Le Japon intime/15
Le Japon est la terre des soldats et des écoliers. Des soldats qui ont des airs de grands écoliers, des écoliers qui semblent jouer au soldat. Mais on rencontre plus encore d’écoliers que de soldats. Seuls ou en groupes, toujours sages, disciplinés, sérieux, trop sérieux. Toujours en uniforme : les garçons en étroite tunique noire à boutons de cuivre, coiffés de casquettes dont la forme et les insignes varient, et qu’ils porteront, même à l’Université ; les filles habillées du costume marin que connurent les fillettes d’autrefois : jupe plissée très courte, blouse bleu marine en hiver, blanche en été, toutes deux égayées par le grand col bleu clair ; cheveux courts ou partagés en deux nattes noires, bien lissées et un peu raides, tombant sur les épaules, à l’allemande. Costume charmant d’ailleurs, et qui sied au visage, souvent irrégulier, mais si doux et ingénu des petites Nippones.
Les voici donc, garçons et filles, se hâtant vers l’école, leurs livres et leurs petites provisions (riz, poisson salé, et le daikon, ce pickle japonais), enveloppés dans le grand mouchoir bariolé, le furoshki ; ou bien — les garçons — revêtus de bourgerons, le fusil sur l’épaule, s’essayant comiquement de leurs courtes petites jambes à esquisser le pas de l’oie, gagnant, sous la férule d’un officier, le terrain de manœuvres ; ou encore, visitant par escouades, avec leurs maîtres, les musées, les parcs, les édifices publics, les usines et même les allées de cerisiers en fleurs. Et, dans les grandes cours des écoles aux murs assez bas pour que, de la rue, on les aperçoive, les voici toujours, exécutant, avec une admirable et mécanique précision, mouvements d’ensemble et exercices rythmiques.
Les écoles ? Elles sont la grande préoccupation du pays, depuis qu’en 1890 l’empereur Meiji — toujours lui ! — décréta la nécessité de l’instruction du peuple. « Le même esprit qui nous avait fait choisir Bouddha comme guide moral et Confucius comme guide civique, nous fait saluer en l’éducation le phare de la science et du progrès moderne », écrivait avec solennité le philosophe Okura.
Il n’y a guère plus de quarante ans que les Japonais, avec leur tenace énergie, attaquaient cet important problème : multiplier les écoles et les moderniser. Les résultats obtenus sont étonnants et les mettent à cet égard au premier rang des peuples civilisés.
Ils ne comptent plus, affirment-ils, que 2 % d’illettrés, chiffre qu’il nous est assez difficile de contrôler, et pour cause ; mais ils possèdent indiscutablement environ 45 000 maisons d’éducation de tous degrés qui reçoivent plus de douze millions d’élèves.
Les seules écoles primaires (shogakko) sont au nombre de 25 622, dont 24 524 appartiennent à l’État, avec une population scolaire de 9 925 877 enfants et près de 234 000 instituteurs et institutrices. Ces écoles sont obligatoires, gratuites ou à peu près — il en coûte environ 2 francs par mois aux élèves de familles aisées — et toutes les classes de la nation les fréquentent et s’y mêlent. Il existe bien deux ou trois écoles gouvernementales plus aristocratiques, réservées aux enfants des grands personnages : l’École des Pairs, pour les garçons, par exemple, et pour les filles l’École des Pairesses. La fille aînée du Mikado y fit ses débuts à l’âge de six ans, pendant mon séjour à Tokio ; les journaux publièrent à cette occasion un instantané de la nouvelle écolière, revêtue de l’uniforme de rigueur, coiffée, comme ses pareilles, de ses cheveux coupés à la Jeanne d’Arc et portant au bras son mouchoir de soie chargé de livres.
Mais ces écoles d’exception n’admettent qu’un nombre infime d’élèves et les rejetons des hauts fonctionnaires comme ceux des riches marchands s’assoient d’ordinaire, pendant les six années d’école élémentaire, sur les mêmes bancs que les fils de l’artisan ou du coolie. En quoi le Japon, resté féodal à tant d’égards, est plus démocratique que notre République.
Beaucoup de ces écoles, surtout depuis le tremblement de terre qui détruisit presque toutes les anciennes, sont installées dans des bâtiments de style moderne — ciment armé, verre et métal — dotées du confort le plus up to date, avec de larges baies vitrées ouvrant sur de vastes terrains d’exercices physiques et de jeux. Pour ma part, je n’en ai visité que quelques-unes et je garde surtout le souvenir d’une toute petite école, adjointe à une importante usine de fournitures de bureaux, aux environs de Tokio, et fréquentée par les enfants des employés et des ouvriers. Elle était charmante, composée de salles spacieuses, admirablement éclairées et aérées, et donnant sur un beau jardin éclatant. Sur les murs, au centre, les portraits de l’empereur et de l’impératrice, l’un en uniforme chamarré d’officier supérieur, l’autre en toilette européenne, un peu surannée ; puis des estampes de couleurs gaies, représentant des paysages, des fleurs, des animaux ; quelques sentences aussi, écrites en gros caractères chinois, si décoratifs qu’ils valent un tableau. L’une prononce : « Respecte ton père comme tu respectes le ciel, ta mère comme tu respectes la terre, et tes fils agiront de même envers toi. » Une autre : « Sois fidèle à ton Empereur et souhaite qu’une longue vie heureuse lui soit réservée. »
Les enfants, qui avaient de huit à dix ans, étaient assis, garçons et filles, à des tables disposées en carré. Aucun ne tourna la tête ni ne leva les yeux à notre entrée. Inclinés vers leurs pupitres, ils suivaient la lecture que l’un de leurs camarades faisait tout haut, debout, et tenant son livre à bras tendus. Tous avaient de bonnes joues couleur de brugnon, de petits yeux brillants, à la fois vifs et doux, et semblaient pleins d’entrain. Lorsque le maître posait une question, toutes les mains se levaient pour demander le droit de répondre, et l’élu était écouté avec une rigoureuse attention.
Dans la salle voisine avait lieu la leçon de dessin et de peinture, qui joue dans l’éducation nippone un rôle bien plus important que chez nous. Les murs étaient décorés d’aquarelles représentant des cerisiers en fleurs, sujet de la dernière composition. Leur grâce et leur liberté naïve me frappèrent, autant que le souci du réel et l’amour du détail juste, qui éclataient dans des bas-reliefs d’animaux, sculptés dans la glaise et encadrés.
Ce matin-là, on leur avait donné à peindre un pot de cyclamens. Leurs petites mines appliquées, leur façon comique de plisser leurs bouts de nez et de cligner leurs yeux en fente pour mieux étudier le modèle, m’amusèrent autant que me surprit l’élégante dextérité de leur coup de pinceau. Nos enfants ont souvent autant de fraîcheur spontanée dans le sentiment, mais ils sont moins habiles.
— Vous allez comprendre, me répondit le directeur auquel j’exprimais mon étonnement.
Il me conduisit dans une autre salle où des enfants un peu plus jeunes s’efforçaient de reproduire exactement, avec sa belle forme compliquée, ses pleins et ses déliés, un grand caractère chinois suspendu à la chaire du maître.
Ces petits maniaient le pinceau d’un geste déjà libre et hardi, et recommençaient dix fois, vingt fois, inlassablement, les mêmes traits et les mêmes courbes.
— Ils font des pages d’écriture, comme chez nous, dis-je.
— C’est vrai, rétorqua le directeur, qui parlait l’anglais le plus correct, mais, si je ne me trompe, votre alphabet se compose de vingt-quatre lettres, tandis que notre langue classique comporte environ quarante mille caractères, et même bien davantage, si l’on en croit certains savants ; chacun de ces caractères représente une image, une idée, et change avec leurs multiples nuances.
— Comment ? me récriai-je, épouvantée.
— Rassurez-vous, fit-il en souriant. Seuls quelques rares et grands lettrés en arrivent à ce degré de mémoire et de science. Les élèves, qui poursuivent leurs études et passent l’examen correspondant à votre baccalauréat, doivent simplement connaître 5 000 ou 6 000 caractères. Mais il suffit de 1 500 à 2 000 pour
lire un journal, et c’est tout ce que nous prétendons enseigner à nos petits primaires qui, d’ailleurs, n’y parviennent pas tous…Tâche déjà colossale. Il faut quatre ans à un enfant intelligent pour savoir à peu près lire et écrire, sur six qu’il demeure obligatoirement à l’école. On ne peut guère joindre à cet enseignement, déjà si compliqué, que des éléments d’arithmétique, de science, d’histoire et surtout de la morale civique. Le but est avant tout de faire des enfants de bons citoyens et de développer en eux les vertus nationales : adoration de l’empereur, dévouement absolu à sa personne, amour exalté de la patrie, respect pour les parents, culte de la famille et des ancêtres, et tous les principes qui composent le bushido : bravoure, esprit de sacrifice, stoïcisme. Ils apprennent par cœur les sentences prononcées au cours des siècles par les divers empereurs et surtout par le dieu du Japon, l’empereur Meiji. On commence également, dès cette époque, leur éducation militaire et, par des exercices rythmiques, de la gymnastique, des jeux qui demandent de la vigueur et de la souplesse, on s’applique à fortifier leur corps et à corriger ses défauts.
Les Japonais comprennent l’importance de l’éducation physique, beaucoup mieux que nous qui, sur ce point, sommes en retard d’un demi-siècle sur la plupart des nations. Aussi ont-ils réussi à augmenter de plusieurs centimètres la taille moyenne de leur peuple. Dans la classe bourgeoise, notamment, il y a une grande différence entre les parents et les enfants, tout à l’avantage de ces derniers, qui sont non seulement de taille plus élevée, mais plus souples, la taille plus déliée, les jambes plus longues. Et la silhouette du vieux petit gentleman, avec ses membres inférieurs courts et torses, son buste trapu, son cou bref sur lequel pèse une face massive à mâchoire de carnassier, ce type naguère classique aura bientôt rejoint les vieilles légendes du pays nippon.
Enfin, comme en Amérique et chez les Soviets, on use beaucoup à l’école de la méthode Dalton, qui impose le contact direct avec la nature et les institutions. De là, ces visites dans les musées et les usines dont je parlais plus haut. De là surtout, dans les dernières années d’école primaire, ou primaire supérieure, de véritables pèlerinages à travers les villes et les sites célèbres du Japon.
Certains de ces voyages durent quinze jours, trois semaines, et j’ai rencontré à Kyoto des enfants qui venaient de Nagasaki, à plusieurs centaines de kilomètres au Sud du Japon.
Au printemps, c’est partout dans les trains, les cars, sur les routes un joyeux chassé-croisé d’écoliers et d’écolières. Ils couchent dans des écoles, des édifices publics où des dortoirs et des réfectoires leur sont réservés. Ils ne sont pas difficiles d’ailleurs, dorment par terre, suivant l’habitude nippone, et préfèrent piqueniquer dehors, ce qui est un des plaisirs traditionnels du Japon.
À Nikko comme à Kyoto, les deux villes historiques, je les revois, défilant par bataillons dans tous les palais et les temples fameux, portant sur le dos le même petit sac tyrolien en toile verte, sur lequel étaient agrafés le même couvert et le même gobelet. Du même mouvement, et par ordre, ils marchaient, tournaient, écoutaient, admiraient, s’inclinaient, se prosternaient et, du même geste, enlevaient leurs casquettes pour se faire photographier.
Quelques-uns de ces visages enfantins gardaient encore l’expression de joie vive et insouciante et toute la malice de leur premier âge. Mais, chez beaucoup, cette expression s’était déjà éteinte sous une cendre d’ennui et les traits figés n’offraient qu’une docilité mécanique et un peu morne. Des soldats disciplinés qui s’en iront ainsi à travers l’existence, lestés de quelques bons principes bien simples qui les aideront à traverser paisiblement leur simple existence et pour lesquels ils affronteront et accepteront la mort…