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Le Japon intime/13

La bibliothèque libre.
Fernand Aubier, Éditions Montaigne (p. 153-164).

XIII
PROPRETÉ N’EST PAS HYGIÈNE

On l’a souvent dit et répété, et ce n’est pas une raison pour que ce soit une erreur : le peuple japonais est le peuple le plus propre de la terre. De zélés statisticiens ont calculé que les Japonais se lavent trois fois plus que les Anglais, c’est-à-dire au moins quatre et cinq fois plus que nous.

Car il faut bien avouer que la propreté n’est pas une des vertus cardinales de la France. Bien que nous ayons fait quelques progrès, certains coins de nos provinces continuent à considérer les bains soit comme un luxe impudique, soit comme une prescription médicale. Et si l’on admet encore le bain hebdomadaire, le bain quotidien apparaît comme une preuve de mégalomanie ou de manie tout court. Je connais des salles de bains provinciales que leurs propriétaires, fiers de l’éclat intact de leurs cuivres et de leurs nickels, exhibent comme une sorte de sanctuaire symbolique. D’autres servent, mais de garde-manger ou d’armoire à linge. Et qui ne connaît ces hôtels de petites villes où la salle de bains est perpétuellement « en réparation » ? Quelles leçons les Japonais pourraient nous donner à cet égard !

Chez eux, la propreté est non seulement naturelle, mais nationale, patriotique. Comme toute institution nippone qui se respecte, elle a même une origine mythologique, voire divine. N’apprend-on pas aux enfants que le dieu Izanaghi, qui était, comme de juste, un des ancêtres de l’empereur, revenant des Enfers où, en bon époux, il avait été rendre visite à sa femme, une mortelle, s’arrêta plusieurs fois en route pour se plonger et se laver dans des torrents ? Quant à la religion shintoïste, la plus ancienne du Japon, elle exige, avant toutes les prières et cérémonies, des ablutions rituelles.

Les Japonais se lavent donc beaucoup. Dans la seule ville de Tokio, il existe environ 1 100 établissements de bains publics où passent chaque jour plus de 500 000 personnes. Il n’en coûte pour un bain chaud que 2 sen ½ pour les adultes, et 2 sen pour les enfants, c’est-à-dire moins de 0,15 et 0,10 centimes. Encore ces établissements ne servent-ils qu’aux pauvres gens qui vivent en garni ou dans des chambres. Toutes les maisons privées ont leurs salles de bains, plus ou moins luxueuses ; les baignoires y sont parfois remplacées par de simples tubs en forme de baquets. Dans les villages, faute de place, il arrive qu’on pose ces baquets dans le jardin et même devant la porte. Nos braves gens s’y prélassent paisiblement, sous l’œil indifférent des voisins.

Mais parfois, au contraire, la baignoire devient une petite piscine et « l’honorable bain chaud », comme dit Thomas Raucat, sert successivement à tous les membres de la famille. Très chaud d’ailleurs, ce bain, et comme il nous serait difficile de le supporter sa température varie entre 42 et 45 degrés. En hiver, il sert à combattre le froid, ce qui n’est point superflu, les moyens de chauffage étant à peu près ignorés. Les hommes, comme il sied, suivant leur âge et le degré de leur importance, entrent donc les premiers dans le liquide immaculé ; après eux viennent les femmes, les enfants et enfin les domestiques. Parfois, même, plusieurs personnes s’y réunissent au même instant. Les femmes et les jeunes filles, moins occupées que les hommes, s’y ébattent longuement, comme de gros poissons roses, et invitent volontiers des voisines à partager ces loisirs aquatiques, pendant lesquels elles babillent, potinent, discutent les derniers dessins de kimonos et les projets de mariage ébauchés par les « dames intermédiaires ». La pudibonderie est inconnue au Japon et tandis que dans nos pays, il y a quelques lustres encore, les fillettes elles-mêmes ne pénétraient dans l’eau qu’ensachées dans de longues et pudiques chemises, au Japon, grand’mères et petites-filles n’hésitent point à exhiber leurs anatomies très différentes, en toute liberté et avec la même innocence de paradis terrestre. On était, au Japon, nudiste avant la lettre.

En théorie, chacun doit, avant d’entrer dans le bain, se nettoyer au savon, s’étriller avec soin. La baignoire ne sert donc que pour se rincer, se réchauffer, se délasser. La pratique est, il est vrai, quelque peu différente. Désirez-vous vous plonger dans la piscine d’un hôtel alors qu’un certain nombre de personnages y ont déjà mijoté ? Vous y découvrez quelques traces de leur passage sous forme d’irisures suspectes à la surface de l’eau, de cheveux, de bulles de savon. Mais qu’importe ? Les autorités du lieu semblent scandalisés qu’on attache quelque importance à de pareils détails. Les honorables clients sont si propres ! H. Chamberlain conte comment certains habitants d’un village de la montagne renommé pour ses sources d’eau chaude, s’excusaient de leur saleté pendant l’époque de la moisson.

― Que voulez-vous, disaient-ils, nous sommes si occupés aux champs que nous ne pouvons guère nous baigner plus de deux fois par jour.

― Combien de fois vous baignez-vous donc en hiver ?

― Oh ! quatre ou cinq fois, et les enfants plus encore, toutes les fois qu’ils veulent se réchauffer.

Citez donc cette anecdote à nos paysans de la Beauce ou de la Sologne, quel succès de stupéfaction et d’hilarité !

Au bord de la mer, les pêcheurs et les paysans sont amphibies, et à peine les enfants se tiennent-ils sur leurs jambes qu’ils nagent déjà comme des poissons. On objecte bien que les Japonais remettent des vêtements sales sur leurs corps si bien fourbis. Mais le fait est là : la foule japonaise est la seule foule du monde à n’avoir aucune odeur. Dans les trains suburbains de Tokio, toujours combles, aucun soupçon de cet affreux relent de bétail humain qui règne souverainement à certaines heures dans les couloirs et compartiments de notre métro. Et les gens d’Extrême-Orient n’ont-ils pas quelque raison d’affirmer que les Européens sentent le cadavre ?

Ajoutons que le Japonais, du moins celui de la jeune génération, se brosse longuement les dents, et cela plusieurs fois par jour. Traverse-t-on un village le matin, on a souvent le spectacle de paysannes en kimono ou de jeunes gars, exécutant avec brio sur le seuil de leur porte cette délicate opération. Louable coutume, car au Japon, pays humide, les dents sont fragiles. Aussi verra-t-on de moins en moins, chez les jeunes, ces mosaïques d’ébène et or qui parent maintes considérables mâchoires nippones.

Propreté cependant n’est pas toujours hygiène. Au début de mon séjour, j’avais remarqué sur de nombreux visages ces muselières de soie noire qui sont censées protéger à la fois contre le froid et contre les microbes. Muselières qui se changent en masques contre la poussière chez certains chauffeurs. J’avais noté que gâteaux et bonbons des devantures sont toujours enfermés dans des bocaux ou des boîtes de verre et cela, même dans les plus modestes boutiques de foire. Élémentaire précaution que notre civilisation n’a pas encore adoptée. Enfin, chaque matin, j’avais, de la fenêtre de ma chambre, donnant sur un toit plat assez éloigné, le spectacle édifiant de pénitents blancs se livrant à d’étranges gesticulations rituelles. C’était les boys de mon étage. Pour brosser les vêtements, battre descentes de lits et tapis, ils revêtaient de longues robes blanches à cagoules, qui ne laissaient voir de leurs visages que les yeux et enfilaient des gants montant jusqu’aux coudes. Quels maîtres hygiénistes que ces Japonais ! pensais-je.

Cependant, un détail me laissait rêveuse. J’avais fait une autre remarque : si la foule de Tokio est parfaitement inodore, il n’en est pas de même des bâtiments de la ville. Dans les édifices publics, les ministères, les bureaux de poste, mais surtout dans les petits magasins et les maisons modestes flotte, plus ou moins précise, une odeur d’ammoniaque d’une indiscutable origine.

Pendant une visite à un jeune ménage de professeurs nippons, charmants et cultivés, cette odeur était même si indiscrète qu’elle semblait s’imposer en tiers dans notre conversation. Je ne pus m’empêcher de confier ma surprise à un ami français.

― Vous n’êtes pas atteinte de pudeur britannique ? me demanda-t-il d’un ton narquois. Je vais donc vous donner par une éloquente leçon de choses la solution du problème. Sans doute vous fera-t-elle quelque peu réfléchir sur cette hygiène nippone que vous admirez.

Il me conduisit non loin de la Ginza, sur un pont dominant un de ces pittoresques canaux qui ont valu à Tokio, entr’autres noms, celui de Venise de l’Extrême-Orient. Sur la berge attendaient quelques carrioles, portant chacune une trentaine de tonneaux de bois clair. Des hommes masqués, les mains couvertes d’énormes gants blancs, saisissaient ces tonneaux avec dextérité, enlevaient leurs couvercles, en vidaient le contenu dans des péniches ; puis il les passaient à d’autres hommes qui les rinçaient prestement dans le canal.

Le temps de cet instantané, et une effroyable vague de puanteur révélatrice me frappait en plein visage.

― Oh ! fis-je avec indignation, comme cela, en plein centre de la capitale ?

― Mais oui, répondit mon ami. Beaucoup de maisons de Tokio ont le téléphone, la T.S.F., mais la plupart ignorent ce que les Anglais appellent les « sanitary accommodations ». Leurs habitants se contentent de ces tonneaux enfoncés dans le sol. Toutes les fois qu’il est nécessaire, des fonctionnaires spéciaux viennent les enlever ou plutôt les changer ; ils les apportent soit ici, soit sur d’autres canaux où des péniches emmènent et distribuent leur conteņu à travers les campagnes ; à moins que les carrioles que vous voyez ne soient expédiées tout droit à leur but.

Je devais bientôt m’en apercevoir : partant le matin en auto avec des amis pour une excursion, nous devions, pendant une bonne demi-heure, naviguer dans l’odorant sillage des susdits véhicules qui jalonnent par douzaines toutes les routes au départ de Tokio. Et des parfums de la même origine s’élevaient par nappes des terrains maraîchers en bordure.

Je compris alors pourquoi l’on m’avait si vivement recommandé de ne jamais toucher une salade, un légume cru ni un de ces fruits qui voisinent avec le sol. À part un dégoût bien naturel, ces produits de la terre, robustes à souhait et brillants comme des bijoux, peuvent devenir des sources de typhoïde, de choléra, de dysenterie et surtout de parasites internes. Si bien que les prudents Japonais font de temps à autre une cure de ces vermifuges qui tiennent toujours la vedette dans les vitrines des pharmaciens. Un humoriste affirmait que, dans le mouchoir de soie bariolée qui sert de sac à main aux jolies modgarls nippones, on est plus sûr de trouver, avec le poudrier et le bâton de rouge, une boîte de pilules contre les vers qu’une photo de lutteur ou d’as de l’écran.

Peut-être ces inconvénients disparaîtront-ils quand les engrais chimiques auront définitivement triomphé. Jusqu’ici, ils sont trop coûteux. Certains fermiers s’obstinent d’ailleurs à leur préférer les engrais naturels. Ceux-ci « profitent » particulièrement, disent-ils, aux mûriers, pères nourriciers des vers à soie d’où sort la principale richesse du Japon.

Le véritable remède serait, sans doute, la création d’un système d’égouts et d’enlèvement des ordures que les municipalités, même dans les grandes villes, ne se décident pas à imposer partout. Dans les villages de cabanes et de huttes qui forment des îlots au centre des plus beaux quartiers de Tokio, les tas d’ordures s’amoncellent et s’éternisent tant que la pluie et le vent, balayeurs bénévoles, ne les dispersent pas. Des enfants, couverts de gourme et de pelade, y jouent à saute-mouton, ou se roulent dans des ruisseaux infects, entourés d’essaims de mouches alertes et bien nourries.

Quant aux canaux dont le réseau serré couvre la ville, ils forment le dépotoir de tout ce qui gêne, crève et pourrit dans le quartier. Véritables cloaques dont les lourdes eaux grasses ne cessent d’émettre des gaz putrides qui le soir se transforment en macabres feux follets.

Et pourtant — est-ce grâce d’état ou longue habitude ? — l’état sanitaire n’est, somme toute, guère plus mauvais à Tokio que dans certaines villes d’Europe. Grâce aux précautions draconiennes que prend la police des ports, — autre contradiction ! — il est même meilleur que dans la plupart des grandes cités d’Extrême-Orient, — Bombay ou Changhaï, par exemple, — où sévissent à tout instant de redoutables épidémies de peste, de petite vérole et de choléra. On n’y rencontre peu ou point de ces lépreux aux visages ravagés, aux os perçant les chairs livides qui sont la terrible plaie des villes de Chine.

Par contre, le taux de la tuberculose au Japon est l’un des plus élevés du monde. Sans doute le climat humide y est-il pour quelque chose. Mais le véritable coupable, c’est le mode de vie et d’habitation du peuple et des petits bourgeois japonais. Rien de plus malsain que ces maisons nippones qui nous charment par leur apparence de gracieux et ingénieux joujoux. Faites, dirait-on, pour les pays tropicaux, elles ne protègent ni contre l’hiver nippon, aussi dur que le nôtre et bien plus rigoureux dans le Nord, ni contre la saison des pluies qui se prolonge pendant de longues semaines. Dans la journée, leurs frêles cloisons de bois et de papier laissent pénétrer le froid et l’humidité ; la nuit, les volets hermétiques qui défendent contre les larrons empêchent la ventilation, sans ramener la chaleur. Point d’appareils de chauffage, sauf des braseros à charbon de bois qui, insuffisants, se contentent de vicier l’atmosphère. La plupart des Japonais n’ont pas encore découvert les cheminées ni la salamandre.

Quand ils ont trop froid, ils se plongent dans un bain. Sont-ils anémiés, et ils le sont souvent, car leur nourriture composée en grande partie de riz, ne leur donne guère de résistance, ils se trouvent, au sortir de cette eau bouillante, exposés aux rhumes, bronchites et pneumonies.

De là à contracter la tuberculose, il n’y a qu’un pas, et ce pas, beaucoup le franchissent, surtout parmi les adolescents. C’est un chagrin pour les professeurs européens de voir tousser, maigrir, puis disparaître nombre de leurs élèves, souvent des mieux doués et des plus attachants, et de rester les témoins impuissants de ces tragédies. Que dire, en effet, de la contagion dans un pays où, même dans les familles aisées, plusieurs personnes, et parfois jusqu’à cinq ou six, partagent la même chambre, où matelas et couvertures, tirés chaque soir des placards, servent indifféremment aux malades et aux bien portants ? On a souvent souligné le défaut d’intimité des pièces nippones, privées de portes, se commandant les unes les autres et où chacun vit sous les yeux de tous. Ne pourrait-on ajouter à cet inconvénient, le manque d’hygiène, et l’ignorance du plus simple confort ?

Il y a pourtant, au Japon, d’excellents médecins ; beaucoup ont fait leurs études en Europe ; quelques-uns sont des savants éminents dont les recherches — notamment sur le cancer — font époque. Sans doute s’efforcent-ils de lutter contre la tuberculose envahissante. Mais il faudrait une croisade de grande envergure pour transformer les habitudes nippones.

Il faudrait surtout que ces médecins fussent écoutés. Car leur influence est encore minime. Pour s’en rendre compte, il suffit de voir combien est florissant le crédit des magiciens et sorcières et surtout le commerce des « charmes » contre les diverses maladies.

L’un des lieux de pèlerinage les plus courus est celui du temple de Mondo Yakuchi, entre Osaka et Kobé. Ce Yakuchi est « le père de la médecine » ; alignés devant son autel, des prêtres ne cessent de vendre de petits papiers dont les inscriptions immunisent contre les épidémies ou les maladies chroniques. Et des

foules, venues des campagnes les plus lointaines, se pressent autour du temple, anxieuses de rapporter à celui qui se meurt à la maison, la guérison que lui promet le nain sacré, le « petit prince des docteurs ». Et que dire des recettes baroques, des remèdes répugnants auxquels ont recours, non seulement les villageois, mais les gens des villes, ceux qui chaque jour coudoient les médecins les plus illustres ?

Simplement ceci : c’est que nous autres Français, si fiers de notre bon sens et de notre rationalisme vieux de plusieurs siècles, nous avons également nos remèdes de bonne femme, nos charlatans et nos lieux de pèlerinage…