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Le Japon intime/16

La bibliothèque libre.
Fernand Aubier, Éditions Montaigne (p. 185-190).

XVI
LE SURMÉNAGE INTELLECTUEL AU JAPON

À douze, treize ans, comme chez nous, la plupart des petits Japonais quittent l’école primaire pour les champs, l’usine, l’établi. Pour peu qu’ils puissent, sans trop de souci, gagner leur bol de riz quotidien, ils retrouveront leur insouciance, leur naturelle bonne humeur. Ce sont les plus heureux.

Mais les autres, ceux qui continuent leurs études ? Ils sont nombreux, car les parents japonais croient d’une façon touchante aux bienfaits de l’instruction, et s’imposent de durs sacrifices pour la procurer à leur progéniture, tout au moins à leurs garçons.

Les bienfaits ? Je me trouvais sur une des avenues de Tokio, en compagnie d’un ami, Américain d’origine, mais appartenant à cette élite d’intellectuels cosmopolites qui font le tour des universités des deux mondes. Il était alors chargé, pour deux ans, d’un cours d’histoire contemporaine à l’École Normale supérieure de Tokio et dans une des universités.

Une fois de plus, nous venions d’assister à un de ces interminables défilés de collégiens en uniforme, — des adolescents de quinze à seize ans, — et, une fois de plus, j’avais été frappée par l’expression grave, mélancolique de leurs visages, par leurs regards mornes et parfois un peu hagards.

— Pourquoi ? demandai-je au professeur.

Il secoua la tête :

— C’est bien simple, répondit-il. Ces garçons, pendant leurs six ou sept ans d’école secondaire, sans oublier les quatre ou cinq ans d’université qui viennent ensuite, sont soumis à un effroyable surmenage intellectuel qui dépasse de beaucoup celui que subissent leurs pareils d’Europe ou d’Amérique. Vous savez combien est longue et difficile l’étude de leur langue ? Il leur faut au moins sept années d’application pour maîtriser, non seulement leur système idéographique, mais l’histoire et la littérature de leur pays, sans compter celles de la Chine, qui sont leurs humanités, comme le grec et le latin pour nous ; ajoutez-y la somme énorme de connaissances occidentales soit en sciences, soit en lettres, je vous fais la grâce de ne pas les énumérer, l’étude obligatoire de l’anglais, qui est la seconde langue du Japon, celle qu’emploient pour leur enseignement la plupart des professeurs des cours supérieurs. Langue d’une structure tellement différente du japonais et de toutes les langues orientales que ses idées et ses mots n’y trouvent pas d’équivalent littéral. Notez encore qu’un certain nombre de lycéens et surtout apprennent une seconde langue, l’allemand ou le français, la première adoptée par les scientifiques ou les futurs médecins, la seconde par ceux qui ont le goût des lettres. Tenez compte également de ce fait que, pour un labeur aussi formidable, ces adolescents, à l’âge de la croissance, sont insuffisamment nourris : riz, légumes bouillis, poisson, mais très rarement de la viande. Vous comprendrez alors que certains d’entre eux succombent physiquement et moralement à la peine et que tous soient déprimés par un tel effort.

— Mais ils font bien des sports ?

— Oui, surtout du base-ball. Le football ne s’est jamais acclimaté au Japon, à cause de l’habitude nationale des gettas, ces socques de bois ; les joueurs les perdent, ou bien, lancées comme des pierres de fronde, elles mettent les combattants à mal. Quant au hockey et au cricket, ils sont à peu près inconnus. Le baseball, au contraire, fait fureur. Mais, s’ils ne deviennent pas des champions sélectionnés, les écoliers y jouent de moins en moins à mesure qu’ils grandissent. Le temps leur manque. Ils font de la gymnastique, des mouvements d’ensemble, et s’ils sont doués pour une branche quelconque d’athlétisme, course, nage, saut, ils la pratiquent. Mais tout cela, excellent pour la santé, ne divertit ni n’exalte guère. Ils font surtout, et de plus en plus dans les hautes classes, de l’instruction militaire qui comporte non seulement des exercices et des manœuvres, mais des cours sur des questions théoriques ; et les diplômes accordés par les officiers instructeurs sont indispensables pour entrer à l’université…

Je savais. Une petite histoire m’avait même été contée à ce sujet. Il existe depuis longtemps à Tokio une école secondaire française, l’Étoile du Matin, dirigée par des marianistes, mais où l’enseignement est donné en grande partie par des professeurs japonais. Cette école est très en vogue dans les milieux aristocratiques. Pourquoi porta-t-elle soudain ombrage au grand dictateur militaire, le général Araki ? Mystère et nationalisme.

— Vous n’enseignez pas le catholicisme, c’est vrai, dit-il aux Pères, mais vous détachez les enfants du culte de l’empereur qui forme le fond même de notre religion shintoïste.

Les directeurs protestèrent :

— Nous, les détacher ? Tout au contraire. Ne menons-nous pas sans cesse nos élèves en pèlerinage aux tombeaux des empereurs, au temple de Meiji ?

Le général Araki n’insista pas. Mais, par un subtil détour, il porta à l’école française un coup qui pouvait être mortel : il lui retira tout simplement les instructeurs militaires qui lui étaient affectés, barrant ainsi à ses élèves la route qui conduit aux diverses carrières de l’État.

Mon interlocuteur reprit :

— Avez-vous remarqué que l’éducation nippone est à l’inverse de la nôtre ? On gâte les tout petits, on les choie, on leur laisse une entière liberté ; mais, à mesure que les années passent, on la leur enlève, on tire sur la bride, on les entrave de liens toujours plus serrés : discipline militaire de plus en plus stricte, discipline totale dans la classe où aucune question n’est tolérée, aucune initiative permise, où la moindre velléité de fantaisie ou d’indépendance est aussitôt sévèrement réprimée. Le maître le plus souvent se borne à lire ou à dicter la leçon que les élèves écoutent silencieusement, en prenant des notes. Enfin, même au lycée, discipline pour les idées, soumises à un « contrôle » officiel et impitoyable. Régime si rigoureux qu’il tue chez les adolescents toute spontanéité, refoule l’expression des sentiments les plus naturels, transforme peu à peu les petits êtres joyeux, confiants, pleins de grâce et de malice, en mécaniques bien huilées, qui ne doivent pas insinuer le grain de sable de leur personnalité dans les puissants rouages de l’État. Mes collègues, les professeurs nippons et moi, avons souvent discuté cette question.

« Nous ne tenons pas à développer outre mesure l’intelligence de nos enfants, me disent-ils, car l’intelligence entraîne l’esprit de critique. Il y aura toujours une élite ; il est inutile qu’elle soit nombreuse. Ce qu’il faut, c’est une bonne moyenne de citoyens, énergiques, endurants et surtout obéissants, entièrement dévoués au pays et à l’empereur. »

« Je dois convenir qu’ils réussissent. À dix-sept ans environ, les petits Nippons passent ce qui correspond à votre baccalauréat. Ils possèdent un certain nombre de connaissances, mais mal assimilées. Et, pour la souplesse de l’esprit, la curiosité, l’initiative intellectuelles, la plupart ne valent guère davantage qu’un élève de troisième de nos lycées. Mais il y a une minorité, l’élite dont parlent mes collègues, et celle-là est prête à la révolte.

Automates et révoltés entrent alors à l’Université.