Le Japon intime/19
Si l’éducation des garçons japonais est sévère, que dire de celle des fillettes ? Leurs seules années d’insouciance sont les toutes premières. Vêtues, comme leurs frères, de longues robes éclatantes et fleuries, avec les mêmes bonnes petites figures, si franches et si malicieuses, comme elles partagent ardemment leurs jeux et leur joie !
Elles aussi entrent à sept ans à l’école primaire, puis au collège, si elles poursuivent leurs études secondaires. Ayant endossé l’uniforme des écolières, elles apprennent à lire, à écrire, à compter, des rudiments d’histoire et de géographie, de la musique, du dessin, les belles légendes, les classiques poésies japonaises, tout ce qui peut nourrir et exalter leur patriotisme. Elles apprennent encore leurs devoirs qui sont durs et multiples, surtout qu’elles n’ont aucun droit.
Comme les garçons, elles rendent chaque jour hommage aux portraits de l’Empereur et de l’Impératrice, descendants des dieux, symboles vivants de la patrie ; elles savent qu’elles leur doivent un respect et un dévouement absolus qui peuvent aller jusqu’au sacrifice de leur vie.
On leur enseigne, en outre, les trois soumissions : fille, soumission à son père ; femme, soumission à son époux, et à ses beaux-parents ; veuve, soumission à son fils aîné ou aux hommes de sa famille. Elles connaissent par cœur le traité du célèbre moraliste du XVIIIe siècle, Kaibara, Le grand Enseignement de la Femme, qui contient des préceptes de ce genre :
« Les seules qualités qui conviennent à la femme sont la douce obéissance, la chasteté, la compassion, la tranquillité… Le devoir principal d’une jeune fille est de pratiquer la vertu familiale envers ses parents. Mais, après son mariage, son devoir est d’aimer, de vénérer avec ardeur et de soigner son beau-père et sa belle-mêre plus encore que ses parents… Même si ces derniers prennent plaisir à te haïr et te vilipender, ne te fâche pas contre eux, ne murmure point !… Le seul seigneur d’une femme, c’est son mari. Elle devra le servir en toute vénération et adoration, sans le mépriser ni le mésestimer. Car le grand devoir qui domine toute la vie d’une femme, c’est l’obéissance… Si son époux se laisse aller à la colère, elle devra lui obéir en tremblant et ne pas lui tenir tête rageusement… Le caractère de la femme est passif. Cette passivité étant de la nature de la nuit l’y relègue… Dans l’éducation des enfants son affection aveugle peut l’entraîner à appliquer un système erroné. Si grande est sa stupidité qu’il lui incombe de se méfier d’elle-même et de se soumettre à son mari dans les circonstances les plus minimes… »
Tel est le bréviaire que la petite Nippone doit lire, relire, méditer. Faut-il s’étonner si, comme son frère, elle perd peu à peu le joyeux rire confiant, la naturelle et fraîche spontanéité de son enfance ? Mais elle adopte en outre, une expression de douceur craintive, de réserve et de résignation, étrangère aux garçons, et qui se glisse jusque dans son sourire.
Chez ses parents, l’adolescente, à mesure qu’elle grandit, se rend de plus en plus compte qu’elle n’est pas l’égale de ses frères, puisqu’une femme ne peut assurer le culte des ancêtres, unique religion du Japon. Elle sait qu’elle n’a droit à aucune part d’héritage et si ses parents lui font un cadeau d’argent, soit au moment de son mariage, soit dans une circonstance quelconque de sa vie, c’est, de leur part, pure bonté qui n’engage à rien. Peut-elle même se sentir membre de sa famille ? Ne lui fait-on pas sentir à tout instant qu’elle est appelée à la quitter et appartiendra plus tard à la famille de son mari ? Mais dans cette nouvelle famille même, elle ne sera jamais considérée que comme une enfant d’adoption. La pauvre petite se sent partout étrangère et presque intruse…J’ai souvent étudié les fillettes japonaises, au théâtre, au concert, pendant des conférences. Leur attitude sérieuse, appliquée, leur bonne volonté soumise, m’avaient surprise et touchée.
Mais je me souviens surtout d’une matinée passée à Osaka, dans une École Normale de jeunes filles, grand bâtiment entouré de jardins, assez semblable aux établissements du même genre chez nous. Elle contient quatre cents élèves, de dix-sept à vingt et un ans, divisées en trois sections : langue, littérature et histoire japonaise, langue et littérature anglaise et sciences y compris les sciences ménagères qui tiennent une place importante dans cet enseignement. La plupart de ces jeunes filles deviendront institutrices d’écoles élémentaires, primaires supérieures et même professeurs d’écoles secondaires, suivant leurs diplômes.
— Si toutefois elles trouvent des places, car le problème est aussi malaisé pour elles que pour les jeunes gens, me dit le directeur, homme courtois et cultivé, qui semble très attaché à ses élèves.
Nous croisons celles-ci dans les couloirs et elles s’inclinent avec une grâce exquise. Toutes petites, avec leurs longs sarraus blancs et leur double natte sur les épaules, elles ont l’air de gamines de quatorze ans.
Dans la classe d’anglais, je contemple les jeunes visages levés vers le professeur. Aucun n’est vraiment joli, presque tous sont irréguliers. Mais les bouches souvent épaisses, ont l’éclat de l’œillet, les joues, le poli de l’ivoire et la couleur du fruit, les voix sont une caresse et surtout il y a tant de douceur ingénue dans les regards, tant de désir de comprendre et de satisfaire !
Le maître leur demande leur opinion sur les magazines américains. Chacune répond à son tour, en anglais, d’un ton posé, sans nul désir de briller, simplement, directement, un peu trop gravement.
— J’aime lire les magazines, mais ils me font négliger mes leçons, avoue l’une.
Et l’autre :
— Ils m’amusent ; seulement je les crois mauvais parce qu’ils me donnent des idées de plaisirs et de vanité.
— Trop de publicité ! s’écrie une troisième aux yeux vifs et malicieux. Mais j’aime tant les photographies de sport et de cinéma !…
Puis, après une pause :
― Peut-être ai-je tort ? Peut-être est-ce mal ? ajoute-t-elle anxieusement.
Un instant plus tard, toutes m’entourent, d’abord timides, puis vite apprivoisées, et si franches, si gentilles.
Plusieurs seront professeurs ; une autre étudie la peinture : elle ira à l’école des Beaux-Arts de Tokio. Celle-ci sera comptable dans un magasin ou dans une banque ; celle-là voudrait enseigner les diverses branches de l’agriculture dans une école que l’on va créer à Tokio et qui formera les femmes aux travaux des champs.
Je demande tout à coup :
— Et le mariage ? Désirez-vous vous marier ?
Un silence. Les jeunes filles se consultent du regard, baissent la tête et les yeux. Une expression de crainte éteint les traits tout à l’heure si animés. Enfin, l’une d’elles relève la tête :
— Nous nous marierons, dit-elle avec mélancolie, toutes les femmes se marient au Japon.
— Mais nous n’aimons pas du tout ça ! s’écrie la vive petite personne qui apprécie le sport et le cinéma.
— Ici, les femmes mariées sont en captivité, lance une troisième, les yeux assombris.
Le directeur s’inquiète-t-il de tant de franc-parler devant une étrangère ? Il échange avec les jeunes filles quelques phrases en japonais. Leurs visages enfantins se détendent, sourient avec une tendre douceur. Il se tourne alors vers moi en riant :
— Elles disent qu’elles espèrent transformer leurs maris, changer leurs cœurs…
Pauvres petites Japonaises…
Leurs études achevées, elles connaissent un bref instant de floraison. Elles abandonnent leur costume d’écolières, sortent de leur chrysalide. Certaines adoptent des robes d’Europe ; mais la plupart revêtent des kimonos éclatants, relèvent leurs cheveux en casques de jais ou les nouent sur la nuque en chignon de laque ; elles fardent leurs joues, avivent encore le rouge incarnat de leurs lèvres. Elles disciplinent la grâce de leurs gestes et de leur expression, se fleurissent d’un perpétuel sourire, un peu trop étudié, mais charmant. Elles apprennent des arts inutiles et raffinés : l’art de composer les bouquets, selon des règles traditionnelles qui ont un sens philosophique, et où les fleurs et les branches sont artificiellement pliées à une irrégularité pittoresque et voulue ; et encore l’art de présider à la cérémonie du thé, véritable pantomime au rituel gracieux mais infiniment compliqué.
À part quelques exceptions de familles aux goûts cosmopolites qui les envoient dans des universités américaines, les jeunes filles de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie sortent rarement et presque toujours avec leurs parents.
Retrouvant chez des amis français un jeune Japonais que j’avais connu dans sa famille, qui habite une jolie maison aux environs de Tokio, je lui demandais :
— Tiens, pourquoi n’avez-vous pas amené votre sœur ? Elle aurait dansé…
Il me regarda avec surprise :
— Ma sœur ne sort jamais, surtout avec moi ; elle reste à la maison…
Je me souvenais du visage de cette jeune fille d’une si pathétique douceur :
— Mais que fait-elle ? fis-je.
Il eut un geste vague :
— Oh ! elle a des amies. Elles peignent, elles bavardent, elles s’amusent entre elles à la manière des femmes…
Par contre, je me souvenais des doléances de l’étudiant Takéji Otsuka, qui avait habité l’Angleterre et la France.
— Nous sommes privés de la société des femmes de notre monde, gémissait-il. Quelques jeunes filles font bien des sports, du tennis, se risquent parfois à danser chez des étrangers d’Europe et d’Amérique. Mais à peine est-il question de les marier qu’elles disparaissent. C’est fini. Comme pour vous, lorsqu’une jeune fille entre au couvent…
Et c’est bien, en effet, une vie de retraite austère et de renoncement que la Japonaise mène dans le mariage.