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Le Japon intime/18

La bibliothèque libre.
Fernand Aubier, Éditions Montaigne (p. 201-210).

XVIII
PREMIER REGARD SUR LA FEMME JAPONAISE

Est-ce Mme Chrysanthème, ses petits rires, sa petite pipe, ou Mme Butterfly et ses vocalises ? Ou bien encore les multiples et gracieuses images que les estampes nippones ont imprimées dans nos mémoires ? Au seul mot de Japonaise les visages européens s’épanouissent. Pour ceux qui ne connaissent l’Empire du Soleil Levant qu’à travers les livres ou les peintures, elle incarne la joie légère d’une terre heureuse, tout en maisonnettes de bois précieux, en frais jardins maniérés, où ne cessent de fleurir cerisiers, glycines et azalées : femme-fleur elle-même, femme-papillon, avec les larges manches en ailes de ses éclatants kimonos, femme-enfant dont la vie est une fête perpétuelle…

J’étais moi-même si imprégnée de la légende que je brûlais de voir, d’approcher ces créatures féeriques.

À peine débarquée à Tokio, le spectacle de la rue m’infligeait ma première déception. Sur les trottoirs, dans les magasins, trottinaient, penchées sur leurs socques de bois, des femmes de toutes les conditions. Elles étaient uniformément engoncées dans des manteaux européens, taillés sans grâce, ou dans des kimonos de couleur sombre sous lesquels faisait saillie le gros nœud de l’obi, cette ceinture japonaise, qui leur prête une drôle d’allure un peu bossue de kangourou. Point de chapeau ; elles portent leurs cheveux, non plus échafaudés en hauts chignons, mais assemblés sur la nuque en un nœud massif et rigide. Quelques jeunes filles aux yeux vifs, plus coquettement vêtues de kimonos aux couleurs chatoyantes, se promenaient bien par groupes, riant et babillant ; mais la plupart des femmes offraient une expression sérieuse et soucieuse qui, rencontraient-elles une amie, se muait en sourire de commande, tandis que toutes deux multipliaient les salutations d’usage. Beaucoup portaient des enfants sur leur dos, liés par une écharpe en croix. Le seul détail pittoresque de leur accoutrement était le gros parapluie en papier jaune huilé, orné de cigognes ou de fleurs, qu’elles portent sous leur bras ou l’inévitable mouchoir de soie bariolé, qui leur sert de sac à main.

Peu ou point de beauté : il est rare de rencontrer dans la rue un visage vraiment régulier ; un corps aux proportions harmonieuses est encore plus rare. Petites, le dos souvent rond, la taille lourde, les jambes toujours trop courtes et sans galbe, le nez épaté et la bouche épaisse, la plupart des Japonaises ne se rattrapent que par le charme de l’expression et la grâce des attitudes.

Il existe il est vrai, d’étincelantes exceptions, surtout dans les familles aristocratiques où s’est perpétué le type classique à l’ovale allongé, au nez aquilin, à la dédaigneuse petite bouche ; j’ai gardé précieusement dans ma mémoire l’adorable silhouette, sous le blanc kimono de deuil, de la belle-fille du ministre Inukai, sauvagement assassiné par de jeunes officiers ; debout auprès de son mari, le jour des funérailles, ses douces paupières abaissées dans le visage de pur ivoire, d’une irréelle finesse, le maintien fier et modeste, elle m’apparut comme la fleur parfaite d’une des plus nobles, des plus anciennes races du monde. Et j’évoque encore une rieuse fille aux yeux de diamant noir, à la bouche d’œillet que je vis un dimanche de printemps, glisser à petits pas sous une voûte de cerisiers en fleurs. Mais ces deux femmes de milieux si différents sont de celles qu’on ne rencontre guère dans la rue.

Quant aux Japonaises qui ont adopté les modes d’Europe, elles sont assez décevantes. Mon ami le peintre nippon, revenu après vingt ans d’absence, me confiait sa désillusion :

— Les femmes de mon pays ne ressemblent plus aux délicieuses visions de ma jeunesse, soupirait-il. J’ai vieilli, direz-vous ? Ou peut-être mes yeux se sont-ils accoutumés à un autre type de beauté ? C’est possible. Mais les passantes que je croise sur la Ginza ont perdu, me semble-t-il, les qualités de notre race sans avoir acquis celles d’Europe ou d’Amérique. Mes compatriotes, vous le savez, ne brillent point par les jambes. Le kimono dissimulait ce défaut. Or les femmes qui s’habillent à l’européenne, loin de profiter de la mode qui vient d’allonger les robes, exhibent copieusement leurs membres inférieurs, en forme de poteaux concaves ou convexes, ensachés dans des bas qui tirebouchonnent, et terminés par des souliers mal cirés, aux talons Louis XV trop hauts et toujours tournés. Elles marchent comme des canards montés sur échasses !

« Il y a encore leurs dents. Pas une qui n’étale dans sa bouche des pavés ou des crochets d’or ! C’est à croire qu’elles considèrent cette exposition métallique comme un témoignage de luxe et le dernier mot du modernisme. Quant à moi, j’en suis pour l’embargo sur l’or ! Enfin, n’auraient-elles pu apprendre à se farder ? Une de leurs plus grandes beautés est leur peau, fine et lisse comme du jade, ou veloutée avec une saine couleur d’abricot. Et elles la cachent ! Rien de plus disgracieux que ce lait de chaux qu’elles appliquent uniformément sur leur visage comme sur un mur, et qui s’arrête souvent à mi-joue ou sous le menton, reposant sur un long cou jaune… Enfin, elles ne savent point adapter les robes à leur type, ni poser un chapeau sur leur tête avec ce chic naturel à vos plus modestes midinettes. En somme, elles ne se sont point assimilé vos modes et souffrent en ce moment d’une terrible indigestion d’occidentalisme… Oh ! elles en guériront, car elles sont intelligentes, souvent plus que leurs arrogants maris. Il y a déjà d’heureux exemples… Mais en attendant… »

Je partageais, je le confesse, la déception du peintre nippon.

Au moment des cerisiers en fleurs, j’avais été invitée à une garden-party impériale dont j’attendais merveille. Hélas ! à part quelques rares jeunes filles en fraîches toilettes éclatantes, les femmes mariées portaient uniformément le kimono de cérémonie, long et noir, orné aux épaules et dans le dos de médaillons blancs qui sont les armes de leur famille. En Europe, on les aurait crues en peignoir de deuil. Quant aux dames de la cour qui, d’après un édit du grand empereur Meiji, doivent, dans les réceptions officielles, s’habiller à l’européenne, elles étaient fort mal fagotées, dans des toilettes qui rappelaient davantage les élégantes de chef-lieu de canton que celles de la rue de la Paix.

C’est uniquement au théâtre classique du kabuki que l’on retrouve les robes somptueuses au galbe étroit, serrées aux genoux, puis étalées en flots de lourdes soies fleuries que traînent à petits pas glissé les reines ou les courtisanes aux joues fardées de blanc. Encore, nous l’avons vu, ces robes sont-elles souvent arborées par des hommes, parfois de vieux acteurs aux lourdes bajoues. À peine les femmes ont-elles droit de cité sur les scènes modernes et au cinéma.

Parfois aussi, au détour d’une rue, c’est la brillante apparition de quelques geishas rieuses et fardées, la tête coquettement inclinée sous les hautes coques laquées de noir qu’elles sont à peu près les seules à porter. Visions qui se font rares, car l’institution séculaire des geishas est elle-même, nous l’avons vu, menacée par l’invasion des idées modernes.

Mais qu’importe le costume ? Je n’en guettais pas moins de tous mes yeux les Japonaises que j’avais la chance d’apercevoir. D’abord dans mon hôtel. Je notais leur douceur, les soins touchants dont elles entouraient leurs enfants, et, à table, leur respectueuse humilité devant leur seigneur et maître. Par leur attitude effacée, leurs gestes menus et furtifs, elles semblaient vouloir se faire oublier. Le mari daignait-il leur adresser la parole ? Le front penché, elles répondaient par quelques mots rapides, y ajoutaient un sourire, un coup d’œil de gratitude, puis rentraient modestement dans le silence soumis qui est l’apanage des épouses.

Il m’arriva à moi-même d’être remise à ma place de femme par des Japonais qui oubliaient ma qualité d’Européenne. Escortée par mon interprète, j’interviewais un grand chef nationaliste, auprès duquel se tenait un ancien ambassadeur nippon. Un domestique survint, apportant le thé. Il servit d’abord l’important personnage, puis le diplomate, l’interprète, enfin ma négligeable personne. Et tout ce monde, sauf moi-même — et je n’en suis pas si sûre ! trouva cela infiniment naturel.

N’ai-je pas déjà signalé que, dans la rue, une Japonaise marche rarement à côté de son mari ? Elle le suit à quelques pas en arrière, tandis que d’un doigt autoritaire, et sans même se retourner, il lui indique la direction ; inutile de dire qu’il ne l’aide jamais à traverser la rue, à monter en taxi ou en tramway, que jamais il ne se charge d’aucun de ses paquets.

— J’aimerais mieux la mort que d’embrasser ma femme en public, même au retour d’un long voyage, me confessait, en se moquant de lui-même, un jeune Japonais qui professe pourtant les idées les plus avancées.

J’ai vu la femme d’un général gravement blessé à Changhai monter sur le pont du bateau qui lui ramenait son mari, étendu sur un brancard. La pauvre créature était éperdue d’émotion. Pourtant, elle ne se précipita point sur celui qu’elle avait failli perdre. Elle s’arrêta au pied du brancard, s’inclina, et demeura immobile et silencieuse, tandis que, la regardant avec une indifférence peut-être feinte, il lui répondait par un signe de tête condescendant.

Les enfants japonais, habitués au respect des parents, établissent pourtant une différence entre leur père — le ciel — et leur mère qui ne représente que la terre. Un élève de Lafcadio Hearn lui confiait naïvement :

« — Nous trouvons qu’il est très embarrassant de traiter les dames européennes et ne pouvons comprendre de la part des Européens les causes d’un tel respect.

Et un autre :

— Maître, dit-il, on m’a raconté que si un Européen venait à tomber à l’eau avec son père et sa femme, il essaierait d’abord de sauver sa femme. Est-ce possible ?

— C’est très probable.

— Mais pourquoi ?

— L’une des raisons en est que l’Européen considère comme un devoir de porter secours aux plus faibles, et particulièrement aux femmes.

— Est-il vrai qu’un Européen aime sa femme plus que son père et sa mère ? Pas toujours, mais assez généralement, peut-être.

— Mais, maître, selon nos idées, cela est très immoral… »

Sans doute est-ce pour cette raison de morale supérieure que de nombreux Japonais ne se conduisirent pas selon notre code de l’honneur chevaleresque pendant le tremblement de terre de 1923. Un croiseur anglais avait envoyé des canots de sauvetage vers la côte. Les hommes, dont le courage est pourtant une vertu cardinale, bousculant les enfants, écartant brutalement les femmes, voulurent monter les premiers à bord. Ils furent sincèrement indignés, plus encore, surpris, quand les matelots dégoûtés les repoussèrent à grands coups de rames pour repêcher et hospitaliser leurs négligeables compagnes. N’était-ce pas leur devoir patriotique, estimaient-ils, de conserver au pays des existences incomparablement plus précieuses ?

Le même Anglais qui me contait ce petit trait de mœurs ajoutait en riant :

— Dire que, malgré des années de Japon, je m’y laisse toujours prendre ! L’autre jour, je faisais connaissance d’un couple nippon chez des amis également nippons. Quand le couple sortit, je me permis cette innocente observation : « La femme paraît beaucoup plus intelligente que le mari. » Si vous saviez dans quel silence offusqué elle fut accueillie ! Tout à fait comme si j’avais dit : « Son chien est beaucoup plus intelligent que lui ». Quelle gaffe !…

Les pauvres femmes japonaises sont elles-mêmes si convaincues de leur néant qu’on ne peut les en faire sortir. À part quelques exceptions de caractères particulièrement trempés, il est presque impossible d’amener une Japonaise même du meilleur monde et infiniment cultivée, à exprimer son opinion. J’eus la chance de rencontrer plusieurs dames nippones dans les salons de la colonie étrangère. Femmes de diplomates ou d’hommes politiques, elles avaient presque toutes séjourné en Europe ou en Amérique. Fines, distinguées, agréables sinon belles, elles portaient avec grâce des kimonos qui, le soir, parmi les toilettes européennes aux généreux décolletés, gardaient une discrétion un peu austère ; elles avaient de jolies manières aisées et raffinées et le plus affable des sourires. S’agissait-il d’un échange de politesses ou de banalités, elles répondaient avec une courtoisie difficile à égaler. Mais voulais-je, par des questions plus précises, essayer de connaître un peu de leur vie intime, de leurs sentiments, c’est à une barrière de petits cris effarouchés, de petits rires apologétiques, que je me heurtais aussitôt. Impossible de la franchir. Certains Japonais m’ont parfois parlé avec une franchise un peu brutale. Des Japonaises, sauf peut-être de quelques féministes, je ne pus jamais obtenir la moindre confidence.

— J’en sais quelque chose, me répondait un Français, auquel je confiais mon regret. Avec les filles du peuple, employées ou ouvrières, il est encore possible d’échanger sinon des idées, du moins des impressions. Elles sont gaies, naturelles et semblent affectueuses. Mais se trouver à table auprès d’une femme du monde, même si on la connaît depuis vingt ans, même si on la sait intelligente et cultivée, c’est une catastrophe ! Que voulez-vous ? Depuis leur naissance on s’applique avec tant de persistante méthode à émousser la personnalité des petites Japonaises, qu’elles finissent par n’en plus avoir. Ou du moins elles ne savent plus la manifester ; ce qui revient au même, n’est-ce pas ?