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Le Japon intime/14

La bibliothèque libre.
Fernand Aubier, Éditions Montaigne (p. 165-173).

XIV
LES ENFANTS, GRÂCE DU JAPON

N’a-t-on pas dit que le Japon est le paradis des enfants ? On pourrait ajouter qu’ils en sont la grâce, tout autant et davantage que les cerisiers en fleurs et les chrysanthèmes. Et cette fois, sans aucune arrière-pensée de propagande par cartes postales et pour touristes.

Voir, dans les villages, un de ces bébés nippons, avec sa robe multicolore à grandes manches qui lui donne un air d’éclatant papillon, sa démarche légère, ses gestes gracieux et surtout son comique petit minois coiffé de soie noire, à la peau invraisemblablement fine de rose thé, que creuse, aux coins de la bouche ronde et rouge une double fossette, voir ce bébé et n’avoir pas envie de le serrer dans ses bras, de le voler, est, je crois, impossible à une femme, à une mère.

Et je n’oublie pas les bambins des faubourgs, vêtus de loques, mal mouchés, le crâne encroûté, mais si drôles et surtout si gentiment familiers dans leur première enfance ! Une bonne fée dépose-t-elle dans leur berceau leurs jolies manières douces et aisées, ne trouvent-ils rien à casser ni à salir dans leurs maisons qui ne contiennent ni meubles ni bibelots, ou encore, comme le prétendent certains médecins, est-ce manque de vigueur naturelle ? Le fait est qu’il y a beaucoup moins de « bons petits diables » au Japon qu’en Europe ou en Amérique. Fait assez déconcertant d’ailleurs chez un peuple aussi guerrier. Mais le Japon est le pays des contradictions.

Malicieux pourtant, ces enfants. Je revois une poupée en kimono, accroupie sur une natte dans le coin d’une église protestante de Tokio. Un garçon, autant qu’on en pouvait juger. Du bout d’une longue paille qu’il dissimulait dans sa manche, il s’amusait à chatouiller le cou d’un petit Anglais endimanché, assis devant lui, tout raide et gauche, sur un prie-dieu. Celui-ci se tortillait, se grattait, se tournait et découvrait derrière lui un petit masque diabolique qui, langue tirée, lui faisait une effroyable grimace. Si bien que, n’osant se plaindre, il éclata tout à coup en sanglots. La mère, se retournant à son tour, et n’apercevant qu’une menue figurine de paravent, aux yeux innocents, immobile, menottes sagement croisées sur les genoux, s’indigna et rabroua fortement son infortuné rejeton.

Autre gamin, du peuple celui-là. Un Poulbot de la Ginza, déjà connu par ses imitations d’acteurs célèbres. Nous le trouvons sur le trottoir, entouré d’une cour bariolée de gosses de son âge. Sourires complices, clins d’yeux, grimaces. Se tournant alors vers sa suite, le gamin fait par-dessus l’épaule le geste du grand seigneur qui congédie sa suite, introduit ses deux pouces sous ses aisselles, gonfle sa poitrine et nous accompagne d’une allure irrésistible de paon qui fait la roue.

Dans le bar où nous l’emmenons, il imite tour à tour les rôles du répertoire Kabuki ; le daïmio au pas de matamore, le poing sur un sabre imaginaire ; la geisha amoureuse, au lisse visage impersonnel qui, la tête penchée vers l’épaule, se lamente d’une voix aiguë de fausset et, pour manifester classiquement sa douleur, dévore un coin de son kimono ; le bandit qui arque ses cuisses, plante violemment ses deux pieds en terre et, sourcils froncés, bouche tordue, se fait un de ces masques qui vous hantent.

Tous les ridicules du ton et de la mimique y sont impitoyablement notés, rendus de façon désopilante. Et ce gosse n’a pas dix ans !

— Voilà l’esprit naturel des petits Nippons, me dit un ami, celui que l’école s’efforce avec tant de succès à détruire.

Dans les premières années toutefois, nulle contrainte ne leur est imposée. Aucun châtiment ; il n’est pas question de frapper un petit Japonais ; à peine si on le réprimande. Loin de le faire taire, comme dans les pays d’Europe, les parents écoutent patiemment son babil, ils y répondent ; ils le traitent en petit camarade, en ami auquel on doit tout sacrifier, sommeil, loisirs, distractions. Les sœurs aînées et même les frères sont prêts à se plier à leurs caprices, à se faire leurs esclaves.

Dans les campagnes on voit fréquemment un gamin jouer à la marelle, en portant attaché sur son dos un bébé qui, du coin de son vif petit œil retroussé, suit avec intérêt les évolutions du grand frère. À Tokio même, il n’est pas rare de rencontrer un écolier ou un étudiant en uniforme, transformé en nourrice sèche, promener ses petits cadets dans un parc, les entourer d’attentions et de précautions maternelles, leur rendre même, sans nul embarras, les petits services les plus intimes. Imaginez-vous la même scène aux Tuileries ou au Luxembourg ? Voyez-vous un étudiant en droit pousser la petite voiture du dernier né de la famille ?

Les parcs publics au Japon ne sont d’ailleurs pas uniquement, comme chez nous, des lieux de parade où l’on exhibe avec fierté d’immenses pelouses au velours intact et des massifs soignés et éclatants comme des vitrines de bijoutiers. Outre les vastes terrains réservés aux divers jeux et principalement au baseball, chacun d’eux possède son coin des tout petits où ceux-ci trouvent les amusements gratuits les plus variés : balançoires de tout genre, escarpolettes, gondoles, montagnes russes, carrousels, chevaux de bois. Ici, des tas de sable propre. Là, d’adorables jardins de Liliput avec des miniatures d’arbres, de rochers, de rivières, de cascades, protégés par de minuscules barrières. Il y a même d’énormes canons de la guerre russo-japonaise qui prêtent leur dos de bronze à des escouades de petits cavaliers ; de leur gros œil d’ogre, ils président aux jeux enfantins et semblent chercher lesquels de ces innocents ils dévoreront plus tard… L’air est plein de rires et de cris de joie.

Quel dommage que, dans les familles bourgeoises des villes, on ait pris pour les enfants sortis du premier âge, l’habitude du costume occidental ! J’ai déjà dit comment, engoncés dans des lainages informes, tricotés à la machine et teints d’impossibles couleurs d’aniline, ceux-ci perdent la majeure partie de leur grâce : les proportions de leurs corps sont loin d’être parfaites et leurs jambes souvent trop courtes, parfois cagneuses, manquent de finesse et de galbe. Mais nos costumes plus commodes, moins coûteux, donnent plus de liberté aux mouvements, et je comprends qu’un souci esthétique n’arrête guère les parents.

Tous deux accompagnent souvent leurs rejetons. La famille marche en ordre : le père en avant avec ses fils, puis la mère avec ses filles. Ces pères de familles nombreuses ont souvent l’air aussi jeunes que les frères aînés, un air d’étudiant de première année. C’est que les Japonais se marient plus tôt que les Occidentaux, surtout quand ils continuent, suivant la vieille tradition, à habiter dans la maison de leurs pères ; c’est surtout qu’à âge égal ils paraissent infiniment plus jeunes que les hommes de chez nous. Que de fois je fus surprise d’entendre celui que je croyais encore adolescent me parler de ses enfants, de ses garçons principalement, avec un enthousiaste orgueil ! Orgueil où entre ce même sentiment mystique qui forme le fond de l’âme japonaise : c’est à l’enfant mâle qu’est, en effet, dévolu l’impérieux devoir de continuer le culte des ancêtres. Non seulement les ancêtres de la famille, mais ceux de l’Empereur et par conséquent ceux de la nation. Ne doivent-ils point aussi, par leurs efforts dans la paix et leur courage dans la guerre, assurer et perpétuer la grandeur du vieux pays de Yamato ?

Les devoirs, les responsabilités viendront plus tard. Jusqu’à sept ans, on se contente de gâter les petits Japonais. Les boutiques de joujoux sont aussi nombreuses que les pharmacies, dont il y a pléthore au Japon, plus nombreuses que les salons de coiffures, les magasins de frivolités. Et l’on dépensait naguère des trésors de charmante et baroque fantaisie, pour ces jouets que remplacent aujourd’hui toutes les bruyantes et malodorantes inventions mécaniques.

J’ai encore découvert à Kyoto, plus réfractaire aux modes étrangères, des petits ménages décorés avec un art exquis, des maisons démontables, avec leurs cloisons mobiles et leurs minuscules tokonomas, ces autels des ancêtres, des moulins dont les ailes tournaient et même des villages entiers avec leurs temples, leurs rivières et leurs fragiles ponts arqués, tout cela en bois clairs de nuances variées, ajustés avec un fini méticuleux qui en faisaient de véritables œuvres d’art.

Mais les plus belles poupées, les figurines représentant des personnages de la Cour, de l’histoire ou de la légende, revêtues de magnifiques costumes de vieilles soies précieuses, jalousement conservées dans le trésor familial, n’en sortent chaque année que le 3 mars, jour de leur fête, qui est en même temps celle des petites filles.

Quant à la fête des garçons, elle a lieu le 5 mai, à peu près à l’époque des cerisiers et des azalées en fleurs, et se prolonge plusieurs semaines. Chaque maison, en l’honneur de ses rejetons mâles, dresse une manière de petit autel, décoré de bannières, de vases portant des fleurs d’iris dont les feuilles droites et en forme de lance symbolisent le courage viril, de coursiers couverts de housses, caparaçonnés d’armures, et aussi d’emblèmes variés figurant les qualités de l’homme idéal, et surtout du soldat. Sans compter, naturellement, les guerriers eux-mêmes, daïmios ou samouraï, qui firent la gloire du vieux Japon.

En outre, dans les jardins des cités, devant les portes villageoises flottent au vent, à l’extrémité de longs bambous, de gigantesques carpes en papier, peintes des plus vives couleurs. Autant de carpes que d’enfants mâles dans la famille, et alignées par rang de taille. La carpe qui remonte la rivière en luttant contre le courant et sait se faufiler le long des rives en évitant le dangereux crochet des hameçons est un symbole de souple intelligence, d’énergie, de ténacité. Qualités dont aura besoin le petit Nippon pour parvenir à la fortune et aux honneurs, et réjouir l’âme de ses aïeux.

Les enfants des familles aisées passent d’ordinaire ces premières années si choyées de leur enfance dans la maison familiale, auprès de leurs douces petites mamans dont ils sont la plus grande et souvent l’unique joie. Ils écoutent les contes de fées nippons, où il n’y a point de véritables fées, mais beaucoup de diables, de lutins et de bêtes malfaisantes, singes, renards, chats, blaireaux qui jouent aux pauvres hommes quantité de tours pendables. Ils apprennent par cœur quelques vers des anciens poètes, quelques légendes et toutes les belles histoires des héros, pleines de combats, de meurtres louables, de suicides sublimes. Ils fréquentent les théâtres de marionnettes, écoutent les conteurs populaires, les hanashi-Ka et les chanteuses de ghidaigou, les ballades qui sont les chansons de geste du pays nippon.

Mais les enfants de parents modestes font à l’école maternelle ou au jardin d’enfants l’apprentissage de la vie sociale. J’ai visité quelques-unes de ces écoles, — il y en a environ mille quatre cents au Japon, — fort bien tenues et menées à peu près comme en Occident. Les exercices et les jeux y sont moins variés, et on demande, me semble-t-il, aux petits élèves, moins d’initiative et d’imagination que de docilité. J’ai admiré avec un certain étonnement la gentille passivité de ces marmots qui se laissent laver, manier, moucher, emparquer et coucher, sans plus de réaction et de protestation que les poupées dont ils arborent le joli sourire figé.

Je les revois avec le petit tablier blanc ou bleu recouvrant le kimono à fleurs, assis autour des tables où fume le riz, militairement alignés devant les lavabos, étendus à terre, à la mode nippone, sur des matelas liliputiens, leur tête rasée ou couverte d’une calotte de fins cheveux noirs reposant à même le minuscule oreiller de bois. Au commandement, ils ferment tous à la fois, sagement, leurs minces paupières retroussées. Ils gardent encore leur expression de douceur espiègle et confiante, mais ce sont déjà d’adorables petits automates…

À sept ans, finies les années d’insouciance et de joie : c’est l’âge de l’école et des dures études.