame anglaise, directrice de pension de famille à Londres, qui roulait des yeux blancs en parlant des Japonais : « Les plus parfaits petits gentlemen du monde ! » roucoulait-elle avec extase. Pour elle, évidemment, le Japon était une contrée féerique, toute en chrysanthèmes, en fines porcelaines, en éclatants brocards, peuplée de délicieux petits êtres dont l’exquise politesse n’était égalée que par le goût raffiné en art.

Et il est certain que nul peuple ne salue aussi fréquemment, avec autant de solennité, de conviction et de nuances que le peuple japonais. À peine l’enfant se tient-il sur ses jambes qu’on lui apprend comment il doit se prosterner devant les parents, les maîtres, s’incliner pour les camarades, les inférieurs ; la façon d’aspirer sa salive avec un léger sifflement pour témoigner à une honorable personne la joie et l’honneur de la rencontrer, et tous ces petits cris, ces onomatopées, ces phrases laudatives qui, variant avec l’occasion et l’interlocuteur, témoignent de la naissance et du degré d’éducation de celui qui les prononce. C’est là tout un rituel compliqué, aussi obligatoire pour le Japonais que le culte de l’empereur.

Mais il y a aussi le sourire, non moins obligatoire, question de savoir-vivre. Dès la première enfance, il est appliqué sur le visage comme un masque perpétuel, immuable, un peu agaçant. On apprend au petit Japonais qu’il faut toujours présenter à autrui un visage aimable et offrir une apparence de bonheur pour n’éveiller que des pensées agréables. Le Japonais sourit donc dans les plus vives contrariétés, ce qui est de la force d’âme ; il sourit dans les plus grands deuils, quand il a le cœur brisé, ce qui est peut-être excessif ; il sourit enfin quand vous l’avez offensé — et il est très facile à offenser — quand il vous hait et souhaiterait vous tuer et cela devient fâcheux.

Comment s’y reconnaître devant cette expression unique, ou plutôt ce manque d’expression ? À peine les enfants et les gens des campagnes laissent-ils deviner leurs véritables sentiments…

Ce procédé a pourtant du bon. Des chauffeurs se dépassent-ils, se heurtent-ils ? Au lieu du torrent d’invectives qui chez nous est la règle, ils sourient et se saluent. J’ai vu un jeune cycliste renversé par une auto se relever en se frottant la cuisse et s’efforcer de sourire, tout en grimaçant de douleur. Et je me suis émerveillée de tant de stoïcisme.

Mais il est une scène fréquente que m’ont contée avec une certaine horreur plusieurs maîtresses de maison : leur boy ou leur cuisinière les aborde avec de profondes inclinaisons et le plus accentué des sourires : « Moi voudrais partir village : mon père (ou mon enfant) lui très malade. » La permission est accordée. Deux ou trois jours plus tard, retour, avec une mine plus souriante encore. « Ah ! te voilà ! s’écrie la patronne. Ton enfant est guéri ? » Sourire épanoui : « Non, lui faire mort… »

Lafcadio Hearn raconte même qu’une nurse rentra de son village serrant contre sa poitrine un vase qui contenait des cendres, parmi lesquelles on distinguait encore une dent et des fragments d’os : « Voilà mon mari », fit-elle en riant. « Quelle cynique créature ! » grommelait sa maîtresse qui ne comprenait pas. Insensibilité ? Non, sans doute. On voit au théâtre que les Japonaises et même les Japonais savent pleurer autant et plus que nous. Ils sont même parfois d’une surprenante émotivité. Sans doute la brave fille en question avait-elle répandu quand elle était seule des larmes trop naturelles. Mais en étalant sa douleur, elle aurait cru faire une inconvenance, manquer de respect à sa patronne, l’occuper à l’excès de sa négligeable personne.

J’ai moi-même été témoin d’une scène qui m’a surprise et touchée. Un Japonais de mes amis, un artiste de talent qui a passé à Paris la moitié de sa vie, avait été rappelé au Japon par la grave maladie de son père, auquel, en bon Nippon, il était fort attaché. Il se trouvait à Tokio en même temps que moi, et un Français qui occupe là-bas une haute situation nous avait invités à dîner ensemble. Huit heures passent, puis huit heures et demie ; point de convive. S’était-il trompé de jour ou perdu en route, comme il arrive à Tokio ? Vers neuf heures, nous nous mettons à table. Quelques minutes plus tard, on sonne, et notre artiste apparaît, s’arrête à la porte, multiplie les saluts et les sourires :

— Daignez excuser mon retard, dit-il enfin de sa voix la plus naturelle. Il est involontaire : mon père est mort il y a une heure…

Un froid tomba sur nous. Nous balbutiâmes des condoléances. À peine si notre ami parut les entendre. Il s’assit à notre table, la figure toujours fleurie de bonne grâce, prit part avec aisance à la conversation, fut le premier à rire des plaisanteries, ne fit pas la moindre allusion à son deuil. À la fin du dîner :

— Voulez-vous me permettre de me retirer ? demanda-t-il alors à notre hôte, avec le plus aimable sourire. J’ai passé plusieurs nuits blanches et je suis un peu fatigué…

Il disparut, toujours souriant, et on ne le revit pas de deux mois : il était tombé malade de chagrin.

Voilà un Japonais qui, malgré son long séjour à Paris, se conformait toujours au code de politesse nippone, qui, soucieux de ne pas affliger ni préoccuper autrui, atteint presque à l’héroïsme.

C’est pourtant le même ami nippon qui, quelques jours auparavant, me disait :

— Notre fameuse politesse ? Du pur formalisme. En réalité, s’il s’agit de ne pas gêner les autres ou de leur rendre ces mille petits services qui facilitent la vie, nous sommes moins bien élevés, certes, que les Européens…

On s’en aperçoit à tout instant. Sur divers bateaux, j’eus à maintes reprises, par je ne sais quel hasard, des Japonais comme voisins de cabine. Chaque matin et chaque soir, j’étais épouvantée par la violence et la variété des bruits de gorge, rocailleux ou marécageux, toujours répugnants, qu’ils ne cessaient d’émettre. La même aventure m’arriva souvent dans ma chambre de l’hôtel Impérial. À certains raclements, graillonnements, expectorations et borborygmes, je devinais aussitôt que mes voisins étaient des autochtones. Encore se trouvaient-ils dans leur privé.

Mais êtes-vous dans un tram, dans une salle d’attente ? Vous voyez soudain votre vis-à-vis ouvrir une bouche en four, exposer largement non seulement sa mâchoire, avec tous les travaux d’art du dentiste, mais des amygdales, une luette et jusqu’à un larynx dont la vue comblerait d’aise un spécialiste de la gorge. Quant à ce qui survient ensuite, je préfère le passer sous silence. Notez seulement qu’il ne se trouve pas, comme en Chine, des crachoirs à tout bout de champ et que les Japonais, si respectueux de leurs tatami, ces nattes blondes qui recouvrent les pièces de leurs maisons, s’obstinent à ne faire aucune différence entre le plancher des véhicules publics et le sol.

À table, d’ailleurs, le Japonais pur sang, celui qui dédaigne la civilisation occidentale, absorbe son potage en le lapant bruyamment, à la manière d’un molosse, puis broie sa nourriture avec de terribles claquements de mâchoires qui témoignent peut-être de son intime satisfaction, mais sont peu apéritifs pour ses voisins. Entre temps, il se gargarise avec du thé vert. Il arrive même que ces bruits divers traversent les partitions des salles privées des restaurants pour arriver jusqu’aux oreilles occidentales. Encore faut-il se féliciter s’ils ne sont pas accompagnés de manifestations plus bruyantes et moins bienséantes que réprouve notre civilité puérile et honnête, mais que l’Orient admet, si même il ne les favorise.

Enfin, même pour les Japonais occidentalisés, il y a le cure-dents dont chacun fait un usage méthodique et immodéré, spectacle qui manque parfois d’agrément.

Habitudes différentes, direz-vous ? Soit. Il est, en effet, possible que beaucoup de Nippons ignorent nos réactions et nos répugnances. Il existe pourtant certaines conventions et politesses qui sont pour ainsi dire internationales. Il est désagréable, par exemple, que sur un trottoir on vous marche sur les talons, que d’un coup d’épaules et sans s’excuser, on vous rejette sur la chaussée, que, dans une foule, on joue des coudes sur vos côtes, que l’on prenne brutalement votre place, quand il s’agit d’escalader un tramway ou un car.

Les femmes sont, en particulier, les victimes désignées de ces petites injustices qui aigrissent les relations. Peut-être sont-elles trop gâtées en Europe et en Amérique ? Mais au Japon, à part quelques rares exceptions d’hommes qui ont vécu à l’étranger et s’en souviennent, il ne viendra à l’esprit de nul d’entre eux de s’effacer devant une femme pour passer une porte, de l’aider à descendre d’une auto, de lui offrir de porter ses paquets, de l’attendre, si son pas n’est pas aussi rapide, de l’aider à traverser la rue, de lui rendre enfin ces petits soins qui ne sont même pas de la politesse, ni de la chevalerie, mais un sentiment naturel de protection envers un être plus faible. Les femmes, il est vrai, comptent si peu au Japon !

Dans les trains, même sans-gêne, même dédain des droits des compagnons de voyage que le sort vous a désignés. Longez-vous un couloir, vous ne verrez qu’échines inclinées, que croupes frétillantes, qu’échange de sourires et de cartes entre Nippons qui se rencontrent. Mais pénétrez-vous dans votre compartiment ? Une famille y campe déjà, père, mère, enfants d’âges variés. Tous les filets sont encombrés de ballots divers, éparpillés sans souci des survenants ; le père s’est mis à l’aise, il a enlevé son veston et son col, détaché ses bretelles, ouvert les premiers boutons de sa chemise et la boucle de son pantalon, au-dessus duquel s’épanouit à l’aise son ventre gonflé de riz ; il a remplacé ses souliers par des chaussons. Accroupi sur la banquette il fume des cigarettes à l’odeur d’herbe brûlée ; la mère, plus décente, s’est étendue, occupe les trois quarts d’une banquette dont elle ne se relève que pour éventer son mari ou lécher la collerette de papier d’une des nombreuses ice-creams qu’elle absorbe ; les enfants sont partout répandus, vous regardent sous le nez, posent sur vos genoux leurs mains poisseuses, jacassent, bondissent, avalent des sucreries, soufflent dans des instruments variés sans que leurs parents se permettent aucune observation.

Ils ont relevé la glace sans s’informer de vos désirs et le plancher est bientôt jonché d’une litière de pelures d’oranges, de boîtes de conserves, de papiers qui ont contenu de la pâte de haricot sucré ou des glaces, des bouts de cigarette.

Même conduite dans les pares publics, dans les sites les plus célèbres, plus souillés encore que chez nous par les déchets des pique-nique. Enfin, dans les parties de campagne, qui sont une institution nationale, le sans-gêne va parfois jusqu’à l’indécence, et non pas tant chez les gens du peuple que chez ceux qui devraient observer et prêcher une plus grande retenue. Un de mes amis ne m’a-t-il pas conté qu’au moment où il s’élançait dans un torrent, deux ou trois étudiants étaient venus polluer l’eau claire dans laquelle il plongeait. Insolence voulue ? Même pas. Ces jeunes gens paraissaient fort surpris de l’irritation de l’Européen.

Dans la conversation, certains Japonais ne craignent pas de vous contredire, de se moquer ouvertement de vous. Je me souviens d’avoir un jour sottement demandé à un jeune reporter s’il n’avait pas le type aino, type d’une ancienne race dont j’avais lu la description et qui subsiste au Japon. Il se borna à me toiser avec mépris et, sans répondre, m’éclata de rire au nez, un gros rire rocailleux. Il m’est arrivé d’inviter à déjeuner ou dîner des Japonais qui ne vinrent ni ne s’excusèrent. Et le directeur français d’une grande institution me confiait avec une certaine amertume qu’à chacun des dîners qu’il offre, plusieurs des invités, qui ont d’abord accepté, manquent à l’appel, et cela sans même prévenir. Il m’arriva, par contre, de ne pouvoir me rendre pour cause de fatigue et de migraine, à l’invitation de certains jeunes étudiants ; ceux-ci, qui étaient venus me chercher, ne me cachèrent pas leur mécontentement. Ils me donnèrent un autre rendez-vous, auquel, par représailles, sans doute, ils ne se présentèrent pas, et c’est vainement que je les attendis. À tout instant, dans la conversation, on se heurte soit à la susceptibilité, soit à l’arrogance nippones et parfois, alternativement aux deux sentiments. Mais là je fais mea culpa. Car je doute que certains Français moyens en agissent différemment vis-à-vis des gens d’une autre couleur que la nôtre.

Je parle surtout des hommes. Les femmes, plus impénétrables, sont beaucoup plus affinées et manifestent davantage cette politesse naturelle qui ne tient point simplement à des gestes rituels, mais vient tout droit du cœur.

Pour terminer, que dire de cette excessive curiosité à laquelle l’étranger est en butte ? Des gens que vous voyez pour la première fois n’hésitent pas à vous poser les questions les plus indiscrètes : « Où vous allez ? D’où vous venez ? Quel âge vous avez ? Si vous êtes marié ? Combien d’enfants vous avez et de quel sexe ? » Les interrogez-vous à votre tour, ils rient, se taisent ou répondent avec une singulière réticence.

Cette curiosité me valut un instant peu agréable. C’était au moment des fêtes du printemps, qui avaient amené à Tokio de nombreux provinciaux, pendant un entr’acte au théâtre du Kabuki. Je me trouvais justement avec l’artiste japonais dont j’ai parlé plus haut et nous nous étions assis dans des fauteuils, au foyer. Nous avions constaté que j’étais la seule Européenne de cette salle archi-comble. Au bout d’un instant, j’étais le centre et le point de mire d’un groupe compact et animé de spectateurs, se poussant du coude, s’appelant, se pressant ; les derniers venus haussant le cou pour mieux me voir, ils commentaient à haute voix et sans façon tous les détails de ma toilette, pourtant fort simple, tous les traits de ma pauvre personne. Ils en avaient perdu leur obligatoire sourire et s’esclaffaient à grand bruit, pliés en deux, les mains sur le ventre. Mon ami japonais, confus et désolé, ne savait comment s’excuser.

— Bah ! lui dis-je. Sans doute une scène analogue se produirait-elle autour d’un Chinois ou d’un Hindou dans beaucoup de nos villages et peut-être même dans certains faubourgs populaires de Paris…

— Mais pas à la Comédie-Française, rétorqua-t-il. Non, comme je vous le disais, notre politesse tant vantée n’est qu’un rituel sans âme, un masque de convention. Et là-dessous, la plupart de mes compatriotes restent des sauvages. Je le regrette, mais chaque jour je le constate… Il est vrai que vingt ans de séjour Paris m’ont peut-être gâté…