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Le Japon intime/17

La bibliothèque libre.
Fernand Aubier, Éditions Montaigne (p. 191-200).

XVII
LA GRANDE TRAGÉDIE DES ÉTUDIANTS JAPONAIS

Il existe au Japon une quarantaine d’universités et d’écoles supérieures, publiques et privées, qui accueillent 65 000 étudiants. Mais ce chiffre, assez respectable, ne constitue pourtant que le tiers du nombre des candidats qui, au moment des examens d’entrée, assiègent la porte de chaque université.

Examens qui ne sont pas une simple formalité, si j’en juge par certains sujets de composition, « le système de Kant » par exemple, et « le rôle de Talleyrand au Congrès de Vienne ». Voyez-vous nos étudiants disserter sur les théories du philosophe Foukouzawa ou sur le rôle d’un quelconque diplomate nippon au traité de Kanagawa ? Il est vrai que tout est dans la manière de traiter un sujet.

Les trois universités les plus importantes de Tokio sont Keio, fréquentée par des fils de familles riches, industriels ou commerçants ; Waseda, la plus avancée d’idée, la plus frondeuse, où se rencontrent les prolétaires intellectuels, futurs professeurs, écrivains, réformateurs ; enfin l’Impériale, la plus importante, l’Université d’État dont il faut sortir pour « arriver ». D’après le proverbe nippon, « l’Impériale fait des ministres, Keio fait de l’argent, Waseda fait des amis ».

C’est l’Université Impériale que j’ai visitée. À elle seule, elle compte plus de 8 000 étudiants. Le tremblement de terre l’avait entièrement détruite en 1923. On reçut, aussitôt après la catastrophe, un câble de Rockfeller, offrant quatre millions de yens pour sa reconstruction, c’est-à-dire, à l’ancien taux du change, environ quarante-cinq millions. Le résultat est magnifique.

Dans un immense parc aux nobles ombrages s’élèvent une trentaine d’édifices, d’un style à la fois pseudo-gothique et moderne, avec tours, clochers, vastes porches arrondis, cloîtres, — style adopté par la plupart des universités américaines.

— Il y a 150 000 mètres carrés de bâtiments et à peu près un million de mètres carrés de terrains, me précise avec orgueil le professeur qui me guide.

Les salles de cours, les laboratoires de physique et de chimie, les amphithéâtres de travaux pratiques pour la médecine sont admirablement aménagés, et pourvus de tous les raffinements scientifiques et mécaniques les plus modernes. La salle de lecture, où des étudiants plongés dans des revues et des journaux de tous pays, ne lèvent pas le nez à notre approche, vaste comme une nef d’église, soutenue par des colonnes massives, est toute en porphyre. Les escaliers monumentaux brillent de l’éclat du marbre. La bibliothèque est un palais et contient 300 000 livres. Particulièrement riche, la section française comprend tous nos écrivains depuis nos plus vieux classiques jusqu’aux ultra-modernes, sans oublier les surréalistes. Il y a, dans un coin du parc, un bel hôpital où l’on peut se soigner à bon marché ; et, sur le toit, avec une vue magnifique qui se déroule jusqu’à l’océan vert du parc de Uéno, grand comme une forêt, se trouve un restaurant où l’on se nourrit à bon compte.

Dans le parc, des étudiants serrés dans leur tunique lisent ou étudient, nonchalamment couchés sur des pelouses, qui ne sont point, comme chez nous, interdites ; d’autres discutent, accroupis en cercle, dans l’ombre bleue des cèdres et des cryptomérias ; d’autres encore flânent autour des clairs bassins dont les jets d’eau ondulent sous la brise. Par ce beau matin de printemps, dans ce décor à la fois somptueux et riant, où rien ne semble avoir été oublié pour leurs études, leur confort et leur agrément, ces jeunes gens ne devraient-ils pas être heureux, insouciants ?

Ils ne peuvent pas. Ils ont trop de soucis. D’abord, pour la plupart d’entre eux, l’existence matérielle est extrêmement dure. Il faut un minimum de 100 yens par mois — 500 à 600 francs — à un étudiant, dont la famille n’habite pas Tokio, pour subsister, payer ses droits d’inscription, ses livres. Or, le prix de la vie a connu une ascension si vertigineuse et les appointements et les salaires sont demeurés si bas que beaucoup de parents, même en se privant jusqu’à l’extrême limite, ne peuvent assurer cette modique somme à leurs fils. Ceux-ci habitent dans des baraquements glacés en hiver, étouffants en été, où ils sont entassés à douze ou quinze dans la même chambre. Malgré ses prix modérés, le restaurant de l’Université est encore pour eux un luxe. Ils mangent donc en commun d’énormes platées de riz et de légumes qui alourdissent sans nourrir. Encore, même avec ce régime spartiate, un certain nombre doivent-ils trouver des ressources supplémentaires. Les plus favorisés donnent des leçons, tiennent des comptes, sont assistants de laboratoires ou de pharmacies ; les autres font ce qu’ils peuvent. Il y en a, dit-on, — mais je n’ai pu m’en assurer — qui portent du lait le matin, vendent des journaux, traînent des rickshaws le soir. Visitant moi-même un bureau de placement pour les chômeurs, je m’étonnais de voir des visages d’intellectuels, le regard attentif sous les lunettes.

— Nous avons, en effet, des étudiants, me répondit un employé. Ils travaillent un ou deux jours par semaine avec leurs mains et les autres avec leur cerveau…

La menace du service militaire plane, en outre, sur ces jeunes gens dont il peut arrêter les études. Les conseils de révision, il est vrai, extrêmement sévères, ne prennent guère que le quart des conscrits, ceux qui sont en parfait état physique et exempts de toute tare. Mais les élus sont soumis à un régime tellement rigoureux qu’il effraie les jeunes patriotes les plus convaincus.

— Songez que ces poilus de vingt ans font des étapes de cinquante à soixante kilomètres par jour, me disait un attaché militaire, et nourris uniquement de riz et de poisson salé. Il n’est pas question de viande ni de pinard… À cheval et avec le régime des officiers, j’étais fourbu quand j’ai suivi leurs manœuvres…

Les autres, admis dans le service auxiliaire ou réformés, n’en sont pas quittes avec les autorités militaires : ils doivent sans cesse comparaître devant elles, subir des examens physiques et techniques, des périodes d’exercices et d’entraînement. Quant au surmenage intellectuel, il continue, plus intense encore que dans les lycées. Les cours et les conférences commencent dès sept heures du matin et se succèdent presque sans interruption jusqu’au soir. Beaucoup sont dénués d’intérêt. Car, si les professeurs en titre sont pour la plupart des hommes éminents, ils se font trop souvent suppléer par des jeunes gens dénués de valeur, des surveillants, qui se bornent à lire un manuel sans y ajouter d’explications.

— Les professeurs ont un autre tort, sans doute involontaire, ajoutait l’universitaire américain dont j’ai déjà parlé ; mal payés, ils cumulent souvent ; et surmenés eux-mêmes, avec des étudiants trop nombreux, ils n’essaient pas de se rapprocher d’eux. À peine connaissent-ils leurs noms et leurs visages. Or l’étudiant japonais aurait plus qu’un autre besoin d’encouragement. Il a soif d’instruction, il est énergique, persévérant, certes, mais moins doué, par exemple, que le Coréen et le Chinois qui ont l’esprit aigu et naturellement méthodique. Privé de conseils et de sympathie, faut-il s’étonner s’il lui arrive de se révolter ?

Révolte contre les autorités universitaires. Les grèves d’étudiants deviennent de plus en plus fréquentes. Elles ont souvent pour but le remplacement d’un maître insuffisant, d’un autre qui ignore trop complètement ses élèves, ou les traite sans égards. L’un de ces derniers, ayant usé de procédés quelque peu terroristes qui blessèrent la susceptibilité nippone, toujours à vif, reçut des lettres le menaçant du poignard et du vitriol. Épouvanté, il se fit désormais escorter à son cours par un petit agent de police qui, la main sur son sabre, demeurait debout près de la chaire. Sujet de grande liesse dans les salles et les jardins de l’université…

Parfois il s’agit, au contraire, de protester contre le renvoi d’un maître. Tel est le cas tout récent d’un professeur de Kyoto qui jouissait d’une grande popularité non seulement auprès de ses élèves, mais de toute la jeunesse du Japon. Les autorités du « contrôle de la pensée », jugeant que son enseignement, qui se permettait de souligner les défaillances du régime et de déplorer la situation inférieure de la femme nippone dans le mariage, constituait un danger pour le pays, le firent congédier par son recteur.

Là-dessus, six mille étudiants, non pas ceux de Kyoto qui avaient déjà protesté, ni de la frondeuse Waseda, mais ceux de la sage, de l’officielle Université Impériale, se réunirent et manifestèrent avec tant de violence que la police dut intervenir. Il y eut du sang versé, trente-six arrestations, et le recteur de l’Université de Kyoto, s’offrant en holocauste, donna sa démission.

Révolte aussi contre la société en général et contre la société nippone en particulier. Les étudiants ont lu trop de livres et manié trop d’idées pour ne pas concevoir quelques doutes sur les dogmes fondamentaux qui ont si longtemps fait la force de l’Empire du Soleil Levant. Il en est qui n’estiment pas la guerre comme une panacée, négligent le culte des ancêtres et sentent chanceler leur foi en la divinité de l’empereur. Ils voient le pays en proie à l’égoïsme des ploutocrates, à la vénalité et à l’incompétence des parlementaires, tandis que les ouvriers sont livrés, sans législation ouvrière, à une exploitation anachronique, que les paysans, surchargés d’impôts, sont acculés à la famine.

Et, surtout, ils savent que 40 000 d’entre eux ne trouveront pas d’emploi et sont voués à un avenir de misère sans espoir.

Si quelques-uns de ces étudiants prêchent farouchement le retour aux vieilles idées et aux vieilles mœurs, la majorité d’entre eux, et avec eux nombre de prolétaires intellectuels, professeurs ou écrivains, s’ils n’adhèrent pas tous aux doctrines communistes, professent tout au moins pour elles une certaine sympathie. La littérature soviétique n’a nulle part lecteurs aussi nombreux, aussi fervents. Car, par une de ces étranges contradictions dont le Japon abonde, les livres qu’il est criminel de posséder, et qui, découverts dans votre bibliothèque, vous exposent à une arrestation, s’étalent dans plusieurs grandes librairies de Tokio, dont ils occupent tout un compartiment.

— Accord commercial avec l’U.R.S.S., s’excusent les autorités.

— Et puis, c’est un moyen commode pour la police, me confessa ingénument un fonctionnaire nippon. Renseignée sur les acheteurs par les commis de la librairie, elle sait ainsi qui elle doit surveiller…

Car personne au Japon n’échappe à l’attention tutélaire de la dite police, et le « crime de pensée » y est réprimé avec une implacable sévérité. À tout instant des arrestations déciment les cours des universités, les classes des lycées elles-mêmes, frappant parfois d’un seul coup le maître avec les disciples, enfermés dans la même prison.

— C’est ainsi que j’ai perdu cette année une dizaine de mes meilleurs élèves ! gémissait mon Américain.

Signe des temps : dans les listes, sans cesse publiées par les journaux, figurent de grands noms, des fils et même des filles de vicomtes, de généraux, d’amiraux, de ministres, des jeunes gens qui n’ont rien pourtant à redouter de l’avenir.

Tout dernièrement, convaincu de communisme, le jeune vicomte Hachijo fut enfermé dans la prison d’Ichigaza, tandis que son père donnait sa démission de membre de la Chambre des Pairs et de directeur de la banque centrale de l’Union industrielle ; au même moment, un de ses amis, fils aîné du vicomte Mori, était, pour la même raison, condamné à deux ans de prison. Et ce ne sont pas là des cas exceptionnels. On trouve des communistes, et de plus en plus, même parmi les fonctionnaires. Deux magistrats, l’un de trente et un, l’autre de trente-cinq ans, ne furent-ils pas tout dernièrement incarcérés pour le même crime ?

Le « contrôle de la pensée » demeure impuissant.

— La lèpre s’étend, prononçait ces temps derniers avec affliction un haut dignitaire de l’Université.

Il arrive que le désespoir l’emporte sur la révolte. Nulle part on ne se suicide plus aisément qu’au Japon. C’est une habitude consacrée par les mœurs et par la tradition. Mais les suicides d’étudiants se multiplient depuis quelques années au point d’émouvoir les dirigeants du pays. Poison, noyade, pendaison, tout est bon à ces jeunes gens pour s’évader d’une vie aussi ingrate.

Il y a quelques mois, un volcan se réveillait dans la charmante petite île d’Oshima, non loin de Tokio. Le cratère en furie devint d’abord un but de parties de campagne pour les citadins, puis le lieu d’élection des candidats au suicide romantique. En quelques semaines, cent onze désespérés, parmi lesquels plusieurs étudiants, firent le saut final dans la gueule embrasée du monstre. Si bien qu’un cordon de policiers fut chargé de l’entourer et de dépister ces déserteurs de l’existence.

Un journaliste américain fit le pèlerinage. Il s’arrêta à quelques pas du cratère qui grondait furieusement et vomissait des flots de fumée rousse. Un jeune homme était devant lui, mince et fragile dans son étroite tunique d’étudiant, immobile et penché. Une seconde il se retourna, sourit à ceux qui l’entouraient, de ce sourire japonais, parfois si pathétique, puis, élevant les bras au-dessus de sa tête, comme un plongeur, disparut dans le gouffre.

Il avait trouvé la solution du problème.